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2 « Morbo »
Chapitre 1 « Retour à Orion »
Miphine descend du traîneau l'esprit plus léger : la fin des vacances au domaine Eplis s'est déroulée dans une ambiance pesante et il n'est pas mécontent de changer d'air. Bien que l'herbe soit grillée sous ses pieds, ternissant quelque peu l'image verdoyante d'Orion, la sécheresse n'a pas encore atteint le feuillage de la forêt luxuriante couvrant le reste de l'île.

Le jeune homme se tourne pour récupérer son sac toujours dans la calèche, mais se fige en se retrouvant nez à nez avec Tokias. Le regard bleu de ce dernier est particulièrement sombre et Miphine retient son souffle.

Le coup arrive sans signes avant-coureurs, s'enfonçant profondément dans son estomac et meurtrissant ses côtes. Ses cheveux auburn lui tombant sur le visage, il tente de chasser la douleur en expirant par saccades.

Le lendemain de son aventure avec Daïne, lorsqu'il en a parlé à son meilleur ami, celui-ci s'est contenté de serrer les poings et la mâchoire avant de quitter la pièce sans un mot. Dans les semaines qui ont suivi, ils se sont peu adressé la parole et même si leurs échanges restaient courtois, Miphine voyait par moment la colère ou la déception animer inconsciemment le corps de son ami.

Le jeune homme lève les yeux en direction de son colocataire en espérant qu'il en a fini avec lui : dans le cas contraire, il ne donne pas cher de sa peau. La grimace de douleur qui déforme son visage semble satisfaire Tokias dont la commissure des lèvres se soulève pour dessiner un rictus peu engageant.

Sans commenter ce qui vient de se passer, Sekka l'appelle de sa voix grave pour qu'il récupère ses affaires. Il attrape son sac sans un mot, pendant que Daïne regarde ostensiblement ailleurs, fuyant lâchement sa part de responsabilité. Avec précaution, il se masse le flanc en espérant ne pas devoir commencer son année par une visite à l'infirmerie : si cela ferait très certainement plaisir à Ènwen, il préférerait ne pas avoir d'explications à donner.

Les deux jeunes femmes prennent la direction des dortoirs sans leur prêter la moindre attention. La démarche plus légère de l'aînée agite ses cheveux noirs qui ont bien poussé durant les vacances. Daïne attrape la veste de sa sœur et cette dernière lui jette une œillade curieuse. Bien que la benjamine fasse une bonne tête de plus qu'elle et qu'elles n'aient que neuf mois d'écart, sa jeunesse saute aux yeux lorsqu'on les voit côte à côte. Daïne pointe la peau rougie sur la nuque de Sekka qui se détache nettement sur son teint pâle. Cette dernière se contente de hausser les épaules sans s'appesantir sur le coup de soleil.

Remarquant que Tokias ne les suit pas, Miphine s'inquiète de nouveau à l'idée de subir un autre assaut. Il savait pertinemment que son meilleur ami serait furieux en apprenant son aventure avec sa petite sœur et pensait recevoir son poing dans la figure dès qu'il aurait fini sa phrase. Il aurait certainement préféré d'ailleurs, car entre Sekka toujours par monts et par vaux et Daïne peu encline à rester en sa compagnie, il s'est parfois senti seul.

— Bon, on y va ? demande Tokias avec entrain.

L'attitude brusquement revenue à la normale de son colocataire attise sa méfiance : il le dévisage avec suspicion, les sens aux aguets. Cela fait exploser de rire son ami qui lui passe le bras autour des épaules pendant que derrière eux, l'inugami redécolle. La brise dégagée par l'envol du chien de fumée apporte un fugace soulagement dans la moiteur de l'air. Voyant qu'il ne se met toujours pas en route, Tokias insiste :

— Et bien, tu ne veux vraiment pas venir ? Je n'ai pas tapé si fort que ça !

— Je ne suis pas Maphud, j'ai encore quelques sensibilités à la douleur.

— J'ai hâte de taper sur ce bon vieux Maphud.

Miphine lève les yeux au ciel. Son meilleur ami n'a pourtant pas manqué d'affrontements durant ses vacances, les hommes de son père se pliant volontiers à l'exercice. En les voyant faire, il a compris d'où Tokias tenait sa force brute : les face à face ressemblaient plus à des combats d'ours que d'êtres humains capables d'élaborer une stratégie.

Bon gré, mal gré, le jeune homme se laisse entraîner vers le sud en grimaçant légèrement lorsque la lanière de son sac appuie sur son ventre. Il accueille avec délice l'ombre de la colonnade de bois qui relie les quatre bâtiments de l'école.

L'odeur de sapin qui flotte dans le dortoir apaise Miphine dès qu'il entre à l'intérieur. Après avoir abandonné leurs lourdes chaussures au rez-de-chaussée, ils montent les marches quatre à quatre jusqu'au deuxième étage. En arrivant dans le couloir, ils tombent sur Plaks qui sort de sa chambre.

Tokias le salue bruyamment, retrouvant l'entrain qu'il avait quelque peu perdu cette dernière Luna. La réponse de Plaks est plus réservée et cela n'échappe pas à Miphine. Certes, son regard est un peu éteint, mais hormis cela, le jeune homme est fidèle à lui-même, quoique plus bronzé que dans son souvenir. Cela fait d'ailleurs ressortir ses yeux clairs et la blondeur de ses cheveux coupés courts. Miphine met son impression sur la fatigue du voyage ramenant son ami à Orion.

— On se ratrave au réfectoire, demande Plaks, son accent sudiste aussi marqué que jamais.

— Plutôt deux fois qu'une : je suis affamé ! rétorque Tokias.

L'appétit a disparu suite au coup de poing, mais il se garde de faire la moindre remarque : retrouver ses camarades, dont un Tokias plus chaleureux, autour d'un bon repas lui fera le plus grand bien.

Laissant Plaks prendre de l'avance, ils rejoignent leur chambre pour ranger – ou plutôt jeter — leurs affaires dans leur armoire et ils s'empressent de partir sur les traces de leur ami.

En prenant soin de longer l'angle droit de la coursive liant le dortoir au réfectoire pour profiter de son ombre, Miphine regarde l'inugami qui atterrit de nouveau pour déposer trois élèves de troisième ou quatrième année.

En entrant dans le bâtiment ouest, Miphine hésite à faire un tour à l'infirmerie par mesure de précaution, mais il décide finalement de suivre Tokias, s'engageant lui aussi dans l'escalier légèrement grinçant. Son colocataire n'y a certes pas été de main morte, mais il n'a pas non plus mis toute sa puissance : la douleur ne sera l'affaire qu'un ou deux jours et sera vite oubliée au milieu des classiques courbatures qui accompagnent traditionnellement la reprise des cours.

En posant le pied sur la dernière marche les rires, le bruit des couverts et des discussions le submergent. Loin de trouver cela désagréable, il esquisse un sourire en inspirant profondément : il est enfin chez lui ! Vu le joyeux brouhaha agitant la grande pièce, il lui semble que la majorité des apprentis est de retour.

Tokias et Miphine se faufilent jusqu'à une table bien garnie où se sont déjà installés Islaïs et Plaks. La jeune femme les accueille avec bonne humeur :

— Je commençais à me dire que vous comptiez arriver demain, en même temps que les première année !

Tokias lui adresse une grimace puérile qui la fait glousser. Elle se ressaisit rapidement pour fixer Miphine de ses yeux en amande avec un peu plus de sérieux :

— Au fait, Sekka et Actéon m'ont demandé s'ils pouvaient manger avec leurs camarades de promotion plutôt qu'avec nous. J'ai dit oui. J'espère que ça ne te dérange pas.

Cela l'ennuit un peu et pourtant, il sait que ce n'est pas à table et plus particulièrement près de son frère, qu'il réussira à avoir une discussion sincère avec elle. Ils ont eu très peu d'échanges pendant le reste des vacances et Miphine aimerait profiter de sa position de tuteur pour y remédier. Un sourire rieur aux lèvres pour dissimuler ses doutes, il réagit l'air de rien sur un détail qui le préoccupe :

— Non, non. C'est normal qu'ils s'émancipent ! Par contre, je suis un peu étonné que Sekka te l'ait demandé plutôt qu'à moi.

— En fait, Actéon parlait en leur nom.

Le contraire l'aurait surpris, sûrement même frustré d'une certaine façon. Miphine n'arrive pas à savoir si elle le fuit et en avoir la confirmation ne lui aurait nullement fait plaisir.

Il cherche son élève des yeux et finit par la trouver en compagnie de sa promotion à la plus grande tablée du réfectoire. Il regrette qu'elle lui tourne le dos et qu'il ne puisse voir son visage. En face d'elle, Daïne et Benrad sont les plus bruyants, animant la conversation de leurs rires et gestes amples. Il espère que ce genre de compagnie la mettra dans de bonnes dispositions pour de nouveau se plier aux règles d'Orion. Bien que toujours troublé par son manque d'empathie à l'enterrement, il sait aussi qu'il va devoir s'en accommoder s'il veut renouer le lien, chose à laquelle il tient. Un peu inquiet pour la suite des événements, Miphine préfère se concentrer sur son assiette vide.

Tokias a déjà copieusement rempli la sienne et il se décide d'en faire de même quoiqu'avec plus de parcimonie. Avant qu'il n'ait pu porter sa fourchette dégoulinante de civet de jackalope à la bouche, Islaïs l'interpelle avec intérêt :

— Alors ? Comment s'est passé ce séjour au domaine Eplis ?

— Instructif.

Elle lève un sourcil étonné face à cette réponse laconique, mais Tokias ne lui laisse pas le temps de pousser son investigation plus loin :

— Mon père ayant pas mal de boulot en été, il nous a proposé de faire quelques missions avec lui et ses hommes.

— Vous en avez fait beaucoup ? demande-t-elle sans prendre la peine de cacher sa curiosité.

— On a fait beaucoup de visites protocolaires aux Guides et Comptoirs d'Orion voisins, mais on a fait seulement trois missions. Daïne nous a même accompagnés sur l'une d'entre elles.

— Pas Sekka ?

Tokias lève les yeux au ciel.

— Il aurait déjà fallu qu'elle daigne être présente, répond-il avec aigreur.

Islaïs n'insiste pas, sentant à juste titre que le sujet est délicat. Miphine aurait d'ailleurs bien du mal à la défendre. Plusieurs fois, il s'est sérieusement demandé si le passe-temps préféré de la jeune femme n'était pas de faire sortir son père de ses gonds. Ou tout du moins le deuxième, juste après celui de disparaître au petit matin sans laisser de traces. Nounou étant systématiquement complice de ses escapades, Miphine ne comprend pas qu'il soit encore le gardien de Sekka : même s'il tente effectivement de la tempérer, c'est sans succès.

Abandonnant brusquement la rêverie dans laquelle il s'est plongé, Plaks se mêle à la discussion :

— Vous avaz fat quoi ?

— Comme chaque année, il a fallu réduire le nombre des barghests qui pullulent dans la forêt de Halfog dont mon père assure la sécurité. C'est un peu une tradition.

Une tradition dangereuse. Le barghest, un loup géant le dépassant en moyenne d'une bonne tête au garrot est aussi féroce qu'intelligent. Vivant en plus en meute, il fait partie des mythes les plus redoutables à affronter. Miphine n'en menait pas large et ne partageait pas l'excitation des hommes de Lokas. Même Tokias n'était pas particulièrement confiant. Ce dernier enchaîne avec enthousiasme :

— On l'a également aidé à gérer une Aziza qui avait élu domicile près d'un village. Les civils ne pouvaient plus emprunter la route sans être attaqués par un chêne particulièrement imposant. Ça a été une vraie plaie pour la dénicher dans l'arbre. Elle se planquait bien et prenait l'apparence d'un gland pas très différent des autres. Et, enfin, on s'est occupé d'une colonie de jackalopes atteinte par la maladie. C'était… glauque.

— À ce point ? insiste Islaïs.

Cette fois-ci, Miphine répond, le regard dans le vague et jouant avec une ramure dudit lapin :

— C'était surréaliste. On avait affaire à une trentaine de spécimens et les trois quarts étaient déjà morts lorsqu'on est arrivé. Plusieurs d'entre eux agonisaient encore, les bois coincés dans les branchages : dans leur folie, ils avaient réussi à grimper aux arbres.

Islaïs et Plaks restent sans voix. Miphine poursuit sur un ton lugubre :

— Un péritio à moitié dévoré gisait au milieu du carnage. Ceux toujours vivants ont essayé de se jeter sur nous. Certains d'entre eux portaient des traces de morsures de leurs congénères.

Tokias prend la relève, tout aussi sinistre :

— On a achevé ceux qui étaient à demi morts, traqué les quelques survivants et tout brûlé sur plusieurs pieds à la ronde. Daïne a été secouée pendant plusieurs jours : elle a eu du mal à toucher de nouveau à de la viande.

— Heureusement que ce n'étaient que des Jackalopes, s'exclame Islaïs. T'imagines avec une meute de barghests ? En tout cas, vu ce que vous me racontez, je ne regrette pas de ne pas avoir été appelée au comptoir !

Pas mécontent que la conversation dévie, Miphine saute sur l'occasion :

— Ça va bien chez toi ?

— Mes parents commencent à prendre leurs distances avec l'élevage. Mon frère a de plus en plus de responsabilités et ça a l'air de lui plaire.

Effectivement, elle semble avoir passé de bonnes vacances. Son visage est plus détendu que la dernière fois qu'il l'a vue. Ses cheveux sont attachés de façon moins élaborée, simplement relevés en un chignon hâtivement noué. Ses yeux effilés s'éclairent de nuances rieuses malgré le sombre récit qu'ils viennent de faire. Elle aussi a eu l'occasion de profiter du grand air, le soleil ayant intensifié la couleur miel de sa peau typique des îles du Nord.

Tokias s'intéresse à Plaks :

— Et toi, t'as passé de bonnes vacances ?

— J'ai ata appalé par la comptar.

— Pas trop dur ?

— On est parti à la racharche de désartars.

— Ça a donné quoi ?

— Pas grand-chase. Mais ils soupçannent l'existence d'un résa dans le sud permattant aux patentielles racrues de fuir la çaramonie.

Plaks est clairement troublé et cela atteint Miphine. Cette nouvelle l'interpelle. Connaissant Sekka, il se demande si elle ne serait pas en possession d'informations moins officielles et plus détaillées, mais il va avoir du mal à en apprendre plus par son biais. Tokias, également sensible au changement d'humeur de leur ami, tape nerveusement de l'ongle sur la table. Le regard d'Islaïs passe de l'un à l'autre avant qu'un sourire taquin étire ses fines lèvres rosées :

— Et bien, je suis bien contente d'avoir eu des vacances pénardes !

Miphine ne cherche même pas à la contredire.
  
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