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« Mystères des Ombres - Le Voyageur sans Âme »
1 « Ego »
Publié par Diogene, le samedi 20 juin 2015

[tab]L’homme fumait sa pipe, confortablement installé dans un fauteuil en velours lie-de-vin, au bois habilement sculpté et à l’odeur de vieux cuir. Il aimait cette fragrance qui faisait remonter en lui des souvenirs enfouis de son enfance, lorsqu’il s’asseyait sur les genoux de son grand-père ou qu’il s’essayait au calcul sur son bureau. Sa main gauche caressait distraitement la fourrure soyeuse d’un gros chat tigré, dont le pelage ne cessait d’alterner entre différentes robes, tantôt arborait-il le pelage soyeux du persan, tantôt celui d’un angora qui n’aurait jamais vu de peigne, tantôt celui d’un gouttière au poil ras. L’homme ne faisait plus depuis longtemps attention aux changements d’humeur de son animal, mais il était toujours autant amusé par les prodiges de l’éther fluctuant. Attrapant un verre empli d’un liquide vert émeraude aux reflets dorés dansants, il le porta à ses lèvres, le huma quelques instants, s’imprégnant des fragrances de l’absinthe où se mêlaient celles de la gentiane et du pavot, puis en but une minuscule gorgée qu’il laissa rouler sur sa langue, tandis qu’éclatait un kaléidoscope de lumières chatoyantes.

Comme nombre de ses concitoyens, il profitait des joies de l’éther fluctuant mais d’une manière fort peu convenable du point de vue de ces contemporains, même si ces derniers profitaient, sans être trop curieux de leur origine, des progrès fulgurants né du mariage improbable entre le spiritisme, qui avait pris son essor en ce début de XIXᵉ siècle, et l’éther fluctuant, substance baignant l’univers dont la compréhension profonde était balbutiante mais aux retombées fantastiques. Cependant, en ce jour, c’était la première fois qu’il goûtait à ce cocktail et il n’était pas sûr de savoir ce qui l’attendrait de l’autre côté. En effet, en mariant certaines substances naturelles et l’éther fluctuant, il était possible de voyager à travers l’espace et le temps, découvrir des paysages à nul horizon, se retrouver en plusieurs endroits à la fois, pour peu qu’il soit possible de découvrir la bonne combinaison de drogue et d’avoir un esprit ouvert et réceptif. Les premiers temps, il avait trouvé cela très amusant puis s’en était lassé pour essayer de vivre sa vie. Il avait cru trouver l’amour, mais chacune de ses histoires l’avait laissé toujours un peu plus meurtri. Il s’était alors laissé aller, ne vivant que pour satisfaire sa propre curiosité, cherchant un sens à sa présence, puis il avait sombré dans la toxicomanie suite à voyage entrepris au Moyen-Orient. Cependant, il en était sorti comme transfiguré, car il avait rencontré là-bas au cours de voyages oniriques des hommes qui s’intéressaient à l’esprit humain, chose méprisée en cette année 1923. Effectivement depuis la victoire totale de Napoléon, en 1813 et l’exil forcé à Saint-Helen de ses principaux opposants anglais et prussiens, l’Europe s’était éveillée au sentiment impérialiste et toutes les nations étaient unies sous la seule bannière impériale, du Portugal à la Sibérie. Sa victoire, il la devait à l’avance considérable prise par les armées françaises lancées dans une course aux armements effrénée, facilitée par l’accès à des technologies encore inconnues quelques années auparavant, et ce grâce à l’éther fluctuant découvert par le chimiste Lavoisier en 1793. Maintenant, un conflit ouvert semblait s’être éloigné, et l’empire ainsi que le reste des nations, avec qui il avait signé de nombreux traités, se contentaient de se regarder en chiens de faïence. Les peuples étaient heureux et c’était là le plus important aux yeux des élites, laissons la guerre aux spécialistes et aux ambassadeurs disaient-ils. Lui ne s’intéressait à rien de tout cela, préférant explorer les méandres de sa psyché et de son esprit, son monde onirique, devenant ainsi son propre sujet d’études. Pour cela, il correspondait avec nombre de naturalistes, de botanistes afin de pouvoir expérimenter les effets de substances nouvellement découvertes.

Ils étaient deux dans la pièce sombre aux murs couverts d’ocre et d’or, de la couleur des reliures en cuir des livres qui hantait le lieu. Lui était toujours dans son fauteuil et l’autre se tenait debout faisant face à une fenêtre, contre laquelle se déchaînait en vain le vent. La bibliothèque était plongée dans l’obscurité, où seuls les éclairs zébrant le ciel jetaient un regard cru sur la scène. Les deux hommes demeuraient silencieux, feignant d’ignorer leurs présences respectives. Soudain l’homme près de la fenêtre s’anima et l’autre toujours confortablement installé replia une jambe et demanda gravement :

– Bonsoir ! En qui ai-je l’honneur ?

L’autre se retourna et planta un regard acéré dans celui de son interlocuteur.

– Comment tu ne devines pas ? grinça-t-il, tu es moi et tu me poses la question.

L’autre ne s’offusqua pas de la réaction de son invité, se contentant de tirer une bouffée de sa pipe de bruyère.

– Tu as raison, je sais qui tu es, tu l’as dit toi-même, susurra-t-il.

Son double eut un soupir agacé :

– Tu parviens toujours à tes fins, n’est-ce pas !

L’homme crânement installé dans le fauteuil se contenta de le fixer d’un regard teinté d’ironie.

– Je suis Ego puisque tu tiens tant à le savoir, lança-t-il fielleusement, Issam Pierzi !

Celui qui avait été appelé ainsi se leva, tandis que son double se tournait vers l’une des bibliothèques, où courraient des livres de facture récente. Issam alla vers la fenêtre et monologua quelques instants, comme pour se parler à lui-même :

– Pourquoi tant d’agressivité ? Vous êtes moi et vous ne l’êtes pas. Je vous connais, mais ce que vous êtes me reste inaccessible, pourquoi ?

Il avait prononcé cette dernière phrase avec un ton plus élevé qu’il ne l’aurait voulu.

– Tu te poses toujours les mêmes questions. Qui suis-je, qui sommes-nous, quelle ironie ! Ne le vois-tu pas ! Tout est à ta portée et, pourtant, tu es là à tourner en rond, scanda son double, je ne suis pas le premier à venir.

La stupéfaction se peignit sur le visage d’Issam, mais avant qu’il ne puisse répliquer, il lui coupa la parole :

– Nous sommes toi et nous sommes nous. Nous savons tous quand l’un d’entre nous en rencontre un autre. Ne sois pas surpris. N’oublie pas, nous sommes toi et tu es nous ! Maintenant, cherche la lettre volée.

Et son double se dissout dans l’éther laissant derrière lui l’écho d’un immense éclat de rire qui le glaça jusqu’au plus profond de son âme.

Lorsque Issam put enfin reprendre ses esprits, il était en sueur, les mains crispées, agrippées aux accoudoirs de son fauteuil. Il prit le mouchoir qu’il rangeait dans sa poche intérieure et s’essuya le front. Il était glacé malgré la chaleur presque étouffante qui régnait dans la pièce. Bientôt, il se reprendrait et il pourrait faire le point. Son regard tomba sur la carafe en cristal de Bohême contenant sa précieuse absinthe, sa Némésis. Pour autant qu’il le sache, il était le seul à explorer sa psyché par l’intermédiaire de l’éther fluctuant, mais il ne savait pas combien de temps cela durerait, ni s’il pouvait y avoir des conséquences autres que la fatigue physique que cela engendrait. C’étaient des questions auxquelles il se refusait à trouver une réponse, préférant les occulter, car la connaissance était son graal et sa malédiction.

Tirant le cordon pendu près de la cheminée en marbre, Issam se rassit dans son fauteuil en velours, prenant soin de se composer un visage aimable et chaleureux. Il faillit oublier de mettre un peu de lumière dans cette pièce, où seul l’orage qui se déchaînait dehors amenait un peu de sa clarté blafarde. Sur le guéridon, à côté du carafon, une lampe à pétrole en bronze ciselé trônait, il en ôta alors avec précaution le long tube en verre coloré, qu’il déposa délicatement sur le napperon. Ouvrant le tiroir du guéridon, il y prit un antique briquet pierre, le préférant aux brindilles éthérées fort esthétiques au demeurant mais très instable, et doucement presque avec tendresse alluma la mèche. Il attendit patiemment que la mèche rougeoie puis que naisse la petite flamme bleue, à la suite de quoi il replaça le tube en verre, qui donnerait lieu à un ballet de couleurs sur les murs de la pièce. Issam était fasciné par les propriétés de ces verres polyéthériques, ils avaient la capacité à transformer les faisceaux lumineux d’une couleur en un autre par déplacement vectoriel de la longueur d’onde dans le temps, ainsi le jaune pouvait tirer vers les rouges les plus profonds ou les bleus azurés de l’océan, selon que la lumière se déplaçait vers le passé ou le futur. Il était alors possible de révéler l’invisible comme il avait pu le lire dans la revue « Die Annale für Physic », et déjà des applications futures en médecine semblaient d’ores et déjà possibles, quant à des applications militaires… mieux valait ne pas y penser.

Perdu dans l’admiration des lumières dansantes, Issam n’entendit pas tout de suite son majordome, Avicennius, toqué à la porte.

– Pardon, Avicennius, entre donc ! Je ne t’avais pas entendu frapper, s’exclama-t-il.

La porte de la bibliothèque s’ouvrit, sans un bruit, laissant paraître un immense mulâtre au regard de braise, qui demanda d’une voix rauque et puissante :

– Que puis-je pour vous, maître ? Je vous ai entendu crier. Vous devriez déjà être en train de dormir. Il est fort tard maître.

Issam lui rendit la pareille sans animosité :

– Tu as sans doute raison Avicennius, ces séances m’épuisent et je me perds. Dis-moi en quelle année sommes-nous, s’il te plaît ?

– Nous sommes en 1923, le 7 juillet, maître. Avez-vous encore besoin de moi ?

– Oui, peux-tu me préparer une infusion de mélisse et de gentiane, et la déposer dans ma chambre, je monterai ce tantôt.

– Bien sûr, maître, il en sera fait selon votre désir.

Et sur ces mots, Avicennius se retira de la bibliothèque, non sans jeter un dernier coup d’œil derrière lui tandis qu’il refermait la porte derrière lui. Il aperçut son maître se passer la main sur le visage et murmurer une phrase, dont il ne saisit que la fin :

–… la lettre volée ?

Dans la bibliothèque, Issam, toujours assis dans son fauteuil, retournait cette phrase dans tous les sens :

– Mais que dois-je entendre par là ! « La lettre volée », cela n’a aucun sens, aucune lettre ne m’a été volée, où serait-ce un code ou encore le titre d’une énigme ? Ah maudits soyez-vous, doubles spectraux ricanants, vous vous jouez toujours de moi, vous vous riez de moi ! groumait-il.

Soudain, il se leva d’un bond et se rua sur le mur face à la fenêtre et se mit à compulser frénétiquement les volumes présents sur les étagères. Mais ce fut peine perdue, il ne trouva pas ce qu’il était venu chercher et submergé par la fatigue, il renonça très vite à sa quête. De guerre lasse, il se dirigea vers un renfoncement du mur ouest et jouant d’un volume, un cliquetis se fit entendre, il ouvrit un panneau dissimulé dans la bibliothèque attenante. Puis il revint souffler la mèche de sa lampe en bronze, étouffant la danse joyeuse de la lumière et s’en alla par la porte dérobée ainsi dévoilée, qu’il referma soigneusement derrière lui. Au fond de ce qui semblait être un interminable couloir, une lumière falote émergeait des ténèbres poisseuses. S’avançant d’un pas lent et mesuré, Issam marchait vers sa chambre. Arrivée au bout, il poussa la porte et entra dans une pièce qu’un immense lit à baldaquin dévorait, vestige d’une ancienne vie à deux, qu’il ne savait s’il devait la regretter. Dans la chambre, les murs, les tentures, le lustre, tout baignait dans l’écarlate, il n’y avait que cette couleur qui lui permettait de surmonter les épreuves qu’il s’infligeait.

– Bienvenue au ballet du Masque de la Mort Rouge, pensait-il à chaque fois qu’il pénétrait dans sa chambre, sans qu’il puisse savoir d’où lui venait cette idée.

Sa chambre, autrefois de la couleur nuptiale, s’était progressivement couverte d’écarlate, à mesure qu’il s’adonnait à ses voyages dans le temps et dans l’espace éthéré. Avisant une chaise près d’une coiffeuse en merisier massif et marbre, il ôta sa redingote et en habilla le dossier. Dans l’air flottaient les arômes entêtants de la mélisse et de la gentiane, apaisant, chassant les dernières traces d’épuisement de sa séance. Allait-il pouvoir passer une nuit sans cauchemar ? Sans doute. Issam s’approcha du guéridon en acajou disposé à côté de sa tête de lit, un samovar en argent et une tasse en porcelaine distillaient les précieux effluves. Portant à ses lèvres la tasse, il but quelques gorgées du breuvage brûlant, faisant rouler le feu de la gentiane dans sa gorge, il sentit une force nouvelle se répandre en lui. Recouvrant quelque peu ses esprits, il se dirigea alors vers une imposante armoire en bois de citronnier, rehaussé d’un circuit de circulation en cuivre. Cela donnait un air avant-gardiste à ce meuble, futuriste même, rappelant les panneaux de ces nouveaux véhicules à moteur qui étaient en train de révolutionner le transport personnel. En fait, Issam faisait circuler un mélange d’éther fluctuant purifié et d’absinthe, afin d’en expérimenter les effets sur le bois. Mais pour le moment les tuyaux étaient vides, quelques problèmes techniques subsistaient au niveau de la stabilisation du mélange. Néanmoins, les premières observations étaient encourageantes, car dans les premiers temps les scènes sculptées dans le bois massif s’étaient animées et commençaient à prendre vie, révélant des secrets cachés. Issam ouvrit l’un des battants et prit un habit de nuit de couleur lie-de-vin, puis passa dans la salle d’eau attenante, où il fit une toilette rapide mais complète et se coucha.

Malgré la gentiane, il ne put avoir une nuit apaisée, à son réveil son lit ressemblait aux marais de Waterloo après la bataille, mais au moins n’avait-il pas fait de cauchemars. Se levant, il fit quelques ablutions matinales et enfila, une robe de chambre bleue nuit, qu’il attrapa dans son armoire, et s’en alla dans son fumoir, où il aimait prendre de temps en temps son petit déjeuner. Mais il était d’humeur maussade et préféra se rendre directement dans la cuisine où Avicennius lui préparait son thé et ses tranches de pains grillés.

– Bonjour Avicennius s’exclama-t-il gaiement pour masquer sa mauvaise nuit, peux-tu me dire ce que nous devons faire aujourd’hui ?

– Ce midi, vous déjeunez avec monsieur Delanne et le professeur Joliot-Curie, pour ensuite visiter les nouvelles installations de l’Institut de psycho-physique de l’Université de la Sorbonne, répondit-il d’un ton neutre.

– Merci Avicennius, Issam s’interrompit un instant, encore une question Avicennius.

– Oui ! Que puis-je pour vous ? interrogea-t-il.

– Avicennius accepterais-tu de partager le petit déjeuner que m’a préparé avec moi, demanda Issam, je n’ai que très peu d’appétit ce matin et je souhaiterai m’entretenir avec toi de certains sujets.

Ce fut comme si la foudre venait de s’abattre aux pieds du grande métisse, sa bouche restait ouverte, mais ses yeux disaient toute autre chose. Comme Avicennius ne bougeait toujours pas, Issam fit le tour de la table et ouvrit la porte du vaisselier et en sortit assiettes et tasses pour lui et Avicennius. Il les disposa sur la table, servit le thé brûlant et le pain tranché, qu’il tartina consciencieusement de beurre et de miel.

– Je t’en prie Avicennius ! Sers-toi, mange de tout ton soûl ! l’invita Issam.

Avicennius ne se fit pas prier et attaqua avec entrain la tartine dégoulinante de miel, remerciant son maître entre deux bouchées. Issam semblait pensif et hésitait à poser la question qui lui brûlait les lèvres :

– Avicennius…

L’intéressé leva un instant les yeux vers son maître et demanda en finissant sa tranche de pain :

– Qu’y a-t-il maître ?

Issam tremblait. Que lui arrivait-il ? Pourquoi n’arrivait-il pas à poser cette question à Avicennius ? Finalement, il prit une longue inspiration et murmura d’une voix presque éteinte :

– Avicennius, ai-je jamais été mauvais envers toi, s’il te plaît soit sincère, ne m’épargne pas.

Avicennius hochait gravement de la tête, comme si les mots qui se bousculaient dans sa tête portaient en eux les germes d’une future discorde. Issam restait silencieux pour ne pas troubler celui en qui il voyait pour la première fois un ami, un confident et non un simple aide sur lequel se reposer. Longtemps, il n’y eut que peu de personnes ayant partagé son intimité, et aujourd’hui les abysses s’ouvraient sous ses pieds. Il devait savoir ce qui s’y cachait, même si cela devait lui coûter, la vérité est toujours à ce prix.

– Maître… dit d’une voix douce Avicennius.

Mais Issam l’interrompit d’un geste et souffla d’une voix presque suppliante :

– S’il te plaît, ne m’appelle plus Maître, seulement Issam.

Avicennius se redressa d’un coup et planta son regard dans celui-ci, qu’il appelait Maître encore quelques secondes plus tôt.

– Tu vois Avicennius, nous avons la même taille, la même corpulence, tu as la peau plus foncée que moi. Mais nous sommes tous deux des humaines, alors cesse d’être un esclave, un serf ! le rudoya Issam.

Avicennius lui adressa un sourire, qui dévoilait ses dents parfaitement blanches.

– Maî… Issam murmura Avicennius, comme si appelé son maître ainsi lui brûlait la langue, Issam, vous êtes quelqu’un de très étrange. Vous semblez pouvoir, vous travestir à chaque circonstance, comme si pour vous la vie n’était qu’un éternel carnaval, dont vous seriez le seul acteur. Cette façon dont vous l’envisagez, vous rend fragile. Vous n’êtes capable d’aucun choix. Les gens et les circonstances décident pour vous. Vous me donnez l’impression de vivre par le truchement de ceux qui vous entourent, caché derrière vos multiples masques.

Avicennius prit une pause ne sachant s’il avait ou non blessé Issam, il lui lança un regard lourd de sens dans lequel aurait pu peser un reproche. Il se passa la langue sur les lèvres et poursuivit :

– Issam, sachez (il ne se départirait pas facilement de son vouvoiement) que je n’ignore rien de vos expériences, ni de vos crises de ses derniers mois et je formulerai les choses ainsi : vous revêtez vos masques, vos costumes avec une facilité déconcertante, vous privant ainsi des sources émotionnelles qui vous semblent nuisibles. Mais ce faisant vous n’avez pas appris à vous en dépouiller comme un serpent ferait sa mue et désormais vous êtes le bal du Masque de la Mort Rouge au complet…

Issam sursauté, cette expression « le Masque de la Mort rouge », pourquoi lui était-elle si familière ? Il voulut interrompre Avicennius, mais celui-ci imperturbable continuait :

–… vous vous êtes égarés et chacun d’entre vous veut reprendre sa liberté, autrement dit chacun revendique sa légitimité à être l’original. Alors où est le vrai ? Vous êtes pris dans un conflit sans fin. Et comme chacun d’entre eux ne peut exister sans l’autre, vous risquez de vous perdre mentalement et physiquement, car pour certains lorsque la certitude d’exister n’est pas là, le seul moyen de le savoir est encore de mourir.

Issam l’écoutait sans mot dire et il avait déjà oublié ce qui avait retenu son attention, des souvenirs pénibles lui revenaient, mais plutôt que de les chasser, il allait faire connaissance avec leurs origines. Pendant ce temps Avicennius poursuivait son analyse sur le même ton :

– Si je puis me permettre Issam, je sais parfaitement ce que vous avez tenté hier, ainsi que j’ai pu surprendre une bribe de conversation. Aussi maintenant que vous me tendez la main, je ne vous le refuserai pas et je serai là à vos côtés pour vous aider dans votre plongée dans vos abysses intérieurs.

Issam fut surpris et troublé par ce que venait de lui confier Avicennius et s’en ouvrit :

– Avicennius, je suis extrêmement touché par ton attention et en même temps stupéfait par tant d’érudition, d’où te viennent toutes ses connaissances sur l’esprit humain.

– Issam, j’ai beaucoup d’affection pour vous, car vous avez su me garder libre pendant que vous vous enchaîniez et vous m’avez votre bibliothèque, elle regorge d’ouvrages dont je dirai que vous n’avez eu connaissance, comme si leur lecture allait vous apporter un bouleversement trop grand pour vous, lui répondit Avicennius, sachez aussi que je vous aiderai dans votre quête tant qu’elle servira le noble objectif que vous vous êtes fixé.

Et il ajouta mystérieusement :

– Vous êtes moi et je suis vous.

Issam le regarda sans bien comprendre, mais avant qu’il ait pu émettre une remarque, les mots sortirent tout seuls de sa bouche :

– Merci Avicennius.

Il consulta sa montre gousset, elle indiquait dix heures moins un quart d’heure.

– Avicennius, terminons ce merveilleux déjeuner et partons. Il serait regrettable que nous arrivions en retard…, Issam laissa sa phrase en suspens, mais se reprit aussitôt, Avicennius désormais tu viendras avec moi, à moins que le sujet ne t’intéresse pas, auquel cas tu n’auras qu’à m’en faire la remarque.

Le visage d’Avicennius s’illumina d’un coup, ce qui en disait plus long que n’importe laquelle de ses paroles.

  
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