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1 « L'Héritage de l'Exploreur »
Chapitre 1 « Prologue - La Lanterne (nouvelle version) »
PROLOGUE



Le vieil homme resserra la couverture autour de ses épaules, essayant de réprimer la quinte de toux qui secouait son corps amaigri.

Le froid de la nuit s’insinuait dans ses os ; ni les flammes qui crépitaient dans son brasero de fortune, ni même le soleil qui se déversait par la trouée au-dessus de lui ne parvenaient plus à le réchauffer.

Pour un grau, il manifestait une remarquable longévité. Du moins, à ce qu’il semblait, car il n’était plus très sûr de son âge. Ce qui restait de son passé flottait dans sa mémoire comme les tourbillons du Nebel, la brume porteuse de folie qui couvrait le monde. Il se rappelait l’avoir sillonné jadis, à la recherche de nouveaux territoires.

Avant l’anéantissement de sa guilde.

Avant le second désastre qui avait détruit son existence.

Parfois, ses souvenirs étaient aussi nets et tangibles que les murs de pierre et les poutrelles métalliques autour de lui. Mais presque aussitôt, ils s’enfuyaient comme des fochebels effarouchés ou perdaient toute substance, redevenant fantômes parmi les fantômes qui peuplaient son esprit.

Un nouvel accès de toux déchira sa poitrine et sa gorge, secouant sa fragile carcasse. Il était comme cette ville, comme ce monde tout entier : il dépérissait, partait en lambeau, sous le poids de l’âge, de l’irréversible décadence de la vieillesse. Il resserra son manteau râpé par-dessus sa veste d’uniforme, si usée qu’elle ne tenait plus par endroit que par un maigre réseau de fils.

Le vert était interdit dans les Trois Empires depuis plus de cinquante ans : pour les vêtements, pour tout le reste. En porter représentait un délit lourdement sanctionné : confiscation de tous les biens, réclusion dans une ilande pénitentiaire. Malgré tout, il l’avait conservée, en signe de révolte face à l’injustice qui l’avait frappé. Au fil du temps, il avait vu s’enfuir les possessions comme les années ; sa résistance privée avait perdu tout son sens. À présent, la veste élimée, plus grise que verte, n’était plus qu’un lambeau de souvenir parmi les autres.

Sa survie reposait désormais sur les frêles épaules d’une adolescente. Elle était arrivée trois ans plus tôt sur sa terrasse, comme un fochebel tombé du nid, avec sa tignasse rousse, ses yeux d’ambre et sa lippe boudeuse. Elle avait fait ses premiers pas dans le sombre univers des graus avec une détermination qui brûlait comme une flamme dans la pénombre de son existence ; une flamme ténue, fragile, mais chaude et vivante.

C’était pour elle qu’il avait entretenu les dernières braises de sa vie. Pour ne pas lui laisser la solitude en héritage.

Mais à présent, plus que la solitude, il craignait de lui léguer un corps roide sous un cabanon de planche, un matin un peu plus froid que les autres ; de transformer en sépulcre la terrasse qui était devenue son refuge, juste sous l’ouverture du ciel, où les étoiles et le soleil semblaient si proches. Il ne pouvait désacraliser son dernier rêve…

Il se leva péniblement et traîna les pieds jusqu’à son abri. De ses mains fripées, tremblantes, il écarta la pile de chiffons, d’objets cassés, de rebuts qui ne pouvaient plus servir qu’à un grau décati.

Enveloppé dans un morceau de drap jaune, reposait son seul et unique trésor.

L’Arche de la Guilde.

Un nom bien pompeux pour ce qui ressemblait au coffret à bijoux de quelque riche demoiselle : du bois noir que les années patinaient de mystère, de l’argent terni tenant lieu de ferrures, un cabochon de serpentine au centre de son couvercle. Une serrure qui avait depuis des lustres perdu sa clef. Ce qui n’avait aucune espèce d’importance : ce n’était pas tant ce que contenait l’Arche qui comptait que ce qu’elle représentait.

Il la tint un long moment entre ses deux mains, la tête légèrement penchée en signe de révérence, comme une prière silencieuse en l’honneur de ses compagnons. Earnest et Syria, Yeris, Jorje… Lars et Augustus… Alon et Marnie… Loric…

Morts ou dispersés aux quatre coins de ces empires fragmentés.

Ceux qui avaient lutté pour que leur monde survive et se relève de son interminable agonie. La jeune rousse ne possédait peut-être aucun des dons d’Handesel, mais il avait trouvé en elle le même cœur, la même vitalité profonde.

Il replaça délicatement le coffret dans son enveloppe de toile. Sa résolution était prise.

Ce soir, il lui parlerait.



I - LA LANTERNE




« Il arrive, il arrive ! »

Montant des quais, le cri rebondit contre les parois des entrepôts, fila le long des ruelles, s’éleva de terrasse en terrasse jusqu’aux hauteurs de la cité.

Éveillée en sursaut par la clameur, Framke souleva sa tête de ses bras repliés et frotta maladroitement ses yeux ensablés. Lentement, elle s’extirpa du réduit où elle s’était pelotonnée, comme un chaton, dans un fouillis de couvertures usagées. Le jour était levé depuis plusieurs heures, diffusant une lueur ouatée teintée de reflets verdâtres. Vexée d’être restée couchée si tard, elle grommela en peignant rapidement sa tignasse rousse de ses doigts ouverts, sans grand succès. À quelques mètres de là, le vieux Fridrik ronflait toujours sous son fragile abri de bois.

Sa cachette, sous la première volée de marches d’un escalier de service, avait été choisie pour sa position dominante, au sommet de l’ilande de Silberleut. À cette altitude, la pierre avait laissé place au bois, au métal, au verre… blanchi, rouillé, fendu par l’assaut du temps. Malgré tout, on devinait encore la beauté originelle des sculptures, des ciselures, des dorures que les ornements faîtiers des tours avaient un jour fièrement exhibées. Les vestiges d’une splendeur disparue, d’un « avant » mystérieux dont personne n’avait gardé le souvenir. La préoccupation première de Framke était de survivre, pas de s’interroger sur un passé révolu.

La cloche de l’Arrivée retentit, un immense gong qui fit vibrer la ville entière ; le son libéra l’adrénaline dans le sang de l’adolescente, dissipant les dernières entraves du sommeil. Elle bondit vers l’escalier et s’élança dans les marches métalliques qui branlaient dangereusement, même sous son poids léger. Au quatrième niveau, elles laissaient place à une échelle plaquée contre le cylindre de pierre, qu’elle se mit à gravir avec détermination. Le fer corrodé s’effritait sous ses mains, déposant sur sa peau une pellicule aussi rouge que ses cheveux.

Dans un dernier effort, elle se hissa sur les poutrelles qui avaient été assemblées pour former un gigantesque dôme ajouré au sommet de l’édifice : la « Lanterne » qui avait donné son nom à la plus haute tour de la ville. Ses vitres épaisses avaient depuis longtemps disparu sous l’assaut des intempéries et des recycleurs de matériaux. En son cœur, comme les sépales d’une fleur privée de sa corolle, sa base ouvragée se désagrégeait lentement.

Plus aucun habitant de Silberleut ne gardait le souvenir de l’époque où elle s’illuminait. La flamme qui saluait les skifs à leur sortie de la brume avait été soufflée à jamais, comme la mèche d’une monstrueuse chandelle noire.

Utilisant une échelle employée autrefois pour l’entretien des miroirs, Framke se hissa sur la poutrelle la plus large, sous un arceau encore décoré d’une délicate frise d’acier découpé. Elle s’y assit en tailleur, laissant la légère brise d’altitude ébouriffer ses boucles éparses ; tremblant légèrement, elle resserra son écharpe autour de son cou. De ce point culminant, la ville prenait l’apparence d’un agrégat de flèches et de coupoles, entre lesquelles s’élançaient des passerelles qui servaient de circulations autant que d’arcs-boutants, pour maintenir la cohésion de cet ensemble vertical.

Framke n’avait jamais quitté Silberleut ; elle se demandait parfois si la vie était meilleure dans les ilandes de Calice et de Saxe, ou dans le reste des métropoles d’Erde, mais elle en doutait. La pauvreté, la promiscuité, la lente déchéance des bâtiments et des hommes devaient être partout semblables.

La jeune rousse n’avait pas toujours mené cette existence précaire. Si elle n’avait rien connu d’autre, peut-être se serait-elle bercée d’illusions… Certes, elle n’était pas tombée de bien haut, mais elle était assez lucide pour savoir qu’elle n’avait aucune chance de s’élever de nouveau.

Un vol de fochebels se posa sur la poutrelle à côté d’elle. Leurs petits cris perçants la cernèrent de toutes parts, animant l’altitude de tout un tourbillon sonore. Un sourire s’esquissa sur le visage mutin de Framke : sa présence leur était devenue si familière qu’elle pouvait presque les toucher. Des reflets bleus et verts passaient en frémissements irisés dans leur plumage sombre. On disait qu’ils pouvaient voler d’ilande en ilande, de filder en filder, à travers les brumes éternelles qui occultaient le monde.

Pas n’importe quelles brumes…

Le Nebel.

De son point d’observation, l’adolescente pouvait le voir se refermer sur Silberleut comme un gigantesque globe opalescent, dont la paroi s’agitait de remous incessants. Le Nebel semblait vivant, animé d’une faim insatiable et rageant probablement de son incapacité à dévorer la ville. Des tourbillons de nuées opaques, d’une blancheur argentée pervertie par endroits d’un reflet vert, cernaient toute l’ilande. Au-dessus de la Lanterne, ils s’écartaient juste assez pour laisser apparaître le ciel et livrer passage à quelques pâles rayons de soleil.

Un fochebel, le plus proche d’elle, prit subitement son envol. Framke suivit son parcours du regard et ne put réprimer un frisson quand il s’évanouit dans le mur de brume. Elle fixa intensément le point de sa disparition, en espérant le voir resurgir. Mais la forme sombre qui se dégagea lentement du Nebel n’avait rien d’un oiseau…

Un skif.

Un long-courrier.

Il était gigantesque, plus encore qu’elle ne s’y attendait. Indifférente au vide au-dessus duquel s’élevait son perchoir, elle se dressa sur ses pieds, repoussant machinalement les boucles rousses qui dansaient devant ses yeux. Sous la silhouette allongée de l’enveloppe carénée, la nacelle de métal et de bois léger luisait d’une fine couche d’humidité ; des lueurs orangées palpitaient derrière ses hublots. La fumée qui s’échappait de sa chaudière se confondait avec le Nebel, dans lequel elle se dissipait en volutes grises. Majestueux, l’aérostat s’arracha à l’étreinte de la brume, entraînant avec lui quelques lambeaux diaphanes.

Attentive, elle suivit des yeux la trajectoire du skif ; un sourire détendit ses lèvres boudeuses :

« Le quai ouest ! », s’écria-t-elle d’un ton triomphant.

Sans plus attendre, elle fila vers l’échelle : elle savait par expérience que les manœuvres d’approche et d’appontement de l’engin lui donneraient le temps d’atteindre le quai avant que la nacelle ne libère ses passagers.

Framke négligea les derniers barreaux ; elle se laissa souplement tomber sur le palier puis dévala l’escalier quatre à quatre, sans crainte de chuter. Arrivée sur la terrasse, elle adressa un rapide signe de la main à Fridrik, qui allumait du feu dans un bidon corrodé, et s’élança sur le pont liant la Lanterne au réseau des passerelles et des galeries de Silberleut.

Au fur et à mesure que les immeubles avaient gagné des étages, de nouvelles voies étaient apparues pour faciliter la circulation dans l’ilande. Elles s’enroulaient autour des tourelles, se projetaient de bâtiment en bâtiment ; les plus larges et les plus solides accueillaient de part et d’autre de petites échoppes d’artisans et de commerçants. La plus grande partie de Silberleut avait été élevée sur le vide. Les usines cernaient la ville d’une couronne noirâtre construite en avancée sur la mer – autant que pouvait le permettre le mur de brume. De vastes auvents soutenus par de puissantes poutrelles dirigeaient les fumées chargées de suie en direction des nebelranques, les terribles barrières de Nebel, où elles se mêlaient aux nuées mouvantes.

Au milieu des Erdans dont les habits couvraient toute une palette d’ocres et de jaunes, quelques Caliciens et quelques Saxes attiraient l’œil, comme des graviers rouges et bleus noyés dans le sable doré. À cette heure de la matinée, ne restaient dans les rues que ceux dont la fonction ou les occupations professionnelles justifiaient la présence, de rares oisifs, les infirmes et les citadins trop âgés pour travailler.

Et les graus.

Ces dernières années avaient vu leur nombre augmenter dramatiquement : des marginaux, privés de moyens et de statut, revêtus d’oripeaux grisâtres ou délavés, que l’on ne pouvait plus rattacher à aucun des Trois Empires. Mais aucun des Trois Empires, de toute façon, ne les voulait à sa charge, excepté quelques vieillards cloîtrés dans des hospices pour éviter de les laisser mourir dehors.

Ils étaient des exclus.

Des fantômes.

Détournant ses pensées de ses frères d’infortune, Framke fila dans les allées, tantôt marchant, tantôt courant, marquant à peine de pause pour reprendre son souffle. Les conditions des rodes, les routes que suivaient les skifs à travers la brume, étaient trop imprévisibles pour qu’il soit possible de planifier la trajectoire d’approche des aérostats et leur appontement final. Elle aurait pu, comme le faisaient bien d’autres enfants des rues, choisir un port au hasard, en espérant qu’il serait le bon. Mais elle avait constaté que le sommet de la Lanterne présentait le meilleur point d’observation, autant pour sa situation dominante que parce qu’elle se trouvait à une distance égale et raisonnable des quatre quais.

Les voyageurs qui débarquaient sur une ilande inconnue avaient toujours peine à s’y retrouver, tant la nécessité de se développer sur une surface aussi réduite compliquait le plan des villes. L’arrivée d’un skif offrait aux graus l’occasion de se faire un peu d’argent en servant de guide ou de portefaix.

Les pontons de métal, soutenus par des arches titanesques, projetaient leur imposante silhouette bien au-dessus de la mer. Quand Framke parvint au quai ouest, les crochets massifs des chaînes d’amarrage avaient juste été refermés sur les anneaux. Un essaim de dockers finissait de mettre en place la passerelle entre le ponton et la nacelle de l’aérostat. Comme elle l’avait espéré, la foule des graus n’était pas encore assez nombreuse pour lui faire trop de concurrence. Se faufilant entre les citoyens en tenues colorées, venus accueillir des parents ou des amis, elle réussit à trouver une position avantageuse presque au débouché de la passerelle.

On racontait que les long-courriers pouvaient embarquer jusqu’à deux cents passagers, endormis dans leur cellule durant tout le temps de la traversée. Vu de prêt, le skif ressemblait à une énorme créature à mi-chemin entre un insecte et un oiseau. Son habitacle en forme de navire, couverte de plaques métalliques patinées par l’âge, lui permettait de se poser directement sur les flots si l’enveloppe subissait une avarie. L’immense hélice à l’arrière de la nacelle tournait encore sous l’effet de l’inertie.

Fridrik lui avait raconté que les ingénieurs des Trois Empires avaient tenté de fabriquer des skifs capables de s’élever au-dessus du Nebel, mais les vents violents qui régnaient en altitude rendaient ce type de vol trop hasardeux. Les aérostats se contentaient donc de filer à quelques centaines de toises du sol, une hauteur suffisante pour éviter les dangers de l’eau et de l’air.

Le Brisevent avait dû faire plusieurs escales avant d’arriver à Silberleut : si les étrangers débarquaient en nombre dans l’ilande, Framke avait l’espoir de gagner en une journée de quoi survivre une bonne semaine et d’aider Fridrik par la même occasion. Vibrante d’expectative, elle fixa la porte du pont principal et attendit que l’engin recrache ses passagers.


***



« Blancherive ! Tu rêvasses encore ? Va vérifier la phase d’éveil des passagers du C3 ! »

Le cri du maître de cabine tira brusquement Loys des pensées qui tournoyaient dans sa tête. Appuyé contre le mur, à l’entrée de la cellule qu’il avait été chargé de superviser, il tentait d’imaginer quelles raisons avaient conduit ces voyageurs à s’embarquer pour cette longue traversée entre Immerbor et Silberleut. Certains venaient de plus loin encore, à leurs vêtements rouges de Caliciens ou leurs habits bleus de Saxes.

L’apprenti esquissa un petit sourire : ne plus avoir à porter la couleur liée à sa nationalité était l’un des éléments positifs de sa vocation. Certes, le noir des pilotiers pouvait sembler triste, mais il s’accordait bien mieux avec son teint pâle et ses boucles sombres que le rouge de Calice.

« Blancherive ! »

Le jeune homme se décolla de la paroi en soupirant : comment était-il censé apprendre à piloter, s’il passait tout son temps à effectuer les tâches les plus ingrates ? Affecté dans les compartiments aveugles, il n’avait pas pu rester plus d’une demi-heure derrière la grande verrière à l’avant du Brisevent pour le voir fendre les tourbillons du Nebel.

Bien entendu, il avait déjà expérimenté, lors de ses précédents voyages, cette impression d’enfermement et de menace latente provoquée par la présence des nebelranques et leur opalescence verdâtre. Dans ces instants magiques, le jeune homme ressentait une intense fierté de faire partie des sunders, les rares privilégiés dotés de la faculté de traverser les brumes en gardant une parfaite maîtrise d’eux-mêmes. Parmi les divers dons exploités par les guildes, c’était très probablement le plus précieux, celui sans lequel les Empires auraient perdu toute cohésion. Cependant, lors de ce voyage, il s’était senti aussi inutile que les passagers endormis dans les cabines, transbahutés comme des sacs d’un port à l’autre.

Il fit coulisser le sas et entra dans la pièce qu’éclairait chichement une veilleuse à gaz. Cinq couchettes en forme de sarcophages métalliques, tapissées d’un rembourrage d’un rouge fané, y étaient alignées. Chacune d’entre elles était occupée par la forme d’un voyageur inconscient. Un écheveau de fils arachnéens, parcourus par une douce lumière bleuté, reliait le bandeau autour de leur front à un tableau de bord en tête de chaque module, chargé de manettes et de cadrans. Le secteur C avait été affecté aux membres des grands corps des Trois Empires : armée, administration et guildes.

Il s’arrêta un instant pour contempler la passagère de la couche numéro trois : une messagière, reconnaissable à sa longue robe blanche et son serre-taille doré. Elle ne semblait guère plus âgée que lui : seize, dix-sept ans tout au plus. Ses traits délicats et sa chevelure pâle, tressée en entrelacs compliqués, lui donnaient l’air d’un ange endormi. Les paupières frangées de cils cendrés commençaient à frémir légèrement.

Une sonnerie stridente attira son attention vers la couche numéro un : son occupant reprenait connaissance trop vite, au lieu de sortir graduellement du sommeil artificiel dans lequel le maintenaient les machines. Un cadet de l’armée saxe, grand et presque aussi blond que la messagière, doté d’un physique arrogant qui avait immédiatement déplu à Loys.

Deux fois déjà, au cours du voyage, le jeune Saxe s’était trouvé dangereusement proche de l’éveil. Les techniciens avaient été contraints de recalibrer sa dormeuse pour le garder inconscient : personne, parmi l’équipage, n’avait envie gérer un passager atteint par l’état de confusion dans lequel le Nebel plongeait tout non-sunder. Avec une pointe de perfidie, l’apprenti pilotier songea qu’il n’aurait pas été déplaisant de voir le militaire privé de sa superbe. Il se sentit un peu coupable : même s’il n’en avait jamais été témoin, il ne souhaitait à personne d’endurer les accès de délire induits par le Nebel.

Loys considéra le cadet plus attentivement : de légers mouvements animaient son visage régulier. Le tressautement d’une paupière, la crispation des lèvres, le froncement d’un sourcil… Une profonde inspiration souleva sa poitrine. Les yeux s’ouvrirent d’une fraction, laissant apparaître le bleu presque phosphorescent de ses iris.

L’apprenti s’approcha de l’alvéole et se pencha sur le passager :

« Tout va bien, mon'sier, nous sommes arrivés à bon port. Vous pouvez vous éveiller, nous ne sommes plus dans l’unnon… Je veux dire, nous avons quitté le Nebel… »

Les mots tombaient de sa bouche en cascade chaotique, trébuchant les uns sur les autres. Les lèvres du Saxe s’étirèrent en un sourire dangereusement proche d’un rire contenu. Le cadet se mit sur son séant et leva la main vers le bandeau qui enserrait sa tête.

« Laissez-moi faire », intervint Loys d’un ton sec, vexé de la réaction du passager.

Avec des gestes raides qui, l’espérait-il, témoignaient de son expertise, il détacha la bande de mailles métalliques, qui avait creusé son empreinte dans le front lisse du Saxe. Non loin d’eux, le reste des machines vibrait doucement, annonçant l’enclenchement de la dernière phase d’éveil.

Les plafonniers de la cabine s’allumèrent brutalement, inondant la pièce d’une lumière crue. Les deux jeunes gens fermèrent leurs yeux agressés par cette soudaine clarté, avant de les rouvrir avec précaution.

« Je dois m’occuper des autres, marmonna Loys.

— Ça ira, merci à vous », répondit le militaire en passant une main désinvolte dans ses cheveux lisses et brillants.

Irrité par la courtoisie condescendante du cadet, l’apprenti pilotier pivota sur ses talons pour se diriger vers l’alvéole où la messagière blonde soupirait doucement. Il lui ôta son bandeau avec délicatesse, rougissant légèrement quand quelques fines mèches bouclant sur son front effleurèrent ses doigts. Il se sentait d’autant moins à l’aise que le regard du Saxe pesait sur son dos, témoin de son trouble et de sa maladresse.

Quand bien même il était tenté de s’empresser auprès de la jeune fille, il s’obligea à la délaisser pour se charger des trois autres personnes, une médicante entre deux âges et deux hauts fonctionnaires erdans. La paroi latérale des sarcophages s’était escamotée, pour leur permettre de se lever, mais les trois passagers parvinrent tout juste à s’asseoir péniblement. Même si le sommeil sans rêves induit par les machines les protégeait en grande partie des effets du Nebel, la brume les affectait toujours dans une certaine mesure.

Aussi Loys fut-il surpris de constater que le cadet et la messagière avaient déjà regagné toute leur lucidité. Peut-être était-ce lié à leur âge : il était rare de voir des personnes si jeunes emprunter les long-courriers. Le Saxe s’était adossé à la paroi et observait sa compagne de voyage, qui était fort occupée à rectifier le tombé de sa robe, sans doute pour éviter de croiser son regard.

L’apprenti, horripilé par cette scène, s’approcha de la jeune fille :

« Pardonnez-moi, ma'dezal, demanda-t-il respectueusement, puis-je vous aider ? »

Elle se redressa pour le toiser ; il reçut comme une gifle la froideur hautaine de ses yeux d’un gris orageux :

« Dites-moi où je peux retrouver mes bagages. »

Même le chef de cabine ne parvenait pas à adopter un ton aussi autoritaire. Choqué, Loys la regarda un moment en silence. Les fins sourcils blonds se froncèrent :

« Eh bien ?

— Je… pardonnez-moi, balbutia-t-il. Suivez le couloir et tournez dans l’allée de gauche, jusqu’au guichet de consigne du Brisevent. »

La messagière quittait déjà la pièce quand il se rappela son devoir :

« Pardonnez-moi, ma'dezal… Il me faut votre nom, pour être sûr que vous avez bien quitté la cabine par vos propres moyens. »

Elle marqua une pause et lui lança, sans même se retourner complètement :

« Cornelli Blaubrunnen. »

La tête blonde et les plissés d’étoffe blanche disparurent aussitôt, ne laissant sous les yeux de Loys que le visage empreint d’amusement du cadet saxe. Le jeune Calicien sortit son carnet de suivi ; avec la petite mine de plomb qui y était attachée, il biffa le nom de la passagère. Il serrait les mâchoires, plus en colère contre le militaire pour la sympathie qu’il lui témoignait que contre la messagière pour celle qu’elle lui refusait. Le Saxe dût s’en apercevoir et ne s’offusqua guère ; il balaya l’affaire d’un haussement d’épaules et glissa à Loys :

« Mon nom est Nigel Deepriver. À un de ces jours, peut-être ? »

Avec un bref salut martial, il disparut à son tour, laissant Loys seul avec ses frustrations et trois passagers mal réveillés.


***



Un ultime tremblement parcourut la carcasse du long-courrier.

Enfin arrimé, crachotant quelques bouffées de fumée et grinçant de toute sa carcasse composite, le skif évoquait un voyageur épuisé après une longue et pénible course. Les derniers filaments de Nebel qui s’accrochaient encore à ses gréements s’évanouirent, emportant avec eux les effluves stagnants et doucereux de la brume.

Les dockers traînèrent la passerelle coulissante fixée au rebord du quai vers la nacelle et l’attachèrent solidement à son flanc. La porte du sas s’enfonça légèrement, avant de s’escamoter dans la paroi. Dignes silhouettes dans leur long manteau noir, deux pilotiers surgirent des entrailles de l’engin et gagnèrent le ponton où ils prirent position de part et d’autre du débarcadère.

Les premiers passagers firent leur apparition, si gauches et engourdis qu’il était difficile de croire qu’ils appartenaient aux milieux les plus influents des Trois Empires : messagiers et médicants en habits blancs et turquoises, militaires et hauts fonctionnaires arborant les couleurs de leur nation, tous clignaient des yeux encore gonflés de sommeil dans la lumière cotonneuse du port.

Framke aurait voulu se porter d’emblée à leur rencontre, mais le regard dur et attentif des pilotiers la convainquit d’adopter une attitude plus réservée. Rongeant son frein, elle observa les voyageurs, tentant de repérer parmi eux des clients potentiels. Malheureusement pour elle, la majorité d’entre eux ne débarquait pas en terre étrangère ; nombre de nouveaux arrivants se voyaient accueillis par des collègues, des amis ou des membres de leur famille, qui avaient appris par on ne savait quel miracle l’arrivée du skif et son lieu d’appontement.

La plupart des passagers montraient une opulence rare même chez les citoyens réguliers des ilandes. L’adolescente ne put s’empêcher d’éprouver un sentiment d’injustice aussi vain que désespéré : tous ceux qui possédaient l’un des dons d’Handesel ne s’élevaient pas jusqu’au rang de notable, mais ils avaient l’assurance de ne jamais sombrer dans la masse pitoyable des graus. Sans mérite particulier, par un pur hasard de naissance, ils se retrouvaient nourris, logés, éduqués… et avant tout, libérés de la crainte du lendemain.

La situation des militaires et des administratifs différait peu : les jeunes cadets et secrétaires venaient souvent issus de familles fortunées, ou bénéficiaient de précieuses recommandations de la part des puissants de leur empire. Rares étaient ceux qui parvenaient intégrer ces carrières par la seule vertu de leurs talents. En un sens, c’était plus révoltant encore.

Framke s’obligea à discipliner les idées révolutionnaires qui paradaient dans sa tête : comme tous les Erdans, elle avait été élevée dans un respect presque religieux des guildes et ces pensées contestataires lui donnaient le sentiment, à la fois intoxicant et effrayant, de jouer avec le feu. Ou tout au moins, d’en ressentir le dangereux attrait.

Elle reporta son attention sur la file des passagers. Une silhouette en particulier suscita son intérêt : celle d’une jeune femme élancée, toute de blanc vêtue, qui venait juste de prendre pied sur le ponton. Elle regardait fébrilement autour d’elle, à la recherche d’un comité d’accueil qui refusait de se manifester. Inconsciemment, Framke ne put s’empêcher d’admirer cette apparition éthérée, sans pour autant dénier un pincement de jalousie.

L’adolescente serra les dents : ce n’était guère le lieu et l’heure de s’apitoyer sur elle-même. Elle lissa de la main ses vêtements froissés et s’avança vers la blonde messagière :

« Manfrolen ? Je connais bien la ville, je peux vous aider ! Dites-moi juste où vous voulez aller ! »

Les yeux clairs de la passagère se posèrent une seconde sur elle, avec l’agacement réservé à une gêne mineure, avant de reprendre son errance tout au long du quai. La grau ne se laissa pas décourager :

« Ça ne vous coûtera que deux guldsens, reprit-elle en levant autant de doigts, à titre d’emphase. Juste deux guldsens et je vous guide où vous voulez ! Je peux même porter votre bagage ! »

Les prunelles grises dardèrent sur elle un regard irrité, tandis que les mains fines et blanches resserraient leur emprise sur la sacoche de cuir doré.

« Va mendier ailleurs ! », lança sèchement la jeune blonde en s’écartant de Framke comme si elle craignait une quelconque contamination. Elle pivota sur elle-même et s’éloigna rapidement, emboîtant machinalement le pas aux voyageurs qui savaient tracer leur chemin dans le dédale de Silberleut.

Comprenant qu’il était vain d’insister, Framke la vit partir avec un léger rictus, en espérant que la messagière s’égarerait dans l’écheveau des ruelles de l’ilande. Mais bien vite, ces pensées mesquines s’effacèrent devant des préoccupations plus urgentes : elle devait absolument trouver un client disposé à employer ses services – et surtout à les payer.

Il en allait de sa survie et de celle de Fridrik, son seul véritable ami en ce monde.










  
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