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1 « Gaïa »
1 « I : Un départ hivernal (remanié) »
Publié par Aislune S., le vendredi 7 avril 2017

Il fut un temps où, sans cesse, je me cherchais. Il fut un temps où je me disais : c’était vraiment ce que tu voulais ?

(Ludivine)

 

 

Nous étions aux frontières de la contrée. Un champ que je qualifierais de gigantesque nous y attendait ; je me fis la réflexion qu’il serait magnifique au printemps grâce aux fleurs qui s’y épanouiraient. Pour l’heure, un manteau de neige le recouvrait. Ses cristaux éphémères capturaient la lumière pour mieux nous éblouir, à tel point que je devais plisser les yeux. Nous n’avions pas envie de souiller cette pureté virginale qui montait jusqu’aux genoux, mais il nous fallait la traverser.

Celle que je considérais comme ma grand-mère depuis mon arrivée sur Gaïa scrutait les lieux d’un œil acéré. Nous étions frigorifiés malgré un horizon dégagé. Après tout, l’hiver nous couvait depuis un mois. Pour un peu, j’imaginais l’azur pâle se préparer à fondre sur nous, prêt à nous geler sur place.

J’inspirai une petite bouffée d’oxygène glaciale. Ma gorge protesta, mais je passai outre. Le fond de l’air était sec ; au moins, nous courrions moins de risque de tomber malades, sauf si nous frôlions l’hypothermie.

Elnaura finit par s’adresser à nous :

— Nous pouvons y aller.

— Il n’y a pas d’autres chemins plus faciles ? s’enquit Timothée d’une voix emplie d’espoir.

— Non. Je vis dans un lieu assez reculé. Ce n’est pas grave, le champ est franchissable.

Je l’interrogeai :

— En combien de temps ?

— Plusieurs heures.

Je hochai la tête. Je songeai que sur Terre, bon nombre d’agriculteurs ou d’industriels se seraient jetés dessus ; il offrait tant de potentialités ! Je me morigénai. L’heure n’était pas à spéculer. Je me mis en route, grand-mère et Timothée sur nos talons.

 

 

***

 

 

Tandis que nous étions à mi-chemin, l’adolescent poussa un cri en pointant le ciel du doigt. Au début, je ne vis rien, puis je distinguai des vapeurs blanches, qui ressemblaient vaguement à des plumes. Nous nous arrêtâmes pour observer cette danse gracieuse. Une personne un tant soit peu spirituelle y devinerait sans doute un présage divin, ou en tout cas un geste accordé par des Entités supérieures qui, d’après elles, gouvernaient nos vies. Moi, je n’admirais que le ballet des créatures célestes, à certains moments pesant. Leur vol ne s’entachait pas de disgrâce, toutefois.

Elnaura nous rejoignit assez vite. Fascinée par ma contemplation, je ne prêtai pas vraiment attention à elle.

Soudain, ses phalanges se crispèrent sur ma manche, puis elle s’écria qu’il fallait partir d’ici. Je me tournai vers elle avec des yeux ronds ; elle répondit à mon interrogation muette :

— Ce sont les hiverlyns de la Forêt Sans Nom.

Un picotement désagréable remonta le long de mon échine. Elle m’avait expliqué que c’étaient des oiseaux dont le but était de permettre à l’hiver, au froid et à la souffrance de perdurer.

Elle nous poussa pour nous forcer à accélérer la cadence. Nous ne nous fîmes pas prier. Je faillis même trébucher. S’ils s’approchaient de nous, nous serions transformés en statue de glace pour l’éternité ! Tandis que ma respiration devenait erratique, j’eus l’impression que des épines gelées se plantaient dans mes cordes vocales. L’angoisse amenait un goût de bile sur ma langue.

Nos pas nous portèrent vers une orée sombre aux abords hostiles que je reconnus : Les Bois Nuanges. Le bruit de nos bottes étouffé par la neige ajouta à mon anxiété. Et si nous échouions ? Timothée me talonnait tandis que je me démenais pour adopter une allure plus ou moins rapide. Difficile avec toute cette neige.

Hélas, nous avions beau nous dépêcher, Elnaura paniquait de plus en plus :

— Vite ! Leur aura à elle seule change tout en Hiver, vite ! 

Nous nous jetâmes dans des fourrés ; je sentis à peine un vent glacial effleurer mes vêtements. Je serrai les lèvres et fermai les yeux, même si c’était stupide et inutile. Nous n’étions pas dans un film d’action, mais dans la vie réelle ! Je grognai et attirai Timothée contre moi. Je claquais des dents autant que lui – uniquement de froid ?

Je mis plusieurs secondes à me rendre compte que le danger était passé. L’adolescent tremblait.

Je me secouai, me relevai et constatai que ces oiseaux de malheur avaient disparu. Nous avions réussi. Je parvins à sourire et à dire avec une voix hachée :

— Heureusement que tu es là, grand-mère…

Aucune réponse.

— Grand-mère ?

Je déglutis face au silence. Pourquoi restait-elle muette ? Je l’appelai encore une fois :

— Grand-mère ! S’il te pl...

Un courant d’air s’engouffra dans ma capuche. Je me retournai… et je compris. Une silhouette, couchée dans la neige. Une statue de glace à l’expression ahurie. Les beaux cheveux argentés d’Elnaura n’ondulaient plus dans son dos désormais. Ils...

Je lâchai Timothée. Il laissa s’échapper un gémissement sourd. Je tombai à genoux vers elle ; j’effleurai ses joues graciles. Non, pas elle… Je refrénai un haut-le-cœur. J’interrogeai mon spiritès de l’Eau pour savoir ce qu’il s’était passé.

Une faculté qui m’était devenue familière.

À sa manière, elle me répondit que les fluides du corps avaient gelé et cristallisé pour ne pas se dégrader. Quant aux tissus vivants, ils avaient été convertis en eau, méthane, ainsi qu’en d’autres gaz rares, comme pour les anneaux de Saturne. Il n’existait pas de réversibilité connue. Magie, chimie… Qu’importaient les explications !

Je fondis en larmes. Notre voyage commençait à peine et Elnaura n’était déjà plus de ce monde. Pour être plus précise, la possibilité qu’elle n’en meure pas était si infime !

Je caressai son visage une dernière fois. Pour le moment, je ne pouvais plus rien pour elle, mais j’irai chercher le Printemps pour le conduire ici. Son corps, enfant de l’Hiver, reviendrait à la vie, je me le jurai !

Timothée pleurait à côté de moi. Cependant, il ne troublait guère la trompeuse sérénité qui nous cernait. Je serrai les dents tout en essuyant mes yeux d’un geste sec. C’était à moi de le protéger.

Nous nous relevâmes. Nous fîmes un pas, puis deux. Les Bois Nuanges s’étendaient encore loin devant nous. Nous n’en sortirions pas avant des jours, voire des semaines. Quant au Fragment, je savais qu’il nous attendait.

Je murmurai, d’une voix si basse que Timothée ne m’entendit pas :

— L’aventure commence, ainsi que ton déclin… Herin.

 

***

 

 

Plusieurs heures furent nécessaires avant que je ne parvienne à sortir Timothée de son mutisme. Nous nous étions assis sous un sapin aux frondaisons si épaisses et lourdes que certaines d’entre elles touchaient le sol. La température devenait de plus en plus glaciale au fil des heures. La nuit ne tarderait pas. Je pouvais le constater en considérant le ciel, bien qu’il soit à peine visible. Une légère odeur piquante et mentholée assaillait mes narines, mais je n’y prenais même plus garde.

Recroquevillé sur lui-même, il réagit enfin lorsque je posai ma main sur son épaule.

Je comprenais sa douleur, mais je devais masquer la mienne. J’étais sa protectrice par la force des choses.

Ses grands iris verts plongèrent dans les miens, d’un bleu assombri par la tristesse. Il balbutia :

— Nor... Normalement, l’Hiver ne dure p-pas aussi longtemps, mais...

Il ravala ses sanglots et se ressaisit :

— Mais le Fléau a étendu son territoire, voilà pourquoi nous nous sommes fait attaquer.

Un peu de neige tomba d’une des branches du sapin. Nous sursautâmes de surprise. Je soupirai et fixai les frondaisons. Les Bois Nuanges étaient vraiment très denses.

— Timothée. Est-ce que… est-ce que tu peux m’en dire plus sur ces oiseaux ? Elnaura ne les a évoqués que quelques fois quand elle me parlait du Fléau et de la Forêt Sans Nom, mais sinon...

Il hocha la tête et essuya ses yeux, geste peu aisé avec les mitaines qu’il portait. Il me murmura d’une voix rauque :

— En fait, les hiverlyns viennent de la Forêt Sans Nom. À l’origine, ils ne sévissaient que là-bas. Ils transforment tout être vivant en glace.

— Pourquoi ont-ils volé jusqu’au champ, alors ?

— Comme je te l’ai dit, c’est à cause du Fléau. Il a agrandi son domaine de « chasse ». Après, d’habitude, il n’y a que dans les clairières qu’ils peuvent nous atteindre, mais ils ont besoin de victimes. Dans la Forêt Sans Nom, le Fléau a accentué leur volonté de tuer. Je ne sais pas comment t’expliquer les choses autrement.

Je me retins de le détromper ; comment pouvait-il posséder autant de connaissances pour son âge ? Comment pouvait-il se souvenir d’autant d’informations ? Je me rendis compte que je le comparais aux adolescents qui résidaient dans l’Externe – pardon, sur Terre – alors qu’il ne le fallait pas. Ils n’avaient pas du tout le même vécu.

Je me mordis la lèvre inférieure et repoussai mes questions aux tréfonds de mon esprit. Nous devions nous remettre en route.

Timothée sembla le comprendre sans que j’aie besoin de l’exprimer à voix haute. Il se leva en premier.

Peu regardants sur notre environnement, trop plongés dans notre détresse, nous poursuivîmes notre marche.

 

 

***

 

 

Le lendemain, malgré notre fatigue, nous continuâmes notre cheminement. Le ciel ne me paraissait plus aussi angélique qu’hier. Si je pouvais l’ignorer, je le ferais, mais j’avais besoin de m’y fier pour avancer.

Je ne parlai pas beaucoup à Timothée. À notre manière, nous tentions de gérer notre souffrance. Je sentais également qu’il souhaitait que je le laisse tranquille. Nous ressemblions à deux loups solitaires, mais cela nous convenait.

De mon côté, je réfléchissais. Mon cerveau ne cessait pas d’envisager des milliers de possibilités et je m’efforçais d’effectuer un tri. Je n’en avais pas l’habitude, car j’avais tendance à être noyée par ce flux d’informations et mes émotions.

J’avais conscience que notre périple serait encore plus complexe à appréhender. Je réprimai la panique qui me saisissait chaque fois que j’y songeais. Mon esprit rationnel me poussait à anticiper au maximum. Pour l’instant, nous étions seuls, mais il nous faudrait nous reposer sur l’aide d’autrui. Je ne devais pas m’en remettre trop à la chance. Négliger nos limites serait une erreur fatale.

La réalité dépassait la fiction malgré l’allure de notre situation. Non, là je divaguais. Ma pensée n’avait aucun sens.

Je resserrai les pans de mon manteau contre mon corps grelottant. À terme, nous nous procurerions de nouveaux vêtements. Nos bottes s’useraient, et il n’y avait rien de tel que des pieds mal protégés pour succomber à n’importe quelle maladie. L'hygiène, nous devions aussi y songer.

Tant de questions triviales, mais ô combien nécessaires !

Je secouai la tête. Un nuage de buée se forma lorsque j’expirai.

 

 

***

 

 

Nous marchions depuis des jours et des jours. Mon cœur paraissait sur le point de se liquéfier à chaque pas dans la neige qui semblait nous ralentir, ou à chaque regard que j’accordais aux arbres qui s’étendaient encore devant nous à perte de vue. Durant tout ce temps, même lorsque nous nous arrêtions pour nous restaurer et nous reposer un peu, Timothée n’avait pas ouvert la bouche ; pour la première fois depuis que je le connaissais, il se montrait sérieux. Trop sérieux pour son âge… Si son état se prolongeait – ce que je n’espérais pas –, il me faudra réagir. Il encaissait la perte d’Elnaura comme si son enfance s’était définitivement achevée. Il n’avait que treize ans.

Nous nous retrouvâmes enfin dans une clairière, tout aussi enneigée que le reste des Bois Nuanges. Ils portaient si mal leur nom selon moi ! Lorsqu’Elnaura nous en avait touché deux mots avant notre départ, je n’avais pas imaginé à quel point ils étaient loin d’être agréables à traverser...

Je décidai de m’arrêter. Je devais me reposer pour ménager mes capacités, que j’avais acceptées avec une sorte de résignation tranquille. Environ six mois après avoir rencontré Elnaura et Timothée, j’avais vu leur émergence avec une crainte mêlée d’appréhension. Faire partie des Gardiens, moi ? Quelle absurdité ! Pourtant, un tel sort m’était bel et bien échu...

Ils se divisent en deux catégories : les Âmels défendent le monde interne de la planète où ils se trouvent. Les Nativis, quant à eux, ne s’y cantonnent pas et interviennent plutôt dans l’Externe. Les deux castes de « magiciens » maîtrisent l’ensemble des spiritès, ou ce qu’un humain ordinaire nomme « pouvoirs ». Utilisés à mauvais escient, ils peuvent disparaître et entraîner le trépas des deux mondes. La planète ne fonctionne qu’à travers l’harmonie de leurs interactions. Grâce à l’un des miens, j’avais pu interroger l’Eau tout à l’heure. Oui, chacun représente un Élément. Il en existe cinq d’après Elnaura.

Je me massai les reins et scrutai le ciel pour appréhender le danger puis, ne le discernant nulle part, je sortis des alliae de ma sacoche. Une forte odeur piquante se dégageait de ses fleurs légèrement jaunes et en forme d’étoiles. Nous pouvions les manger telles quelles, y compris les feuilles.

J’en offris une poignée à Timothée. Il mâcha les herbes sans discuter et les avala. Il n’en reprit pas, de même que moi. Les alliae rassasiaient notre faim et subvenaient à nos besoins en petites quantités. Il se rapprochait de l’ail au niveau du goût et des valeurs nutritives, mais aussi de l’épinard. L’Interne et l’Externe différaient sur bien des aspects au sujet de la faune et de la flore. J’avais rafraîchi mes connaissances grâce à Elnaura. Mon cœur se serra de douleur à son souvenir, que je chassai avec peine.

La magie et l’alchimie des plantes me réservaient de nombreuses surprises. Même en tant que Nativi, j’avais encore beaucoup de choses à apprendre. Je ne suis pas la seule dans un pareil cas de figure, bien entendu. J’avais hâte de demander de nouvelles précisions à mon spiritès de la Terre pour en savoir plus, mais ce n’était pas le moment. Nous devions nous remettre en route. Rien que d’y songer, un frisson désagréable me saisit ; un mélange de détresse, de terreur... et d’envie. Très paradoxal.

Je fouillai de nouveau dans mon sac de voyage ; en plus des alliae, j’y trouvai une dague que je regardai à peine, des galettes de seigle et d’avoine, des biscuits au froment, une outre que je remplissais d’eau de rivière lorsqu’elle était vide, et diverses autres nécessités. Le contenu de la sacoche de Timothée était sensiblement le même. Je calculai que nous pouvions tenir une vingtaine de jours ainsi.

Sans rien dire, je fabriquai une petite hutte avec les maigres branchages dont la clairière disposait, renforçai son étanchéité grâce à mon spiritès de la Terre, étendis une couverture épaisse par terre, puis invitai Timothée à s’y allonger. C’était un abri sommaire, mais nous pourrions dormir un peu malgré le froid et l’humidité. Par contre, nous n’avions pas pu nous emparer des affaires d’Elnaura ; la glace qui s’était approprié son corps les avait aussi gelées.

  
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