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1 « L'Elixir de Vie »
Chapitre 1 « I - La vie est un mystère dont la mort est la clé... »
« La vie est un mystère dont la mort est la clé. »

[para]Anonyme[/para]


Londres, 16 octobre 1894

Une nuée d'étincelles bleues jaillit dans la brume indigo, pour venir mourir sur le pavé humide de la cour. Comme un squale surgit des profondeurs vaporeuses, le fiacre électrique arqua sa trajectoire et s'échoua, sombre et luisant, devant la façade austère du bâtiment principal. Les deux gardes en uniforme, pâles et roides dans la froidure du petit matin, demeurèrent figés comme des statues de cire. Seuls leurs yeux, fixés sur l'engin ruisselant d'un feu glacé, semblaient receler un peu de vie dans leurs visages blêmes.

Dans l'odeur d'ozone et les derniers éclats de foudre, qui enveloppaient le véhicule d’un nimbe fluorescent, une silhouette apparut sous l'entrée voûtée. Un homme en redingote noire, large d'épaules, le poil ras et la trogne camuse, scrutait le fiacre aux vitres obscurcies, attendant qu'il reprenne vie. Quand la porte se déverrouilla enfin, surgit des entrailles blanchâtres une main gantée de daim gris serrée sur la poignée d'une mallette, puis la manche d'un costume poil de souris, une tête enfin, couronnée d'un haut de forme de la même couleur inexistante. Le tout se dévoila enfin sous la forme d'un individu mince, aux allures de bureaucrate, qui prit pied sur le sol brouillé. Des yeux argent sondèrent les prunelles obsidienne, profondément serties, de l'homme sous le porche.

« Docteur, prononça ce dernier, moitié en salut, moitié en allégeance. Je suis heureux de vous voir arriver sans encombre.

— Merci, Directeur », prononça le nouveau venu d'une voix sèche, en réajustant ses lorgnons sur lesquels la condensation déposait déjà un léger voile.

De l'autre côté du fiacre, un second passager avait surgi : moins large que le directeur, mais doué d'une assurance tranquille en sa propre force. L'aspect singulièrement inexpressif de ses traits carrés et réguliers ne dénotait pas tant une absence d'intellect que le choix délibéré de ne pas l'employer. Il se dirigea vers l'arrière du fiacre et, en prenant soin de ne manipuler que les manchons de caoutchouc, ouvrit le coffre scellé à l'arrière du véhicule. Ses mains moulées de cuir noir, habiles et fortes, s'activèrent dans les profondeurs du conteneur pour en tirer des valises bardées de métal, qu'il manipulait comme si elles n'avaient été que des bagages de cuir bouilli.

Il vint se placer juste derrière son employeur, qui ne se donna pas la peine de vérifier s'il se trouvait à son poste, comme s'il éprouvait une absolue confiance en sa constance.

« Est-il prêt ? » demanda le docteur, avec un soupçon d'impatience.

Le directeur hocha gravement la tête :

« Nous n'attendions plus que vous... »

L'homme en gris hocha prestement la tête :

« Conduisez-nous à lui. »

Le trio abandonna le fiacre à la vigilance des gardes impassibles, et s'engouffra dans la bouche illuminée du bâtiment. La première pièce, dallée de pierre polie par les années plus que par les outils de l'artisan, entre des parois chaulées tâchées de suie, n'aurait pas été déplacée dans une caserne... si les fenêtres des casernes avaient été barrées d'épaisses grilles de fer à travers lesquelles un rat aurait eu peine à se faufiler. Ils l'abandonnèrent pour un couloir aux murs nus, éclairé par des ouvertures exiguës taillées en arc de cercle, percées bien plus haut que le regard d'un homme et aussi lourdement barrées. Leurs pas se réverbéraient à l'infini, portés et amplifiés par la longue galerie ; à cette heure matinale, ils auraient pu être les trois dernières personnes vivantes au monde.

Une porte bloqua leur avancée, blindée d'une épaisse plaque d'acier rivetée et verrouillée par trois serrures que le directeur débloqua l'une après l'autre. Le lourd battant pivota en grinçant, laissant s'échapper par degré une lueur opaline. Finalement, l'univers qu'elle protégeait se révéla dans son intégrité, dans toute sa contradiction aussi : le feu blême qui se déversait des ampoules oblongues, casquées de larges disques métalliques, exposaient une salle de taille modique, intégralement carrelée de blanc – sol, murs, plafond. Au centre, était installé un fauteuil articulé, étudié pour maintenir un homme en position semi-allongée, les bras alanguis sur des accoudoirs surélevés.

Deux gardes, aussi immobiles que ceux du dehors même si moins transis, se dressaient dans leur uniforme bleu sombre, des revolvers de métal noir au mufle menaçant en main. Leur regard ne s'éloigna de l'occupant actuel de la chaise que le temps de prendre acte de la présence des trois arrivants, avant de se focaliser de nouveau sur leur responsabilité.

Vêtu d'une tunique, d'un pantalon et d'un calot de grossière toile écrue, il semblait uniquement assemblé de larges os et de ligaments tendus sous une peau grisâtre. Une chevelure devenue trop longue après avoir été probablement coupée à ras dégoulinait sur ses épaules, une poignée de cicatrices rondes s'éparpillaient sur son visage. Dans sa face taillée à coups de hache, seuls ses yeux d'un bleu limpide donnaient une touche plus douce, ou plutôt doucereuse, presque vénéneuse. Des bracelets de métal retenaient ses membres, mais pas sa tête qui se tournait ça et là, l'expression fascinée, terrifiée, mais toujours pétrie d'arrogance.

Le directeur, qui s'était placé à l'écart, sur le côté de la pièce, tira de sa redingote une montre d'argent. Il l'ouvrit, vérifia la position des aiguilles puis referma la couvercle ciselé en regardant nerveusement le docteur :

« Dans combien de temps aurez-vous terminé ?

L'assistant avait déjà commencé à déballer le contenu des deux valises. Le docteur prit le temps d'observer son travail avant de répondre :

« Si nous ne sommes pas troublés dans la mise en place du matériel requis, une demi-heure, un peu plus peut-être. »

Les yeux chassieux de l'homme attaché sur le siège s'écarquillèrent :

« Attendez ! Qui c'est ce type ? Vous allez me faire quoi ? »

L'homme gris acheva de tirer précautionneusement ses gants, les rangea dans la poche intérieure de son costume et s'approcha du prisonnier. Se penchant vers son oreille, il susurra calmement :

« Vous ne souffrirez pas, Phillips. Vous ne ressentirez que... de la fatigue. Une très grande fatigue. Puis vous vous endormirez. N'est-ce pas un sort plein d'humanité ? Une humanité bien supérieure à celle que vous avez pu témoigner envers vos victimes ? »

Les pupilles du prisonnier roulèrent frénétiquement dans ses yeux comme des insectes pris au piège. Il tourna la tête vers le directeur :

« C'est quoi, ces malades ? Vous n'allez pas les laisser faire ? »

Un sourire froid étira les lèvres fines du docteur :

« Peut-être préféreriez-vous la corde, Phillips ? »

L'homme déglutit péniblement, sa pomme d'Adam se déplaçant le long de son cou décharné. Le directeur, plongé dans le mutisme, serrait encore sa montre, oubliée dans sa main. Il observait l'assistant en train de monter de part et d'autre du siège deux hautes potences métalliques, en imbriquant les unes dans les autres des structures tubulaires. Pendant que son aide s'activait, le docteur contemplait gravement son patient : ses yeux argent s'attardaient sur le corps maigre mais vigoureux. Rien n'y indiquait un usage immodéré du tabac, une consommation excessive d'alcool ou de toute autre substance délétère. La tenue grossière dissimulait de longues jambes agiles, mais laissaient apparentes les mains puissantes et déliées.

L'assistant déplia une petite table sur laquelle il déposa un engin cubique, hérissé de manettes et parsemé de cadrans, qu'il relia au cylindre cuivré d'un générateur électrique. Aussitôt, les premiers frissons de feu bleuté crépitèrent le long de la bobine, se transmirent aux câbles nus qui le reliaient à l'appareil. Instinctivement, les deux gardes jusque là impassibles reculèrent d'un pas, la moustache hérissée par l'électricité statique. Sous l'effet de ce fluide d'énergie, la machine prit soudain vie, sous la forme d'un léger sifflement qui s'enfla pour devenir un grondement profond, comme le vagissement d'un étrange nouveau-né technologique.

La panique creusa les traits du prisonnier, qui commença à se débattre sur son siège, crispant et raidissant ses muscles, s'agitant avec l'énergie du désespoir pour se libérer des cercles de métal qui entravaient ses membres. Il ne parvint qu'à meurtrir sa chair contre le métal à peine dégrossi. Des ruisselets de sang s'écoulaient de la peau déchirée de ses poignets, mais l'homme paniqué n'en avait pas même conscience. Il s'arc-boutait avec l'énergie du désespoir, laissant échapper sous l'effort, du fin fond de sa gorge, des grognements rauques.

« Persévérant, remarqua le docteur avec flegme, même s'il sait que sa résistance est vaine.

— Ne serait-il pas... préférable de l'endormir avant de procéder ? demanda le directeur d'un ton hésitant.

— Ce n'est guère conseillé. La récolte est moins efficace si l'individu n'est pas en plein état d'éveil. Avec un spécimen tel que celui-ci, nous pouvons espérer obtenir deux doses complètes. Voire trois, peut-être. »

Il haussa un sourcil pensif :

« N'est-il pas somme toute réconfortant de songer qu'un être aussi nuisible, aussi intrinsèquement mauvais que Phillips peut au final présenter une telle utilité pour la société ? »

Son aide accrocha aux patères deux longues ampoules de verre : la première contenait un fluide bleu, légèrement luminescent ; la seconde, qui portait une graduation gravée sur sa surface translucide, était intégralement vide. Deux larges gaines doublées d'un réseau de fils conducteurs les reliaient à la machine principale. Deux tubes plus étroits, dont l'embout s'amenuisait pour se terminer par une aiguille d'acier brillant, en partaient.

Le docteur se pencha sur le prisonnier et commença, avec les gestes nets et précis de sa profession, à relever les manches de toile grossière de son patient.

« Vous devriez cesser de vous abîmer ainsi, murmura-t-il en remarquant les plaies sur les poignets de l'homme. Vous vous faites souffrir en vain. Tel n'est pas notre but, Phillips. Je vous offre un départ en douceur, en échange de ce que vous allez nous offrir... »

Le regard pâle jaillit vers lui, avec une dernière trace d'arrogance sous la couche de terreur abjecte.

« Qu'est-ce que vous allez me faire, espèce de salaud ? Me saigner à blanc ? Comme un fichu vampire ? Vous n'avez pas le droit...

— Cela me peine de vous contredire, Phillips, répondit le docteur d'un ton navré, mais j'ai reçu une autorisation directement issue de la Couronne pour procéder à mes prélèvements. C'est vous qui n'aviez aucun droit de vous en prendre à ces femmes comme vous l'avez fait. »

Le prisonnier ouvrir la bouche, interdit, son visage osseux transformé en masque grotesque ; l'homme en gris profita de l'accalmie pour saisir le tube qui pendait de l'ampoule de fluide bleu et enfonça d'un geste précis l'aiguille dans la veine à la saignée du bras droit. Pour plus de sécurité, il fixa le tube au membre avec une lanière de caoutchouc. Le patient jura, un flot ininterrompu d'imprécations qui s'échappaient de ses lèvres comme un torrent d'immondices.

« Restez calme, Phillips, ordonna sèchement le docteur. Plus vous montrerez de mauvaise volonté, plus cette opération traînera en longueur. Et ce n'est pas ce que nous souhaitons, ni vous, ni moi... »

À pas mesuré, il fit le tour du siège et inséra de même manière le second tube dans le bras gauche, puis retourna vers la machine : il fit jouer quelques manettes, observa attentivement les cadrans.

« Brice, pouvez-vous augmenter légèrement la puissance du générateur ?

– Bien, Docteur », répondit l'aide en s'exécutant aussitôt.

Il tourna ensuite son regard argenté vers le directeur, qui semblait décidé à faire oublier sa lourde carcasse dans un coin de la pièce, mais la lumière impitoyable qui se déversait de puissants éclairages électriques ne laissait pas une seule zone d'ombre.

« Directeur, serait-il possible d'éteindre les lumières le temps du transfert ? Vous aurez une bien meilleure vue du déroulement du procédé s'il a lieu dans la pénombre. Je pourrai aussi mieux discerner d'éventuels dysfonctionnements matériels...

– Bien entendu, Docteur. Gardner ? »

Sur un geste du directeur, l'un des deux gardes se dirigea vers un tableau de bois couvert de fusibles et d'interrupteurs de céramique. Il les actionna jusqu'à ce que ne reste, juste au-dessus de la porte métallique, qu'un discret voyant orangé qui pulsait très légèrement.

Le dispositif surgit de la pénombre dans toute son étrangeté : les cadrans émettaient une luminescence d'un blanc verdâtre, comme autant de lunes blafardes. De minces fils de lumière bleu-violet crépitaient autour du générateur comme une chevelure immatérielle dans un vent violent. Des flammèches indigo jouaient autour des câbles, les gainant de leur embrasement irrégulier. Le fluide dans l'ampoule s'animait de lents tourbillons, tandis qu'il pénétrait, gouttes après goutte, le corps du prisonnier. À l'exception des craquements électromagnétiques, le seul son qui résonnait dans la pièce était la respiration saccadée de ce dernier, entrecoupée de gémissements et de jurons assourdis.

Les veines furent les premières à s'illuminer, comme d'étranges plantes ramifiées dans une fantasmagorique nuit de printemps, ou de délicats coraux dans des profondeurs obscures. En se répandant dans l'appareil circulatoire, le fluide devenait si lumineux que tout le réseau sanguin apparaissait, parfaitement visible en transparence dans la chair. Les yeux suivirent, deux amandes phosphorescentes, clignotant au rythme des paupières du prisonnier, puis les lèvres, fines comme deux lames de couteau et tordues par un rictus d'horreur. Les os surgirent à leur tour, dans leur plus infime détail, au travers de la peau devenue presque intangible. Les muscles enfin, dans leur intégralité, se mirent à émettre ce rayonnement bleuté, lui prêtant l'apparence d'un spectre matériel, ou d'une insolite créature nocturne échouée dans un laboratoire de vivisection.

C'est alors que dans la deuxième ampoule, un fluide dont la texture semblait à mi-chemin entre le liquide et le gaz commença à lentement monter, s'élevant du tube fiché dans le bras gauche de l'homme. Entre l'or et le rouge, teinté par endroits de reflets verdâtres écœurants, il ressemblait à de la chair sublimée et s'échappait en paresseuses volutes.

Le temps semblait s'être suspendu ; les occupants de la pièce – du moins, les deux gardes et le directeur – retenaient leur souffle. La présence de Brice se devinait dans l'obscurité : il ne faisait aucun doute que l'homme était prêt à s'interposer si qui que ce soit osait infléchir le résultat de la manipulation.

Le souffle du prisonnier se calma progressivement, son corps palpitant de lumière se détendit lentement. Les filets de sang qui s'échappaient de ses poignets se transformaient en gouttes de feu pâle, qui s'éteignaient avant même de toucher le sol.

Le fluide rougeâtre montait toujours dans l'ampoule, franchissant le premier niveau, puis le deuxième, le troisième enfin... Le prisonnier se trouvait à présent plongé dans le mutisme : seuls ses yeux phosphorescents vivaient encore dans le masque de cristal bleu qu'était devenu son visage, si étranger à présent qu'on ne distinguait plus la dureté de ses traits, le pli de cruauté aux commissures de ses lèvres, les défauts et les cicatrices qui marbraient sa peau.

Le grondement de la machine s'était mué en pulsations régulières, comme le battement d'un cœur gigantesque dans le sein des ténèbres. Les spectateurs de la scène avaient perdu tout sens du temps, sauf Brice et le docteur, qui surveillait régulièrement les cadrans, ajustait légèrement une manette, puis une autre. Dans la première ampoule, le fluide bleu avait été totalement drainé. Dans la seconde, l'émanation rougeâtre s'élevait moins rapidement, mais poursuivait cependant sa montée nonchalante vers la troisième graduation.

Le docteur, mince silhouette sombre dans la lumière fantomatique, se baissa pour manipuler les commandes de la machine. Les battements s'espacèrent progressivement, puis cessèrent totalement. Bougeant dans la quasi-obscurité avec autant d'aisance qu'en plein jour, Brice alla ôter du bras du prisonnier le tube qui le reliait à l'ampoule pleine, tirant délicatement l'aiguille hors de la chair opalescente avant de détacher le tuyau de l'embout de verre, aussitôt bouché par une valve de caoutchouc. Une fois l'opération terminée, le docteur relança la machine, mais à un régime moins intense qui ne se manifestait que par un grésillement léger.

Dans le réceptacle vide, une légère émanation azurée s'éleva, puis s'étoffa au fur et à mesure que le corps du patient perdait sa luminescence translucide, plongeant progressivement dans le cœur des ténèbres où son esprit s'était d'ores et déjà égaré.

« Pouvons-nous rallumer, à présent ? demanda le directeur, presque timidement.

– Faites, mon ami, faites... »

Le garde manipula de nouveau l'interrupteur, inondant la pièce d'un flot d'insoutenable clarté. Quand les pupilles des hommes présents furent de nouveau accoutumées à la lumière, ils constatèrent que l'homme attaché sur le siège n'était plus qu'un objet inerte, une coquille vide, d'une pâleur cireuse. Brice éteignit le générateur, laissant les derniers halos électriques se dissiper. Puis, avec d'infinies précautions, il décrocha l'ampoule de fluide rougeâtre et la rangea dans la mallette du docteur, où il la cala avec des paquets de laine brute pour lui éviter le moindre choc. Une fois ce précieux butin en main, l'homme de l'art se recoiffa de son haut de forme, pendant que l'aide s'activait à démonter et ranger tout le précieux matériel.

L'homme en gris se tourna vers le directeur :

« Je vous remercie de votre pleine coopération, monsieur. Si vous disposez d'autres clients, n'hésitez pas à me prévenir. Je serai heureux de vous obliger... »

Un quart d'heure plus tard, le fiacre électrique bondissait vers les rues encore embrumées, emportant avec lui sa cargaison de fluides étranges et de lourds secrets.


§ § §



« Tous sortent de la mort comme l'on sort d'un songe. »

[para]Agrippa d'Aubigné, Tragiques, 1616.[/para]



Ecosse, Hébrides extérieures, 25 avril 1895

La caserne isolée sur l'île au large de l'Écosse était longtemps restée déserte, lentement grignotée par les vents septentrionaux et une végétation rase mais pugnace. Avant même son abandon, elle n'avait servi qu'à la préparation de manœuvres secrètes ; son existence n'était connue que d'une poignée de membres de l'État-major et de quelques pêcheurs indifférents.

Une dizaine d'années plus tôt, des bateaux avaient commencé à l'aborder, bravant les dangers d'une traversée nocturne. Un petit contingent avait débarqué, délogeant l'abondante colonie d'oiseaux marins qui peuplait l'île et commencé à remettre en état les bâtiments sur lesquels la nature avait repris ses droits. La fumée avait commencé à s'élever de nouveau des cheminées. Les pêcheurs avaient compris qu'il ne faisait plus bon s'approcher trop près des rives défendues par de puissantes batteries.

En cette froide nuit de mars, un vent glacé soufflait sans relâche, sans parvenir à dégager le ciel de l'épaisse couche nuageuse qui le voilait. Les soldats du petit détachement relevaient frileusement le col de leur manteau pour se préserver, en vain, de l'air glacé qui traversait les étoffes les plus épaisses. Même les marins qui manœuvraient la petite embarcation à vapeur, des hommes solides à la peau tannée par les intempéries, vaquaient à leur tâche le dos voûté et les yeux mi-clos, une expression stoïque sur leurs traits rudes. Seule la petite silhouette assise sur un banc à la poupe ne semblait pas affectée par la rigueur du climat. Elle se tenait, raide et droite, le regard fixe, le vent fouettant sa chevelure noire.

Le sergent Johnson frotta ses mains l'une contre l'autre, contemplant le visage blême dont les yeux disparaissaient dans les ombres. Le corps menu n'était revêtu que d'une tunique et d'un pantalon de drap de laine grise, comme un habit de prisonnier en taille réduite ; à la faible lumière d'une lampe-tempête, il chercha du regard son subordonné parmi les silhouettes indistinctes recroquevillées sur les bancs qui longeaient le bastingage :

« Caporal Harrington, pouvez-vous trouvez un manteau, ou une couverture, pour envelopper notre... passager ?

– Je vais essayer, Sergent », répondit le jeune homme aux cheveux fillasse sans même tenter de dissimuler sa lassitude.

En temps normal, Johnson l'aurait certainement repris, mais il compatissait à l'inconfort des hommes et pouvait difficilement leur reprocher de faire preuve de mauvaise humeur. Même dans le petit port d'Écosse où ils avaient embarqué, les rares passants avaient fixé avec condescendance ces fous d'habits rouges qui allaient braver les vagues et le vent au beau milieu de la nuit. Le caporal se leva, bousculant au passage plusieurs de ses camarades qui ne purent s'empêcher de maugréer.

« Comme si ces créatures avaient besoin qu'on les materne, grommela l'un des soldats. Il n'y a déjà pas de quoi réchauffer les vivants... »

Les sourcils blonds de Jonhson se froncèrent au-dessus de son long nez étroit ::

« Vous avez un problèmes, Cooper ?

– Non, Sergent, répondit l'homme sourdement.

– Je l'espère bien. Vous savez tous l'intérêt que l'État-major porte à ces créatures. Il nous a été demandé de veiller tout particulièrement à leur bien-être. »

Quelques minutes plus tard, Harrington revint avec une couverture sous le bras, qu'il alla draper soigneusement autour des épaules de leur passager. Ce dernier se laissa faire, mais tourna légèrement la tête vers le caporal ; il le fixa un bon moment, sans que la moindre émotion n'apparaisse sur ses traits encore immatures. Une fois sa tâche achevée, le caporal demeura un moment de plus face à l'être silencieux. Malgré le bruit déchirant des rafales, Johnson entendit son subordonné parler à mi-voix à leur passager :

« Voilà, ça ira sans doute beaucoup mieux ainsi, bonhomme... »

Le sergent secoua la tête avec tristesse : même si la nature exacte de la créature avait été évoquée avant l'appareillage du bateau, son apparence puérile lui attirait attention et compassion de la part de certains membres de son escorte. C'était notamment le cas du jeune caporal, l'aîné de cinq frères et sœurs : la présence de cet être, qu'il peinait à concevoir autrement que comme un enfant ordinaire, suscitait en lui une intense vague de mélancolie.

Enfin, dans un monde froid et obscur qui se limitait au mouvement des vagues, au tangage de la barque-vapeur, au sifflement du vent et aux crachotements de la chaudière, une réalité plus vaste se manifesta enfin. Au départ, ce ne fut qu'une forme noire sur le fond à peine moins sombre d'un horizon glacé. Elle se piquait de multiples points lumineux, qui palpitaient doucement au rythme des flammes vacillantes qui les engendraient. Un débarcadère s'avança vers eux, sur lequel se dressait le major Forsythe, responsable de la place forte, en compagnie de son aide de camp, de deux hommes de troupe et d'un individu en blouse blanche. Les soldats de la garnison attrapèrent les filins afin d'aider le bateau à accoster.

Dans un mouvement bien ordonné, le détachement commença à gagner la terre ferme. Johnson attendit que les dix hommes aient bien quitté le bord pour se tourner vers la créature qui avait repris sa posture figée, le regard braqué vers le vide. Le sergent se tourna de nouveau vers le caporal : d'un accord tacite, ils s'avancèrent posément et se saisirent du passager, chacun par un bras, avec douceur et précautions.

La couverture qui couvrait le corps frêle retomba à terre ; il se soumit à leur poigne vigoureuse, progressant d'une démarche heurtée et malhabile, comme un tout jeune enfant titubant dans ses premiers pas. Les deux hommes furent obligés de le soulever pour lui faire franchir le rebord du bateau et le déposer sur l'appontement que son regard vague ne semblait pas voir. Ils le menèrent jusqu'au major, qui baissa les yeux vers la pitoyable créature, sa tenue grise, ses cheveux trop longs qui dissimulaient ses traits noyés d'ombre :

« Vous a-t-il posé des problèmes ?

– Aucun, Major, répliqua Johnson. Il est resté parfaitement calme durant l'ensemble du trajet.

– Bien, répliqua Forsythe. Doctor Barclay ? »

L'homme en blouse blanche se rapproche d'un pas, son regard sombre et perçant détaillant implacablement leur nouveau pensionnaire :

« Lâchez-le, Sergent » ordonna-t-il.

Johnson n'appréciait guère qu'un civil lui donne des ordres, mais il était difficile de dire où se situait la véritable autorité dans ce lieu oublié de Dieu, et probablement aussi du Diable. D'un regard, il intima à Harrington d'obtempérer. La créature, privée de soutien, vacilla légèrement avant de retrouver un équilibre précaire. Ses yeux demeuraient baissés vers les planches luisantes du ponton.

De sa main dure et sèche, Barclay l'attrapa par le menton pour lui relever la tête : le visage qui apparut ressemblait à celui de n'importe quel enfant de six ou sept ans, si ce n'était son expression hagarde et les prunelles couleur de sang qui luisaient étrangement dans la pénombre, par vagues d'or et de bronze, comme si quelque chose bouillonnait dans leur profondeur. Du pouce, le docteur lui retroussa les lèvres, examinant ses dents, puis releva sa manche, révélant un bras pâle criblé par la chair de poule. Il prit le temps de tâter le muscle avant de baisser de nouveau l'étoffe et de se tourner vers Forsythe :

« Il semble parfaitement réussi. Vous pouvez le faire emmener dans sa cellule. Par contre, il n'a sans doute pas encore appris la propreté. »

Forsythe se tourna vers les deux soldats qui se tenaient derrière lui sur le ponton :

« Mettez-le dans la cellule numéro dix-sept. Veillez à ce qu'elle soit suffisamment chauffée et que le sol soit couvert de sciure. Sergent, a-t-il déjà reçu une appellation ?

– Pas à ma connaissance, Major. »

Fronçant ses sourcils roux, le major considéra gravement la créature, dont le vent fouettait les longues mèches. Un sourire pensif étira ses lèvres bleuies de froid :

« Eh bien... Wind (1) me semble un nom tout à fait approprié. »

L'être nouvellement baptisé releva lentement la tête, fixant l'officier de son regard écarlate, avant de le promener autour de lui, en clignant des paupières. Un peu gêné, le major redressa son col de sa main gantée :

« Brown, Flint, vous pouvez l'emmenez. »

Les deux hommes s'avancèrent, saisirent Wind et l'emmenèrent vers l'entrée du fort. Pivotant sur ses talons, Barclay leur emboîta le pas. Forsythe se tourna vers Johnson :

« Sergent, vos hommes doivent être fatigués et transis, de même que l'équipage du bateau. Vous voudrez sans doute vous réchauffer et prendre un peu de repos. »

Les mains croisées derrière le dos, l'officier se tourna vers son ordonnance :

« Bennett, veuillez conduire ces hommes au mess. Mettez à leur disposition des vêtements secs et chauds et faites-leur préparer une collation. Si certains veulent se reposer, vous pouvez leur attribuer des lits dans le dortoir Nord.

– Bien, Major... »

Johnson contempla les murailles austères du fortin, en essayant d'oublier la raison pour laquelle il était de nouveau armé... et ce qui vivait en ses profondeurs. Il rencontra le regard d'Harrington, troublé et hanté... Tout comme lui, il n'avait sans doute qu'une seule envie : faire demi-tour, rembarquer et naviguer vers un monde normal, où personne ne revenait d'entre les morts pour poser sur le monde le regard éteint d'une paire d'yeux rouges. Cependant, il se força à garder un visage courtois :

« Nous vous remercions, Major. »





Kelly déverrouilla la double serrure de la porte, maugréant entre ses dents :

« On s'demande bien pourquoi on prend toutes ces précautions, ces machins ont encore moins de cervelle qu'un mouton...

– Et encore, tu les flattes, rétorqua Brown. Des harengs, j'dirais... Des harengs qu'on change en singes et en perroquets savants ! »

Les deux hommes éclatèrent de rire ; le son strident fit réagir Wind, qui sursauta violemment entre les mains de Brown avant de replonger dans l'apathie. Le soldat jura entre ses dents ; déjà, son corps se tendait dans la préméditation d'une rétribution violente, mais Kelly l'arrêta d'un geste :

« Fais gaffe ! Faut surtout pas les abîmer, tu t'souviens ? »

Son compagnon souffla avec dédain :

« J'vais te dire une chose... J'crois pas une seconde c'qu'on dit d'eux, qu'ils sont revenus d'entre les morts. Pour moi, c'est qu'un tas de simples d'esprit à qui on bourre la fiole... »

Pendant que Brown maintenait toujours Wind, les mains sous ses aisselles, Kelly pénétra dans la petite cellule, levant haut sa lampe à huile. La pièce était juste assez grande pour permettre à un homme de haute taille de s'étendre sans inconfort. Le sol disparaissait sous une épaisse couche de sciure. Une paillasse où étaient disposées quelques couvertures occupait l'un des coins. La seule fenêtre, trop haut placée pour qu'un adulte puisse contempler le paysage au travers, révélait derrière un épais vitrage une rangée de solides barreaux. Il n'y avait pas d'autre éclairage que celui que dispensait la lampe tenue par le soldat.

Brown traîna la créature jusqu'à la paillasse, la laissa tomber dessus, puis s'écarta en effaçant négligemment du pied les traces dans la sciure. Wind se recroquevilla aussitôt dans le nid de couvertures en position fœtale, en tremblant légèrement, même si une douce chaleur conduite par des tuyaux d'eau chaude dissimulés sous le dallage régnait dans la petite pièce. Le soldat essuya machinalement les mains sur son uniforme, comme si le contact avec l'être l'avait contaminé.

« On le laisse dans le noir ? demanda Kelly en se dirigeant vers la sortie.

– On va quand même pas lui laisser une lampe, des fois qu'il foute le feu... »

Les deux hommes quittèrent la cellule et claquèrent la porte derrière eux, livrant Wind à la pénombre la plus absolue. Il continua de trembler pendant un moment puis, progressivement, ses frissons se firent plus espacés, pour cesser totalement.

Une main crispée sur la couverture, la créature avait sombré dans un profond sommeil.



________________________________________

1. Wind : "Vent" en anglais.

  
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