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1 « Les Ombres de Jack »
Chapitre 1 « L'Enchantement »
Sourire de candeur figé dans la cire
Grimace sournoise figée dans le rire
Jamais, nul ne sait
Jamais, lui ne le sait
Fixation, Sceaux 1903, I.P.

Paris, 22 octobre 2014



Dans le géotrain qui l’emmène à toute vitesse à mille mètres sous la terre, en direction de la Capitale, Henri se remémore les dernières recommandations de ses parents adoptifs, ennuyeux et barbants à souhait. La seule chose, pour laquelle il les remerciera sera le choix de la compagnie de déménagement. Mais qu’aurait-il pu faire d’autre quand les paysages bucoliques, où paissent tranquillement des bêtes à cornes, sont remplacés par les lueurs spectrales des fanaux, qui tapissent les murs du souterrain où court le géotrain ?
– Bah. Plus que vingt minutes et je serai à Paris, se dit-il.
Après tout, avec un engin roulant à plusieurs fois la vitesse du son, tous les déplacements au sein du vaste empire s’en sont trouvés bouleversés. Et l’on parle déjà de relier la province de Russie et les États-Français d’Amérique via le détroit de Béring ! Les difficultés relèvent plus de problèmes d’ordre climatique plutôt que technique ; voici des dizaines d’années que la sustentation magnétique est monnaie courante. Il faut dire que la maîtrise de la technologie fluctuante et ses nombreuses applications ne cessent d’étonner le monde. Aujourd’hui, les avions stratosphériques volent à travers toute la planète, relie en seulement quelques heures les points les plus éloignés, en attendant d’hypothétiques réponses aux dizaines de sondes envoyées dans le cosmos depuis les années soixante.
Cependant, Henri ne s’est jamais intéressé de trop près aux sciences, pas plus qu’à la littérature ; il s’y sent toujours aussi mal à l’aise. Il préfère le contact humain, bien terre à terre, à toutes les hautes sphères où se perdent ce que certains appellent les sages esprits. Quant au sien, eh bien, il n’est ni grand ni petit, juste sien. Aussi s'est-il décidé à embrasser une carrière dans les services de la Police Impériale lors des orientations lycéennes. Ses parents ont essayé de l’en dissuader, arguant qu’il vit dans un monde où la guerre n’existe pas, et où les crimes de sang se font de plus en plus raresdepuis le jour des Grandes Ombres. Un jour maudit, ou béni, qui avait vu déferler sur Terre tous les cauchemars de la face la plus sombre de l’humanité. Par la suite, le degré de violence de celle-ci a largement diminué, mais pas encore au point que toute force pénale soit inutile, puisque des meurtres ont toujours lieu. Et puis, il n’a ni les qualités ni l’envie pour entrer dans les prestigieuses hautes sphères. Néanmoins, à sa façon, il intègre les élites en étant nommé au 36, quai des Orfèvres.
– Bienvenue à la Tour Pointue, soupire-t-il, tandis que le géotrain dévore avec entrain les derniers kilomètres.
En première classe, les passagers bénéficient de paysages holographiques ; ce qui, paraît-il, rend le voyage plus agréable et plus court. Non seulement il n’a pas les moyens de s’offrir le billet, mais rester seul avec lui-même est loin d’être une épreuve. Jetant un coup d’œil autour de lui, il compte cinq personnes dans la rame. Il est vrai que cette période de l’année n’est pas la plus propice au tourisme. Deux rangées devant lui, un couple avec ses bambins, revenant sans doute d’un séjour dans la famille en Province. Les aïeuls auront pu profiter de leurs petits-enfants, tandis que les parents auront fait un tour dans les Calanques. Il se revoit gamin, courant sur le front de mer malgré les avertissements répétés de sa mère et de son père. Mais il a toujours su lui parler, et jamais elle n’a trahi sa confiance. Enfant, il pensait que la Méditerranée était vivante, et que ceux qui s’y noyaient avaient rompu le pacte tacite qui existe entre elle et ces petites créatures que l’on nomme les hommes. Depuis, il a grandi et appris que les creux et les vagues meurtrières trouvent leur origine non dans une colère neptunienne, mais dans le déplacement des masses d’air.
Le dernier passager est un homme à la physionomie neutre, enfin de son point de vue. Raide, les yeux rivés sur son holographe, sur lequel il pianote avec une dextérité rare. Henri en a étudié la théorie au lycée. Tout ce dont il se souvient, c’est que cette machine dérive d’un instrument de musique : le thérémine, inventé au tout début du XXe siècle par un Russe, dont il a oublié le nom. Hélas, il n’a jamais pu en tirer un son correctlors de ses initiations. Cela ne l’empêche nullement d’admirer les virtuoses jouant la Cinquième Symphonie de Beethoven, ou Le Lac des Cygnes de Tchaïkovski.
Cependant, le morceau le plus troublant qu’il lui a été donné d’écouter fut Music for Funeral of Queen Mary d’Henry Purcell. Il a encore en tête les notes déchirantes et lugubres qui ont si souvent accompagné ses longues soirées de révision de ses cours de droit. Dodelinant du chef, il jette un coup d’œil à sa montre. Dans dix minutes, il sera à Paris Gare de Lyon, au milieu de la mythique cohue parisienne. Rejetant la tête en arrière, il laisse les brumes de la fatigue s’emparer de lui.

*****************


Pendant ce temps, dans un obscur bureau du 36 quai des Orfèvres, un homme, que l’on pourrait croire bâti comme un ours s’il n’était hélas trahi par une panse de morse proéminente, contemple avec désolation ses piles de dossiers. Une fois n’est pas coutume, l’administration s’est montrée généreuse et lui a encore proposé des armoires pour mettre de l’ordre dans tout son bazar. Et de nouveau il a décliné l’offre, arguant que les modèles qui lui sont présentés ne lui conviennent pas. Lui ne rêve que de ce qui se fait de mieux en la matière, mais qui n’existe pas encore. Son souhait : une bibliothèque qui puisse lui dire où il aurait rangé n’importe quel dossier, sans qu’il ait à se préoccuper de son emplacement. Alors depuis, il entasse avec le plus grand sérieux ses fiches et autres papiers, tout en songeant très fort à ne jamais avoir à y mettre un jour le nez.
Cependant, il lui fallait patienter jusqu’à l’exaspération des administrateurs du Service des Archives et il n’aurait qu’à se pencher pour cueillir le fruit mûr. De longue date, il a préparé sa contre-attaque. Ainsi, chaque fois qu’il a eu un peu de temps, c’était pour se plonger dans son carton à dessin, avançant dans ce qu’il considère comme un chef-d’œuvre d’architecture intérieur. Il a tracé lui-même les plans de sa future bibliothèque. Comme il a un goût prononcé pour les bizarreries et les tromperies, la géométrie de son meuble s’en ressent, même s’il n’en restera pas moins fonctionnel. La voûte en croisées d’ogives fait partie de ses canons personnels et il est devenu le nœud de sa bibliothèque. Il lui a adjoint des étagères dans lesquelles sont incrustés de minuscules cristaux piézo-électroéthérique, de manière à relever les empreintes psychiques et physiques des documents. La première mesure permet de peser chaque chemise qu’il posera. Quant à la seconde, elle est quelque peu une fantaisie de sa part, car elle donne simplement une image animée de son contenu. De cette manière, une fois le portrait de chaque dossier pris, il pourra les placer n’importe où et les retrouver tout aussi facilement, grâce à une interface vidéo vocale insérée dans les portes. Un jeu de dalles en verre, fiché sur des rails le long des étagères, assurera quant à lui la séparation de chacune de ses chemises.
Le commissaire Bréjac est occupé ses plans dans une enveloppe lorsque une voix, surgie de nulle part, lui annonce la réception d’un message. Retournant à son bureau, il presse un bouton au milieu du cadran d’un antique téléphone en Bakélite ; un parchemin, marqué du sceau de la préfecture de Marseille, apparaît dans les airs. Brisant la cire, il le déroule et en prend connaissance. Son visage jovial se fait cendre, avant de virer au rouge cramoisi. De rage, il le froisse et le jette dans une poubelle virtuelle.
– Moi ! Jouer les nounous ! Et puis quoi encore…
Soudain, il se précipite sur ses tiroirs et les fouille avec fébrilité à la recherche d’un peu d’herbe à Nicot. Mais il y a belle lurette qu’il s’en est débarrassé et, au fond, il n’a pas très envie de réveiller ce vieux démon.
– Bah, ne dit-on pas que les habitudes sont faites pour changer ? Nous verrons bien.
Au lieu d’herbe, c’est un cure-dent qu’il mâchonne avec férocitéentre ses dents. Puis, il sort en coup de vent de son bureau, attrapant au passage son enveloppe. Du regard, il fouille le couloir à la recherche de son secrétaire, Xavier Bonsergent. Introuvable, il se rabat sur une jeune égarée fraîchement arrivée.
– Mademoiselle euh… Enfin peu importe. Pouvez-vous porter ce pli au Service des Archives au premier sous-sol ?
– Mais… euh… c’est que… euh…
– Ne vous en faites pas mon petit. C’est au premier sous-sol. Dites-leur simplement que vous venez de ma part, le commissaire Bréjac, pour la commande de l’armoire.
– Bi… bie… bien, bredouilla-t-elle, qui se demande qui peut bien être ce géant à la bedaine surdimensionnée.
Sourd à ses propos, il lui tend la large enveloppe contenant tous ses plans, dont elle s’empare prestement avant de disparaître, oublieuse de sa propre mission. C’est alors que jaillit hors d’un des bureaux un roulement de tonnerre :
– Bréjac ! Qu’as-tu fait de ma secrétaire ? Elle devait me rapporter toutes les pièces du dossier des Bénédictins trafiquants d’absinthe frelatée pour que je puisse enfin les ranger !
– Oh. Mais je l’ai simplement envoyé au Département des Archives.
– Eh bien quoi Marsin !?! s’étonne-t-il.
En face de lui, son collègue le fixe, atterré.
– Rien, rien… Non rien. Je crois que… je vais aller chercher les dossiers moi-même. J’irai plus vite… soupire-t-il.
Bréjac ne comprend pas l’inquiétude qui se reflète dans les yeux de son collègue. Il est vrai que se rendre au Service des Archives ressemble un peu à la traversée du dédale du Minotaure, mais les multiples panneaux indicateurs sont là pour pallier les défaillances des agents.

*****************


Pendant ce temps, dans les caves de la Tour Pointue, une jeune secrétaire erre dans un lacis de trompe-l’œil et de trompe-sens. Trouver le premier sous-sol n’a été guère difficile, mais s’y orienter relève d’une tout autre logique. Elle se demande si son architecte ne s’est pas bandé les yeux et n’a pas fumé l’herbe des assassins avant d'en dessiner les plans. Le chef de chantier les aura aussi lu à l’envers à en croire l’agencement de certains couloirs. Arrivée devant un embranchement, elle faillit éclater en sanglots après avoir vu les panneaux indicateurs. Certes au premier abord, chacun semble donner une direction unique. Seulement, en déchiffrant les petits caractères, elle s’est aperçue que ceux-ci étaient provisoires, les services ayant entre-temps déménagé. Désespérée d’errer dans des couloirs sans vie et dépourvus d’âme, elle s’assoit sur une chaise qui traîne. Et comme elle n’a rien d’autre sous la main, hormis les innombrables et absurdes affiches accrochées tout autour, elle entreprend de découvrir le contenu de l’enveloppe du commissaire, fort heureusement non cachetée.

*****************


– Paris Gare de Lyon. Paris Gare de Lyon. Nous arrivons à Paris Gare de Lyon. Pour votre sécurité, veuillez fermer vos harnais.
La voix nasillarde, crachée par les haut-parleurs, réveille en sursaut le lieutenant Mersandier, qui s’est assoupi. Passant autour de son torse les lanières de cuir et de nylon, il verrouille ensuite le tout. En douceur, le train commence à ralentir tandis qu’un fourmillement désagréable s’en vient lui chatouiller les entrailles. Voilà pourquoi il ne goûte guère les fêtes foraines et leurs vertigineuses attractions, malgré les sympathiques moments passés avec ses camarades. La phase de décélération dure une dizaine de minutes pendant laquelle une armée de minuscules insectes l’envahissent de l’intérieur. Serrant les dents et les poings, il ferme les yeux et se laisse aller dans une torpeur bienheureuse et soyeuse.
– Paris Gare de Lyon ! Paris Gare de Lyon ! Veuillez descendre du train ! N’oubliez aucun bagage !
Lentement, il lève les paupières. La lumière crue des tunnels a disparu pour céder la place à celle du soleil, plus réconfortante malgré la présence d’une brume persistante. Il ne prendra ses fonctions officiellement que dans deux jours au quai des Orfèvres, mais il a de nombreuses démarches à entreprendre entre-temps et de tout aussi nombreuses personnes à rencontrer. Enfin, le train arrive, sous une immense charpente de verre et d’acier. Bien sûr, il aurait été plus simple de conserver les infrastructures souterraines, mais la compagnie impériale des chemins de fer tient à la majesté de ses fiers coursiers. Aussi les voies remontent-elles dans la gare, là où ont été bâties d’élégantes cloches à vide. Au niveau des quais, des sas de pressurisation sont construits en face de chaque sortie de rame. Ensuite, un tube pneumatique se déploie et s’accole au train pour permettre la descente des voyageurs et du personnel de bord. Chaque voie ressemble ainsi à une chapelle miniature, dont le motif est unique. Le Maire-Président de Paris avait, à l’occasion des cent cinquante ans de son érection, fait mander les plus grands artistes de l’Empire. Il souhaitait que chacune d’entre elles puisse rivaliser avec la chapelle Sixtine.
À la sortie de la rame, Henri a tout le loisir d’admirer ces travaux et, bien que peu goûteux de l’art en général, il trouve l’ensemble fort laid. Sur sa voie, l’auteur de la fresque offre une composition holographique de la Genèse, dont les couleurs criardes s’harmonisent en une fade palette. Il regrette que l’usage récréatif de l’éther fluctuant se soit quelque peu perdu, car les résultats obtenus sont en général des plus surprenants. Cependant, il n’apprécierait guère que s'affichent en grandeur nature les fantasmes et autres rêves des voyageurs dans un lieu de cette nature.
Tout en remontant le quai au milieu du flot interminable de passagers en direction du train bleu, il hisse désespérément la tête au-dessus de la masse, à la recherche de la navette en partance pour le Châtelet. De là, il en prendra une seconde qui lui fera traverser la Seine jusqu’à l’Île de la Cité. Porté par le fleuve voyageur, il en oublie presque les raisons de sa venue et le lieu où il se trouve. Il ne retrouve ses esprits qu’une fois la marée humaine tarie. Arrivé sur une immense plate-forme où flottent de gigantesques panneaux d’affichage, il avise les escaliers mécaniques qui, s’il en croit ce qu’il a lu, vont le mener tout droit vers les navettes en partance. Sur les murs, des hologrammes se tortillent en tous sens pour vanter les mérites d’une équipe d’airball. Un peu plus loin, un antique kiosque à journaux offrait au voyageur, égaré ou éperdu, lecture et restauration. Henri passe devant sans le voir, car il a déjà emporté plus qu’il ne lui en faut.
Fouillant dans l’entresol blafard, l’éclairage fluorescent donne des airs aux badauds de viande faisandée ou avariée. Henri trouve enfin les guichets et les automates ; rares, ils ne sont là que pour soulager le noctambule ou le matinal. S’installant dans une queue d’une dizaine de personnes, il en profite pour relire encore une fois le plan. Prendre la direction de l’Île de la Cité n’a rien de compliqué, mais il a un don particulier pour se perdre, même dans les endroits les plus simples.
– Monsieur ! Monsieur ! l’interpelle une voix haut perchée.
– Oui… Pardon, je vérifiais mon trajet.
– Où voulez-vous vous rendre ?
– Sur l’Île de la Cité.
– Alors il vous faut un coupon de métropolitain.
– Ah ! Merci ! Mais, c’est-à-dire que je m’installe dans la Capitale, n’existe-t-il pas des abonnements ?
– Si, bien sûr ! Je vous propose le passeport Paris-Couronne. Avec lui, vous pourrez circuler librement dans toute la ville, ainsi que dans toutes celles de la petite couronne.
– Très bien ! Je prends.
– Permettez. J’appelle mon collègue, il va s’occuper de vous. Nous avons quelques formulaires à vous faire compléter.
Henri soupire, en se demandant combien de paperasses il devra encore remplir avant la fin de la journée. Heureusement, au bout d’une heure, il ressort triomphant de l’épreuve, détenteur d’une carte en plastique verte et bleue, à peine plus grande que la paume de main. Sa figure s’étale dessus : des yeux fixes et vides tels ceux d'un bovin placide qui regarderait passer un train, à moins que ce ne soit le contraste des couleurs qui n’accroisse la pâleur de son teint.
Vingt minutes plus tard, il émerge devant la fontaine Saint-Michel. Son inquiétude s’envole lorsqu’il constate que le changement de navette entre les lignes est-ouest et nord-sud se fait en une simple traversée du quai. En effet, il a ouï dire que la signalisation dans cette gare est plus que pernicieuse, vicieuse même. Cependant, pour lui, l’heure n’est plus à la réflexion mais à l’orientation. Consultant son plan, il essaie de repérer Notre-Dame ; puis, satisfait, s’en va vers ce qu’il pense être le champ de Mars. Mais l’absence de la Tour de l’ingénieur Eiffel a tôt fait de lui mettre la puce à l’oreille et il se dépêche d’effectuer un demi-tour. Ainsi déambule-t-il plusieurs minutes le nez en l’air, à l’affût de la Tour Pointue, reconnaissable entre toutes. Arrivé devant la vénérable institution, il jette son plan dans une poubelle mangeuse de papier, qui s’empresse de l’engloutir en le remerciant de son geste. Deux policiers gardaient l’entrée, surveillant de près les allées et venues. Henri s’approche alors de l’un d’entre eux et lui montre sa carte. Après un bref échange, ce dernier le laisse pénétrer à l'intérieur. À l’accueil, Henri demande à un agent de faction le bureau du commissaire Bréjac, ainsi que celui des affectations. Attentif, il l’écoute puis s’en va, non sans manquer de le remercier.

*****************


– C’est étrange.
– Pourquoi ?
– Je ne sais pas. Appelle cela une réminiscence.


*****************


– Bon sang de bois, mais où m’a-t-il dit de tourner après la porte de droite ?
Henri ne cesse de retourner la question dans sa tête, à la recherche d’une réponse qui lui échappe. Il se souvient être descendu au premier sous-sol et avoir pris le premier couloir sur sa droite, situé trois portes plus loin. Pour s’aider, il suit les tuyaux écarlates qui courent au plafond, ce qui le conduit devant la chaufferie, où s’offrent à lui trois chemins. Là est le nœud du problème, car s'il l'a retrouvé entre-temps, elle ne lui est d’aucun secours.
– Quand vous arriverez devant une porte rouge, prenez le couloir de gauche… de droite.
Hélas, comment distinguer la droite de la gauche lorsqu’ils sont semblables ? Et ce ne sont pas les murs tavelés qui le lui murmureront. Confusément, il sent qu’il va faire une bêtise en empruntant celui de droite, mais s’y engage quand même. Il s’enfonce alors dans un couloir aussi gris qu’impersonnel, pour réaliser son erreur une dizaine de mètres plus loin. Seulement, Dame Persévérance est une maîtresse redoutable, ainsi poursuit-il son chemin tout en se disant que ce serait bien le diable s’il ne croisait pas quelqu’un. Cependant, il faut croire que la roue tourne, car bientôt il aperçoit une silhouette assise, quelqu’un de visiblement très absorbée par sa lecture.
– Excusez-moi !
Surprise, elle sursaute, lâchant une enveloppe et des feuilles qui se répandent par terre.
– Pardon ! Je ne voulais pas…
– Ce… ce n’est rien, lui répond la jeune femme, qui s’est précipitée pour les ramasser.
– Qu’est-ce que c’est ? demande Henri, en lui tendant l'un des papiers qui avait glissé jusqu’à son pied.
– Je crois que ce sont les plans d’une armoire ou d’une bibliothèque. Et que faites-vous par ici ? Il n’y a rien, hormis la chaufferie et le Service des Archives, introuvable par ailleurs.
– Le Service des… Archives… Euh… en fait je cherche le bureau des Affectations et accessoirement celui du commissaire Charles Bréjac.
– Mais c’est au premier étage, non au premier sous-sol ! s’exclame-t-elle. Je ne sais pas où sont les Archives. Tant pis, monsieur Bréjac attendra encore. Cependant, je puis vous conduire au bureau des Affectations.
– Merci, c’est très aimable de votre part.
– Vous souvenez-vous du chemin que vous avez emprunté ? Je suis perdue pour ma part.
– Euh, oui. Je crois pouvoir nous remonter jusqu’au rez-de-chaussée.
Alors qu’ils s’engagent dans le corridor menant aux installations du chauffage central, Soudain Henri s’arrête, comme si quelque chose lui revenait.
– Pardon, cela a failli m’échapper. N’avez-vous point parlé du commissaire Bréjac ?
– Oui, pourquoi donc cette question ?
– Oh, mais… Pardon, je ne me suis pas présenté ! bafouille-t-il en rougissant violemment. Je suis le lieutenant Henri Mersandier, je prendrai mes fonctions dans deux jours ici. On m’a affecté dans le service du commissaire Bréjac.
La jeune secrétaire s’étonne, car le commissaire Bréjac n’est pas réputé pour garder avec lui longtemps ses coéquipiers. Il faut dire qu’il a son petit caractère, et les affaires, auxquelles il s’intéresse, ne sont de tout repos non plus, d’après ce qu’elle a ouï dire.
– Pourquoi faites-vous donc la moue ?
– Oh, non… Ce n’est rien. Allons, venez. Une fois que vous aurez rempli votre office auprès du bureau des Affectations, vous n’aurez qu’à passer me voir, je vous conduirai à lui. Vous savez, la Tour Pointue ne s’apprivoise pas facilement, elle demande un peu de temps.
– Merci ! lui répond Henri, embarrassé et rouge jusqu’à la pointe des oreilles. Madam…
– Ah, non ! Mademoiselle ! Mademoiselle Froissac !
– Très bien, je me le tiens pour dit.
Elle ne relève pas la pique et se remet à marcher d’un bon pas, maintenant qu’elle est plus familière des lieux. Alors qu’ils parviennent au pied des escaliers, une silhouette un peu voûtée avance en sens inverse.
– Pardon ! s’écrie la jeune secrétaire. Allez-vous au Service des Archives ?
– En effet. Que puis-je pour vous être agréable ?
Henri ne peut réprimer un sourire en découvrant la physionomie de l’homme qui vient à leur rencontre. Ses yeux sont profondément enfoncés dans leurs orbites, cachés derrière une fine paire de lunettes et rehaussés d’une courte moustache très noire. Ses joues sont aussi creuses que celles d’un ascète. En un trois mots, un vrai rat de bibliothèque. Pendant ce temps, mademoiselle Froissac lui remet les plans du commissaire, lui expliquant de quoi il s’agit. L’homme hoche plusieurs fois la tête, puis s’éloigne sans un mot.
Cinq minutes plus tard, Henri est accueilli rondement dans un austère bureau, dont les fenêtres donnent un petit aperçu de Notre-Dame de Paris.
– Bonjour monsieur Mersandier. Bienvenue à la brigade impériale de police criminelle. Je ne vous cacherai pas mon admiration pour avoir demandé votre mutation chez nous, qui plus est chez notre cher ami Bréjac. Vous m’en voyez, au nom de beaucoup, flatté. Mais pardon, j’en dis trop.
– Merci. Pourquoi donc, qu’y a-t-il de si terrible ?
– Rien, rien, vous le découvrirez bien assez tôt.
Ils discutent ainsi quinze bonnes minutes, au cours desquelles Henri signe un nombre incalculable de papiers en tout genre.
– Demain, nous vous préparerons votre arme et votre insigne. Tout sera prêt dans deux jours. Ne bougez pas, je vais voir s’il est dans son bureau.
Brisson s'empare alors un authentique combiné téléphonique en Bakélite, qu’il raccroche quelques instants plus tard, la mine déconfite.
– Je suis navré, mais son secrétaire vient de m’apprendre qu’il est parti pour sa maraude. Bah, profitez-en pour vous promener dans le quartier. Vous aurez tout le temps demain de faire plus ample connaissance.
– Merci monsieur Brisson. À demain !
– À demain monsieur Mersandier ! Bon après midi.
Henri se lève, puis prend congé après une solide et franche poignée de main. Dehors, il jette un coup d’œil circulaire à la recherche de mademoiselle Froissac, en vain. Hélas, il doit battre en retraite.
– Bah, nous aurons d’autres occasions pour nous revoir, songe-t-il en sortant du 36 du quai des Orfèvres.

*****************


– Tiens, qu’est-ce que c’est que cela ? se demande l’homme en ramassant l’objet tombé de l’étagère. Madame Cotille ! crie-t-il au milieu de la réserve.
– Oui, qu’y a-t-il, Hans ?
– Pouvez-vous venir examiner ce que je découvre à l’instant ?
– J’arrive ! De quoi s’agit-il ?
– Je commençais l’inventaire de la réserve assyrienne, quand cette chose a chu d’une des étagères, lui répond-il en lui tendant l’objet.
C’est un vieux masque en cuir, qu’elle retourne entre ses doigts, les faisant courir sur la peau tannée.
– C’est étrange. Il ressemble à une persona de la comédie italienne, bien que je n’arrive pas à lui donner un âge. Bon, mettez-le de côté, nous l’examinerons plus tard.
– Bien madame.
Le jeune assistant le dépose sur un chariot de métal.

BL : Aislune
  
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