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4 « Les Chenus »
1 « Vince et Ileana »
Publié par Sizel, le dimanche 17 décembre 2017

Vince

 

Vince fut appelé dans la dimension de ses ancêtres avec tant de violence qu'il manqua de perdre l'équilibre lorsque ses pieds touchèrent le sol.

 

Charles-Edouard lui jeta un regard surpris mais revint bien vite à son éternel verre de whisky. Bien qu'il le sirotait régulièrement, il ne se vidait jamais. Agathe le dévisageait avec méfiance. Elle n'avait pas oublié sa dernière mise au point et s'inquiétait d'un nouvel éclat de colère. L'eau de l'étang était calme, seules quelques ondulations agitaient la surface. Vince s'intéressa à Lucien et il comprit que c'était son appel silencieux qui l'avait mené ici et qu'ils avaient un gros problème.

 

L'avatar de la terre avait les mains crispées sur le bureau, le visage déformé par la souffrance. Ce n'était pas la première crise qu'il faisait, ce qui expliquait le manque de réaction de ses voisins, néanmoins Vince sut que cette fois, ce n'était pas une simple alerte. Leurs regards se croisèrent. Le désespoir de l'un se heurta à l'impuissance de l'autre. Lucien murmura un désolé inaudible et Vince ferma les yeux un court instant.

 

Lorsqu'il les rouvrit, à peine un battement de cils plus tard, la partie réservée à Lucien était devenue un champ de ruine de son ancêtre, il ne restait qu'un golem de pierre. En quelques secondes, il en fut de même pour Charles-Édouard, puis la fillette. Très vite, les formes humanoïdes disparurent. L'eau, la terre ainsi que le feu s'affrontaient, créant de la lave et de la vapeur qui envahissait la pièce.

 

Vince se tourna vers Agathe, la dernière à tenir bon. Elle pleurait. Tout comme lui, elle comprenait que le retour en arrière serait au-dessus des forces du jeune homme. Soudain, elle disparut dans un cri strident. Une violente bourrasque obligea Vince à se protéger le visage et à se camper sur ses pieds pour conserver son équilibre.

 

En un instant, il ne resta plus rien. Le carrelage était presque entièrement détruit, remplacé par une terre dégorgée ou incandescente par endroit. Des geysers d'eau faisaient frémir des flammes qui devenaient toujours plus puissantes pour y résister. Le sol trembla et Vince tomba à genoux. Sous lui demeurait le dernier vestige de blanc et de noir. Des cendres rougeoyantes l'atteignaient et laissaient de petites brûlures sur sa peau meurtrie par les gravats acérés. Il tentait de protéger son visage de ses mains tout en sachant que cela ne servait pas à grand-chose.

 

Un bruit lourd le fit se retourner. Son siège était tombé en arrière. Le feu, l'eau et la pierre s'en disputèrent la possession avant qu'il ne soit soudain avalé par le magma qui composait désormais le sol.

 

Vince se recroquevilla, incapable d'agir. Il appela à l'aide sans espoir que quelqu'un l'entende. Millimètre après millimètre, le carrelage s'enfonçait sous lui. La terre passait dans les interstices pour l'ensevelir. Le processus était lent et cela lui laissait tout le loisir d'imaginer sa future agonie. Les flammes se firent plus mordantes, sa peau rougit sous l'effet de la chaleur, ses cheveux ne mettraient pas longtemps à s'embraser à leur tour… Une vague d'eau atténua un instant les sensations et manqua de le noyer. Il suffoquait.

 

Puis tout s'immobilisa. Le feu, la terre projetée, les gouttelettes étaient à présent en suspension. Lentement, une fumée épaisse et noire recouvrait tout.

 

Vince devina que Jaelyn lui avait injecté le somnifère et il lui en fut reconnaissant. Avant qu'il ne soit englouti à son tour, il espéra de toute son âme que ses amis allaient bien. Lui qui ne priait jamais, rejetait la religion d'Elaine, il supplia les quatre éléments.

 

o0o

 

Ileana

 

Une femme sortit sur le perron, ses longs cheveux blonds remontés en un chignon défait. Grâce à sa Sensibilité, Ileana sut instantanément qu'elle n'était pas une Mage. Il n'y avait qu'une seule autre personne dans la demeure en ruine et elle ne possédait pas de don non plus.

 

Aymeric descendit de la voiture et se précipita vers elle. Ils tombèrent dans les bras.

 

— Sa mère, je présume ? commenta Jaelyn, toujours derrière le volant.

 

— Il semblerait… approuva Ileana.

 

— On y va ?

 

— On ne peut pas laisser Vince seul !

 

— Il ne montre pas de signes d'éveil ? s'inquiéta la Colombienne.

 

— Non…

 

— Ce n'est pas normal, murmura Jaelyn.

 

La gorge d'Ileana se noua. Elle s'habituait difficilement à l'absence de la magie de Vince et la moindre saute d'humeur accentuait son malaise. Aymeric revint vers la voiture. Ses épaules étaient plus détendues, les traits de son visage moins crispés. Il avait été rejoint par un homme qui faisait une bonne tête de plus que lui. Elle conclut sans mal qu'il s'agissait du père de son Dimidiam. La femme avait disparu et elle repéra son aura discrète à l'intérieur.

 

Lorsque l'inconnu ouvrit la portière, Ileana fut surprise par ses yeux bleu clair qui contrastaient avec sa peau, plus foncée encore que celle de ses fils. Il lui adressa un regard chargé de sollicitude.

 

— Je vais le porter.

 

Il fut obligé de se plier pour avancer dans le camping-car. Il observa un instant Vince avec tristesse avant de le prendre dans ses bras.

 

— Ne restez pas ici. Venez ! Ma femme est en train d'appeler un Équilibreur.

 

Ileana récupéra son sac ainsi que celui de Vince et obéit sans discuter. Jaelyn et Aymeric n'étaient déjà plus là. Elle accompagna l'homme jusque dans la ruine, perplexe. Une fois dans le hall d'entrée, il lui fit contourner un trou béant où un escalier descendait dans un couloir défraîchi et sans issue. En bas, il pointa un écusson du menton.

 

— Vous pourriez déloger le cache s'il vous plaît ?

 

Malgré deux tentatives, elle n'y parvint pas. La femme blonde arriva d'une démarche vive. Elle caressa d'une main tremblante les cheveux de son fils évanoui, puis prit la place d'Ileana.

 

— Le système n'est pas facile à utiliser pour un néophyte, expliqua-t-elle.

 

Il ne lui fallut qu'une seconde pour dégager un lecteur oculaire. Elle scanna son œil droit. L'escalier s'inversa sans un bruit, puis s'immobilisa. A présent, il conduisait du rez-de-chaussée au premier étage en ruine. Le plafond se referma sur eux et des LEDs bleutées s'allumèrent pour apporter un peu de lumière. Comme tout le monde se retournait, Ileana en fit de même et découvrit derrière l'ancien emplacement de l'escalier, une double porte en bois sombre. La femme la devança, mais l'invita à entrer.

 

Une pièce immense, moderne et chaleureuse l'accueillit. Elle repéra une cuisine ouverte au mobilier laqué, un coin-repas ainsi qu'un vaisselier surmonté de deux bonsaïs. À l'opposé, Jaelyn et Aymeric se tenaient debout de part et d'autre d'un canapé et regardaient la télévision, la mine soucieuse. Un peu plus loin quatre énormes fauteuils en cuir entouraient une table basse sur laquelle se trouvait un journal ouvert, comme abandonné précipitamment. Dans un angle, deux rocking-chairs et un guéridon étaient placés devant une bibliothèque qui croulait sous les livres.

 

Les espaces n'étaient pas délimités ce qui donnait une étrange impression à l'ensemble. Bien qu'ils soient théoriquement en sous-sol, une baie vitrée à l'arrière de la maison permettait d'accéder à un parc laissé à l'abandon. Aymeric retira sa veste ce qui sortit Ileana de sa transe, elle se tourna vers Vince toujours dans les bras de son père.

 

— On va l'installer dans sa chambre, décida ce dernier.

 

— Je viens avec vous ! s'invita Ileana.

 

Personne ne s'y opposa et elle les suivit en silence. Sur le palier d'un escalier en colimaçon qui menait encore plus profondément sous terre, la femme se frappa le front avec une exclamation alarmiste.

 

— Elle ne se souvient plus de nos noms !

 

Cela fit rire son conjoint.

 

— Navrée, on doit vous paraître bien cavaliers ! Je suis Éloïse et voici, mon mari, Kamil. Faites ici comme chez vous. Je viens d'appeler un Équilibreur, il devrait être là dans deux heures tout au plus.

 

— Il pourra l'aider ?

 

— Je l'espère, pria Éloïse.

 

Une fois en bas, Ileana découvrit un nouveau couloir sombre illuminé par les mêmes LEDs bleues. De nombreuses portes se succédaient de chaque côté. Ils s'arrêtèrent devant l'une d'elles où un gros Vincent était écrit en lettres enfantines. L'intérieur, éclairé de façon diffuse depuis le plafond, se révéla plus austère.

 

Les murs étaient blancs hormis un, en dégradé de gris qui faisait écho aux draps. Dans l'un d'entre eux, Ileana devina un dressing aux quatre grandes parois coulissantes. Une dernière porte menait à ce qu'elle supposa être une salle de bain. Deux tableaux abstraits apportaient quelques touches de couleurs.

 

Kamil déposa Vince sur le lit. Éloïse le recouvrit et l'embrassa sur le front, les yeux brillants.

 

— Tiens bon, chuchota-t-elle.

 

Lorsqu'elle se redressa, Kamil la serra dans ses bras. En les voyant ainsi l'un contre l'autre, Ileana eut l'impression de gêner et elle essaya de se faire aussi petite que possible. Son regard s'arrêta sur Vince qui avait la respiration toujours calme, mais dont l'aura demeurait invisible. Elle sursauta quand Éloïse prit la parole.

 

— Je vous proposerais bien de monter, mais je suppose que...

 

Ileana secoua la tête.

 

— Je préfère rester là.

 

Kamil acquiesça et sa femme pointa du doigt la deuxième porte.

 

— C'est la salle de bain par ici. J'ai des vêtements à vous donner si vous le souhaitez, mais je pense que vous trouverez plus de choses à votre taille dans le placard de Vincent.

 

Ileana la croyait sans mal. Éloïse était plus grande qu'elle d'une bonne vingtaine de centimètres et avait une carrure plus imposante que la sienne.

 

— Je reviens dans quelques minutes pour m'assurer qu'il ne vous manque rien et vous apporter à manger, poursuivit-elle.

 

Ileana acquiesça et éprouva un profond soulagement lorsque la mère de Vince ferma enfin la porte. Elle s'approcha du lit pour observer son Dimidiam. Il n'avait pas l'air d'avoir souffert du transfert. En vérité, malgré les cernes, il était même serein dans son sommeil. Trop pour qu'elle en soit rassurée. Vince semblait perpétuellement inquiet, préoccupé. Cette expression apaisée lui paraissait artificielle. Elle toucha d'abord ses doigts, puis sa poitrine, mais rien ne se produisit.

 

La magie d'Ileana cherchait toujours désespérément celle du jeune homme. Un nouveau pic de douleur lui coupa le souffle. Elle avait envie de se recroqueviller au pied du lit. Elle frissonna. Il lui semblait qu'elle était en train de faire une poussée de fièvre. Elle se claqua doucement les joues du plat de ses mains. Ils étaient enfin aux Chenus, à l'abri d'après Vince, un Équilibreur arrivait, il lui fallait encore tenir bon quelques heures et les choses s'arrangeraient.

 

Après un bref cas de conscience, elle ouvrit le placard de Vince à la recherche de quelques vêtements. Elle n'eut pas besoin de fouiller, des T-shirts et des pantalons étaient soigneusement pliés devant ses yeux. Elle prit le premier en haut de la pile, s'assura visuellement de sa taille. Il était parfait. D'un coup d'œil à l'étiquette, elle constata qu'il s'agissait d'un quinze ans. Elle ravala un grognement et elle choisit un jogging pour couvrir ses jambes.

 

Ileana entra dans la salle de bain et laissa la porte entrebâillée derrière elle au cas où Vince émergerait enfin. Dès que l'eau la toucha, elle sentit sa magie s'apaiser, se lier avec bonheur au flux qui parcourait le jet. Ses épaules se détendirent, ses nerfs se relâchèrent. Les larmes se mirent à couler, sans bruit. La fatigue lui tomba dessus et elle colla son front contre le carrelage frais.

 

Après de longues minutes, elle trouva enfin le courage de sortir. Sans un regard pour le miroir, elle s'empressa de se sécher et de s'habiller. De retour dans la chambre, elle n'hésita pas, poussa un peu Vince et se coucha sur la couette en chien de fusil. Elle s'endormit sans écouter son ventre qui criait famine.

  
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