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1 « Tome 1 »
Chapitre 1 « Tome 1 chapitre 1 : blessure de guerre »
Il faisait jour lorsque Sven s'éveilla de son profond sommeil. Il le savait parce qu'il entendait les oiseaux qui chantaient à l'extérieur. C'était rare, il avait perdu l'habitude de ces sons si familiers et en même temps si réconfortants. Là d'où il venait, les animaux avaient fui, et les hommes les avaient suivi de peu.

Mais peut-être tout cela n'était-il qu'un rêve ? Un moyen que son esprit avait trouvé pour le protéger. N'osant pas ouvrir les yeux de peur de se retrouver en plein cauchemar, le soldat se concentra sur ce qui l'entourait. Il ne devait pas montrer qu'il était réveillé avant de se savoir en sécurité. Être tombé aux mains de l'ennemi serait une des pires choses qui pouvaient lui arriver.

A part les oiseaux, des voix lui parvenaient étouffées, preuve qu'un mur devait les séparer de lui. Il ne percevait pas ce qu'elles disaient mais il lui semblait qu'elles appartenaient à des femmes. Peut-être est-ce lui le sujet de discussion ?

D'autres bruits étaient perceptibles, néanmoins Sven ne parvenait pas à les identifier. Mieux valait se concentrer sur autre chose.

En prenant une grande respiration, il perçu une odeur médicale. Un mélange de menthe et de désinfectant. Le genre qui colle à la peau. Un hôpital ou un mensonge ? Prudence était mère de sûreté.

Son corps était allongé sur un lit, ou tout du moins, un matelas. Celui-ci était confortable sans être douillet. Il n'était plus sur le champ de bataille, ni même étendu par terre. Mais avait-il vraiment vu le champ de bataille ? Ses souvenirs les plus récents étaient vagues. Il était avec les autres, il voyait encore leur visage, connaissait leur nom et tout un tas d'information sur eux. Cependant il ne parvenait pas à remettre en place les situations. Etait-ce avant ou au moment de la blessure ?

Sven revint à l'instant présent. Où était-il et comment était-il arrivé là ? Les questions sans réponses se bousculaient sous son crâne, lui donnant de sérieux maux de tête. D'ailleurs, était-ce seulement à cause de ces réflexions ?

Le soldat se sentait de plus en plus mal, une douleur vive était tapie derrière son œil droit. Il la sentait ramper en lui, se diffusant dans son corps. Elle s'accompagnait d'une fatigue excessive. L'inconscience était proche, elle lui tendait les bras, malgré sa résistance pour rester éveillé.

Il fallait qu'il sache où il était, cependant Sven doutait de sa capacité à ouvrir les yeux. Sans vraiment s'en rendre compte, il plongea dans le monde de Morphée. La souffrance était la plus forte et son corps réclamait le repos nécessaire pour guérir. Les interrogations viendraient plus tard.

***

Lorsqu'il reprit à nouveau connaissance, les oiseaux s'étaient tus. Le silence n'était pas total, troublé par les mêmes bruits que précédemment. En se concentrant, il s'aperçut que les voix dans le couloir se faisaient plus faibles, elles disparaissaient petit à petit.

Le jeune homme était toujours allongé au même endroit. Il avait envie de bouger mais n'osait pas, de peur qu'on remarque son réveil. Combien de temps allait-il jouer ce jeu ?

Il remarqua qu'étrangement, la douleur était toujours présente dans son crâne et dans son corps. Quelle pouvait être la signification de ce mal qui le rongeait ? Il devait être blessé. Oui, c'était le cas, il en était sûr, à présent. Pourtant une seule certitude le gagnait lorsque lui et les autres membres de son unité étaient partis au combat, il était en bonne santé. Tous les soldats devaient passer une visite médicale pour attester de leur état général.

Une porte s'ouvrit, mettant fin à ses réflexions, et il retint sa respiration avant de se rendre compte de la bêtise de ce geste. S'il ne voulait pas se faire repérer, mieux valait paraître endormi, et un dormeur respire.

Il y eu un crissement comme si l'on soulevait une chaise pour la reposer près de son lit. Quelqu'un se plaça à ses côtés. Ami ou ennemi ?

Son cœur s'accéléra et Sven eut toutes les peines du monde à contrôler sa respiration. Il tressaillit lorsqu'il sentit une main à la peau douce se glisser dans la sienne. Elle lui serra doucement la paume et attendit.

-Sven, murmura la voix. J'espère que tu vas bientôt t'éveiller. Tu manques à beaucoup de personnes... Tu me manques à moi...

Cette voix triste et lasse mais pourtant si douce, lui rappela une personne qu'il connaissait.

-Wilda... laissa-t-il échapper dans un souffle.

Cela ne pouvait pas être un piège, il en avait la certitude à présent.

La voix fit par de sa surprise en lâchant une exclamation.

-Sven !

La jeune femme n'avait pu s'empêcher de sursauter, lorsque son ami lui avait répondu. Le moins que l'on pouvait dire, c'était qu'elle ne s'y attendait pas.

-Sven ! répéta-t-elle, comme pour s'assurer qu'elle n'avait pas rêvé.

Il ouvrit les yeux et le regard qu'il posa sur le monde était flou. Sa vision était étrange. Essayant de la rétablir, il cligna des yeux. Rien ne changea. Il avait l'impression d'avoir perdu une partie de son champ de vision.

-Ma vue...souffla-t-il.

Le soldat voulut se lever mais Wilda lui ordonna de rester allongé.

-Tu dois te reposer ! Tu es blessé, Sven !
-Je ne me souviens pas ! Je ne me souviens plus... Qu'est-ce qu'il s'est passé ?!

Sans un mot, la jeune femme le repoussa lentement avant de le border.

-Tu dois te reposer, répéta-elle. Tu as été sérieusement blessé. Tu me connais assez pour savoir que si je m'inquiète c'est qu'il y a matière a.

Le jeune homme commença à batailler pour se lever, sans grand espoir d'y parvenir. Au fond, il savait que ses forces se faisaient déclinantes. Les blessures devaient être plus graves qu'il ne l'imaginait. De plus, sa vue était toujours floue.

-Calme-toi et je t'expliquerai ! lui intima Wilda.

Il finit par se résoudre à suivre les conseils de son amie. Après tout, elle était infirmière. Une infirmière particulière qui avait suivi deux années de cours de médecine. Elle avait abandonné ses cours pour son métier actuel, souhaitant aider au plus vite son pays qui s'enlisait dans cette guerre. En plus, elle s'était engagée comme soldat-infirmier, et avait suivi un entraînement poussé.

De taille moyenne mais de stature plutôt fluette, la jeune femme avait un visage ovale, couleur vanille, encadré par de fins cheveux noirs qui étaient retenus la plupart du temps par un bandeau pour éviter de tomber dans ses yeux noisette. Souvent souriante malgré ce qui l'entourait, elle se plaignait sans cesse que l'on voyait ses dents qui ne s'alignaient pas correctement. A la vérité, personne ne se focalisait dessus sinon elle.

Sven l'avait rencontrée par l'intermédiaire de Dervin, un membre de son unité. Du même âge, il s'était tout de suite entendu avec ce personnage jovial et bavard. C'était quelqu'un qui possédait l'art de mettre les autres à l'aise, en un minimum de temps.

Dervin s'était donné pour mission de trouver un homme bien pour sa sœur. Lui-même étant marié, il ne pouvait supporter de la voir seule. Avec son regard de grand frère mais aussi d'homme, il savait Wilda bourrée de qualité : intelligente mais aussi extravertie et pleine de vie comme lui, elle aimait prendre soin des autres et veiller sur eux. Sven avait tout de suite vu en elle quelqu'un de bien. Néanmoins, il n'était pas vraiment d'accord pour la rencontre organisée, mais comme toujours Dervin avait été le plus fort et l'avait persuadé d'accepter.

Il en était de même pour sa sœur. Cela n'avait pas marché, mais au moins, il avait gagné une amie. Une véritable amie. Une amie qui se souciait de sa santé.

Une fois, recouché et installé confortablement, il se tenait prêt à écouter Wilda.

-Alors ?
-Alors tu prends du repos parce que tu es blessé !

Il ferma les yeux. De toute façon, ça ne lui servait pas à grand chose de les avoir ouverts puisqu'il ne voyait presque rien. Les maux de tête étaient d'ailleurs toujours bien présents et s'amplifiaient. Le jeune homme ne savait pas ce qu'il souhaitait à cet instant présent, savoir quelles étaient ses blessures, ce qu'il s'était passé sur le champ de bataille, ou demander un médicament.

-Est-ce que ça va ? Tu n'as pas trop mal ? J'ai fini mon service mais je voulais te voir avant de rentrer.
-Je suis blessé à la tête ?
-Ça oui, on peut le dire. Tu ne sens pas le bandage ?

A vrai dire si, mais il ne savait pas ce que cela pouvait signifier. Sven voulut hocher la tête mais ne réussit qu'à accentuer la douleur. Un flux acide remonta dans sa gorge.

-Ne bouge donc pas !

Les mains de Wilda se posèrent sur lui. Douces et aux gestes assurés, elles le remirent dans une position plus confortable.

-Qu'est-ce que j'ai ? murmura le jeune homme d'une voix blanche.

Il n'entendit pas la réponse, sombrant à nouveau dans l'inconscience.

***

Le lendemain lorsqu'il ouvrit les yeux, Sven put appeler quelqu'un, et la première chose qu'il demanda fut à voir Wilda. Son réveil ne surprit personne, puisque la jeune femme avait prévenu tout de suite, le corps médical de ce qui s'était passé la veille.

Le soldat apprit que malheureusement, son amie ne travaillait pas dans cet hôpital mais dans un autre plus spécial, où les projets apparaissaient plus confidentiels. Elle devait être très compétente et les Forces de Défense Armée devaient aussi lui attribuer une grande confiance. Ça ne l'étonna pas, il la connaissait. Le soldat inscrivit dans sa mémoire de ne pas lui poser de question à propos de ce qu'elle y faisait, pour ne pas la mettre mal à l'aise.

Fatigué et déçu, il n'avait pas envie de parler avec les infirmières. Certes, il voulait savoir ce qu'il s'était passé mais pas par bribes. Sa préférence allait à une personne capable de lui raconter toute l'histoire. Quelqu'un qui serait franc avec lui, et qui n'enroberait pas les choses pour mieux faire passer la pilule. Ses souvenirs étaient toujours fuyants.

Dans l'après-midi, il remarqua que la gamine venue lui apporter des médicaments et un plateau repas le fixait avec de grands yeux. Malgré cela, dès qu'il se tournait vers elle, l'élève infirmière baissait la tête. Sven allait déjà mieux, sa fatigue se faisait moins forte, et il commençait à trouver ces regards en coin pesants. Sa vue s'était améliorée, même si du fait du bandage entourant la partie droite de son crane, le soldat ne voyait que d'un œil.

Il lui jeta un regard noir.

-Qu'y a-t-il à la fin ? Vous allez arrêter de me regarder comme si j'étais une bête de foire ?!

Elle l'interrompit dans ses mouvements, se figeant sur place.

-Excusez-moi... murmura-t-elle.
-Vous n'avez jamais vu de blessé ? demanda Sven, accentuant le malaise de la jeune fille.
-C'est que...
-Que ?
-Je me demande ce que ça fait...
-D'être blessé ?
-De voir différemment, maintenant...

Elle prit une grande inspiration.

-Pour votre visage... Il va falloir du temps pour s'y habituer.

Sven sentit le froid envahir son corps. Que pouvait-elle vouloir dire ? Que lui était-il arrivé ?

-Qu'est-ce que...
-Vous mettrez un masque ?
-Un masque ?
-Pour cacher les cicatrices.

Il ne s'était pas encore vu sans son bandage, mais commençait à craindre le pire.

-Qu'est-ce que j'ai ?
-Vous ne vous êtes pas vu... Excusez-moi...
-Dites-le moi !

Il voulut se lever pour voir. Il fallait qu'il sache. Mais la gamine ne le laissa pas faire.

-Restez coucher ! Je vais vous le dire. Mais par pitié ne faite pas de grands gestes, cela ne fera qu'empirer votre état.

Elle avait raison et il le savait. Affaibli, il ne fut pas mécontent de rester dans son lit. Retrouver la forme allait être dur.

-Vous avez été blessé et vous avez perdu votre œil droit. Vous avez aussi des cicatrices sur la partie droite de votre visage, murmura-t-elle.

Sven laissa sa tête retomber sur l'oreiller. C'était plus grave que ce qu'il pensait. Il ne pourrait pas s'en remettre. Les yeux ne repoussaient pas.

-Est-ce que ça va ? demanda l'élève qui se tenait à son côté.

Mais il ne l'entendait plus. Dans son esprit, une phrase tournait en boucle « vous avez perdu votre œil droit ». Quel serait son avenir ? Les Forces de Défense Armée ne voudraient sûrement plus de lui. Qu'allait-il devenir ? Et sa mère ?

Son cœur se serra à cette pensée. C'était avant tout pour elle qu'il avait tout ça. Maintenant, il comprenait pourquoi elle s'était montrée si réticente. Ses pensées dérivèrent vers le village où il avait grandi. Les gens le reconnaîtraient-il ?

Comment allait-il se débrouiller dans la vie de tous les jours ? Il lui faudrait réapprendre à tirer, en sachant qu'il n'arriverait jamais à son niveau d'avant.

Inspirait-il à tout le monde cette pitié ? Il n'était plus Sven, un soldat ; mais Sven, un handicapé. Une personne dont on devait s'occuper. Non, il refusait ! Il se débrouillerait par lui même. Même s'il ne savait pas comment.

Ces pensées étaient trop douloureuses pour lui et il replongea dans le sommeil.

***

Après plusieurs jours de soins, Sven se sentait déjà mieux. Certes, il était toujours affaibli mais d'une certaine manière, il acceptait mieux la perte de son œil, en apparence. Dans son fort intérieur, il tournait le problème dans tous les sens pour trouver une solution. Malheureusement, il n'avait pas le choix, et allait devoir apprendre à vivre avec ce handicap pour le reste de sa vie. Autant commencer à l'apprivoiser maintenant.

Ne pouvant guère bouger à sa guise dans cet hôpital, il ressassait des idées noires et se surprenait à souhaiter qu'on dépense moins pour lui et plus pour ceux qui en avait réellement besoin. C'était minimiser ses blessures, il en avait conscience, mais ne supportait plus qu'on le traite comme une personne dépendante.

Fixer les murs blancs sales, ne l'aidait pas à se sentir mieux et il n'arrivait pas à décider de ce qu'il voulait faire ou ne pas faire. Tout perdait de sa saveur et de son attrait à présent.

Après qu'on lui eut retiré son bandage pour le changer et dès qu'il en avait eu l'occasion, il avait réclamé un miroir pour voir l'étendue des dégâts. Le personnel hospitalier n'avait pas été favorable à cette demande, mais Sven s'était fait convaincant, et ils avaient dû s'y résoudre.

Le premier contact avec son image s'était fait avec timidité. En réalité, il appréhendait ce qu'il allait découvrir. La chose qui le frappa avant tout, fut la longueur de ses cheveux. Le soldat avait appris de la bouche d'un médecin qu'il s'était retrouvé durant un certain temps dans le coma. Ses mèches blondes lui retombaient à présent sur le front, presque à la hauteur des yeux. Il lui faudrait trouver une coiffure adaptée, il aurait le temps d'y réfléchir.

Sa peau était pâle comme si elle n'avait pas vu le soleil depuis longtemps, ce qui était finalement le cas. Des cernes bleus se dessinaient sous son oeil gris et ses joues s'étaient creusées. Son allure générale était celle d'un malade, d'un blessé.

Une cicatrice partait de son sourcil pour aller s'arrêter en dessous de son oreille. Quelle chance avait-il eu, au moins, il n'avait que la moitié du visage de touchée. De son œil valide, il compara les deux morceaux à jamais différents à présent.

Il avait au moins eu de la chance dans son malheur, il était en vie, dans son camp et on n'avait pas encore statué sur son cas dans les Forces de Défense Armée. Ce qui voulait dire qu'il toucherait au moins, son salaire à la fin du mois. Normalement, il aurait dû être réformé, mais avec le nombre limité de soldats, rien n'était moins sûr. En temps utile, Sven saurait ce qu'il en serait pour lui. Seulement, il était un élément utile. Déjà parce qu'il savait conduire, contrairement à d'autres.

Une pensée l'assaillit : y arriverait-il toujours même sans son œil ? Mieux valait ne pas y penser pour le moment. De toute façon, il ne le saurait pas avant d'avoir essayer.

En attendant, il organisait ses idées dans le but d'écrire une lettre à sa mère, pour la rassurer. Il avait tant de choses à lui dire mais ne savait pas comment faire. Devait-il lui dire pour son œil ? Il l'imaginait seule dans sa maison, recevant le message et se mettant à pleurer. Et si elle n'arrivait pas à s'y faire, elle qui détestait déjà les Forces de Défense Armée ?

Cela avait au moins le mérite de lui procurer une occupation à l'hôpital. Sur un poste informatique mis à la disposition des résidents, le soldat coucha ses réflexions sur le traitement de texte. Alors, il lui resterait juste à organiser le tout pour donner une lettre cohérente et à tout envoyer dans le village où vivait sa mère. Pour plus de sécurité, il l'enverrait aussi au maire de la commune, pour le cas où il y avait encore des restrictions d'électricité, comme bien souvent depuis le début de la guerre.

Lorsqu'il pourrait, il irait voir sa parente. Dès que son état serait stable et que les trains circuleraient à nouveau. Comme pour tous les transports, les dessertes n'étaient plus assurées quotidiennement. Les voitures privées quant à elles étaient interdites, car l'essence était réservée aux militaires.
Enfin tout ça serait possible dès qu'il serait en règle avec les Forces de Défense Armée. Il n'avait pas choisi ce métier de gaieté de cœur, mais simplement parce qu'il lui fournissait certains avantages. En même temps, il savait que même s'il n'était plus apte à être soldat, il garderait certains privilèges. Une récompense pour avoir survécu.

Que ferait-il dans ce cas là ? Rentrer au village ? Sven s'imaginait aidant le vieux Joe, un voisin de sa mère. Une personne qui avait toujours été là pour eux. Même avec un œil, il pouvait sûrement être utile. Encore plus, s'il réussissait à sortir de cet hôpital. Certes, tout le monde était gentil et serviable avec lui, mais le dissuadait fortement de bouger.

Il étouffait et rêvait de faire un tour à l'extérieur. Cela faisait tellement de temps qu'il n'avait pas vu la ville. Il se demandait si son état s'était amélioré. Sûrement pas...

Seul point positif, on lui avait retiré le bandage qui lui entourait toute la tête pour lui en mettre un plus petit sur l'oeil, une fois qu'il eut contemplé le désastre. D'après les dires du médecin, le soldat n'en aurait bientôt plus besoin. Il porterait ensuite un bandeau ou un masque pour cacher les dégâts, selon ce qu'on lui proposerait.

Sven attendait toujours son salut. Celui-ci prit la forme de Wilda, qui revint le voir, avec un paquet sous le bras. Dès qu'elle fit son entrée dans la chambre, le soldat se sentit de meilleure humeur. Elle était un vrai rayon de soleil dans une journée sombre. Pour preuve, le ciel était devenu bleu, ou alors il l'était déjà et il ne l'avait pas remarqué. Les deux solutions étaient possibles, néanmoins, il penchait pour la deuxième.

Il lui fit un large sourire et se leva pour l'accueillir. La prendre dans ses bras, lui ferait le plus grand bien.

-N'en fais pas trop ! Ce n'est que moi.
-Pour une fois que j'ai une raison pour sortir de ce lit...

Elle posa son paquet au pied du lit et tira une chaise pour s'installer près de lui.

-Ce sont des vêtements que j'ai rapportés pour toi. Tu as un uniforme que tu devras porter pour sortir. Les Forces de Défense Armée n'ont pas fini de statuer sur ton sort. Ils ont des dossiers en retard. Du coup, tu as un statut provisoire mais tu gardes l'uniforme de soldat en civil. Tu vas adorer, tu verras.
-Ne me fais pas languir.
-Pourquoi pas ? J'aime ça. Tes affaires, à l'arrivée ici, n'étaient plus récupérables.
-Trop de sang ?
-Trop de tout.

Elle sortit un portefeuille de la poche de son uniforme et le lui tendit.

-Tes papiers d'identité.
-Merci. J'aurai le même uniforme que toi.
-Non, désolée. Je fais partie du corps médical en civil.

La jeune femme portait un manteau blanc sur un pantalon et une veste noirs. Sur la poche de son uniforme, on pouvait voir une broche, symbole de l'ordre des médecins à quelques différences près. Sven s'interrogea sur sa signification. Encore une nouveauté.

-Le blanc se marie bien avec mon teint, non ?

Elle rit. La simplicité et la sincérité qui émanaient d'elle touchèrent le jeune homme.

-Je te montre le tout. Ça t'évitera de te promener les fesses à l'air ! Et félicite-moi, c'est pas tout le monde qui irait se prendre la tête avec l'administration pour toi, après une nuit de travail.

Il rabattit la couverture un grand coup et s'aperçut qu'elle fermait les yeux.

-J'ai un pantalon en dessous.

Wilda ouvrit un œil prudent, prête à le refermer au cas où. Il disait vrai.

-Tu as de la chance d'être soldat sinon tu n'en aurais pas.
-Je le sais, lui répondit-il un peu brusquement.

Son visage balayé de mèches blondes s'assombrit.

-Je ne le sais que trop bien, répéta-t-il.

L'infirmière se rendit compte de sa bévue et se demanda comment se rattraper.

-Ta nouvelle coupe de cheveux te va mieux, murmura-t-elle.
-Ah bon ?
-Oui, tu peux la garder pour le moment. Mais il faudrait que tu te coiffes. J'ai des idées si tu veux.

Il haussa les épaules, réprima une grimace et se leva, curieux de voir son uniforme. Penser à sa futur coiffure n'était pas à l'ordre du jour. Wilda plus rapide que lui et prit les choses en main. Elle sortit un pantalon noir et une veste semblable à la sienne.

-C'est l'uniforme de base.

Ensuite, elle lui montra un manteau beige long avec plusieurs poches et un béret noir.

-Je suis obligé de porter ça ?
-Tenue réglementaire !
-Ça va, j'ai compris.
-Tu fais bien du 42 en pointure.
-Exact ! Je me demande comment tu le sais…
-Parce que je suis magique ou que j'ai une bonne mémoire. Fais-ton choix.

Elle tira du sac, une paire de bottes noires montantes à lacets, le genre qui tenait bien la cheville. Le soldat les soupesa, elles étaient renforcées.

-Par contre, les Forces de Défense Armée ne fournissent pas les sous-vêtements. Je t'en ai pris des noirs. Ça manque de choix de toute façon. Il paraît qu'on reconnaît les qualités d'un homme à ses sous-vêtements, grâce à moi, tu en auras plein, déclara-t-elle en lui fourrant dans la main des caleçons.
-Faudrait déjà que quelqu'un les voit. Quelqu'un qui ne soit pas toi, marmonna-t-il en cherchant la taille du produit.
-C'est la bonne taille, tu fais la même que Dervin !
-C'est vrai, j'avais oublié que tu connaissais mieux que moi, mes mensurations.

Il se rassit sur le bord du lit, portant les vêtements à son nez, il en huma l'odeur de lessive fraîche. Comme cela lui avait manqué.

-Je les ai lavés, lui fit remarqué Wilda vexée.
-Ce n'est pas ça. C'est juste que ça fait du bien de sentir autre chose que les odeurs d'hôpital.
-Tu sortiras bientôt, enfin si l'administration se dépéche un peu.
-Je l'espère.

Leurs regards se croisèrent, ils ne dirent rien l'espace d'un instant.

-Alors, c'est vrai ? demanda l'infirmière.
-Quoi ?
-Qu'il n'y a personne dans ta vie ?

Sven baissa la tête.

-Oui.
-Je suis désolée, murmura-t-elle. J'ai une dette envers toi...

Il prit sa main dans la sienne.

-Tu ne me dois rien. Tu m'as apporté des caleçons donc ta dette est effacée.
-Non, je suis désolée. Je me dis que peut-être à cause de moi, tu as loupé la personne de ta vie. Si seulement...
-N'en parlons plus. Ce n'est pas important pour le moment. Et puis, on ne peut pas dire que je plais beaucoup. Sur le front, il y a peu de femme. Tu étais une des rares à être assez folle pour y aller.

Le visage de la jeune femme s'assombrit à cette remarque et elle n'ajouta rien.

Il lui fit un sourire encourageant. Wilda le prit dans ses bras et le serra contre elle.

-Promis, je t'aiderais du mieux que je peux.
-Tu en fais déjà beaucoup.

L'infirmière le dévisagea un instant, elle semblait réellement touchée. Il préféra laisser là la discussion.

-Je vais essayer l'uniforme.
-Je t'attends.

Sven se leva trop rapidement, manqua de tomber à la renverse et se retint au mur. La douleur tapie derrière son œil reprit le dessus. Chaque geste brusque était une torture pour lui. Dans ces conditions, il savait très bien qu'il ne ferait pas le poids sur le champ de bataille. Comment pourrait-il vivre en devant faire attention au moindre de mouvement, sous peine de se retrouver par terre, à se tenir la tête ou à vomir ?

Il parlait en connaissance de cause, vu que cela lui était déjà arrivé une nuit, où il s'était levé trop vite, pour aller s'asperger le visage d'eau froide. Naïvement, le jeune homme pensait que cela pourrait calmer la douleur.

Rassurant son amie d'un geste de la main, avant de se redresser et de reprendre son chemin comme si de rien n'était. C'était dur de faire semblant mais c'était aussi une façon de se protéger.

Lorsqu'il revint, il retrouva Wilda contemplant le ciel bleu par la fenêtre. En un instant, la jeune femme se tourna vers lui pour une inspection générale de son allure. Le verdict vint à tomber.

-Parfait ! Sauf les cheveux !

Sortant de sa poche une brosse pliable, elle le fit s'asseoir pour pouvoir mieux s'occuper du problème. Sven savait que c'était alors peine perdue pour la faire changer d'avis. Il avait l'impression qu'elle s'en voudrait toute sa vie. Ce n'était pas ce qu'il souhaitait. Dans son esprit, il avait aussi sa part de responsabilité.

Elle démêla sa chevelure avec une infinie douceur. Ce qui rassura Sven qui craignait que cela accentue ses maux de tête.

-C'est fini, tu en penses quoi ?

Ses cheveux n'étaient plus une masse décidée à vivre sa propre vie, mais coiffée avec une raie au milieu. Cela lui donnait un air mystérieux. Jamais, il n'avait eu ce genre de coiffure, mais à la réflexion cela lui plaisait bien.

-Qu'il me manque un œil !

Il s'attendait à la voir crier mais au lieu de cela, Wilda prit un air désolée.

-Pardon.
-C'est bon, c'est pas ta faute. Je blaguais. Pour le moment, on peut rien faire. Il faudra que je m'y fasse.
-C'est difficile, j'en ai conscience...
-Oui, un peu. Mais rien d'insurmontable, la rassura-t-il.

Le pire c'était les maux de tête, la désorientation et le champ de vision réduit mais il ne voulait pas lui en parler. Wilda ne devait pas payer pour ça.

La montre de l'infirmière sonna.

-Je vais devoir y aller. Je reprends mon service bientôt.
-Merci.
-De rien.

Elle baissa les yeux.

-Je peux sortir tu crois ?
-Tout dépend de l'avis du médecin.
-Misère.

Le soldat soupira.

-Il n'est pas si méchant !
-Non mais s'il le pouvait, il me garderait jusqu'à la fin de ma vie pour être sûr que je vais bien.

La remarque la fit sourire. Elle parut soudain se rappeler quelque chose.

-Au fait pour aller en ville, il faut que tu portes ton insigne.

Wilda prit ses papiers et chercha la broche. Une fois qu'elle l'eut trouvée, la jeune femme l'accrocha sur l'uniforme de Sven.

-C'est important, c'est pour les contrôles d'identité.
-Les contrôles d'identité ? C'est nouveau ?
-Oui, mais les troupes sur place font du zèle. Si tu ne veux pas avoir de problème, il ne faut pas l'oublier et la porter bien en vue.
-D'accord.

Encore une idée de génie pour pourrir la vie des civils. Les maltraitances ne venaient pas que des actes ennemis, leur propre gouvernement faisait bien sentir à ceux qui ne s'engageaient pas qu'ils étaient en tort. L'économie n'aurait pas tourné si bien, si tout le monde s'était retrouvé sur le champ de bataille. Cela le révoltait mais que pouvait-il faire ?

-Je dois y aller.

Wilda déposa un doux baiser sur sa joue avant de tourner les talons.

-Rase-toi ! Tu piques ! dit-elle en sortant.

Elle n'avait pas tort. La dernière fois qu'il s'était rasé remontait à trois jours. Il savait au moins comment occuper son temps. Son regard atterrit sur un morceau de tissu laissé sur le lit. Sven s'en saisit pour regarder le contenu. Une trousse de toilette, Wilda pensait à tout. Il faudrait qu'il la remercie la prochaine fois.

« C'est à ce moment-là que l'envie de sortie prit le soldat. Une envie qui n'allait faire que grossir dans les prochains heures, jusqu'à l'inévitable. Mais cela aurait plus de conséquence qu'il n'aurait pu l'imaginer au tout départ ».
  
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