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2 « Le Songe de l'Homme aux Yeux Miroir »
Chapitre 1 « La Reine de Jack »
Je me regarde dans le miroir. Et c’est un terrible aveu que cela. Ni ombre, ni reflet seulement le noir mate qui se renvoie. Est-ce ainsi qu’elle me perçoit, ou est-ce mon regard qui m’impose cela ? Je m’interroge. Se voir et ne rien voir de ça, ne rien voir de soi.
– À votre guise, monsieur Mersandier. Je ne fais que vous exaucer, quand bien même je le regretterai.
Où ai-je donc déjà entendu ces paroles ? Je ne sais pas. Elle me berce seulement, transperçant de sa noirceur mon cœur. Où les ai-je aperçus ? Le souvenir s’étiole. Je ne sais plus, je ne sais pas. Je m’interroge. Je suis dans le noir et c’est déjà cela. Je suis dans le noir, plongé dans un tonneau de poix, dans lequel je me débats. Regardons donc plutôt les étoiles. Est-ce encore sa voix ? Le ciel est clair ce soir. Les étoiles, oui. Mais la lune qu’en est-il ? Où se cache donc l’obscur ?


Fragment d’un miroir.

– Tu ne dors pas ? chuchote une voix.
Elle s’est éveillée. Seul l’astre nocturne délivre un peu de sa lumière pâle et blafarde. Il devine ses yeux dissimulés par une épaisse touffe de cheveux ébouriffés. Lentement, d’une main engourdie par le sommeil, elle relève l’une de ses mèches et révèle un œil, couleur d’eau claire, à demi clos. Au fond, brillent malgré la fatigue quelques éclats de malice.
– Pourquoi t’es-tu éveillé ? ronronne-t-elle, tout en se pelotonnant contre son torse moite. Les bras passés autour de sa taille, elle pose ses lèvres sur sa main. Elle sent son corps qui tremble, de froid ou d’effroi ?
Il ne peut lui répondre. Les siennes sont scellées par une peur, dont il perçoit encore l’étreinte sur son cœur que chassent peu à peu les caresses de son amante. En face de lui disparaît l’image d’une femme toute de glace vêtue. Il lui semble qu’elle tient une paire de patins, mais ce ne sont que ses mains, que Marie-Angèle couvre de baisers tendres et enfièvrés. Avec douceur, il se saisit de son visage sur lequel sont tombées des mèches rebelles. Il les écarte et ainsi se fraye un chemin jusqu’à ses lèvres. Mais il n’ose l’embrasser, car les siennes sont gelées, prisonnières de l’éternelle Reine des Neiges.
– Ce n’est qu’une histoire. Alors pourquoi se dérobe-t-elle ? songe-t-il.
Il plonge son regard dans celui de celle qui, en ce moment même, l’ensorcelle. Entre ses doigts, il n’est guère plus qu’une poupée de chair, tout comme elle peut l’être lorsque c’est lui qui en joue. Ses lèvres s’entrouvrent. Elles dessinent des mots qui, bout à bout, chantent l’amour. Hélas, il est sourd, alors il n’en devine que les contours et l’esquisse. Un jour quelqu’un a dit : « Dessine-moi un mouton », alors que des yeux susurre : « dessine-moi l’amour ». Entre ses bras galants, il se rendort, oublieux de la reine écarlate qui veille sur son sommeil. À son tour, elle l’entoure et s’enfonce dans un songe fait de tendresse et de merveilles.
– N’oublie pas. Nous nous levons à l’aurore, demain.
Sa voix résonne entre les parois de la chambre. Elle n’est vêtue que de quelques pièces de tissus surlignés de dentelles blanches. Encore une fois, il n’entend rien. Est-ce parce qu’il n’a pour elle que désir ou envie, ou son cœur se nourrit d’oubli ?
Sur le mur, son ombre se découpe et déjà elle attire à elle son corps sublime. Tandis qu’il s’insinue derrière elle, ses mains se saisissent des toiles suspendues à la fenêtre.
– Que prépares-tu ? lui glisse-t-elle.
– Rien qui ne te déplairait mon enchanteresse, lui susurre-t-il au creux de l’oreille, gourmand.
– N’y a-t-il rien que je ne puisse faire ? lui chuchote-t-elle, alors que tombe un ruban de dentelle.
– Bien des choses, ma belle, ronronne-t-il, ses lèvres posées sur l’épaule ainsi mise à nu.
Le souvenir d’une femme papillon s’impose. De noir et de velours, elle danse au fond de ses rétines. En rêve-t-il ? Il ne sait que trop, car voici son ombre sauvage et indomptable qui s’en empare, réminiscence phosphorescente d’une nuit de folle audace et de fantasmes.
– Henri, quelle mine ! Vous êtes tout pâle. Vous ne vous êtes pas encore remis de votre après-midi au quai de la Râpée ?
La voix le prend par surprise. À quoi pensait-il ?
– Camille m’a expliqué votre petit accident stomacal. Pardonnez-moi. J’ai cru bien faire. Je souhaitais vous endurcir les viscères.
En face de lui, Henri convulse de nouveau et un peu de bile remonte ; ultime marque d’un souvenir carmin.
– Tenez ! Buvez-en un peu ! lui enjoint Charles, tout en lui tendant une tasse d’un liquide verdâtre.
– As-tu vu Henri ? Cette image au fond qui se reflète.
– À qui est-elle ? À toi ou à moi ? Elle est sombre, on dirait une tache d’encre noire.
– Je ne sais.
– Cela me rappelle une histoire.
– Laquelle ?
– C’est une histoire, inachevée et jamais dessinée ; un Samurai avale un soir un fantôme dans une tasse de thé. Est-ce mon âme que je dévore là ?

Henri, déconcerté, contemple le breuvage d’où se dégage un puissant parfum d’anis et d’épices.
– Qu’est-ce que c’est, commissaire ? bredouille-t-il.
Charles a les yeux qui pétillent.
– Rien de moins qu’un souverain remède aux petits tracas qui vous habitent, Henri.
– Merci, souffle-t-il en portant de nouveau la tasse à hauteur de son visage.
– Bois donc Henri, jusqu’à la lie. Je te prie. Je t’y invite. Je t’en supplie, murmure une voix dans son esprit.
L’infusion coule du fond de sa gorge jusque dans les tréfonds de ses entrailles, chassant les convulsions qui l’agitent toujours. En face de lui, Charles l’observe, inquiet. Comment en être certain devant ce visage chafouin qui reflète le maelström de ses sentiments ? Jack a encore frappé. Cela, il le sait. Mais pourquoi l’appelé Jack ? Pourquoi ressurgir aujourd’hui ? De quel message est porteur ce tueur ? Trop de questions et pas assez de réponses. Charles détourne le regard. Il contemple la vue de la fenêtre où, en contrebas, paresse la Seine. Quelque chose a changé avec ce troisième assassinat. Bien sûr, tous se sont porté le coup fatal, cependant le motif a dévié. Il ne saurait où poser le doigt, pourtant il en est persuadé, monsieur Paindavoine ne s’est pas suicidé pour les mêmes raisons que les deux autres. Troublé, il glisse une œillade discrète en direction d’Henri. Est-ce de la mélancolie ou la folie qui se tapit dans son esprit ? Il n’a pas envie de rire.
– Asseyez-vous un instant. ! Je reviens de suite, s’exclame-t-il soudain.
Ce dernier, étonné, le regarde s’éclipser, puis prend place dans l’un des fauteuils, face à la grande bibliothèque, tout juste installée. Dans les baies vitrées se reflètent les pâles rayons du soleil orangé. L’après-midi tire déjà à sa fin et l’astre salue les humains à sa manière, triste et belle. Henri boit une nouvelle gorgée de la liqueur. Son estomac ne proteste pas. Au contraire, il réclame.
– Que contemples-tu comme çà ? Aurais-tu peur de ce que te renverrait ce miroir, de ce qu’il proclame ? Non ! Tu es terrorisé par ce que renferme ton âme. Regarde donc au fond de toi ! glapit de nouveau la voix.
Non, je n’écouterai pas. Ce que tu professes n’est que mensonge.
– À ta guise. Souviens-toi seulement que le miroir est une psyché, aussi noire et obscure soit-elle.

La présence s’en est allée, Henri soupire. Sa tasse est vide. L’infusion a disparu. Le fantôme également ? Il a envie de lire, retourner dans ce Japon, façonné de contes et d’esprits, qui plût tant à Lafcadio. Lire pour fuir, lire pour se souvenir. Mais de qui, de quoi ? La réponse le fuit. Alors il regarde. Il examine le bureau : la porte entrouverte par laquelle s’est échappé le commissaire, la bibliothèque, toute de chêne et de verre vêtue. À l’intérieur, ce ne sont que des dossiers, archivés, oubliés et empoussiérés ; un miroir en noir de la capitale. Cependant, il pousse plus loin l’exploration et découvre quelques trésors de mots, enfouis au milieu des trop nombreux cartons. Curieux, il se lève et s’approche de plus près. L’un d’entre eux dépasse. Son titre ? L’Aube Incertaine. La couverture, marron, est assez sobre en regard de la créature dessinée : perché sur une fenêtre, se dresse un dragon rouge à la gueule cassée et aux ailes déchiquetées. Le nom de son auteur est celui d’un compositeur, même s’il doute de leur parenté réciproque. L’un vivait en Prusse du temps de Nietzsche, l’autre était né en Algérie un siècle plus tard. Il essaie par la vitre, car il n’ose pas l’ouvrir, de lire le résumé. Hélas, les caractères sont bien trop petits. À la place, il examine ce bien étrange démon, dont les yeux trop rouges lui semblent soudain trop familiers. Mais est-ce cette teinte ou bien l’éclat qu’il croit apercevoir dans le fond qui le met ainsi mal à l’aise ?
De quoi dois-je me souvenir ? De rien et de tout. De tout et de rien. Ce n’est qu’un grand flou, un puits sans fond, d’où jamais rien ne sort, si ce ne sont que les images d’un fou.
– Prenez-le, petit garçon bien curieux, éclate de rire Charles, entre-temps revenu dans son bureau, l’air particulièrement satisfait. Néanmoins, je ne saurai que trop vous recommander la lecture des tomes précédents. Cependant, vous risquez de vous sentir comme un cheveu sur la soupe. Je doute que vous ayez à cœur de flotter entre deux eaux, fussent-elles littéraires.
Entre deux eaux, entre deux mondes, car tout se confond. Où est passé le mur de l’illusion ? Où donc se drape la raison ? Où est la femme papillon ?
La voix de Charles bourdonne à ses oreilles. Ce dernier lui tend quelque chose. La surface est tiède et rugueuse. De ses doigts, des pages s’échappent.
– Tenez ! C’est le tout premier tome de la saga : La Balle du Néant, un meurtre en chambre close digne de Roulemabille. Bien entendu, il y a quelques trésors cachés. Mais savez ce que c’est.
– Merci, commissaire, s’entend-il bredouiller.
Henri est ailleurs.
– Oh ! Ne me remerciez pas pour si peu. Vous n’avez qu’à m’emprunter les autres, si le cœur vous en dit.
– Mais c’est trop commissaire, se récrit Henri. De plus, je n’ai plus guère le temps de goûter au plaisir de la lecture ces derniers temps.
Charles profite alors de cette réplique pour se fendre d’un immense sourire :
– Que vous dites, mon garçon ! Que vous dites ! s’esclaffe-t-il en lui tendant une enveloppe brune.
Dessus, en caractère fin et délicat, son nom est tracé à l’encre noire. Henri hésite puis s’en saisit, tandis que Charles l’encourage à l’ouvrir.
– Allez-y. Il n’y a aucune malice, pas même de petites lignes à la fin du paragraphe, encore moins un diable au bout de son ressort, mais peut-être quelqu’un qui vous attend.
Surpris par cette dernière remarque, Henri décachette le pli d’où s’échappent deux rectangles de carton aux reflets bleutés, barrés au verso d’une disgracieuse bande marron.
– C’est un aller-retour pour les Sables-d’Olonne. Mademoiselle Froissac en a déjà reçu un. En outre, je vous ai fait donner congé jusqu’au deux novembre. Nous remettrons notre entrevue avec le professeur Choron et son assistante, à plus tard. Ou plutôt je m’en irai leur rendre visite en votre absence.
Ébaubi, Henri ne sait que dire ni comment remercier son supérieur pour son attention.
– Henri, ce n’est pas à un singe que l’on apprend à faire la grimace et les choses du cœur sont loin de m’être étrangères. Profitez de ce séjour auprès d’elle et oubliez donc ces sinistres événements. Je suis un vieux routier et j’ai roulé ma bosse depuis plus longtemps que vous. N’ayez crainte pour ma personne et la chaire froide, cela me connaît.
Sa chair. Elle est tendre et délicate. Elle se lézarde, révélant des sillons écarlates. Ma main. Elle suspend mon geste. Pourtant, je la vois qui m’encourage d’un signe de tête. Les images d’un carnage. Mais elle me susurre que ce n’est qu’un mirage, une illusion née du chaos. Utilise la rage qui enserre ton cœur, sourde-t-elle. Mais pourquoi ? Je me noie, murmure-t-elle.
Charles poursuit son monologue jusqu’à ce qu’il produise une prodigieuse liasse de papiers.
– Je n’avais pris aucune note lors de notre déjeuner. Mais je ne mélange jamais la bonne chair et le travail intellectuel. C’est un tabou ! La nourriture réclame toujours toute mon attention, rit-il.
Les yeux pétillants, Charles s’arrête, comme troublé.
– Vous partirez demain matin. Henri, je vous en prie. Oubliez donc Paris et ses ombres. Vous êtes de la génération de ceux qui récoltent enfin les fruits de la réconciliation. Je regrette de ne pas vous avoir ménagé un peu plus. Mademoiselle Froissac m’a fait part de ses projets. Je crois qu’elle a l’intention de vous faire découvrir quelques-uns des coins les plus sauvages et les plus secrets de son pays.
Henri rougit jusqu’à la racine des cheveux. Hilare, Charles le couvre d’un regard plein d’attentions. Henri, confondu, bafouille de vagues remerciements.
– Je n’ai que faire de tout çà, mon petit. Parfois, il faut savoir faire montre de discernement et dans votre cas, tout indique que vous avez besoin de repos. Je suis bien capable de me débrouiller seul, je suis un grand garçon tout de même. J’ai passé l’âge de la nourrice. Surtout, je me sentirai bien plus tranquille à vous loin d’ici en agréable compagnie et entre d’aussi jolies mains.
Ses mains… mes mains ! Elles se referment sur elle. Ce sont les serres d’un rapace. Mes doigts sont autour de sa gorge. Je peux entendre palpiter le flux écarlate qui passe le long de sa veine jugulaire. Je ne peux m’exécuter. Alors elle m’encourage d’un sourire, comme une invitation à la faire souffrir. Je refuse. Elle me guide. Je sens ses phalanges qui se glissent sur les miennes. Pourquoi ? Je ne comprends pas. Je ne la comprends pas.
– Oublie ! Henri !
– Qui ?
– Oublie !
Sa voix est ferme, tout comme l’intention qui se dissimule derrière.

– Bien, je crois que je vous ai fait toutes les recommandations nécessaires. Allez la rejoindre, elle aura bientôt fini, sourit Charles.
– Qui ? balbutie Henri, qui arrache un immense éclat de rire à Charles.
– Enfin ! Marie-Angèle, voyons ! Où avez donc la tête ?
La tête ? Ma tête ? Sa tête ? Elle repose entre mes mains, ou plutôt ce qu’il en reste… un visage figé pour l’éternité, momifié, parcheminé. Sont-ce les miennes ? Non ! J’observe, je suis par-dessus son épaule. Je suis le maître, celui qui lui indique de quelle manière il doit manier la lame et trancher dans le vif. Ce n’est plus un exercice, même si j’en mime les gestes. L’élève ne dépassera pas le maître. Cela je m’en assurerai. Pose-le sur ce mannequin de bois, ainsi il ne se déformera pas. Mes mots sont fluides. Sa voix est sûre. Je referme le carnet et avec lui cette page de souvenirs.
– Henri ?
Charles claque ses doigts près de son oreille.
– Vous m’avez fait peu mon garçon. Mais je comprends. Filez retrouver votre belle et profitez bien de votre séjour en terre vendéenne.
– Oh… pardon, commissaire. Je suis confus… Encore merci pour votre dévouement.
– Bougre d’un artichaut à cornettes. Allez-vous donc cesser avec vos sornettes, éclate-t-il de rire, ce qui fait rougir de plus belle le pauvre Henri qui ne sait où donner de la tête.
– Ah, ah, ah ! Dans votre malheur, la chère enfant n’est pas là pour vous entendre raconter pareilles fadaises, ajoute-t-il.
Penaud, le jeune homme n’en sourit pas moins et serre la main de Charles.
– Ah ! s’exclame ce dernier, comme il se frappe le front. J’allais oublier. Je vous ai promis de la lecture pour le voyage.
– Merci, bafouille Henri, tandis qu’il reçoit un sac en papier garni de livres aux couvertures fanées.
Curieux, il en prend un au hasard : L’Odyssée de l’espèce. Et de nouveau surgit l’ombre menaçante de cet immense dragon aux pupilles rougeoyantes. Une primitive, peut-être une australopithèque, couvre de ses mains son ventre rond pour le mettre à l’abri.
Tu l’as vu n’est-ce pas ? Ses yeux brillent dans le noir. Il lui tend quelque chose. Cela scintille. Mais il est trop loin pour s’en saisir. N’oublie pas, l’élève ne doit pas dépasser le maître. Il s’avance, la main en avant. Dans la pénombre ténue, la silhouette se relève et révèle un visage miroir. Prends et apprends.
– Régalez-vous Henri ! Évadez-vous ! En un mot, ressourcez-vous, Henri Mersandier, lui ordonne Charles, alors qu’il le raccompagne sur le seuil de son bureau.
Tiens, le gros Charles n’a pas écorché notre nom. Splendide, n’est-il pas ?
Henri balaye l’étage, il ne prête pas attention à l’intrusion. Dans ses yeux se mêlent des sentiments obscurs faits de dévoration et de passion.
– Décidément, vous être trop prude. Allons, abaissez donc un peu votre regard. Les choses sont bien souvent beaucoup plus intéressantes sous la ceinture, lui glisse la voix grave du commissaire.
– Et n’allez pas ébruiter ce que je viens de vous confier. J’ai une réputation à tenir, ajoute-t-il avant de s’éclipser.
Henri se retourne, mais ne découvre que la porte close de son bureau. Toute trace de son passage a déjà disparu. Suspendu à son poignet, le sac de livres pèse soudain. En contrebas, il aperçoit la crinière flamboyante de son amante. Il devine son visage et le sourire peint sur ses lèvres fines. A-t-elle senti ce regard porté sur elle ? Elle s’arrête et lève la tête en direction des étages. De là, il n’est qu’un point parmi d’autres. Toutefois, elle l’a vu et elle agite la main.
– J’arrive, murmure-t-il, tandis qu’il se hisse sur la balustrade en marbre.
En équilibre, il étend ses bras, en même temps que se dessinent d’étranges traits de lumière. L’espace d’un instant, il imagine sa chute ralentie par son emprise, après quoi il se poserait à ces pieds et l’emporterait entre ses bras, pour un voyage d’où jamais il ne reviendrait : Un endroit à l’abri des fêlures et des blessures de l’être provoqué par un monde devenu soudain agressif et intrusif.
– Viens, lui glisse-t-elle.
– Oui…
Henri saute dans le vide. Dans son dos se déploient ses invisibles ailes. Dans son sillage, il entraîne le monde dans un tourbillon et arrache son aimée à la pesanteur lugubre de cette terre inanimée. Puis il l’enlève et l’emmène dans un ciel rêvé, baigné de larmes étoilées et d’astres mordorés. Enlacés, leurs ombres s’animent ; échos impromptus de leurs ébats nocturnes. Walkyrie chevauchant son amant, Marie-Angèle l’emporte par-delà les tourments.
– À quelle heure partons-nous ? chuchote-t-il au creux de son oreille.
– Bien trop tôt, lui souffle-t-elle.
– Pourquoi ? lui rétorque-t-il entre deux mots.
– Parce qu’il est bien trop tard, ronronne-t-elle, tandis qu’elle s’étire de tout son long.
– Nous dormirons bien dans le train, bruisse-t-il, en l’attirant à lui.
– Oui… Mais oublions plutôt et profitons de cette nuit qui sera, pour nous, bien trop courte.
Emportée par son élan, Marie-Angèle ne se retient plus et de son dos jaillissent ses ailes de femme-papillon. Heureusement, ou non, elles se confondent avec la noirceur de la nuit et empêchent Henri de percer le secret de son obscure nature.
  
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