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« Textes annexes »
Chapitre 1 « Du sable et des embruns »
Framke regarda autour d’elle, émerveillée par le paysage.

Une petite crique de sable fin formait un croissant pâle aux pieds des collines verdoyantes de l’ilande. La mer venait doucement caresser cette étendue soyeuse, comme un jupon saxe orné de dentelle pâle. L’adolescente rousse laissa ses souliers grossiers sur la dernière plaque herbeuse et resserra les bras sur sa tenue improvisée, une chemise prêtée par Nigel, qui lui descendait presque jusqu’aux genoux.

La Rose des Vents avait fait escale sur un felder (1) calicien pour l’après-midi. Le village se situait à l’autre extrémité de la langue de terre et la plupart des habitants étaient partis travailler dans les champs. Après concertation, Nigel, Augustus et Loys avaient décidé qu’il était relativement sûr d’y faire relâche, afin de refaire les provisions d’eau et de bois pour les chaudières.

En raison de la chaleur accablante, les membres de l’équipage avaient reçu l’autorisation de se rafraîchir au bord de la mer, en se partageant entre filles et garçons les plages de part et d’autre d’une avancée rocheuse. Les deux jeunes filles avaient dû écouter une longue litanie de recommandations : ne pas entrer dans l’eau au-delà de la taille, quitter les lieux si elles apercevaient un habitant du felder, éviter d’escalader les rochers – cette remarque visait principalement Framke, car personne n’imaginait Cornelli prendre ce genre de risque inutile.

Bravant l’inconnu, la rousse posa son pied nu sur le sable blond, goûtant la douce chaleur qui s’en dégageait… Quand elle osa enfin tremper les doigts de pieds dans la mer, elle poussa un petit cri en sentant le froid mordre sa peau. Cette fois, ce fut Cornelli qui montra plus de décision ; relevant la jupe de sa longue robe de lin brun, elle pénétra dans les flots jusqu’aux genoux. Pour préserver sa fierté, Framke l’imita aussitôt.

Passée la sensation d’intense fraîcheur, l’expérience se révéla agréable. La jeune rousse laissa les vaguelettes caresser ses jambes avec un soupir de satisfaction. Le bruit du ressac, les cris solitaires des oiseaux qui surgissaient de la brume pour y revenir en larges cercles, tout ceci était incroyablement reposant… monotone même.

« Je vais me promener, lança-t-elle à Cornelli.

— Faites ce que bon vous semble, du moment que vous restez prudente…

— Bien sûr… » lança-t-eele du bout des lèvres, avant de se rapprocher de la barre rocheuse.

À ses pieds, la marée descendante avait laissé des flaques limpides dans les creux sablonneux, où d’étranges créatures s’ébattaient parmi les algues. Framke s’accroupit au bord, fascinée par la vision de ce microcosme aquatique. Au bout d’un moment, elle releva les yeux, pour apercevoir l’entrée d’une petite caverne, à la jonction des rochers et de la colline. Ce n’était guère plus qu’une simple faille dans le massif, mais sa curiosité naturelle l’emporta vite sur la raison.

Cornelli, le regard tourné vers le mur de Nebel (2), ne lui prêtait aucune attention. Framke courut vers l’anfractuosité, en se demandant quels trésors – ou quels dangers – l’y attendaient. Soudain rattrapée par un reste de prudence, elle s’arrêta à l’entrée et glissa un coup d’œil… pour faire un bond en arrière.
Quelque chose avait bougé ! Un animal ? Ou… pire ?

Avant d’avoir pu battre en retraite, elle se retrouva en face d’une fillette brune d’une douzaine d’années, vêtue d’une robe de lin grossier, d’un rouge fané. Les yeux sombres la fixaient avec un mélange de méfiance et d’effronterie :

« Je me suis juste perdue, je le jure, je n’essayais pas d’échapper aux corvées, non non ! »

Son dialecte calicien était un peu difficile à suivre pour Framke, mais elle saisit la situation et ne put s’empêcher de s’esclaffer. Vexée, la fillette recula d’un pas et la toisa du regard :

« Je ne te connais pas, toi ! Tu sors d’où ? Pourquoi est-ce que tes vêtements sont bruns ? »

Un peu paniquée, Framke passa une main dans sa courte chevelure rousse.

« Nous sommes des voyageurs d’une guilde mineure, finit-elle par bafouiller. Nous avons fait escale en rejoignant notre maison principale. »

Les yeux noirs s’écarquillèrent avec admiration :

« Vraiment ? Tu es une sunder (3) alors ? »

La rousse piqua du nez :

« Hélas… non. »

Cet aveu ne parut pas ternir le regard scintillant que la fillette portait sur elle :

« Mon nom est Zélie. Et le tien ?

— Framke. »

La brunette le répéta, plusieurs fois, comme pour le graver dans sa mémoire. Son regard se porta vers la silhouette pâle de Cornelli, qui les observait avec inquiétude :

« C’est ta sœur ? »

La rousse faillit s’étrangler.

« Bien sûr que non ! Nous voyageons ensemble, c’est tout !

— Oh… désolée ! J’aurais dû m’en douter : vous ne vous ressemblez pas.

— Il n’y a pas de mal, la rassura Framke.

— Ça te dirait d’explorer ma cachette ? proposa Zélie, sans doute pour se faire pardonner.

— Volontiers ! »

Ce n’était finalement qu’une crevasse tapissée de sable, mais la fillette y avait rassemblé ses trésors : pierres colorées, fragments de nacre, morceaux de bois blanchis par les flots… Puis Zélie l’entraîna avec elle au bord des flaques pour lui montrer comment y pêcher à la main des petits crustacés et des mollusques dont elle brisait la coquille avec un caillou, pour manger l’intérieur encore frais et gluant. Assise sur la plage, Cornelli lançait à Framke un regard réprobateur. La Rousse remarqua avec amusement qu’elle avait rassemblé au creux de sa robe des coquillages brillants.

« Et si nous allions nous baigner ? » proposa la Calicienne.

Les deux filles se poursuivirent dans les vagues en s’éclaboussant ; en tâchant d’éviter une gerbe salée, Framke s’étala de tout son long dans l’eau, qui s’engouffra dans sa bouche et son nez. Elle se releva en toussant, entièrement trempée. Un peu inquiète, Zélie s’approcha d’elle pour lui demander si tout allait bien, mais les hoquets de la rousse s’étaient déjà transformés en fou rire.

Cornelli se leva et se secoua le sable de ses vêtements.

« Il est temps d’y aller. Les autres vont s’inquiéter. »

Avec toute la dignité dont elle savait faire preuve – un peu gâchée par les coquillages dans les plis de sa jupe, elle s’approcha de Zélie et déclara d’une voix glaciale :

« Manfrau Zélie, nous sommes en mission secrète en ces lieux. Vous ne devez parler de nous à personnes… En retour, les membres de notre équipage qui doivent avoir une entrevue avec vos aînés ne mentionneront pas que vous avez échappé à vos corvées en vous réfugiant ici. Sommes-nous bien d’accord ? »

La jeune Calicienne frissonna légèrement. Ses prunelles noires cherchèrent frénétiquement les yeux dorés de Framke ; l’ancienne grau lui adressa un sourire rassurant. L’attitude de Cornelli l’indignait un peu, mais elle savait que le mensonge de la blonde avaient pour but de les protéger de l’imprudence dont elle avait fait preuve.

« Je… je vous le promets ! » fit la brunette d’une voix un peu tremblante.

Les yeux de Cornelli brillaient d’une légère teinte bleutée, un signe qu’elle mettait ses dons à contribution pour s’assurer que la fillette comptait respecter sa promesse. Elle hocha la tête avec satisfaction :

« Bien, nous allons donc te faire confiance ! Il est temps pour nous de rentrer. Framke ? »

La rousse baissa les yeux sur sa chemise dégoulinante ; Zélie éclata de rire.

« Attends un instant ! »

Elle détala vers sa cache, pour revenir avec une grande pièce d’étoffe :

« Je m’en sers pour m’essuyer quand je me fais trop mouiller et que je ne veux pas qu’on sache où j’ai passé mon temps ! »

Avec soulagement, la rousse essuya ses courtes boucles et épongea sa chemise. Quand elle rendit la serviette à Zélie, la brunette se rapprocha d’elle et déposa un rapide baiser sur sa joue, avant de filer en direction des collines.

Avec confusion, Framke porta la main à son visage, avant de rencontrer le petit sourire ironique de Cornelli.

« Vous lui avez fait de l’effet… »

Framke fronça les sourcils, un peu perdue par la remarque de la blonde.

« Il semblerait qu’elle ait un petit quelque chose pour vous… même si elle fait erreur ! »

Au petit éclat ironique dans les yeux pâles de la messagière (4), Framke comprit que sa malédiction avait encore frappé. Zélie l’avait prise pour un garçon. Un garçon dont elle s’était entichée.

Mais après tout, était-ce si grave ? Les moments qu’elles avaient passés ensemble resteraient gravés dans son corps, mais si leur route ne se croisait plus jamais.

________________________

(1) Île dédiée à l’élevage et l’agriculture.
(2) La brume qui couvre l’essentiel du monde. À part les personnes possédant le don de sunder, toute personne qui y pénètre devient folle.
(3) Personne douée d’un don lui permettant de traverser le Nebel sans devenir fou.
(4) Personne douée d’un don lui permettant de retenir secrètement dans sa mémoire de longs messages.
  
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