Bienvenue ! S'inscrire Se connecter
Romans Agenda Publier Articles
Les Trois Rues Les Forums L'Equipe

Inscrivez-vous ou connectez-vous

Lecture d'un chapitre
Laisser un commentaire
  
3 « L'Ombre Marchait dans les Rues »
1 « Une Heure au Matin Calme »
Publié par Diogene, le samedi 3 novembre 2018

Nous avons l’avantage de vous annoncer la mort

de Feu Henri-Désiré Landru

dit « Le Joyeux Fumiste »

ou « Le Feu Follet »

 

Humoriste, homme de lettre, auteur de la célèbre comédie Le Feu de l’Amour et du Hasard où se trouve le vers fameux :

« et monté sur le faite, il aspire à des cendres. »

 

Extrait du faire-part de décès de §henri-Désiré Landru, 1921

 

Ce matin, le brouillard a une odeur de mort lorsque nous sortons et que nous nous engageons dans la rue en direction de la gare. Timide, Mathilde n’ose regarder la route, sans doute de peur de croiser son ombre. Beaucoup de questions sont demeurées sans réponse ; elles le resteront, telle est ma conviction. Enfoncés ainsi dans la brume nous ressemblons à deux fantoches dont les pas d’automates les porteraient en une direction dont ils ne sont pas maîtres. Nous n’avons aucun motif de nous réjouir ; dans le lointain, j’aperçois son inquiétante silhouette ainsi que sa lame qui brille en renvoyant les éclats de la lune, mais ce n’est qu’une illusion et je le sais. Pendant deux ans, nous nous sommes tenus à l’écart et nous nous sommes soustraits à tout engagement tant que son procès ne serait pas achevé. Avons-nous eu tort ? Célébrer un mariage dans le sang, n’est-ce point ironique ? Mais Mathilde l’a voulu ainsi et je me suis incliné ; je ne pouvais le lui refuser. Aurais-je dû lui refuser ? Encore, je me souviens de son regard lorsque je lui ai tendu la bague, le soulagement et la peur ; je voyais le trou dans son cœur, le trou qui m’a englouti un jour et d’où je ne suis ressorti que par la grâce d’une colère divine ; un trou qui, tapi dans le cœur d’un homme étrange, faillit me coûter la vie ; monsieur Verdoux. Singulier personnage qui à la manière d’une ombre se fondait dans le monde, se glissait entre les mailles, soudain trop lâches de notre réalité. Arrêté au mois de juillet de l’année 1924, son procès ne s’ouvrit qu’à l’automne de l’année 1926. Énigme vivante, il s’interrogeait sans cesse sur la véracité des faits qui lui étaient reprochés, leur véracité, leur existence même ; unique trace tangible de ses victimes, leurs effets, quelques notes mystérieuses et cryptiques couchées dans un carnet et les souvenirs fugaces de membres éplorés. Sage, affable, peu avare de bons mots et autres calembours, il régala l’assistance de sa prestation ; il en aurait presque fait oublier les raisons de sa comparution. Que l’on se remémore seulement les écrits de certains plumitifs au verbe facile et à la parole si charitable. Cependant je rends grâce au président de la cour, le juge Gilbert, ainsi qu’à maître Godefroy, avocat général, pour qui le tribunal n’est pas un lieu de foire, en plus de n’avoir de cesse de le repousser dans ses retranchements, alors qu’il se réfugiait, ainsi qu’il aimait à le clamer, derrière le mur de la vie privée. Reconnu coupable du meurtre de onze personnes, dont dix femmes, veuves de guerre ou esseulées, son avocat maître Moro-Giafferi ne saura lui éviter, hélas, l’échafaud.

« Vous parlez toujours de ma tête, Monsieur l’avocat général. Je regrette de n’en avoir pas plusieurs à vous offrir ! »

Dussé-je en rire, je n’en avais pas le cœur ; Mathilde encore moins. Il est était ainsi, de courts instants, où le masque de Verdoux tombait et tous les rires se figeaient, car il contemplait le vide, dissimulé sous l’ironie.

« Onze noms sur le carnet, donc onze crimes ! Et qui vous prouve que je n’en ai pas commis davantage ? »

Inlassablement, nous nous rendîmes, presque chaque jour, le temps du procès, à la cour d’assises de la Seine-et-Oise cis à Versailles, pour le voir et parler, car tel était notre devoir. Notre devoir, comme les mots sonnent étranges aujourd’hui alors que nous nous rendons à la prison de Versailles par un matin brumeux et glacial. À chacun de nos pas, je contemple les ombres qui s’étirent, puis se retirent, comme si elles n’avaient de place parmi les vivants que nous sommes.

Singulier personnage que monsieur Verdoux, passé de la carrière d’escroc à la petite semaine, à celle d’assassin de grand chemin par la grâce d’un don qui lui permit de se fondre dans les interstices de l’ombre du monde et de se glisser dans les vides de celui-ci, là où règnent l’imagination et les songes-échos.

Sur les conseils du commissaire Belin, nous avions réservé une chambre dans un hôtel discret de sa connaissance ; aucun chroniqueur, ni journaliste ne s’y rendra nous avait-il assuré. Par la fenêtre, nous aurions pu admirer les jardins du Roi Soleil pris dans des glaces presque éternelles, si la joie nous avait emplis en ce moment. Hélas plus que de joie, il était question de terreur et d’amertume, de doutes et d’incertitudes. Parfois, il arrive que son regard s’égare et, en ces instants, j’ignore qui elle est véritablement.

Février nous a enfermés dans son ventre, Moloch saisonnier, il nous retient prisonniers. Je sens la brume glacée ; elle a pénétré jusqu’à la moelle de nos os, tandis que nous cheminions en direction du modeste établissement où nous allions bientôt trouver refuge, non loin de la gare de Porchefontaine.

– Alvaro ! Est-ce que tu seras bientôt près ? s’écrie une voix qui me tire de ma soudaine torpeur.

Depuis le seuil, j’aperçois sa silhouette dans la chambre, élégante, racée ; intrigante.

– Oui ! m’exclamé-je.

Mais le ton manque de conviction, du moins est-ce mon ressenti. Cependant, elle n’en relève rien et achève ses préparatifs. Néanmoins, je ne puis croire qu’elle ne partage pas avec moi la même aversion pour le lieu et le moment auquel nous nous rendons. Est-ce ainsi que se rend la justice ? D’un tranchant de lame ? Ou espérons-nous un ultime sursaut ? En mon for intérieur, je doute. À moins que je ne puisse surseoir à son exécution et obtenir de lui une confession ?

– Où est Loki ? lancé-je.

– Il fait le guet dehors ; il n’a pas souhaité me donner d’explications.

Voilà qui lui ressemble tout à fait. De dépit, je hausse les épaules et sors de la salle d’eau, minuscule et néanmoins pourvue de tout le confort nécessaire. Mathilde me fait face. Même en ce jour assombri par la promesse d’un baiser de la part de la veuve, elle resplendit tandis que je vole à ses lèvres purpurines un doux larcin. Surprise, elle papillonne un instant des yeux, puis me tend mon grand manteau d’hiver de même qu’elle se saisit de sa pèlerine. Ainsi vêtus, nous nous sortons de notre chambre. Dans le couloir, éclairé par seulement de pâles fanaux, nous marchons main dans la main en silence ; les bruits de nos pas étouffés par les épais tapis de laine. Dans les escaliers, nous apercevons la nuit retenue par le brouillard, transpercée çà et là par les lueurs spectrales des becs de gaz. Au rez-de-chaussée, à demi assoupi dans son fauteuil, un homme ronfle derrière un comptoir, sur lequel je glisse le trousseau. Aussitôt sa main s’affole et, tel un chien pistant le gibier, elle court sur le bois lisse et s’en empare.

– Merci, grommelle-t-il depuis son demi-sommeil, avant de se rendormir.

– Alvaro, murmure soudain une voix surgie de nulle part.

– Oui ? chuchoté-je à mon tour. Qu’y a-t-il, mon ami ?

Dans un froissement d’air, Loki se pose sur mon épaule, tandis que Mathilde resserre son étreinte autour de mon poignet. Muette, elle n’ose ajouter mot ; l’appréhension lui noue la gorge. Malgré les années, le procès, toutes les ambiguïtés sont loin de s’être envolés.

– Rien Alvaro, seulement quelques mots.

Avec délicatesse, j’enlace ma compagne qui ne peut retenir ses sanglots ; au loin quelqu’un joue d’un violon. Il est presque cinq heures, Versailles s’éveille. Aux fenêtres se découpent des silhouettes. Dans la rue courent les soubrettes. Dans les allées se répand le bruit des charrettes. Sur les murailles, les chats font leur toilette. Il est presque cinq heures et la ville s’éveille. Depuis la gare, nous apercevons la foule disparate qui se presse comme à la fête ; dernier jour de scène pour un assassin au destin peu commun. Dans le boulevard, convié par le brouillard, les gens se pressent, se bousculent, malgré le sommeil qui les enserre. Sur leurs lèvres, je surprends des sourires, des rires, des murmures complices ; je soupire, Mathilde aussi. Aucun de nous trois ne se réjouit et nous adoptons la marche du condamné. Anéantir les monstres ne les ont jamais portés au bord de l’extinction ; jamais le châtiment n’aura empêché le crime de se perpétuer.

Il est presque cinq heures et malgré le froid, ils sont de plus en plus nombreux à le braver. Dans le boulevard, je les vois qui affluent, avide, les yeux vides. Masse anonyme, elle coagule, se fige ; elle hésite en la direction à prendre. Car oui, voilà pour qui s’avance la populace, le barbe bleue de Gambais, le Fantômas de ces dames qui, en ce matin fatal, s’en va demander la main de la veuve. Que viennent-ils chercher ? Une réponse, un souvenir, un frisson… autre chose ? Détachés, nous fendons la foule ; des hommes me frôlent, des femmes m’effleurent, Mathilde m’enserre. Au loin, j’aperçois le commissaire Belin ; un coup de sifflet transperce la brume, la cavalerie s’écarte. Autour de la prison, le vide, cerné par les ordres militaires, corps de gendarmerie, infanterie, garde républicaine et dans le lointain le galop sinistre d’un fourgon, dont le fanal sanglant s’agitait au gré des secousses. Nous suspendons notre pas, autour de nous le silence devient assourdissant. Le temps, comme suspendu, semble vouloir nous convier à quelque lugubre vision. Dans le ciel, encore noir, nous distinguons les pâles étoiles. Quels secrets renferment-elles ? Quels secrets ont-elles pu surprendre ? Du regard, je balaye la foule à sa recherche ; Mathilde a toujours la tête tournée vers les étoiles. Soudain, deux taches ivoire se détachent du brouillard ; elle tire derrière elle un fourgon, aux allures de corbillard, conduit par un nocher ; à l’intérieur reposent les bois de la justice. Je frémis, Mathilde aussi. Et Verdoux ? Tremble-t-il lui aussi ? Dormait-il alors que se rassemblait l’ordre et que l’on apprêtait la dame aveugle ?

– Mathilde, Alvaro.

Le regard vif, le commissaire Belin nous salue l’air grave. Quelques chroniqueurs nous observent à la dérobée, quand d’autres jouent de leur fusain pour immortaliser l’instant.

Mutique, je n’ose l’interroger, mais Mathilde brise le silence.

– S’est-il confessé ?

Une ombre passe sur le visage. Derrière lui, à la lueur falote de deux lanternes suspendues, trois hommes s’affairent, en silence, à monter la guillotine. Tout d’abord le plancher, équilibrer à l’aide d’un niveau à eau, puis le corps lui-même et ses lugubres instruments, la bascule, le panier, enfin, encore taché, les bras, démesurés ; la lame ne sera hissée qu’au dernier moment et le bourreau, monsieur Deibler, en vérifiera le fonctionnement. Cinq heures. Le carillon de l’église sonne, mais personne ne semble l’entendre ; tous nous retenons notre souffle devant la figure glaciale qui s’élève désormais. L’œil froid, elle domine son monde. Dans la voûte, une à une, les étoiles s’effacent à mesure qu’avance le jour ; Belin baisse les yeux.

Autour de nous, le silence. Quel silence ! Il semble encore peser davantage, désormais qu’elle s’élève. Bien que couvert de vêtements chauds, le froid nous pénètre tous et nous nous surprenons à frissonner.

– Alvaro, me murmure Mathilde d’une voix presque inaudible.

Cependant, je ne réponds pas ; j’observe les silhouettes vaporeuses au travers du brouillard. Ce n’est déjà plus la nuit… mais encore le jour ; elles s’arrêtent quelques instants devant le lourd portail. Je tremble. Non ! Nous tremblons tous cependant que la porte grince.

– Pourvu qu’il n’aille point entendre !

Le murmure se répand dans la foule, comme nous les échos de leurs pas résonnent dans la place. Tout d’abord, ce sont les magistrats, rejoints par ses avocats, maîtres Moro-Giafferi et Navier du Treuil, derrière eux, l’abbé Loisel ferme la marche, les mains jointes. Un à un, ils s’avancent. Un à un, ils disparaissent, avaler par les mâchoires de métal du Moloch de pierre. Que ne donnerai-je pour les assister, ou plutôt les écarter et lui parler ! Le cœur lourd et amer, je me résigne tandis que je le revois si éloquent, si avenant, orateur magistral dont l’ironie amuse, provoque l’hilarité générale. Pourtant, y aura-t-il matière à rire dès lors qu’il y est question de vie ou de mort, de vie et de mort ? Maître Godefroy, l’avocat général, ne l’a-t-il pas rappelé au cours de la délibération, lorsque, indigné par l’attitude de la foule perturbatrice, il leur lance ces paroles courroucées :

« Vous n’avez donc rien dans le cœur ! Cet homme va être condamné à mort ! Qui donc vous a amené ici ? Taisez-vous lâches, crapules ! »

Certains l’ont décrit semblable à Fantômas, l’homme aux cent masques, ainsi que semble le suggérer la multitude de faux noms sous lesquels il se dissimulait ; l’homme aux cent masques, l’homme aux « sans » masques qui, dans un jeu de miroir, les arbore tous à la fois sans jamais n’en porter aucun. Sur toutes les lèvres la même interrogation : « Qui est Verdoux ? » Non pas qui, mais où. Oui ! Où est Verdoux ? Où est l’homme derrière les gesticulations et les effets de manche, derrière la logorrhée et les paroles sans fin, vides de sens, vide de substance ? Au fond qu’est-ce donc sinon le reflet, l’écho d’une perception ? Les mots ne se sont pas que des sons, ils possèdent une masse, une charge ; ils sont symboles. Réduits à l’état, ils sonnent alors creux et ne sont plus qu’une enveloppe, une baudruche au sein de laquelle s’agite le vide qui ne peut rien soutenir et Verdoux les prend au mot. Hélas, que de tentatives pour alléger sa peine, pour lui offrir une chance de contredire. Mais non, il ne les saisit point et s’en défaisait comme s’il n’était rien ; il regimbait. En retour, il n’y avait que de vains mots, de vains sons et un mur, non de pierre ou de verre, mais d’ombre ; « Monsieur le président, le mur est clos. »

Comment se peut-il ? se murmurait-il qu’il éprouve de la honte et de la compassion pour sa famille, quand il ne montrait aucun remord à l’égard de ses victimes, ou supposées comme telles il le clamait. Ainsi n’a-t-il point fondu en larmes en plein témoignage et monsieur le juge Bonin de s’enquérir de la raison.

« Hélas, j’ai des remords et je vais vous en dire la cause ; je pleure parce qu’avec tout le scandale fait autour de mon nom, on a appris à ma pauvre femme que je l’avais trompé. »

En outre, n’a-t-il point exigé que fût inscrite au procès-verbal de l’instruction la remarque suivante : « Ma femme et mes enfants n’ont été que des instruments entre mes mains. Je prends toute la responsabilité des faits qui se sont produits. Ma femme et mes enfants se sont inclinés devant mon autorité patriarcale. Ils ne savaient rien de ma vie extérieure. »

Hélas, je crains que la réponse ne soit des plus simples, des plus triviales : Nécessité, la nécessité d’assurer à sa famille le confort et la jouissance de leur foyer. Mais sans doute y a-t-il une autre raison, qu’aujourd’hui encore, je tais tant elle m’effraie. Ne serait-il qu’une légende couchée sur le papier de Sir Bram Stoker que je n’en concevrai que la terreur de sa lecture. Car j’ai vu le trou, le trou qui l’habitait et qui lui donnait corps dans une réalité qui n’était plus depuis longtemps la sienne ; un vide qu’il lui faut nourrir afin de maintenir la structure de son être irréel. Trou onirique, il se délecte des rêves et de l’imaginaire, des souvenirs et des expériences, ensuite les victimes ne pouvaient que disparaître, incapables de soutenir le vide qui les emplissait. Mais qui lui a fait don ? De lui, je n’ai que la sensation, l’impression de sa présence ; son nom je le connais et pourtant il m’échappe. Je crois le saisir, mais je n’attrape qu’un écheveau vide de mots.

« Je suis inculpé d’une chose phénoménale. Je suis accusé d’avoir assassiné je ne sais combien de personnes, ainsi on me reproche entre autres d’avoir fait disparaître Madame Cuchet… Parlons-en… Voilà une dame, qui, six mois avant de me connaître, prend des dispositions pour quitter la France. Elle donne congé de son logement et s’en va passer quelque temps avec moi à Vernouillet. Ensuite, elle est partie d’où elle était… comme elle est partie de son précédent logement. Ça n’est pas une disparition, c’est un déplacement, alors on me demande à moi où est Madame Cuchet ?

L’on le voit, l’on l’admire, mais le sang se glace dès que l’on croise son regard ; deux yeux noirs enfoncés dans leurs orbites, magnétiques, qui fascinent, qui dérangent. Pourtant, il en est qui ne s’effraie pas et alors il se montre humble. Mis à nu, semblable au vampire exposé en pleine lumière, il renonce.

Ah, madame, vous êtes trop forte pour moi. Ainsi confiera-t-il à l’amie de madame Pascal, victime du singulier monsieur Verdoux.

Peut-être…

Je ferme les yeux ; le silence est interminable, presque suffocant. Les gens retiennent leur souffle, guettant le moment, l’instant où il franchira le seuil. Et que verrons-nous alors ? Monsieur Verdoux, ou quelqu’un qui joue à être monsieur Verdoux, car n’est-ce pas à un spectacle qu’il nous a conviés. De quoi avons-nous été témoins ? À quelle farce tragique nous a-t-on invités ? Homme caoutchouc, ainsi que l’auront décrit certains, il se tord, se contorsionne, comme il déforme la réalité afin qu’elle épouse les contours de son aréalité, de son irréalité. Pourquoi ? L’angoisse me perce le cœur, la réponse est là, tapie au fond de ma poitrine tandis que la douleur irradie. De même que la gravité d’une dense concentration de matière attire à elle tous les corps, l’analogue imaginaire en fait autant. Je le revois qui marche indifférent dans les rues parisiennes ; il est là sans être là. Son corps se déplace, mais sa conscience, son âme, son chi pour reprendre les termes d’un sage d’Orient, où se déploie-t-il. Qu’ai-je vu ce jour-là au travers du prisme de ces étranges verres confier par un homme tout aussi extraordinaire ? L’ai-je rêvé ? Où m’étais-je fondu dans l’irréalité ?

Ce jour-là, une ombre marchait dans les rues… Être imaginaire, il se fondait dans la foule, invisible de tous. Sous le regard bienveillant de son maître ? Je n’ose l’affirmer. Cependant, je ne doute pas qu’il sera là, il me narguera, se moquera… m’avertira.

– Pourquoi sommes-nous venus ?

Surpris, je baisse les yeux vers Mathilde dont le regard se trouble à mesure que le jour se découvre. Au fond, j’y lis la terreur, l’angoisse et un autre sentiment qui ressemble à la mort. Il en a la couleur, la saveur, mais non l’ardeur, la douceur… la douleur. Je relève la tête, la guillotine attend ; sa lame reflète à présent les couleurs du levant. Aux alentours, les gens figés dans l’effroi s’interrogent, tous ont le regard tourné vers le double battant ; capturer l’instant, le moment où il apparaîtra et tous murmureront. Parfois le hennissement d’un cheval ou le bruit de son sabot qui frappe les pavés gras d’une humidité sale et malsaine.

– Je me le demande aussi, soufflé-je alors qu’au même instant la porte s’ouvre.

Comme un seul, la foule ôte son chapeau. Un groupe d’hommes tout vêtus de sombre s’avance, l’aumônier ferme la marche, les aides, les gardiens, les magistrats ; ce ne sont plus que des silhouettes maladives, fondues comme un coup d’estompe dans le gris ambiant, comparses imprécis et fugitifs. Au milieu d’eux, un spectre. De lui, je ne devine qu’une tache blanche ; une chemise bouffante et échancrée prise dans les vents. Mais non sa figure, car c’est moi que l’on amène, moi que l’on conduit à la guillotine impassible et que l’on couche sur la planche après m’avoir entravé. Maître Moro-Giafferi s’approche ; il me murmure quelques mots. Tout est silence, seul le fracas de la tôle le rompt ; une tête vole, la mienne, le corps, mon corps gît sur le sol. Au-dessus de mon visage, le miroir se brise et je me découvre, hilare, une clé au milieu du front, fendant mon égo afin d’ouvrir la marche vers les Ombres ; au loin se joue une danse macabre faite du son cor qui sonne la diane. Je suis dans la foule, une femme s’accroche à mon bras, je la dévisage, mais elle ne me voit pas. Pourquoi moi ? Ses lèvres bougent ; elles dessinent un son, un mot, Alvaro ?

– Qu’as-tu vu, Alvaro ?

Je sursaute ; derrière nous le fracas des roues sur les rails, une rame de tramway, inattendue, traverse la place, chargée de versaillais incrédules. Est-ce Loki, est-ce Mathilde ? Est-ce un autre ? Je répondrais presque par la négative, si je n’avais la silhouette fugitive à l’intérieur.

– Alvaro ?

Ses yeux reflètent sa détresse et son inquiétude ; hélas, je ne puis rien en faire, car il me guette. Piégé, je me tais et hoche la tête en signe de dénégation ; puisses-tu me pardonner mon amour.

– Qu’ai-je vu ?

Un songe, une ombre, un écho ? Diane sonnera bientôt et les portes s’entrouvriront ; déjà monsieur Deibler vérifie sa machine infernale. Les gestes sont lents, précis, semblables à ceux d’un horloger qui remonterait le mécanisme d’une montre. J’oublie déjà l’incursion, elle s’affadit et me deviens étrangère ; je frissonne, car je n’ose formuler l’explication ; je suis terrorisé ; mon regard glisse en direction de la machine de mort. Toutes les fins, aussi horribles soient-elles, justifient-elles les moyens ? Il me revient en mémoire quelques mots de feu le général Beaujard, étranges échos déformés de ceux de l’écrivaine Mary Shelley : Est-ce que par son exécution nous apaisons ? Non ! Nous vengeons, et la vengeance engendre les monstres. Ce n’est pas en les supprimant qu’ils disparaissent. Ils ne sont que les symptômes d’un mal (mâle ?) plus profond et plus sombre.

Perdu, je m’éloigne du lieu. Je suis là et nulle part à la fois ; j’erre au sein de la marque, en retrait d’un monde auquel je crois appartenir.

– Alvaro ! me rappelle soudain à l’ordre Loki, dont la figure sévère surgit soudain sous mes yeux. À quoi penses-tu ?

Diane sonne.

– Aux monstres et à leurs parents… murmuré-je.

Mathilde me serre un peu plus fort la taille. Pour la rassurer, je passe une main dans ses cheveux bouclés et soyeux.

– Pourquoi sommes-nous là, Alvaro ? répète-t-elle. Il n’avouera pas. Il n’existe pas ici-bas.

Regard dans les ténèbres, je surprends une ombre fugitive sur le visage de ma mie.

– Alvaro ! Pourquoi me fixes-tu ainsi ?

L’ombre s’est évanouie, enfuie, enfouie ; en mon cœur sourde la douleur d’une angoisse qui ne dit pas son nom.

– Oh ! Il m’a semblé que tu me demandais quelque chose.

Songe au noir, le mensonge se love contre mon âme ; je ne veux pas voir. Ses yeux délicieux papillonnent un instant comme pour chasser le néant venu, puis ses lèvres dessinent un sourire exquis.

– Ah ? Sans doute une pensée échappée… murmure-t-elle d’un air absent.

Sûrement… Alors que je lève les yeux, les lourdes portes de fer s’ouvrent au même instant. Des hommes s’avancent, tous sont vêtus d’obscure tandis que se détache une silhouette diaphane. Spectre blafard, il s’avance d’aucuns ne diraient qu’il n’est plus que l’Autre de lui-même ; tout proche, dans une caserne, un clairon sonne la diane, en même temps que se répand dans la place un vent glacial. Chemise échancrée dans le vent, elle laisse apparaître une figure de cire encore plus pâle que le marbre, crayeuse et verte à la fois, tant qu’on la croirait éclairée par des feux-follets. Sa barbe, courte et mal taillée, découpe ses angles noirs et rehausse la singularité de son regard. Épouvantable et fière, sa tête se dresse sur un cou grêle, tendu comme pour mieux nous dominer d’une dernière nargue. Le bas du corps, entravé, gainé de noir, avance comme il peut soutenu par les aides du bourreau. Autour de nous, l’assemblée retient son souffle, presque admiratrice du courage, de l’abnégation avec laquelle cet homme s’avance vers la fin de son chemin. Cependant qu’il s’avance ; je ne ressens plus la présence du trou. Un homme, un fantôme, une ombre ? Pourquoi maintenir en vie une enveloppe qui n’a plus d’avenir ? Elle a déjà fui ; il n’est plus qu’une mécanique vide de tout esprit, seulement trahi par son regard où se logent les ultimes lueurs de son esprit d’un homme ; suprême pirouette d’un sire qui bientôt nous saluera du haut de son trépas. Au pied de la machine de mort, il observe la foule. Que voit-il ? Que pense-t-il ? L’œil froid et acéré, il ne sourit pas, pourtant je ressens dans ma chair la morsure de sa cinglante et cynique ironie. Maître Moro-Giafferi se penche vers lui et lui murmure quelques mots à l’oreille. Nul trouble ne transparaît sur le visage de Verdoux, sinon un sourire fugace lorsqu’il lui répond. Deux pas le séparent de la planche ; il tourne la tête vers l’un des aides comme pour l’engager, mais il n’en pas besoin que déjà il applique, en douceur, une main entre ses omoplates. La bascule, docile, penche, puis tombe ; le corps de Verdoux ne fait plus qu’un avec elle. Monsieur Deibler se saisit de la tête par les oreilles et le tire vers la lunette, qui retombe avec un bruit sec, à peine entend-on le déclic, suivi du bruit sourd du couperet ; la tête de Verdoux choit tels les guignols de tir de foire.

De peur j’en n’en lis aucune tandis qu’elle s’infiltre dans les esprits de la foule indécise. Autour de nous, tous ont retenu leur souffle.

Était-ce de l’admiration ? Était-ce de la fascination ?

Je ne détiens pas la réponse, mais alors que tous s’en vont, je le vois, je vois le spectre qui s’échappe de la tombe, une ombre, sombre parmi les autres. Suis-je le seul ? Sur l’épaule de Mathilde, Loki me jette un regard lourd de sous-entendus. Déjà l’on s’affaire autour du cadavre que l’on porte sur le fourgon qui l’emmènera au cimetière des Gonards. Maître Moreau-Giafferi s’éloigne, irrité, comme il repousse les avances des journalistes agglutinés, accompagné de son associé, Maître Navier du Treuil. Arrivé à notre hauteur, Maître Moreau-Giafferi marque une hésitation, puis se tourne vers Mathilde.

– Avant que nos routes se séparent, je souhaiterais vous confier ses dernières paroles. J’ignore si elles vous seront d’un quelconque réconfort, cependant ainsi que je vous l’avais promis, je vous en fais don. Alors que je le suppliais de me livrer la vérité à quelques instants de son exécution, il m’a fait cette singulière réponse : Mon secret, maître, je l’emporte avec moi. Ce sera mon bagage.

Ultime pirouette teintée d’ironie de la part d’un homme qui n’a eu de cesse de réclamer les preuves des crimes dont on l’accusait, se retranchant sans cesse dès qu’il était acculé derrière un mur privé de vie, exerçant une fascination sur un public qui en oubliait pourquoi il venait et quel drame se nouait. Que serait-il alors produit si le ministère public avait été en mesure de les lui apportées ? Sans doute s’en serait-il emparé et les aurait-il retournées d’une de ces pirouettes dont il avait le secret, car nécessité fait maître. Peut-être est-ce là que réside le véritable secret de Verdoux ? Ainsi devant l’échafaud, son corps entravé n’était plus d’utilité, le véhicule n’était plus nécessaire et l’ayant intégré la mort devenait une chose quelconque ; non la fin de toute chose, mais le début d’une autre. À mon bras, je ressens une pression et Mathilde me murmure à l’oreille :

– Pouvons-nous partir, Alvaro ?

Je hoche la tête en signe d’assentissement. Le fourgon est loin à présent, plus rien ne nous retient. Alors que nous nous dirigeons vers un fiacre apprêté pour nous conduire jusque Sceaux ; maître Moreau-Giafferi s’approche et nous souffle.

– Sachez, Victor Hugo a dit un jour : le châtiment irréparable suppose le jury infaillible.

Sans un mot, déstabilisé par ses propos, je le regarde s’éloigner tandis que nous prenons place dans la voiture. Cependant, plutôt que de rentrer, je m’enquiers auprès du cocher s’il accepterait de nous conduire à Clamart.

– Bien sûr, monsieur. On m’a payé plus que grassement pour cette course, je ne vais pas vous refuser un détour.

Comme je le remercie, Mathilde me tend une enveloppe.

– Ces messieurs du tribunal ont accepté ta requête, il nous sera tout à loisir d’accéder au dossier de monsieur Verdoux. J’ignore ce que nous y découvrirons, mais sans doute en cernerons-nous mieux les contours.

Un sourire triste et fugitif éclaire un instant mon visage. Quelle ironie dans ce propos « cerner les contours », les contours d’un homme qui n’a jamais été que l’ombre de l’être imaginaire qu’il était.

– Et toi, Loki ! Qu’en penses-tu ? ajoute-t-elle.

– Ma foi ! d’un point de vue strictement sémantique, le verbe cerner est utilisé à mauvais escient, car comment dessiner les contours d’une chose qui n’en possède point.

– Qu’entends-tu par là, petite sombrure ?

Gonflant son ramage, Loki prend son ton le plus docte ; je jurerai que, s’il en était capable, il chausserait une paire de bésicles afin de parfaire son personnage.

– C’est là un fait d’une déconcertante simplicité, cet homme, monsieur Verdoux, était un trou dans la réalité ; informe et sans substance, à moins de considérer son ombre comme pourvue de matière. Pour prendre une image, il aurait été semblable à une marionnette du théâtre de Guignol dont la main du comédien lui donne corps et voix.

– Je crois que je saisis la chose, souffle-t-elle, toujours désarçonnée par ces concepts qui, bien que fort éloigné des sciences officielles, n’en possèdent pas moins des analogies profondes avec des phénomènes physiques fort bien établis, ou d’autres, encore spéculatifs, mais dont un jour l’humanité découvrira la réalité.

Toute honte bue, je ne lui ai pas encore fait part de toutes mes découvertes, car il m’arrive encore, parfois, de douter de leur réalité. Cependant que nous nous engageons dans le boulevard de la Reine, envahi par aussi épais que soudain brouillard, je crois apercevoir une silhouette par trop familière. L’homme, de dos, est vêtu d’un complet, du même genre que portent si souvent les majordomes. Comme pris de frénésie, je me précipite en direction du cocher afin qu’il ralentisse le pas de ses chevaux, mais la chose est inutile ; le temps est suspendu. Seul moi, cet homme au-dehors et une forme aux yeux phosphorescents restons complice de l’instant. Avec hésitation, je pose la main sur la poignée de la porte du fiacre. La scène est figée, pourtant je sens l’humidité s’infiltrer dans la cabine et le froid qui l’accompagne. Mais la curiosité est la plus forte et j’ouvre la porte en grand. Cependant, plutôt que de découvrir la foule spectatrice, le boulevard est désert, de même que la route où ne demeure que notre voiture, perdue dans la brume ; tous ont disparu. Inquiet, je jette un coup d’œil en arrière ; Loki repose sur les genoux de ma tendre Mathilde, assoupie et le visage serein. Sans doute, dois-je l’en remercier, car il l’aide à trouver le sommeil en capturant les mauvais rêves qui viennent, la nuit, la hanter. Soulagé, je reporte mon attention sur l’homme qui se penche vers le muret et soulève un félin qu’il me semble reconnaître malgré la brume épaisse.

– Retrouve-le, Alvaro, me lance-t-il soudain d’une voix surgie de l’éther tandis que sa silhouette se dissout et disparaît.

– Mais qui ? hurlé-je à leur attention.

– Tu le sais déjà, me murmure en retour ma femme, alors qu’elle s’enroule autour de moi.

Le temps reprend ses droits, je suis de nouveau assis dans le fiacre et Mathilde m’observe d’un air circonspect. Peut-être ai-je tort, néanmoins je préfère taire l’incident, malgré l’œillade soupçonneuse dont me gratifie Loki. En réponse, je pose un doigt sur mes lèvres tandis que Mathilde, bercée par le bruit des sabots qui frappent les pavés, s’enfonce dans un sommeil profond.

Mais alors que nous cheminons ainsi dans un Versailles pris dans les glaces, j’entends le fracas d’un autre fiacre qui déboule de nulle part ; une porte sur l’hiver, une porte sur l’enfer, je me rappelle, le bruit du couperet.

 

En italique sont figurées toutes les citations de feu Henri-Désiré Landru, dit le joyeux fumiste, qui fut condamné à la peine capitale à l’issue de son procès en 1921.

  
Commenter ce chapitre
Pour commenter, veuillez vous connecter ou vous inscrire.
Licence Creative Commons
ALLEEDESCONTEURS.FR DECOUVRIR L'ALLEE L'ALLEE & CO STATISTIQUES
Les fictions publiées
L'agenda des publications
Les auteurs de l'Allée
Les Trois Rues | la compétition
Foire aux questions
Publier sur l'Allée
Nous contacter
Forums de discussion
LeConteur.Fr
Partenaires & Liens
25 fictions publiées
742 membres inscrits
Dernier inscrit: L.E.Nixen
AlléeDesConteurs.fr ~ 2005-2019