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« Les Fragments Apocryphes du Livre du Voyageur »
1 « Le Futur des Impossibles »
Publié par Diogene, le dimanche 12 juillet 2015

Quelque part, près du Nexium

– Où suis-je ? Je… je… que s’est-il passé ? Je ne comprends pas. Je ne comprends rien. M’aurait…

– Bonjour ! Vous êtes monsieur Cérélos, n’est-ce pas ?

– Heu… oui… Oui ! Qui êtes-vous ?

– Votre guide. Vous vous sentez encore pris de vertige. Ce n’est rien, cela passera bien vite et posez donc votre jambe gauche. Pourquoi le gardez ainsi en l’air ?

– Mais de quoi me parle-t-il ? Je ne vois même pas où je pose les pieds. D’ailleurs, je ne sais même pas si je suis aveugle ou non. Cependant, comme l’autre a l’air d’insister, je lui obéis et m’exécute en tendant la jambe gauche. Je ne ressens rien de particulièrement différent, mais à entendre sa voix, je dois avoir bien fait les choses.

– Très bien ! Vous voyez, ce n’est pas si difficile. Cependant, voilà qui ne résoudra en rien vos problèmes de vertige.

Il ne croit pas si bien dire l’imbécile heureux. Même si j’ai la sensation de ne rien voir, le trop-plein géométrique ne trompe pas mon oreille interne. À chaque instant, je sens les lieux se mouvoir et se renverser, m’entraînant dans leur mouvement. À moins, bien sûr, que ce ne soit qu’une vulgaire illusion

– Ah ! Docteur ! Vous voici. Je crois que vous allez pouvoir soulagé notre invité, ici présent.

Si je n’avais pas aussi pris de vertiges et de nausées, je lui aurai très certainement sauté à la gorge, pour l’étrangler avec son hideuse cravate mauve. A-t-on vraiment idée de porter encore pareille horreur ? Il portait également une chemise d’écarlate en soie fine, ainsi qu’une veste plus noire qu’un trou du même nom et un pantalon assorti, ceint de veinures rougeoyantes. Sur sa tête, un haut-de-forme, qui, à ce que je pouvais en juger, datait de la fin du XIXᵉ siècle.

– Ah ! je vois que vous êtes enfin arrivé parmi nous, monsieur Cérélos. Excusez-moi pour les désagréments, dont vous êtes victimes en ce moment.

Mais quand va-t-il cesser son numéro de bonimenteur. Je perds mon temps à l’écouter pérorer. Ah, si je n’étais pas si nauséeux, je lui aurais bien fait ravaler sa fierté, avant de m’en aller.

– Mais voyez-vous, vos sens sont incapables de saisir l’ensemble de ces lieux. Aussi dois-je procéder à une petite intervention.

– Oh ! Mais rassurez-vous, ce ne sera pas douloureux, tout juste un peu désagréable.

Tu parles ! Combien de fois l’ai-je entendu ce refrain ? A chaque fois, c’est la même chose. Vous verrez avec le dernier Combitri®, relié à votre Eswatch®, le temps sera démultiplié.

– Tout dépend de votre perception.

Ah oui ! Parlons-en de ma perception. Eh bien, elle me dit justement que je suis en train de me gourer et de me fourrer le doigt dans l’œil jusqu’à l’épaule.

– Il vous faudra en passer par là monsieur Cérélos, si vous voulez voir votre souhait exaucé.

Ah ! Le salaud, on peut dire qu’il ménage bien ces effets de manche.

– Alors monsieur Cérélos, me cédez-vous votre permission, que je puisse vous examiner ? Souhaitez-vous toujours découvrir votre arbre des possibles ?

Bien sûr, enflure, bien sûr que je le veux. L’arbre des possibles. Enfin, je vais toucher au but et pouvoir jouir de ma vie comme je l’entends.

– Oui ! Allez-y docteur. Je suis prêt ! J’accepte !

Il s’est alors approché de moi, a pris ma tête entre ses mains puissantes. De sa main gauche, il m’a maintenu la tête, tandis que de la droite, il a ôté ses verres fumés. Il les a rangés dans une poche de sa veste, tout en gardant les yeux fermés. Une boule d’appréhension est née dans mon ventre. Puis, lentement, il a posé sa main droite sur mon crâne et de ses pouces, il a ouvert mon regard, me forçant à garder les yeux grands ouverts. C’est alors que ses paupières se sont soulevées, révélant l’indicible des puits noir d’encre, tapis au fond de ses orbites. J’ai voulu hurler de terreur en apercevant ces abîmes de noirceur, d’où jaillissaient alors des billes de vif-argent, qui illuminaient et grandissaient de plus en plus vite. Mais sa poigne d’acier m’en a empêché. Je n’étais plus qu’un pantin à sa merci et j’ai sombré…

***********************

Paris 2038, Rue Ménilmontant

J’ai toujours aimé cette ville et je l’aime toujours, malgré son dépérissement et son pourrissement. Elle si vivante, si bouillonnante. En survivance aussi, tant elle se débat pour conserver un semblant d’âme. Oh ! Bien sûr, la mairie a préempté bon nombre de terrains. Mais tout cela ne fait que retarder l’échéance de sa déchéance, tout en maintenant sauve les apparences. Chaque jour, ses habitants sont bercés par cette tendre illusion, qui leur souffle que, malgré l’accélération du temps de la modernité et des transformations, leur ville sera à jamais une oasis de liberté. Mais la ville n’est pas préservée, tout juste en pétrifie-t-on l’apparence. En surface, rien ne change ou presque, les boulevards, les rues, les avenues, les impasses, les ruelles, les passages, les villas, les parcs, les cimetières, les ponts et les passerelles, tous sont restés en l’état. Ils sont simplement toilettés ou rénovés, quand le besoin se fait ressentir. En fait, tout semble immuable et éternel, figé, tout en ne cessant jamais d’être renouvelée et régénérée. Les vieux immeubles sont restaurés, et si l’intérieur est vétuste, qu’à cela ne tienne, on garde la façade, les apparences sont sauves. Un magasin disparaît, un autre prend aussitôt la place, plus luxueux, plus chic, plus clinquant, la dernière mise à jour. Car, voilà ce qui a véritablement changé. Les paysans ont été remplacés par les ouvriers, les ouvriers par les encadrants. Les marchands ont résisté, longtemps, avant de succomber à leur tour sous les coups de boutoir des dirigeants. Ce sont eux, que je vois depuis le haut de ma terrasse, dans l’un des plus anciens immeubles de la rue de Ménilmontant. J’aurai très bien pu choisir l’un de ces immeubles modernes, qui, s’ils ne sont pas dépourvus d’un charme certain, sont tous vides de toute âme. Ce n’est pas un hasard si nous ne sommes que deux à l’occuper. Chacun une moitié, de bas en haut, ainsi nulle rivalité ne peut naître.

Par ailleurs, aucun de nous deux ne l’aurait souhaité.

– Bonjour docteur. Belle journée, n’est-ce pas ?

– Bonjour professeur. Magnifique, en effet, une époque idéale pour deviser. Mais que diriez-vous d’une tasse de thé pour m’accompagner ?

– Volontiers. Puis-je ?

– Mais je vous en prie. Venez donc prendre place.

– Voyons, ne bougez pas, je vous ouvre la serre.

En effet, d’un commun accord, nous avons fait construire une serre, afin de séparer formellement en deux notre terrasse commune. À l’intérieur, nous cultivons, selon nos goûts, des espèces végétales de tous les continents. À l’aide de quelques aménagements, dont je ne dévoilerai pas la nature, nous faisons cohabiter les plaines mortes de la vallée de la Mort, avec les steppes glacées de la toundra sibérienne, en passant par l’Amazonie, ou encore les forêts guinéennes. Il nous arrive fréquemment de nous y retrouver, quand il ne donne pas de cours à la Sorbonne et que je ne reçois pas de patient.

– Alors professeur ne trouvez-vous pas cette époque fascinante ?

– Pour vous, oui. Aucun doute ! Pour ma part, je suis circonspect, encore que je ne sois pas le plus grand perdant de cette évolution.

Je suis parti dans un immense éclat de rire.

– Vous souvenez-vous de cette discussion, que nous avions, il y a de cela une éternité.

– Très bien et je suis impressionné par la tournure prise par cette branche de l’histoire. Je reconnais votre victoire, enfin la justesse de votre raisonnement.

– Merci professeur. Que diriez-vous si nous honorions à présent l’enjeu de notre pari ?

– Excellente idée, néanmoins le mien aura un goût moins savoureux que le vôtre.

– Oh ! Je n’en serai pas si certain.

– Auriez-vous quelques idées en tête, docteur ?

– Oui, et je ne doute pas qu’elle vous plaise également.

– Je me suis penché à son oreille pour lui glisser quelques mots.

Il est alors parti d’un immense éclat de rire féroce, avant de se pencher sur la balustrade :

– Je reconnais là vos manières peu orthodoxes. Bien sûr, quelques dents grinceront, mais ce n’est nullement pour me déplaire.

Je me suis à mon tour penché sur la rue fourmillante de vie. Ces hommes et ces femmes, qui vont et viennent sans but apparent, lunettes désespérément rivées sur les yeux ou lentilles pour ceux qui se veulent discrets, montres clinquantes au poignet ou oignon digital dans une poche de néogilet. Disparu le téléphone à la main, envolé aussi les ardoises numériques, balayés que tout cela. Une nanoscience dans le cuir chevelu et tout se fait dans la plus grande discrétion, cependant la crispation et autres grimaces se lisent toujours aussi bien. L’Homme est vraiment un animal étonnant. Après avoir réduit en esclavage les siens, le voilà victime de ses propres créatures. Mary Shelley, tout comme Goethe, ou Jules Verne, ont été de véritables visionnaires. L’Homme aurait-il perdu la mémoire, à moins qu’il ne dénie tout simplement tout problème pour ne jamais voir la vérité, ni l’affronter. La créature a échappé à son créateur et vis sans lui désormais, à ses dépens. L’Homme n’a jamais été un loup pour l’Homme, mais un parasite via ses inventions inutiles auxquelles il n’a pas eu la sagesse de dire non, quand il le pouvait encore.

– Je partage vos pensées docteur. Alors à notre pari. Trinquons !

Deux flûtes de Dom pérignon se sont matérialisées dans nos mains.

– À la vôtre ! Professeur !

***********************

Quelque part près du Nexium

Le salaud ! Ce ne sera pas douloureux. Tss, il avait raison l’enfoiré. Oui, oui ce ne fut pas douloureux, physiquement parlant, à peine plus gênant qu’une piqûre de moustique. Il n’avait pas parlé de ce qu’il se passerait sur le plan psychique, l’enfoiré.

– Monsieur Cérélos, seriez-vous entrain de douter de la parole de mon collègue. N’a-t-il pas dit que ce ne serait pas douloureux ?

J’ai serré les dents, avant de cracher :

– Si et… et… je…

– Je vous écoute monsieur Cérélos. Ressentez-vous la moindre douleur, même une légère migraine ?

– Non, mais… Non !

– Eh bien, alors pourquoi cette mine de papier mâché ? Réjouissez-vous ! Nous allons pouvoir vous emmener jusqu’à votre arbre des possibles.

– Me réjouir, hein ! Votre collègue aurait pu me dire qu’il parlait seulement de douleur physique.

– Pourquoi donc monsieur Cérélos ? Méconnaitrierez-vous à ce point votre propre langue maternelle ?

– Vous foutez pas de moi ! Vous…

– Rien du tout monsieur Cérélos. Laissez-moi donc vous rappeler ceci : le mot douleur vient du latin dolore, forme déverbal de dõliõ, mot qui désigne la souffrance des chairs, non de l’esprit. Ce n’est que bien plus tard tardivement, qu’il fut introduit pour peindre les afflictions de l’âme et de l’esprit.

–…

– Vous souhaitiez ajouter quelque chose monsieur Cérélos.

– Non… mais je ne comprends toujours pas ce que vous m’avez fait. Rien n’a changé ici !

– En êtes-vous certain ? Il me semble que vous n’avez pas encore pris la peine d’ouvrir les yeux. Regardez-moi donc et dites-moi !

J’ai obéi, soulevant lentement une paupière, puis la seconde en direction de la voix. La première fois que je l’avais vu, il n’était qu’une tache de lumière irradiante, du moins son visage. En fait de celui-ci s’élevaient des flammes d’un jaune incandescent, presque blanc, qui retombaient en cascade sur son corps. Il était habillé avec goût, tout en nuances de blanc, un porteur de lumière. Je me suis ensuite tourné vers son « collègue ».

Lui aussi avait changé. Enfin, je reconnaissais son visage :

– Vous… vous… vous êtes…

– Chut… Ne dites rien, voyons.

– Et vous…

Je n’ai pu achever ma phrase, trop abasourdi, trop assailli par toutes les nouvelles sensations, qui surgissaient et jaillissaient de partout et nulle part à la fois. D’un geste, ils m’invitèrent à contempler les merveilles, désormais dévoilées, que recèlent ces lieux.

– Allez-y monsieur Cérélos!

– Profitez-donc de ces visions, avant que nous ne commencions la traversée du pont du Néant.

– Avons-nous le temps ? ai-je demandé.

Ils se regardèrent un instant, comme pour se concerter. Je ne saisissais rien de leur échange. Leurs lèvres remuaient, mais aucun son ne me parvenait. Soudain, une voix a surgi, lente et saccadée, hachée et entrecoupée. Cela m’a rappelé les premiers échanges établis en le centre international d’astronautique et les marsonautes, qui ont foulé le sol martien en 2037. Entre chaque échange s’écoulaient plusieurs dizaines de secondes et lorsque le vent solaire s’en mêlait, la conversation devenait parfaitement inintelligible.

– Prenez le temps qu'il vous faudra monsieur Cérélos. Qu’est-ce qu’une heure ou plus face à l’éternité promise?

– D’autant que ce temps restera à jamais le vôtre.

Peu m’importe, je les entends à peine et ce qu’il me dise est de peu de poids face aux joyaux que j’ai sous les yeux. Je me souviens, petit, mes parents m’avaient emmené au galactarium. Dans une salle bien plus grande que l’antique géode, nous étions assis dans une nacelle placée au centre de la sphère. Était ensuite projetée une reconstitution quadridimensionnelle de la Voie Lactée et de ses galaxies satellites, obtenues à partir du vénérable télescope James Webb, successeur du fameux Hubble. Nous quittons la Terre, avant de visiter le système solaire jusqu’au nuage d’Ohrr. De là, nous quittons l’héliosphère pour la ceinture zodiacale, un détour par Sagittarus A, les bras spiralés puis les nuages de Magellan. Le voyage prenait fin avec la future collision entre nous et la galaxie d’Andromède. Cependant, l’expérience que je vis en ce moment est incomparablement supérieure, infiniment meilleure, que tout ce que j’ai pu vivre auparavant. Là où j’embrassais la galaxie, j’embrasse l’univers dans son ensemble, depuis son commencement, jusqu’à son achèvement. Encore que je ne puisse affirmer une telle chose, car l’horizon n’existe pas. Les galaxies s’étendent à l’infini, en de longs filaments incandescents. Parfois, des flashs brillent, plus brillants que les galaxies elles-mêmes.

– Des sursauts gamma monsieur Cérélos.

Leurs voix m’arrivent, mais je n’y fais pas attention. Je suis trop fasciné par ces jeux primordiaux. Je sens qu’il me suffit d’un simple effort pour me plonger plus en avant, plus en profondeur, au point de toucher du doigt la création. Suis-je devenu un dieu ?

– Non ! Et aucun d’entre nous ne l’est, même si vous appréciez nous en donner les attributs, ce dont nous jouons avec délice. J’étire l’univers en tous sens, l’agrandissant, puis le rétrécissant jusqu’à la taille d’un gros ballon. Mais au lieu de contempler le vide, de nouveaux points lumineux apparaissent sans cesse. Et plus je recule, plus ils sont nombreux. Bientôt, j’aperçois, comme de petites chandelles, certaines enflant plus ou moins vite, d’autres encore implosent ou explosent à peine quelques fractions, après leur apparition.

– Vous contemplez le multivers monsieur Cérélos. Ce que certains ont appelé le bulk ou le paysage des cordes. Les points lumineux que vous apercevez sont autant de nouveaux univers.

– Chacun reçoit un jeu de constantes différentes, d’attributs différents. À cause de cela, ils sont plus ou moins stables.

– Je regrette que vous soyez allé aussi vite. Vous auriez pu contempler les effets de l’inflation cosmique.

Qu’importe, j’avais la tête emplie de ces merveilles et je serai le seul être humain à les avoir contemplées. Il m’a semblé entendre un chuchotement, mais je n’y ai pas prêté attention.

– Détrompez-vous monsieur Cérélos. Bien des humains sont venus ici, mais le temps a fini par leur manquer à tous.

***********************

Paris 2038,

– Dites-moi Professeur. Avez-vous une préférence pour un lieu ?

– Nous sommes vendredi, n’est-ce pas ? Que diriez-vous de nous rendre au Cimetière du Père Lachaise. Il ne manquera pas de fraîcheur et la foule n’envahit pas encore ce lieu magnifique.

– En effet, c’est l’un des derniers lieus de cette ville qui a échappé à la pétrification du temps. N’est-ce pas là, une terrible et savoureuse ironie ?

Ce dernier a levé son verre, des bulles remontaient, se heurtaient, suspendues avant de crever à la surface du breuvage. Une trouée dans les nuages transperça de ses raies le champagne, qui prit un tout nouvel éclat. En bas de l’immeuble des cris d’enfant raisonnaient, tandis que des mères de famille affolées rappelaient à l’ordre leur progéniture. Des éclats de rire éclataient çà et là, lorsqu’un père retombait, pour quelques instants, en enfance.

– Tu sais, ce que j’entends ici-bas m’arracherait presque une larme, si je ne sentais pas l’artificialité sous-jacente. Te rends-tu compte que ces gens en sont venus à chronométrer à la seconde, au dixième de seconde près, ces vrais-faux moments de joie.

– C’est cela qui rend cette époque et ce plan si fascinant, en même temps qu’elle me désole ; je dois te l’avouer.

– Tu te moques de moi !

– Nullement, car, sans doute, arrivera-t-il un jour, où même le temps aura perdu de sa substance dans cette branche, et il me faudra alors la quitter. Allons, m’accompagnez-vous Professeur ?

– Certainement !

Et nous vidâmes d’un trait nos flûtes.

–À pied ou…

– À pied. Il est toujours agréable de flâner dans l’effervescence des rues parisiennes. Après vous, docteur.

– Merci.

Je suis alors entré dans la serre, où j’ai ouvert une cage en verre, dissimulée derrière deux pieds de bananier.

– Si vous voulez vous donner la peine de monter Professeur.

Et quelques minutes plus tard, la cage s’ouvrit sur une porte en fer forgé, qui elle-même donnait sur le hall d’entrée de notre immeuble. Rien ne le distingue de ses autres congénères : un escalier en marbre accompagné d’une rampe en bois de noyer, un grand tapis-brosse pour s’essuyer les pieds, une porte cochère et son antique serrure. Nous avions laissé le digicode, tant par snobisme, que par amusement. Cette technologie est depuis très longtemps dépassée, mais elle s’avère plus fiable et plus robuste que les actuels systèmes de reconnaissance bionique, surtout quand celui-ci est couplé à l’un des objets les plus vieux de ce monde : une clé. Il s’agit plus d’assurer notre tranquillité et une certaine confidentialité, que d’une paranoïa de notre part. Vous voyez, il n’y a rien de remarquable en ces lieux, sauf, sans doute, la présence de seulement deux boîtes aux lettres. Après tout nous ne sommes que deux à nous partager cet immeuble de la rue Ménilmontant. Lorsque nous sommes sortis, de lourds nuages noirs avaient commencé à s’amonceler, préfigurant un orage d’une rare violence. Le professeur nota mon air chagrin, à la vue du ciel qui s’assombrissait.

– Je ne serai pas mécontent de voir éclater cet orage, il rendrait l’atmosphère moins suffocante. Malheureusement, je crains qu’il ne tombe à mal pour l’affaire qui nous occupe.

– Plaignez-vous et pensez à ce qu’il en aurait été vingt ans auparavant. Cette pluie aurait été alourdie de suie et autres particules polluantes.

– Vous marquez un point docteur. Mais verriez-vous un inconvénient à ce qu’il éclate un peu plus tôt. À l’heure qu’il est, il est encore au-dessus de l’ancien fort d’Aubervilliers.

– Aucun . Tout juste si cela troublera à peine son sommeil. Ai-je répondu dans un immense éclat de rire.

Le professeur s’est joint à mon hilarité, tandis que se rassemblaient, en un conclave noir, toutes les cellules orageuses, laissant à Paris le bénéfice d’un soleil radieux.

***********************

Quelque part près du Nexium

– Comment vous sentez-vous monsieur Cérélos ?

– Êtes-vous prêt à ce que nous vous amenions devant votre arbre des possibles ?

– N’avez-vous aucun regret ?

– Les questions m’assaillent, les voix me pressent, mais il est inutile que je réponde. Ma décision est prise depuis si longtemps déjà et ils le savent. Alors, pourquoi ces questions ? Est-ce pour éprouver ma détermination ?

– Suivez-nous monsieur Cérélos.

– Écoutez nos voix et laissez-vous aller. Soyez bercé du chant des Ombres.

– Elles vous accompagneront et vous guideront lors de votre traversée du néant.

– N’ayez aucune crainte. Maintenant que nous avons changé votre regard, votre instinct vous guidera.

Les voix, entêtantes, enivrantes, suaves, gorgées de promesse. Elles vont et viennent comme autant de caresses. Je ne sais si je marche, si je recule ou si je me pétrifie, mais j’ai toujours les yeux emplis de ces merveilles universelles.

– Voilà, monsieur Cérélos.

– Contemplez et admirez.

– Votre Arbre de la Destinée.

– Vous voici maître de vous.

Les voix alternaient, se mélangeaient, ondulaient, se mariaient, tant et si bien, qu’il me devint impossible de les distinguer et d’affirmer à qui elles appartenaient. Était-ce à cause de cela que je ne peux savoir qui ma parle, ou est-ce dû à cet arbre merveilleux, qui s’offre à ma vue. Oui, un arbre, même le mot est inapproprié, il est ce qui s’en rapproche le plus. Une chose dont le tronc est un noyau de cristal écarlate, dont la surface serait des sphères, d’où jailliraient des hypertores aux couleurs, allant du noir au rouge le plus profond. Chacun d’entre eux s’entremêle alors, via des hypercylindres, qui ne cessent de s’attacher et de se détacher.

– À chaque couleur une probabilité d’existence.

– Selon vos choix, celles-ci évolueront ou se multiplieront.

– Et en plongeant votre regard, vous y verrez les images de votre existence.

– Ainsi, vous pourrez faire votre choix en toute connaissance.

– Prenez votre temps monsieur Cérélos.

– Vous avez l’éternité pour vous.

Je n’ai pas entendu les voix, mais les images qui ont surgi devant moi, m’ont dit qu’il était pour moi de faire mon choix.

***********************

Paris 2038, cimetière du Père Lachaise

Enfin, nous sommes arrivés au cimetière du Père Lachaise. Dans le ciel, des nuages noirs se dispersaient, vides de leur fiel, apportant une fraîcheur bienvenue. Est-ce parce que c’est une ville peuplée de mort, où sont-ce chacun de ces jours qui amène un nouvel habitant, qui me font paraître ces lieux si vivants. Le professeur m’a regardé longuement, avant de porter ses yeux gris sur la grille monumentale. Sans doute, est-ce le dernier lieu où les vivants se sentent plus envie que jamais, à l’instant où leurs êtres chers sont mis en terre. Peut-être ces pierres tombales sont-elles un miroir. Un miroir du temps qui s’échappe, un miroir des âmes, aujourd'hui oublié.

– Pourquoi ris-tu ?

– Je savoure toute l’ironie de ton propos et il me fait penser à un cinéaste juif américain, Woody Allen. Il aimait dire : la vie, c’est moche, on meurt tous à la fin.

A son tour, il a éclaté de rire, ce qui, dans ces lieux solennels, nous a valu les foudres d’une dame, qui portait le poids de ses âges. Poliment nous nous sommes excusés, avant de nous éclipser. Nous sommes passés devant le carré de jazz, où sonnaient encore les accents de la Nouvelle-Orléans. Un peu plus loin, nous avons croisé l’homme à tête de chou, brûlant ironiquement un antique Pascal. Soudain un obus passa au-dessus de nos têtes, sûrement Georges Méliès, qui s’amuse encore une fois à amuser ses compagnons d’outre-tombe. Enfin, nous nous sommes installés au milieu de l’agora, lieu de rassemblement des philosophes. La Boétie et Montaigne discouraient de la Servitude Volontaire, Levi-Strauss et Bergson débattaient du propre de l’homme, tandis que Nietzsche et Machiavel se désolaient de la prise de pouvoir par des entités mécaniques et électroniques. Mais les philosophes sont avant tout des hommes et les passions se mêlent souvent, plus que de raison, aux réflexions. Cependant, dans ce monde, nos grands penseurs ont appris à prendre avec humour leurs querelles superficielles. Nous les avons écoutés avec attention, jusqu’à ce que des éclats de voix nous surprennent. Délaissant l’agora, nous nous sommes retournés et nous avons aperçu un homme assis sur une pierre tombale moussue, presque entièrement vêtu de lierre et de vigne vierge. Le lierre enserrait de son étreinte la plaque, camouflant presque la Sainte-Croix posée dessus. La vigne, elle enlaçait la plaque, offrant toutefois au regard les noms de ses occupants, dans un écrin de végétation. Était-ce naturel ou était-ce né de la main d’une personne généreuse. Qu’importe, un jour le temps fera son œuvre et offrira à ces personnes, le plus beau des temples.

Pendant ce temps, l’homme au fondement, posé avec la plus grande indélicatesse sur le couvert végétal, n’en finissait pas de vitupérer et de soupirer :

– Comment ça, je suis incapable de choisir ?

–…

– C’est toi qui voulais venir vivre dans ce quartier, pas moi ! Assume !

–…

– Comment ça, tu n’as pas ton mot à dire !

–…

– Je suis égoïste… c’est ça ! Dis-le tout de suite !

–…

– C’est ça, c’est ça ! Je suis un minable et un con maintenant ! Et toi, alors ! T’es quoi !

–…

– Pauv' conne !

–…

– Quoi ! Salope !

L’on entendit jute après le fracas d’un Imodulo s’écrasant par terre, suivit de son piétinement rageur. L’homme, archétype du cadre actionnaire militant, faisait désormais les cent pas devant la pierre tombale. Visiblement, il hésitait entre balancer à travers l’allée sa mallette, et envoyer son poing dans la souche d’un marronnier, plusieurs fois centenaires. Le professeur s’est alors approché, ramassant au passage le cadavre de son Imodulo, tandis que je le suivais, tout à contempler les restes d’une paire de lunettes à ultra-réalité :

– Voilà qui n’est guère charitable jeune homme. Non seulement vous troublez le repos des âmes de ces lieux…

– Mais de plus, vous ne faites guère preuve de citoyenneté en ne ramassant pas vos ordures, a poursuivi le professeur.

– Qu’est-ce que vous me voulez ? Et puis c’est quoi ces conneries à propos des âmes dans ces lieux. Il n’y a que des types morts, des macchabées, ici.

– Qu’est-ce que vous voulez que ça leur fasse ? Quant à mes ordures, il y en a qui sont payés pour les ramasser, a-t-il ajouté dédaigneusement, en pointant d’un index mou un homme en tenue grise.

L’un des tout derniers éboueurs parisiens les ébouots sont encore mal vus dans certains lieux, comme ce cimetière. Nous n’avons point relevé le mépris, qui suintait par tous ses pores, passant de fait à un sujet plus léger.

– Pardon de vous importuner. Mais nous n’avons pu, mon ami et moi-même, échapper à la teneur de votre conversation.

– Ouais, et alors. Que voulez-vous que ça me fasse ? J’en ai rien à foutre.

Imperturbable, j’ai laissé le professeur poursuivre.

– Il m’a semblé, à votre intonation, que… Ah ! Comment, dites-vous déjà ? Ah, oui ! Vous vous êtes fait plaquer par votre copine.

– Bah, elle reviendra bien vite et on se réconcilie au pieu, ou alors je lui aurai déjà trouvé une remplaçante.

– Je ne serais pas si présomptueux, si j’étais vous, jeune homme, ai-je ajouté malicieusement.

– Ah ouais ! Et tu sais ça comment, connard !

Je n’ai pas relevé l’insulte et ai poursuivi :

– Disons que j’ai quelques ressources dans mes manches.

– Et t’es qui toi ? Un détective ! Un flic !, gronda-t-il, en fermant le poing.

– Oh ! Mais rien de tout cela. Je suis docteur, psychanalyste plus précisément et mon ami, lui, est professeur de philosophie à la Sorbonne.

– Vous comprenez aisément pourquoi nous doutons du retour de votre ami, de même que de votre volonté de la remplacer.

– Votre ton et une foule de minuscules détails trahissent votre angoisse. Elle suinte littéralement de votre être.

L’homme blêmit et se mit à gémir. Je me suis alors penché sur son épaule et lui a glissé quelques mots au creux de l’oreille :

– Vous vous foutez de moi. Une seconde chance en échange d’un peu de temps.

– Il ne s’agit nullement d’une plaisanterie monsieur Cérélos. Je vous offre le choix de prendre votre destinée en main, en échange du temps que vous passerez à la choisir. Plus rapide vous serez, de moins de temps, vous me serez redevable.

– Hé, attendez ! Attendez ! Je ne vous ai jamais donné mon nom !

– Non, monsieur Cérélos. Mais ainsi, doutez-vous encore de ma sincérité ?

Il parut réfléchir quelques secondes, avant de s’exclamer :

– Votre marché n’est pas honnête. Si je passe un temps égal à ma propre vie et que je choisisse. Comment pourrai-je profiter de ma destinée ? Alors si j’accepte les termes de votre contrat, j’exige l’immortalité.

Voyant ma mine déconfite, le professeur s’est alors avancé :

– Vous marquez un point monsieur Cérélos, je crains que mon ami ne puisse répondre à votre requête, contrairement à ma personne.

– En échange de mon âme, railla-t-il.

– En effet. Néanmoins, je doute que cela vous chagrine, pour vous l’âme n’a d’existence que dans l’imaginaire de quelques personnes, n’est-ce pas ?

– Ouais ! Je ne crois qu’en ce que je peux voir et toucher, rien d’autre. Alors prenez-la, si cela vous amuse, ce n’est qu’une connerie de chimère, et donnez-moi l’immortalité.

– Jeune homme, je vous offre l’éternité, cela vous convient-il toujours ?

– Évidemment ! Allez, sortez vos satanés contrats, que je puisse signer et enfin devenir maître de ma destinée.

Nous lui avons tendu les contrats, ainsi que nos plumes respectives. Curieusement et aussi surprenant que cela puisse paraître, il nous a demandé un peu de temps pour les lire. Nous les lui avons remis, lui indiquant où nous trouver. Une heure plus tard, alors que Danton et Robespierre se disputaient sur le sens à donner à la Révolution, il s’en est revenu avec les deux contrats signés.

– Merci, monsieur Cérélos.

Je me suis levé, puis j’ai soulevé un coin du voile de la réalité et, accompagné du professeur, il s’est enfoncé dans l’Ombre.

***********************

Nexium, sixième hyperplan du Pandémonium

– Bonjour docteur, pardon Achronos.

– Bonjour Lucius, comment se porte notre invité ?

– Je crois que le mieux est encore d’aller le voir.

Pétrifié dans un cristal temporel, un homme fixait un rubis au cœur palpitant, d’où émanait une arborescence tourbillonnante et changeante. Son regard, dénué de vie, s’agitait en tous sens. Ses yeux n’avaient guère le temps de s’attarder sur un nœud, que déjà jaillissaient de nouvelles branches, autant de conséquences découlant de son choix.

– Tout de même, n’as-tu pas honte ? Échanger son âme contre une promesse d’éternité !

– Pourquoi le devrais-je ? Elle lui était déjà promise, quand tu lui as proposé de prendre en main sa destinée. Je n’ai fait que lui échanger une chose qu’il pensait sans valeur, contre une qui n’en avait aucune. Il n’a écouté que sa propre vanité.

– Oui. Et nous lui avions offert le choix.

– Oui. Après tout, il était libre de refuser.

  
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