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1 « L'Ombre du Néant »
1 « Le Voyageur »
Publié par Diogene, le samedi 16 mai 2015

– Finalement, tout cela a fière allure, me dis-je en contemplant la pièce qui s’étale sous mes yeux.

Devant moi, un massif bureau en bois de chêne prend paresseusement ses aises. Dessus se disperse pêle-mêle, en un désordre fort bien orchestré : feuilles de papier à moitié dévorées par mon écriture nerveuse, une plume dont on ne sait trop à qui elle aurait pu appartenir, un encrier à demi renversé, une pochette en cuir avide de correspondances fraîches et une plaque en cuivre doré, sur laquelle figurait ma profession : Chasseur d’ombres. Derrière lui se trouve un vieux fauteuil, dont la peau soupire chaque fois que j’y dépose mon fondement. Ce siège, aux couleurs changeantes et dansantes, m’est très utile dans mon travail. Comme celles-ci varient selon mon humeur et celle de mes clients potentiels, il me permet de jauger de la sincérité d’une personne, lorsque le doute s’insinue en moi.

Il y a quelques années de cela, en chinant chez un antiquaire, je suis tombé sur ce siège croulant. C’était un ancien modèle qui connut son heure de gloire entre les XVIIIe et XIXe siècles. Cependant, il avait une fâcheuse tendance à éjecter ses occupants s’ils n’y prenaient pas garde. En effet, ce fauteuil possède un petit moteur électromécanique qui s’il a le malheur de s’emballer, catapulte proprement et simplement, par application de la force centrifuge, la personne qui y aura posé son séant. Bien entendu, j’ai pris soin d’ôter ce moteur, pour le remplacer par un petit bricolage de mon invention. Je n’ai ensuite qu’eu à revêtir le fauteuil d’un cuir, dans lequel étaient incrustés de minuscules filaments de cuivre relié à des capteurs. Ces derniers retranscrivent les infimes variations de conductivité électrique de ma peau à un circuit éthérique, qui vibre alors selon une fréquence déterminée. Ce faisant, le flux d’éther fluctuant qui circule dans le fauteuil, où sont dissimulées de minuscules billes métalliques, s’harmonise avec la nouvelle fréquence et fait varier la longueur d’onde de la lumière renvoyée par ces dernières. Le spectacle devient très étrange et surprend mon visiteur, surtout lorsque des arabesques surgissent de mon fauteuil.

Sur le mur à gauche de mon bureau, une fresque représentant la voûte céleste est dessinée. Elle se déplace au gré des saisons et des mois, des jours et des heures, poursuivant la Terre dans sa sarabande. Ne me demandez pas comment cela est possible, l’artisan qui l’a réalisée n’a jamais voulu soulever, n’en serait-ce qu’une infime partie, coursant le voile. Certes, cette fantaisie m’est revenue fort cher, mais elle est un véritable ravissement pour les yeux. Chaque fois que je l’observe, elle m’apporte un bien-être indéfectible. J’ai également remarqué qu’elle avait la vertu d’apaiser les âmes, même les plus courroucées. En face d’elle, une grande fenêtre donne sur mon jardin. Son verre est traité pour ne laisser passer que certaines lumières, et ce en une certaine quantité, quand celle-ci se fait trop vive, ou à l’inverse l’amplifier lorsqu’elle vient à manquer. Bien sûr, avoir toujours la même ambiance deviendrait lassant à la longue. Comme je possède plusieurs jeux de fenêtres, je peux à loisir les intervertir. Cela me demande malheureusement une petite gymnastique, que je ne suis pas prêt à faire tous les jours. Ainsi, il peut arriver que des semaines durant, les mêmes séries de carreaux jouent leur partition. Cependant, mon moral finit toujours par me rattraper, et tôt ou tard j’en change, malgré la paresse qui me possède parfois. À chaque fois, ce sont mes voisins qui sont surpris de me voir assembler mon petit échafaudage, pour enlever et remonter mes portes-fenêtres. Sans doute, se disent-ils, que je suis complètement toqué et que le soleil me tape trop fort sur la tête. Peut-être n’ont-ils pas tout à fait tort. Mais n’ergotons pas, ce serait une perte de temps. De plus, si je change mon jeu de lumière, celui de ma fresque, se métamorphose et prend alors des teintes différentes la nuit, passant de l’orangé chatoyant au pourpre le plus profond.

Derrière mon bureau, mon antre personnel, tout simplement. Pas une vue imprenable sur ma chambre, loin de là, mon ami. Ce n’est qu’une immense bibliothèque, bien qu’elle ne le soit qu’à mes yeux. Ici s’entasse, en dépit du bon sens, selon le chaos qui règne dans ma tête, tout ce qui se compte en matière de littérature gothique et fantastique depuis ma naissance, jusqu’à aujourd’hui. S’y côtoient des auteurs de toutes nationalités ou presque comme cet obscur recueil de contes médiévaux japonais. Oh ! Bien sûr, cette littérature est loin d’être du goût de tout le monde. Les gens préfèrent lire la dernière revue scientifique en date, au concomitant numéro publié de Weird Tales, où monsieur HP. Lovecraft glisse ses récits les plus glaçants et les plus horrifiques. Surtout, il ne me viendra jamais à l’idée d’y faire figurer mes ouvrages les plus sulfureux ; des livres presque interdits, car tabou en ce siècle de pensée scientiste, rigide et rationaliste. La psyché humaine n’a pas vocation à être explorée, mais à devenir un outil pour se développer. De plus, son étude repose essentiellement sur des témoignages, subjectifs par essence. Hélas quand bien même ce serait les expériences de milliers aux motifs communs, cela ne peut s’accorder avec les critères d’objectivité scientiste. Enfin, peu importe, j’ai mis à l’ombre mes convictions et mes croyances, autant par précaution que par pudeur.

Ah ! Mais dis donc, voilà que je ne suis pas assis dans mon fauteuil et que je m’y repose depuis seulement quelques minutes, qu’une sonnerie a retenti, me tirant brutalement hors de mes rêveries littéraires. Le téléphone égrène en vain ses notes aigrelettes, si peu familières à mes oreilles ces derniers temps. Je les connais, mais il sonne si peu souvent. Plus encore, je ne sais plus où je l’ai rangé, tandis qu’il ne cesse de me rappeler si désagréablement que quelqu’un a cherché à me joindre.

– Mais où ai-je bien pu le cacher ? Je sais, je sais, tout n’est ordonné qu’en apparence.

Des yeux, je fouille l’ordre chaotique qui règne sur mon bureau, quand j’aperçois enfin, dans un coin, un fil noir pendouillant. Je le saisis et remonte la piste sonnante et stridente de mon téléphone minotaurien. Il ne me manque plus que la toge et une épée à la main, pour être un parfait Thésée d’opérette. Ça y est, je réussis à décrocher le combiné, juste avant que la sonnerie ne meure de l’épuisement de mon interlocuteur.

– Allô ! Agence de l’Âme à votre service.

Je répète plusieurs fois allô dans le combiné, mais un grésillement désagréable me répond. Je m’apprête à remettre le cornet à sa place, quand une voix fluette se fait entendre. Elle n’était ni chaleureuse ni froide, juste neutre et lointaine :

– Allô, allô ! Je suis bien à l’Agence de l’Âme ?

– Tout à fait ! Le Voyageur à l’appareil. Que puis-je pour vous ?

Je perçois un juron étouffé dans le haut-parleur. Cette personne a dû être encore surprise par mon nom. Le Voyageur ! Et pourquoi pas le Voyeur pendant que nous y sommes ?

Finalement, la voix se reprend et souffle :

– Euh, monsieur le Voyageur ?

Ah, il n’y a rien de plus agaçant que de se faire donner du monsieur à tout-va. Non ! Franchement, pourquoi vouloir à tout prix m’offrir des monsieurs ceci, des monsieurs cela ? Je vais pour lui en faire la remarque. Mais je me retiens et lui réponds :

– Oui ! Que puis-je pour vous ? Madame, monsieur ? Excusez-moi, mais il y a beaucoup de grésillement sur la ligne. Je ne vous entends que peu distinctement.

– Madame ! Madame Obligay, monsieur le Voyageur

– Que puis-je pour vous, madame Obligay ?

– Euh… Eh bien. Euh… je ne sais pas si je dois ou si je peux vous en parler au téléphone. Ce… ce grésillement ne m’inspire pas confiance. Vous savez monsieur le Voyageur, je lis beaucoup les journaux et ils expliquent comment la police ou des gens mal attentionnés peuvent espionner nos conversations.

Je la laisse parler ainsi pendant cinq bonnes minutes, avant de la couper avec politesse :

– Que diriez-vous de venir à l’agence, madame Obligay ? Vous pourriez m’exposer, sans craindre d’éventuels espions, votre problème. Qu’en pensez-vous ?

La dame s’interrompt brutalement, avant de bafouiller dans le combiné :

– Oh… oh, bi… en, bien sûr. Quand puis-je venir à l’agence ? C’est que… euh… c’est assez urgent.

Je me retiens de rire, car qu’est-ce qui n’est pas urgent aujourd’hui ? Je me demande parfois si le culte de l’Argent n’a pas été remplacé par celui du Temps. Je regarde la pendule murale. Elle indique dix heures, passé de quelques minutes. J’aurais pu également jeter un coup d’œil à ma fresque, mais l’approximation aurait été de mise.

– Que diriez-vous de cet après-midi à trois heures ?

– Oh ! je ne m’attendais pas à ce que cela soit aussi rapide. Euh… Euh, je vais prendre mes dispositions pour venir. L’adresse est bien, 7 allée des Moines, à Clamart.

– Tout à fait madame Obligay. À trois heures donc.

– Oui ! Et encore merci pour votre célérité.

– Au revoir madame Obligay.

– Au revoir monsieur le Voyageur

Sur ces mots, elle raccroche. Dans le silence du cornet, seul un léger grésillement trahit l’existence d’une ligne éthérique, petite modification maison de ma ligne téléphonique personnelle, mais chut… plus un mot là-dessus. Je repose alors le combiné et me mets à rire doucement. Je n’aime pas me moquer du malheur d’autrui ni de sa naïveté. Cependant, je n’ai eu pour ainsi dire presque aucun client ces derniers temps. Rien que de plus facile que de recevoir cette dame dans l’après-midi, tout en lui donnant l’impression d’avoir beaucoup d’affaires à traiter. En fait de tâches, il s’agit avant tout de cuisine. Voyez-vous, j’adore cuisiner et la préparation de mon déjeuner est l’un de mes péchés mignons, que je ne sacrifierai pour rien au monde. Ainsi pour mon premier client depuis deux mois, il n’est pas question que je boude mon plaisir. Heureusement que cet héritage venu de nulle part m’est échu, grâce à lui je peux vivre chichement entre deux. Non que les sommes, que j’ai reçues, ne fussent pas considérables, loin de là même. Je préfère m’en débarrasser en les donnant à des œuvres de charité. Je n’ai conservé que le strict minimum pour assurer mon existence et ouvrir mon agence. Je méprise l’argent. Hélas, il est fort commode pour pouvoir garder un toit sur sa tête et se sustenter.

Bah ! Laissons donc là ces considérations réflectives et allons nous préparer une tisane. Je sens que mon inconscient et moi devons avoir une petite discussion, à moins que ce ne soit les étranges vibrations qui émanent de la voix de ma cliente. Quittant mon bureau, je longe un court couloir blanc et impersonnel, qui donne sur l’aile privative de mon petit pavillon. Je ne sais pas pourquoi, malgré le malaise que je ressens chaque fois que je passe par ici, je ne me suis toujours pas décidé à lui redonner, à lui insuffler, un peu de vie. Au bout, une porte en chêne massif. Par fantaisie, j’ai placé au-dessus la devise des Catacombes, même si je l’ai quelque peu remaniée : « Ici Voyageur, commence l’Empire des Ombres ». Elle est gravée dans un métal argenté, dont la patine accentue les ombrages et donne à la sentence une tonalité plus funèbre et funeste, qu’elle ne l’est en réalité. Mais ce n’est là qu’un artifice pour dissuader les plus curieux de mes visiteurs, d’entrer. Je passe la porte et me retrouve alors devant un bel escalier, sculpté dans un bois dont la nature m’est totalement inconnue. Seulement, il faut croire que c’est à cause de lui, que j’ai fait l’acquisition de ce pavillon. Je ne sais pas comment l’expliquer, mais lorsque j’ai posé le pied sur l’une de ses marches la première fois et que j’en ai effleuré le mur, je l’ai reconnu comme s’il faisait intimement partie de mon être. Ce n’était ni un toucher familier, ni une odeur des profondeurs, encore moins une vision ou une illusion, non plus un goût de fou, ou un son venant des tréfonds.

Non ! Non ! Rien de tout cela. Cela ressemblait à un murmure muet, que seule mon âme ou mon cœur percevait. Je me souviens juste m’être écrié, comme au sortir d’une transe :

– Je vous l’achète ! Votre prix sera le mien !

L’agent de la commune ne s’y attendait pas, car cette maison était à l’abandon depuis bien des lustres. De plus, il avait la réputation d’être hanté. Il m’avait expliqué que ce pavillon avait été construit par un excentrique, dont il avait perdu le nom, à partir des restes d’un manoir situé à Sceaux, auparavant gravement endommagé par une terrible explosion due au gaz. Je me rappelle avoir insisté pour connaître le nom de cette personne ou celui des anciens propriétaires de la demeure. Mais il avait été incapable de s’en souvenir comme s’il n’avait jamais existé. Il m’avait alors suggéré de me renseigner au service cadastral de la mairie de Sceaux. Hélas, je n’en avais rien fait, car il me fallut entreprendre de lourds travaux pour rendre les lieux agréables et habitables. Par la suite, j’ai dû m’occuper de mon agence et de son développement, qui aujourd’hui a encore un peu de mal à vivre. Mais les périodes d’inactivité se font quand même plus rares, même s’il en survient de temps en temps, comme, par exemple, ce creux de deux mois. Pour autant, je ne reste pas inactif et d’ailleurs je ne saurais le faire. Mon esprit fuse toujours de-ci, de-là, bondissant, mouchant, piquetant, butinant sans cesse dans le territoire infini de mon imaginaire. Il est pareil au colibri qui butine de fleur en fleur, si vite que nos yeux peuvent à peine le saisir. Quand ce dernier vagabonde ainsi, je ne reste guère chez moi, surtout si le temps le permet… ou pas. Et puis l’université de pataphysique propose, sous couvert de fantaisies et de potacheries, des conférences et des cours portant sur les sujets les plus sulfureux, par les temps qui courent.

Allons bon. Voilà que je me suis encore perdu dans le labyrinthe de mes propres réflexions, au lieu d’aller me préparer mon infusion. Décidément, cet escalier ne cessera jamais de me jouer des tours, me happant chaque fois que j’y passe.

Enfin, je suis devant ma cuisine, l’antre et le temple de ma gourmandise. Que dis-je, de mon plaisir, de mon pêché mignon. Sur le mur ouest, à l’opposé de la fenêtre, une mosaïque un peu particulière fait face à l’impromptu visiteur. Au premier abord, elle ne présente rien d’extraordinaire dans sa physionomie, qui rappelle plus l’arbre buissonnant de la vie que les canons de l’antiquité gréco-romaine. Prenons tout d’abord l’écot qui se partage en trois branches principales, la première est rouge, la seconde verte et la troisième noire, et les couleurs s’étalent jusqu’au milieu du tronc en un nœud de blancheur.

– Non, non, mille fois non ! Vous ne me direz pas que vous n’avez pas deviné leur signification. Allons ! Une branche noire, une verte et la dernière rouge, une pour chaque variété de thé. Les puristes me fusilleront, car le thé rouge aux vertus apaisantes est originaire africaine.

Ensuite à chaque ramification s’ajoute une plante ou un fruit, telles les notes d’un parfum : primaire, secondaire, et ainsi de suite jusqu’à la dernière. Au bout de chaque ramure, j’ai accroché le nom d’un thé gravé sur une petite plaquette de bois, suspendue par un crochet d’acier au mur.

– Et les racines, me direz-vous ? Les racines, oui, ont-elles une signification ou un rôle elles aussi ? J’y viens, j’y viens.

– Les racines sont les tisanes, mélanges de plantes sauvages pourvues et parées de mille vertus, ordinaires ou étrangères. De la même manière, la ramure, les rhizomes s’organisent autour des notes primaires, secondaires, à l’infini. Ainsi se dispute le rooïbos du Sabbat, à la Nuit des Sages ou encore aux Sept trésors de l’impératrice.

Cependant que je me disperse devant mon arbre à thé, je ne peux m’empêcher de ressentir une vague appréhension consécutive à l’appel de cette dame, madame Obligay. Ma main erre dans la ramure, d’un nom à l’autre, quand soudain elle se fige sur un rooïbos : Nuit Hypnotique. Faut-il y voir un présage ou un événement synchronique ? Je l’ignore. De toute façon, je ne peux que prendre mon mal en patience jusqu’à trois heures, pour savoir de quoi il retournera. Mais en attendant, je veux attraper ce rooïbos. Sur le mur où est peint mon arbre à thé, j’actionne une minuscule poulie, qui ouvre alors une petite troupe dans le plafond. De là descend une curieuse construction mobile en bois, dont la silhouette ressemble au croisement improbable entre un épicéa et un théier tibétain. À chaque branche et embranchement pend une boule en cristal de baccara, chacune contient une infusion différente. M’en saisissant d’une couleur bleue nuit, je la dépose sur un trépied en métal doré, avant de remonter l’arbre dans sa niche. Et tandis que je hisse le théier, je ressens à nouveau cette appréhension blafarde et spectrale, qui m’a saisi après avoir raccroché le combiné.

Autour de moi, les murs et les meubles semblent tournoyer et entrer dans une sarabande diabolique. Je me dirige alors vers la fenêtre que j’ouvre en grand, afin d’inspirer une bouffée de l’air glacée de la matinée. Contrairement à celle de mon bureau, celle-ci ne présente aucune fantaisie particulière, c’est juste une honnête baie vitrée en bois sculpté. En revanche, cet arbre à thé, dissimulé dans le plafond de ma cuisine, n’est que l’un des nombreux secrets qu’elle recèle. Cependant, je m’en voudrai de les dévoiler tous d’un coup et je n’aurai plus aucun plaisir à vous en faire la surprise. Aussi pour aujourd’hui, je me contenterai de ce petit sourire en coin. Et puis ce n’est pas ainsi que se fera mon infusion. Je fouille quelques instants dans un placard à la recherche d’une tasse, je mets enfin triomphalement la main sur une tasse en grès. Pendant ce temps, j’entends l’eau bouillir dans la casserole en cuivre. J’avise le vieux samovar, où je m’empresse de glisser une poignée de tisane, avant d’y couler le liquide brûlant. Je m’en saisis et alors que je m’apprête à le déposer sur la table en chêne, qui trône au milieu de la pièce, je le repose immédiatement sur son socle. J’ai oublié que cette dernière est à l’image de mon bureau, un chaos d’ustensiles en tout genre, savamment organisé et entretenu. Il était si bien agencé, qu’il était impossible d’y placer, ne serait-ce qu’une tasse à café, sans risquer de verser. Décidément me voilà fort négligent, serait-ce le calme de ces dernières semaines qui déteindrait sur moi, au point d’émousser ma maniaquerie naturelle ?

Retroussant mes manches, je me lance dans un semblant de ménage et de rangement de fortune. Hélas, il faut croire que les arômes ont eu raison de moi, car je prends ma tasse et le samovar pour mieux les déposer dans un grand plateau de bois. Et c’est sans un regard ni un égard pour ce bazar d’Ali Baba, que je redescends dans mon bureau, pour y déguster tranquillement cette nuit de narcose. Quand je rentre, la pendule sonne onze coups. Encore quatre heures à patienter. Un long soupir m’échappe. Je n’aime pas cette sensation. Quelque chose se dérobe et se cache.

Que ne lui ai-je demandé de venir une heure plus tôt ?

Bien sûr que non, elle n’aurait pu. Cette dame habitait vraisemblablement Paris, et même si les automobiles étaient assez répandues, leur vitesse n’était en rien proportionnelle à leur nombre, encore plus avec les actuelles conditions climatiques.

J’ignore pourquoi, le nom de ma cliente ne cessait de me hanter. Obligay n’était certes pas un nom très courant. Mais où avais-je pu le voir ? Chassant d’un geste cette obsession, je me suis servi une tasse de Nuit Hypnotique, après m’être aménagé un espace entre deux faux dossiers sur mon bureau. Tandis que je souffle pour refroidir la boisson brûlante, je contemple d’un œil morne le capharnaüm qui décore mon bureau. Mon infusion trop chaude pour être bue, je la repose sur le plateau et, dépité, entreprends de faire diminuer l’entropie locale du lieu. Je ramasse feuilles et pochettes, les aligne en piles bien serrées non loin du téléphone, jusqu’à présent caché dans un tiroir. Je redresse ma plaque et lisse un peu ma plume pour lui redonner un peu de lustre et d’allure. Je m’amuse en faisant cela, car je sais pertinemment que cet état ne durera que quelques heures. J’ai l’habitude fâcheuse de procéder à l’envers. J’introduis donc l’ordre dans le désordre et le désordre dans l’ordre. C’est certainement une étrange façon de raisonner, mais en posant les questions à l’inverse, les choses paraissent d’un coup plus claires. Comment vous l’expliquer.

Je vais prendre une analogie avec un problème qui se retrouve très souvent dans les théories physiques. Prenez deux systèmes différents, mais reliés par une symétrie de type homothétique, une symétrie d’échelle. Le premier est le reflet du second à grande échelle, à l’inverse le second est le reflet du premier à petite échelle. Imaginons maintenant un calcul très complexe à faire dans le premier. Appliquons-lui la symétrie homothétique et presque magiquement, celui-ci devient extrêmement simple à résoudre dans le second système. En prenant le problème à l’envers, en le changeant ici d’échelle. Il me semble que l’exemple le plus frappant en la matière recoure à ce qu’un obscur groupe de physiciens assez marginaux appelle la T-dualité. Pardon, je m’éloigne encore une fois de mon propos, mais l’idée est là : poser la question inverse de celle qui m’est soumise ; le raisonnement inverti.

Du fond de mon fauteuil, dont le cuir n’a de cesse de soupirer j’attrape au hasard un livre dans la bibliothèque. Ma tasse a la main, je peux enfin déguster mon infusion refroidie. Dehors, d’épais nuages commencent à voiler le ciel et la pièce baigne désormais dans une atmosphère aquatique, bien loin de me déplaire. A côté de moi, un numéro de Weird Tales : Le cycle du Rêve. Un nom attire tout à coup mon regard : Ex-Oblivione. A la lecture de ce titre, je me demande si le hasard existe encore ou si les liens synchroniques sont plus réels, que je ne pourrais l’estimer. Mais plutôt que de me perdre dans les méandres d’une pensée hermétique, je me plonge dans la lecture de ce poème aux accents étranges et mélancoliques, tout en dégustant ma tisane, qui m’emporte dans les tourbillons du temps :

« When the last days were upon me, and the ugly trifles of existence began to drive me to madness like the small drops of water that torturers let fall ceaselessly upon one spot of their victims body, I loved the irradiate refuge of sleep. In my dreams I found a little of the beauty I had vainly sought in life, and wandered through old gardens and enchanted woods.

Once when the wind was soft and scented I heard the south calling, and sailed endlessly and languorously under strange stars.

Once when the gentle rain fell I glided in a barge down a sunless stream under the earth till I reached another world of purple twilight, iridescent arbours, and undying roses.

And once I walked through a golden valley that led to shadowy groves and ruins, and ended in a mighty wall green with antique vines, and pierced by a little gate of bronze.

Many times I walked through that valley, and longer and longer would I pause in the spectral half-light where the giant trees squirmed and twisted grotesquely, and the grey ground stretched damply from trunk to trunk, sometimes disclosing the mould-stained stones of buried temples. And always the goal of my fancies was the mighty vine-grown wall with the little gate of bronze therein.

After awhile, as the days of waking became less and less bearable from their greyness and sameness, I would often drift in opiate peace through the valley and the shadowy groves, and wonder how I might seize them for my eternal dwelling-place, so that I need no more crawl back to a dull world stript of interest and new colours. And as I looked upon the little gate in the mighty wall, I felt that beyond it lay a dream-country from which, once it was entered, there would be no return.

So each night in sleep I strove to find the hidden latch of the gate in the ivied antique wall, though it was exceedingly well hidden. And I would tell myself that the realm beyond the wall was not more lasting merely, but more lovely and radiant as well.

Then one night in the dream-city of Zakarion I found a yellowed papyrus filled with the thoughts of dream-sages who dwelt of old in that city, and who were too wise ever to be born in the waking world. Therein were written many things concerning the world of dream, and among them was lore of a golden valley and a sacred grove with temples, and a high wall pierced by a little bronze gate. When I saw this lore, I knew that it touched on the scenes I had haunted, and I therefore read long in the yellowed papyrus.

Some of the dream-sages wrote gorgeously of the wonders beyond the irrepassable gate, but others told of horror and disappointment. I knew not which to believe, yet longed more and more to cross forever into the unknown land ; for doubt and secrecy are the lure of lures, and no new horror can be more terrible than the daily torture of the commonplace. So when I learned of the drug which would unlock the gate and drive me through, I resolved to take it when next I awaked.

Last night I swallowed the drug and floated dreamily into the golden valley and the shadowy groves ; and when I came this time to the antique wall, I saw that the small gate of bronze was ajar. From beyond came a glow that weirdly lit the giant twisted trees and the tops of the buried temples, and I drifted on songfully, expectant of the glories of the land from whence I should never return.

But as the gate swung wider and the sorcery of the drug and the dream pushed me through, I knew that all sights and glories were at an end ; for in that new realm was neither land nor sea, but only the white void of unpeopled and illimitable space. So, happier than I had ever dared hope to be, I dissolved again into that native infinity of crystal oblivion from which the daemon Life had called me for one brief and desolate hour. »

HP Lovecraft

*****************************

Nouveau rebondissement dans le procès de la Sorbonne, les juges Beaulieu et Girardin, désignés pour l’instruction, ont demandé un report de son ouverture devant l’incapacité des partis à produire des témoins et la pauvreté des éléments à charge. Il est vrai que plus de quatre mois après le début des investigations, la plus grande confusion règne encore dans ce dossier. Outre, comme nous vous l’avons déjà rapporté, l’absence des témoins principaux, la nature même des travaux semble sujette à controverse, alors qu’il pourrait être à l’origine de l’explosion. Certaines ont parlé d’une révolution photographique, d’autre d’expériences parapsychiques, voire métaphysiques. Comme vous pouvez le constater, tout cela paraît des plus fumeux. Néanmoins, il y a eu une gravissime explosion, qui heureusement n’a fait aucune victime, et qui reste pour le moment inexpliqué. Cependant, que le rapportaient nos confrères du Canard enchaîné, il serait possible de justifier la mise en place de cet étrange cordon sanitaire par la présence, dans les sous-sols, d’une installation électrique d’un genre tout à fait révolutionnaire. Néanmoins, rien hormis le témoignage de ce physicien qui a témoigné dans les colonnes de notre confrère, ne nous permet d’étayer cette hypothèse.

Le Monde, 27 octobre 1923

  
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