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« Annexes »
1 « Pesante culpabilité »
Publié par Kahlan, le mardi 18 septembre 2018

Le corps secoué de sanglots, Jamling avait bien du mal à ne pas renverser le récipient destiné à récupérer le sang qui s'écoulait de son nez cassé. Depuis qu'il était tout petit, son père lui expliquait qu'il devait prendre garde à ne pas se blesser, car il était porteur d'une maladie qui empêchait son sang de coaguler et causait des hémorragies anormalement longues. Les coups violents portés par Grégoire avaient déclenché l'épanchement si redouté et le jeune garçon était apeuré par son ampleur. Hermélius, le guérisseur, avait beau paraître calme et se vouloir rassurant, Jamling sentait la panique le gagner et il était incapable de la juguler.

 

— Essaie de te calmer, mon garçon, tu ne fais qu'aggraver les choses en pleurant de la sorte ! Penche-toi un peu en avant et essaie de pincer tes narines entre ton pouce et ton index. Je sais que ça fait mal et que c'est impressionnant mais ça va s'arrêter, je te le promets. Là, comme ça, c'est bien...

 

Le vieil homme se leva avec difficulté pour mettre de côté les chiffons souillés rassemblés par Léandre quelques instants plus tôt. Il s'en voulait un peu d'avoir renvoyé l'apprenti aussi abruptement. L'expression de Jamling à son arrivée l'avait alerté sur le fait qu'il se passait quelque chose entre les deux garçons. Le blessé avait paru terrifié, presque autant que par sa perte de sang.

 

— Alors dis-moi, quel est le problème avec Léandre ?

 

Jamling releva les yeux puis les détourna vivement lorsque le regard d'Hermélius croisa le sien. L’adolescent avait espéré ne pas avoir à parler de ça, mais le guérisseur ne s'en laisserait pas compter. Une terrible vague de culpabilité envahit le garçon à la pensée de ce qu'il avait fait. Par sa faute, Léandre avait perdu un objet qui lui venait sans doute de son père. S’il apprenait son implication dans cette histoire, il ne la lui pardonnerait jamais et Jamling ne pouvait guère le lui reprocher. Lui qui avait perdu sa propre mère très jeune comprenait aisément l’importance que cette amulette revêtait pour son ami.

 

Oubliant la présence attentive d’Hermélius, le blessé se remémora un incident du passé qui ne fit que raviver sa détresse. Il devait avoir dans les huit ou neuf ans. Né d’une mère voile-mortaise, il avait passé les premières années de sa vie à bord d’un bateau. Son bonheur aurait été presque complet si celle qui lui avait donné le jour n’avait péri des suites d’une fièvre mystérieuse. Il était capable d’accomplir les corvées de n’importe quel mousse, mais il savait à peine écrire son prénom. C’est pourquoi Guillaume décida un jour de laisser derrière lui ses douloureux souvenirs de Voile-Morte et de ramener son fils au pays, pour qu’il y reçoive une éducation correcte.

 

Ainsi, en l’espace de quelques semaines, Jamling était passé des embruns salés du Guet des Braves aux flocons glacés du Mont Azur. Il avait abandonné son tee-shirt étripé et le pantalon large qui complétait sa panoplie de marin, au profit de la chemise blanche et de l’uniforme bleu roi des écoles levantaines. Une métamorphose pour le moins radicale qu’il avait eue bien du mal à endosser, d’autant plus que son teint doré et ses yeux bridés n’avaient pas manqué d’attirer l’attention de ses petits camarades. En l’espace d’une journée, il était passé du statut de curiosité à celui de souffre-douleur.

 

— Pouah, c’est quoi cette odeur ? Je rêve ou ça sent le poisson pourri ?

 

— Chut, parle moins fort, je crois que ça vient du nouveau ! Il paraît qu’il est fils de pirate. Mon père dit que c’est une mauvaise graine et que je dois m’en méfier...

 

En moins d’une seconde, ces vilains souvenirs le propulsèrent cinq ou six ans en arrière. Il se retrouva à cette époque où il devait faire face à la malice de ses petits camarades de classe qui répétaient sans réfléchir les propos infamants de leurs parents. Ils faisaient mine de baisser le ton, tout en sachant bien qu’il entendait tout ce qu’ils racontaient sur lui. Les premières fois, il avait naïvement protesté, ce qui n’avait fait qu’amplifier les choses, puis son père lui avait conseillé de les ignorer et pendant quelques temps ils lui avaient fiché la paix.

 

Jusqu’au jour où l’un d’eux avait fouillé dans sa besace pendant la récréation et lui avait dérobé un objet qui lui était cher. C’était un morceau de bois flotté sur lequel sa mère avait peint pour lui une étrange créature aquatique : un kelpie. Sur la terre ferme, rien ne les distinguait des chevaux ordinaires mais une fois immergé, leur postérieur se transformait en queue de poisson et leur peau devenait aussi lisse que celle des phoques. Jamling n’avait jamais su s’il s’agissait d’une créature imaginaire ou ayant vécu dans un lointain passé. Quoi qu’il en soit, une chose était sûre : comme tout ce qui lui venait de sa mère, il y tenait comme à la prunelle de ses yeux.

 

C’est pourquoi, malgré sa peur de saigner, il s’était battu ce jour-là. Il avait commencé par exiger froidement qu’on lui rende son bien et quand le petit voleur avait refusé de s’exécuter en feignant de ne pas comprendre, il s’était jeté sur lui. Habitué à la vie au grand air ainsi qu’aux corvées réservées aux jeunes marins, Jamling était beaucoup plus robuste que son adversaire. Il l’avait bourré de coups de pieds et de poings jusqu’à ce que le directeur de l’école intervienne pour les séparer. A la suite de cet incident, son père avait bien évidemment été convoqué.

 

Avec un grand soupir, Guillaume s’était laissé tomber dans un fauteuil sans attendre qu’on ne l’y invite. Le directeur avait tiqué mais la bienséance l’avait empêché de protester. Malgré tout, le peu d’estime qu’il portait à cet homme bourru aux allures de gardien de troupeaux était inscrit en lettres de feu sur son visage.

 

— Jamling, viens ici, mon fils... Je croyais avoir été très clair. Pourquoi as-tu amené ça à l’école ? Je sais à quel point tu y tiens, mon garçon, alors pourquoi prendre le risque de le perdre ou de te le faire voler ?

 

— Ils me détestent tous ! Ils disent que je sens mauvais, que je suis fils de pirate et que je finirai mal. Ils se préviennent les uns les autres de se méfier de moi. Je suis tout seul et… Quand je lui ai demandé de me le rendre, il a prétendu qu’il était à lui et que je l’avais volé !

 

Les larmes lui étaient montées aux yeux et il avait lutté pour les retenir. Guillaume avait blêmi et dévisagé le directeur, dans l’attente d’un complément d’information qui tardait à venir. Lorsque ce dernier avait pris la parole, ça avait été en bredouillant sous le regard aiguisé de son père.

 

— Ah, les enfants, si prompts à s’inventer des excuses ! Jamling, il est interdit d’apporter des effets personnels à l’école, tu le sais. Tu as désobéi et frappé l’un de tes camarades. A présent, je crois que tu es en train d’imaginer cette histoire pour…

 

Guillaume s’était levé comme un diable sortant de sa boîte et avait abattu son poing sur le bureau avec une violence qui ne lui était pas coutumière.

 

— Je vous interdis ! Mon fils a perdu sa mère il y a peu et il subit le mépris de ces petits imbéciles depuis son arrivée. Cet objet n’a rien à faire ici, je vous l’accorde, mais il lui appartient. Il a été poncé et peint à la main par sa mère sous mes propres yeux. Donnez-moi ça !

 

Les yeux exorbités, le directeur s’était exécuté d’une main tremblante. Guillaume avait empoché le morceau de bois flotté puis il s’était assis en s’efforçant de retrouver son calme.

 

— Il me semble parfaitement normal que Jamling soit sanctionné pour ce qu’il a fait, et je vous laisse seul juge de la punition la plus appropriée. J’exige cependant une punition équivalente pour ce petit voleur qui fouille dans les affaires de ses camarades et se les approprie comme s’il faisait son marché…

 

— Jamling ? Jamling ? Tout va bien, mon garçon ?

 

Le jeune homme cligna des yeux et regarda autour de lui d’un air perdu. L’austère bureau du directeur s’était volatilisé au profit de la minuscule infirmerie d’Hermélius. Le vieux guérisseur était penché au-dessus de lui et secouait son épaule avec inquiétude. Jamling le dévisagea avant de reporter son regard égaré sur le récipient qu’il avait entre les mains. Ses yeux s’écarquillèrent, il ouvrit la bouche comme pour s’enquérir de la provenance de tout ce sang, puis la referma. Le vieil homme le lui prit des mains et lui débarbouilla le visage avec un linge humide.

 

— Là, ça va aller à présent, le saignement a enfin cessé. On va nettoyer tout ça et te poser un pansement mais tu devras faire très attention jusqu’à ce que les os se soient ressoudés. Je ne plaisante pas ! Sans cela, tu risques d’avoir des difficultés respiratoires toute ta vie.

 

L’adolescent ne répondit pas. Son air absent avait quelque chose d’effrayant et Hermélius commençait à se demander s’il n’avait pas reçu un mauvais coup sur la tête. Tant que l’écoulement de sang se faisait à l’extérieur, il ne s’en faisait pas trop, mais s’il s’avérait qu’il y en avait aussi un à l’intérieur, ce serait une toute autre histoire. Il n’était pas chirurgien, loin s’en fallait, et le temps qu’ils en fassent venir un du Mont Azur, il serait sans doute trop tard. Il claqua plusieurs fois des doigts devant le nez du garçon qui sursauta et esquissa un mouvement de recul.

 

— Jamling, reste avec moi, tu veux ? Quel jour sommes-nous ?

 

— Je vais bien, je… Je suis fatigué, je crois que je me suis endormi quelques secondes, c’est tout. Est-ce que je pourrais avoir mes affaires ? Dans le dortoir des apprentis…

 

Avec un soupir épuisé, le jeune homme se laissa retomber en arrière sur ses oreillers. Son interlocuteur le scruta avec intensité puis il hocha lentement la tête en se levant. Jamling avait certes besoin de repos mais il avait l’intention de le surveiller comme le lait sur le feu. Tandis qu’il quittait la pièce à pas de loup, le regard de l’adolescent, fixé sur sa silhouette de vieil homme usé par les ans, se perdit à nouveau dans le vide.

 

Du plus profond de son cœur montait en Jamling une certitude absolue. Il ne retrouverait un semblant de sérénité que lorsque Léandre aurait récupéré l’amulette à laquelle il tenait tant. Il se fit le serment de tout mettre en œuvre, à compter de ce jour, pour l’y aider.

 

  
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