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« Perles confites »
Chapitre 1 « The Price of Gold »
3 juillet 2200

Nouvelles-Hébrides

C’est au cœur d’une île vierge, couronné d’un énorme roc basaltique, que nous amerrissons, chères voyageuses. Car nous pénétrons dans le Saint des Saints, le lac de l’antique cratère volcanique. Voyez ces vastes fumerolles charbonneuses qui s’élèvent en rythme autour du vaisseau. Ce sont des solfatares. Des immenses colonnes soufrées, qui forment un paravent des plus appréciables face à l’indécence du Régime. Qui voudrait être pris au dépourvu, dans ses plus intimes faiblesses, découvert par l’œil inquisiteur d’un technocrate gâteux et chasseur de brebis galeuses ! Une petite baignade te tenterait-il, servile sujet ? Et vous, mes très chères invitées ? L’onde est éclatante, chatoyante même, de son bleu glauque si azuréen. Assurément, c’est la couleur des anges ! Je vous vois hypnotisées, toutes quatre, par cette magnificence de turquoise. Car oui, j’ai donné langue et parole que je ferai ici exception et que je fermerai les yeux sur l’envahissement temporaire de mon vaisseau. Les voilà, les aventureuses : Circée, Ira, et Lara. La dernière : c’est le corps perdu de mon ancienne complice — Solia. Enfin Marianne, telle l’appelle-t-on aujourd’hui, alors que tu n’as plus de nom, seulement celui d’une directive fantoche que l’on a formée pour toi. Oui, je vous ai promis que je vous offrirai la couleur de ma liberté. Vous voyez que je ne vous ai menti ! Et que je vais vous en montrer le prix.

Toutes écoutilles ouvertes, je laisse la lumière s’engouffrer en larges parcelles mordorées. Le Styrr flotte paresseusement entre deux eaux. Il attend. J’ose espérer ne pas vous offenser, mes voyageuses, en me réservant la primeur de la baignade. Elles me regardent toutes en roulant des yeux de merlan frit. Que ne savez-vous pas ? Vous, qui ne manquez pourtant, au moindre instant, de me rappeler ma malpropreté et de froncer le nez, prétextant un fumet peu délicat. Vous craignez donc, que j’offre à votre si chaste vue, des choses que vous ne sauriez voir ? Vous m’en voyez fort chagriné, car c’est un fait que vous avez oublié ce qu’est un homme, puisque vos semblables ont des attributs bien différents des miens. Cela ne m’importe guère, je me révolte, au contraire, à l’idée que vous puissiez me considérer comme un horrible vieux fossile, repoussant de crasse. Ce n’est vraiment pas élégant de votre part. D’autant plus, qu’à la réalité, je ne le fais que pour vous montrer le tribut qu’il m’en a coûté, pour être aujourd’hui ce que je suis. Car, pourquoi croyez-vous que cette eau si belle et si tranquille soit si déserte et abandonnée de vie. Pas un échassier au long bec, à l’affût, ni de roseau frémissant sous la brise. Seulement l’étendue bleue, à perte de vue, presque solide comme un planisphère.

Je me tus et enlevai mes vêtements, leur laissant mon dos en spectacle, tandis que mon corps disparaissait, avalé par les gorges du volcan en sommeil. Je ne dus y rester qu’une fraction d’instant. Elles me virent toutes émerger, accroché à la carlingue, plus écarlate qu’une écrevisse passée au four. Des poignées de cheveux fauves nagent encore. Car rouge est mon empreinte et mon tribut. Mon visage affiche toujours les traits brouillés par cette vague de froid embrasement, qui de seconde en minute, s’efface et passe. De gris d’hiver et de sel mêlé est ma défroque. D’or le plus pur est mon butin, mais il n’est ni ici ni nulle part ailleurs. Devinez où il se trouve.

Allez, montez avec moi dans ce canot mes chères, nous n’allons pas rester à mirer ce maar d’acide rempli plus longtemps. Il est aussi splendide qu’il est tari de toute vie. La mort est la seule denrée que vous y pourrez pêcher. Mais oui, bien sûr que c’est de ces vapeurs soufrées qu’il faut réellement protéger votre nez et non pas contre ma personne, qui ne saurait vous empoisonner. Vous devez bien vous douter que mon amerrissage en des eaux si sulfureuses m’est une obligation, au vu de mon statut de hors-la-loi que l’on rêverait de mettre en cage. Ma seule valeur est libre, Régime ! Mais tu ne le reconnaîtras jamais. Emprisonné, je ne serais plus alors qu’un homme semblable à tous les autres ! Le Styrr est ici sous bonne garde, nous aurons un moment de calme avant l’arrivée de la Milice.

Nous avons dissimulé aussi soigneusement que nous le pouvions le canot, puis nous nous sommes avancés dans la forêt bruissante. Moult insectes crissaient de leurs ailes vibratiles. Nous entourant de mille fois plus près, que ne le faisaient les silhouettes floues des oiseaux de l’île. Ira tenait fermement Marianne à ses côtés. Les racines et rameaux croissant en un dense enchevêtrement. Lara et Circée observaient, presque médusées, le grouillement de lianes de népenthès aux pendantes et dévorantes ascidies. Les jonchements de fougères et d’orchidées, de part et d’autre des branches. Au-dessus de nous, jusqu’à sous nos pieds, se froissaient les grandes palmes souples et coupantes de la canopée. Nous aurions pu parler, mais nous étions tous absorbés par la respiration lourde de la forêt. Fascination mêlée de menaces inconnues, moustiques, serpents ou tarentules. Et nous marchions toujours, sérieusement vêtus et chaussés, du moins pour mes accompagnatrices, puisque l’on me discutera à coup sûr la décence de la mienne. Car à quoi bon prétendre le contraire ?

La semi-obscurité moite et bourdonnante s’effaçait peu à peu au profit d’une clarté fade aux broussailles nombreuses. Protégée par un vaste chaos rocheux, battu par les vents, s’étirait une longue langue sablonneuse. Pas qu’elle soit déserte, car des portions de cordages et d’anciens casiers de pêche gisaient là, débris humains échoués d’une présence lointaine.

— Alors nous y voilà, déglutit Ira, desserrant son étreinte autour de Marianne.
— Oui, lui répondis-je
— Pouvons-nous nous baigner cette fois ? s’exclama Circée.
— Oui, faites ce qu’il vous plaira. Mais je ne suis garant de votre sécurité.
— Et vous, capitaine, qu’allez-vous faire ? m’interrogea Lara.
— …
— Vous asseoir dans le sable ?
— …
— Nyall !
— C’est le prix à payer.

Lara me rejoignit et passa son bras sur mon épaule. Je l’enlaçai en silence. Étant sans doute, sur cette plage du bout du monde, son plus grand péril.

L’air était doux et salé. Et les vagues murmuraient entre elles. Des histoires d’humanité perdue et de trésor qu’on ne saurait ravir.
  
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