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1 « L'Ombre-Eclair »
1 « La Vallée du Vent »
Publié par Kahlan, le dimanche 1 juillet 2018

Souffre. Tel était son prénom, et dans toute la Vallée du Vent, il n’existait personne dont le patronyme ait été mieux choisi.

 

Bien qu’elle n’ait jamais eu l’occasion d’en voir, elle comparait souvent la tribu de Drâa à une meute de loups, dont elle aurait été l’Omega. Elle était née au sein de la meute, elle y avait donc une place mais celle-ci n’était guère enviable. Sa mère était morte en couches sans avoir révélé à quiconque le nom de son géniteur, si bien que l’encombrante enfant avait été confiée à l’illustre famille Masuna. 

 

Il y avait Yani, le père, marchand de chameaux chevronné qui se révéla assez peu concerné par le sort de Souffre. Ce n’était pas un méchant homme, loin de là, mais il consacrait tellement de temps et d’énergie à s’occuper de son cheptel qu’il lui en restait peu à consacrer aux siens. Seuls ses deux fils, Mizuar et Ghanim, dont il espérait faire ses successeurs, bénéficiaient de ses attentions. Les femmes Masuna quant à elles étaient au nombre de trois. Tasa, la mère, semblait ne jamais devoir subir les outrages du temps. Elle était d’une beauté à couper le souffle et l’avait transmise à ses deux filles, Silya et Menza. Elles étaient les joyaux de la tribu de Drâa, ce qui leur conférait un statut dont Souffre ne bénéficiait malheureusement pas.

 

C’était même tout le contraire. La gamine maigrichonne élevée par la famille faisait figure de vilain petit canard. Elle avait pourtant toutes les caractéristiques physiques des habitants de la Vallée du Vent : un visage rond à la peau mate joliment cuivrée, des yeux marrons et des cheveux noirs. Mais là où les autres femmes faisaient preuve d’une méticuleuse hygiène, arborant une chevelure lustrée, un maquillage discret et une mise soignée, Souffre avait tout de l’épouvantail. Ses cheveux, raidis par la crasse, semblaient n’avoir pas vu les dents d’un peigne depuis plusieurs semaines, ses mains et ses joues affichaient la saleté comme un étendard, ses vêtements étaient tâchés et elle dégageait une odeur de sueur à vous donner la nausée.

 

— Je te tiens ! Cette fois, tu n’y couperas pas !

 

Souffre revint brusquement à la réalité. Elle se débattit avec force pour tenter d’échapper à l’emprise de Silya, la fille aînée de la famille. Son corps malingre poussé trop vite dissimulait une force insoupçonnée et elle faillit réussir à s’esquiver, mais la jeune femme la connaissait trop bien. Elle avait un an de plus que Souffre et si elles n’avaient pas été si différentes, sans doute auraient-elles pu trouver un terrain d’entente avec le temps. Malheureusement pour la cadette, elles étaient à des années-lumière l’une de l’autre.

 

— Inutile de te débattre ! Il est hors de question de te laisser y aller dans cet état. De quoi aurions-nous l’air ? Que ça te plaise ou non, tu fais partie de cette famille, Souffre, et tu dois faire honneur à Père ! Hé, tu m’écoutes ?

 

Silya se mit à la secouer comme un prunier et Souffre finit par abandonner toute velléité de résistance, se contentant d’un regard assassin que la belle ignora. Elle aurait voulu protester, crier haut et fort la vérité, à savoir que l’on ne se préoccupait d’elle que lorsqu’il était question de l’honneur de la famille. Le reste du temps, on s’appliquait à l’ignorer quand on ne lui confiait pas quelque corvée jugée trop ingrate pour les petites princesses. Mais elle ne dit rien, préférant guetter l’occasion d’une nouvelle fuite éperdue à travers le camp.

 

Le sort lui sourit. Attiré par le vacarme que faisaient les deux filles, Ghanim apparut dans la pénombre de la tente principale. C’était un garçon à la silhouette élancée et aux yeux d’un bleu pâle étonnant qui tranchaient sur le noir de jais de sa chevelure. Affable, c’était un rêveur idéaliste, au grand dam de son père, mais c’était aussi la seule personne avec laquelle Souffre entretenait, depuis toujours, un semblant d’affinité. Il comprit en un clin d’œil ce que sa sœur avait en tête et n’hésita pas une seconde à se porter au secours de l’orpheline.

 

— Silya, viens vite ! Mellite n’a pas l’air bien, elle est complètement apathique... Je crois qu’elle est malade.

 

La jeune femme jeta un coup d’œil méfiant à son frère. Elle ne relâcha pas son emprise sur Souffre mais marqua néanmoins une nette hésitation. Mellite était une petite vigogne qu’elle avait recueillie contre l’avis de son père, convaincu qu’elle ne survivrait pas à la perte de sa mère. Silya s’en était occupée comme d’un bébé. Elle l’avait veillée des nuits entières, nourrie au biberon et elle y était très attachée. En évoquant l’animal, Ghanim était quasiment sûr de faire son petit effet et ses grands yeux inquiets finirent de convaincre son aînée. Elle maugréa à sa prisonnière qu’elle ne perdait rien pour attendre et se précipita au chevet de sa protégée.

 

Souffre ne perdit pas de temps. Sans un regard pour Ghanim, elle décampa à toute vitesse entre les tentes sous le regard amusé de son complice qui s’éloignait déjà en sifflotant. Il savait que sa sœur serait furieuse contre lui et qu’elle lui en voudrait sans doute quelques temps, mais elle finirait par lui pardonner, il n’en doutait pas une minute.

 

Le campement s’étendait sur plusieurs hectares. Comme tous les ans, les tribus de la Vallée du Vent se retrouvaient au Rassemblement des Premiers Hommes. L’ensemble de la tribu de Drâa était là, bien sûr, mais aussi beaucoup d’autres, comme celles de Zuni ou d’Aman. Souffre adorait cette manifestation sous le signe de la convivialité et de l’échange. Les Masuna étaient alors trop occupés par leurs obligations sociales pour s’occuper d’elle, et elle en profitait pour se fondre dans la foule pendant les dix jours que durait le rassemblement. Le lieu différait chaque année, la seule contrainte étant la proximité d’une étendue d’eau suffisante pour subvenir aux multiples besoins de toute la communauté.

 

La jeune fille avait cessé de courir. Elle progressait d’un pas allègre, tête baissée pour être sûre de ne pas croiser le regard d’une connaissance quelconque des Masuna. Elle chipa au passage un pain de savon abandonné près d’une bassine à l’entrée d’une tente bariolée, et prit résolument la direction du petit lagon. Quoi que puisse en penser cette peste de Silya, elle n’avait aucunement l’intention de déambuler dans le camp en sentant le bouc à trois kilomètres ! Sa négligence affichée était une forme de protestation contre les mauvais traitements qu’elle estimait subir, mais elle tenait trop à assister au rassemblement pour prendre le risque de s’en faire exclure.

 

Le crépuscule tombait sur les dunes et la température commençait à baisser. Elle savait qu’elle aurait dû se hâter, mais elle resta néanmoins plantée là quelques secondes, à admirer ce paysage désertique qu’elle connaissait si bien. Le sable fin prenait une teinte neutre, se déroulant à l’infini sous un ciel de plus en plus sombre qui semblait vouloir l’écraser. Souffre sentit monter en elle cette envie de liberté qui l’étreignait chaque jour un peu plus. Elle aurait voulu se mettre à courir, escalader la première dune et se laisser tomber dans le vent de l’autre côté. Puis recommencer sur la suivante, et ainsi de suite sans jamais s’arrêter, toujours plus loin dans l’immensité sableuse.

 

Au lieu de quoi elle se faufila le long de la berge avec un petit soupir de regret, à l’abri des regards indiscrets. Elle se dévêtit promptement et pénétra dans l’eau fraîche avec un frisson. Elle fit quelques brasses, disparut pendant une poignée de secondes puis se mit à faire la planche. Seul son visage émergeait. Chose rare, elle souriait en songeant à la réaction qu’aurait eue Silya si elle l’avait vue faire. Ses traits ingrats s’éclairèrent naturellement à cette pensée. Elle savoura encore un peu la plénitude de ce moment, puis s’empara du savon et entreprit de se frictionner avec vigueur de la tête aux pieds. Après quoi elle appliqua le même traitement à ses vêtements souillés avant de regagner la berge.

 

Lorsqu’elle abandonna son refuge solitaire, la nuit était tombée et les premiers feux de camp flambaient joyeusement. Les odeurs d’épices et de viandes grillées lui arrivaient par vagues pleines de promesses. Son estomac criait famine, mais elle n’avait pas l’intention de regagner la tente des Masuna, elle était certaine de trouver pitance ailleurs. La tradition voulait en effet que chaque tribu allume un grand feu autour duquel les gens se rassemblaient le temps d’un repas, d’un jeu ou d’une histoire avant d’aller rendre visite au clan suivant. C’était en général le meilleur repas qu’elle faisait de l’année et elle ne l’aurait manqué pour rien au monde.

 

D’un pas léger, elle se rendit à l’extrémité du camp, le plus loin possible de la tribu de Drâa. Elle avait démêlé autant que possible ses longs cheveux bruns avec ses doigts et les avait attachés sur sa nuque. Ses vêtements essorés étaient encore mouillés mais elle s’était emparée d’un châle sur une corde à linge et elle se sentait bien. Autour d’elle, les gens affichaient des sourires détendus et se pressaient dans les allées en groupes colorés. Il régnait un air de fête qui l’aidait à chasser sa morosité habituelle. Sous le charme de l’ambiance et de la lumière des flammes, elle s’approcha du feu de camp de la tribu d’Aman et tendit la main pour recevoir le morceau de viande rôtie que l’on offrait ce soir-là aux invités.

 

Voyant cette paume tendue, le vieil homme qui s’occupait du méchoui s’empara d’une taguella de semoule de mil qu’il garnit copieusement de petits morceaux de viande croustillante. Souffre se léchait déjà les babines quand leurs regards se croisèrent. Il perdit instantanément son sourire et retira sa main en un réflexe incontrôlé. Autour d’eux, les conversations s’étaient tues et le silence se répandait comme une chape de plomb. La jeune fille sentit tous les regards converger peu à peu vers elle, et son cœur se serra d’appréhension. Elle rentra la tête dans les épaules, jetant des coups d’œil inquiets dans toutes les directions. Elle fit prudemment un pas en arrière, prête à déguerpir au moindre signe d’agressivité.

 

Mais s’il était clair qu’elle n’était pas la bienvenue, nul n’aurait osé lui refuser l’hospitalité due aux hôtes lors du Rassemblement des Premiers Hommes. Les visages s’étaient fermés et les regards s’étaient faits hostiles, mais le rejet ne passait pas les lèvres. Pendant près d’une minute, personne n’esquissa le moindre geste, tandis que le vieillard cherchait l’approbation dans les yeux de la chef de clan. Cette dernière hocha imperceptiblement la tête et il lui tendit l’assiette. Souffre s’en saisit avec maladresse, les doigts tremblant, et recula au-delà de l’orbe de lumière du feu. Peu à peu, les discussions reprirent, sous forme de murmures tout d’abord, puis de plus en plus fort jusqu’à retrouver leur enjouement initial.

 

— Tu as obtenu ce que tu voulais, non ? Alors va, ne reste pas ici, gamine ! J’ai l’impression qu’ils ne t’apprécient guère…

 

Souffre, qui commençait tout juste à se détendre, leva les yeux vers l’inconnu qui se tenait dans l’ombre à ses côtés. Malgré sa barbe soigneusement taillée, elle comprit tout de suite qu’il ne s’agissait pas d’un homme des tribus. Il avait des cheveux bruns et soyeux attachés en catogan sur sa nuque, dégageant ainsi un front haut et intelligent. Il portait une longue tunique à parements de cuir, dans des tons foncés, par-dessus un pantalon blanc bouffant. Une cape en tissu incarnat, dont la capuche était baissée, complétait sa tenue. Mais ce qui attirait le plus l’attention, c’était le pendentif en or en forme de heaume ailé sur croix ouvragée qui lançait de brillants reflets à la lumière des flammes sur son torse.

 

Son visage n’exprimait rien de particulier, il affichait une expression neutre, mais la jeune fille sentit son estomac lui tomber dans les talons : c’était un inquisiteur du Saint-Office.

 

L’immense désert de la Vallée du Vent occupait tout l’est de la Terre des Justes. C’était ainsi que l’on surnommait le Royaume de Sainte-Croix. Sous la férule du cardinal Joseph de Montería, ses habitants étaient censés être les messagers de la parole divine. D'abord promis à un parcours militaire, l’homme s’était retrouvé contraint d'embrasser une carrière religieuse. Ambitieux, il s’était avéré prêt à tout pour asseoir le pouvoir absolu de la religion de Ob, dont il était à présent le maître absolu. Il avait bâti son royaume sur un clergé dévoué et surtout sur son inquisition, le Saint-Office. Mais pour faire de Sainte-Croix le jardin de Dieu, encore fallait-il convertir les tribus du désert qui se méfiaient comme de la peste du clergé.

 

Au-dessus de son châle et de sa tunique encore humide, Souffre était devenue aussi pâle que de la cendre de Lune. Que les membres de la tribu d’Aman la traitent comme une pestiférée, passe encore. Elle en avait l’habitude, ça avait toujours été le cas, même si elle ne s’expliquait pas vraiment pourquoi. Dans la tribu de Drâa, on s’était occupé d’elle pendant des années et on avait l’air de considérer comme normal le fait qu’elle remboursât son dû en trimant comme une esclave. Elle en était presque venue à trouver cela naturel, elle aussi. Dans la plupart des autres tribus, les gens l’ignoraient, tout simplement. Ils ne lui accordaient aucune considération et se contentaient de faire comme si elle n’existait pas. C’était blessant, certes, et elle en souffrait bien sûr, mais elle avait fini par en prendre son parti.

 

Ce à quoi elle ne s’habituerait probablement jamais, en revanche, c’était la haine presque palpable que la tribu d’Aman tout entière lui vouait. Une aversion viscérale qu’elle ne parvenait pas à s’expliquer. Elle n’avait aucune possession qu’on aurait pu lui envier, et elle n’avait pas non plus souvenir de leur avoir jamais fait quoi que ce soit qui puisse mériter ça. Ses origines alors ? Elle aurait voulu avoir le cran de leur poser la question, mais bien que la situation l’effrayât, elle savait, au plus profond d’elle-même, qu’elle n’avait guère à craindre d’eux. En effet, nul n’aurait osé bafouer le pacte de non-agression entre les tribus.

 

Ce soir-là pourtant, pour la première fois de sa courte vie, Souffre sentit les doigts glacés de la peur se resserrer sur son cœur. Qu’est-ce qu’un inquisiteur pouvait bien faire là ? Cherchait-il quelqu’un en particulier ou se contentait-il de les observer pour s’assurer que nul ne transgressait les préceptes de Ob ? Le corps raidi d’effroi, elle aurait voulu disparaître dans un trou de souris, mais elle se retrouvait transformée en statue de sel sous son regard de braise. Des histoires terribles couraient à travers le royaume, sur les inquisiteurs et le traitement qu’ils réservaient à tous ceux qu’ils considéraient comme des païens. Et elle n’avait rien trouvé de mieux à faire que d’attirer l’attention de celui-ci !

 

Ses yeux papillonnaient en tous sens à la recherche d’un soutien mais tous les membres de la tribu d’Aman s’étaient détournés d’elle depuis un moment déjà. Personne ne semblait avoir remarqué l’inquisiteur qui les épiait. Muette de terreur, elle se força à hocher la tête en guise d’acquiescement, ou de remerciement peut-être pour ses conseils sans doute avisés. L’assiette oscillant plus que de raison entre ses doigts tremblants, elle commença à reculer, tout d’abord lentement puis de plus en plus vite. Au moment où elle se retournait pour prendre ses jambes à son cou, elle se prit les pieds dans l’un des câbles qui tendaient la tente et trébucha de tout son long.

 

Elle tomba en poussant un cri de surprise et de détresse, qui lui attira à peine quelques regards de commisération. Le contenu de sa taguella s’était éparpillé sur le sable et elle gisait par-dessus. Ses vêtements lavés de frais étaient désormais souillés de gras et d’un mélange peu ragoutant de sable et de viande grillée. Mortifiée, les larmes aux yeux, elle abandonna l’assiette qu’elle n’avait pas lâchée, se releva péniblement et s’enfuit dans la nuit.

 

  
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