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2 « De rose et d'épine »
1 « L'ennemi commun »
Publié par Elia, le mercredi 26 décembre 2018

— Lorsque le Chœur m’a parlé des rumeurs sur ta nouvelle identité, je n’ai pas osé y croire. J’aurais préféré qu’il se trompe à ton sujet, soupira Isabeau sans masquer sa déception.

Elle observait Sam qui lui faisait face, le visage dépourvu du moindre sourire. Elle resserra ses doigts fins autour de sa baguette magique. D’un sortilège, elle pouvait réduire son corps en cendres. Sam en avait conscience. Malgré la crainte qui le tenaillait, il ne s’arrêta pas. Son amie, loyale, lui offrirait toujours la possibilité de se justifier avant de se venger.

— Isabeau, tu es en colère contre moi, commença-t-il, mais…

La fée arqua un sourcil et éclata de rire.

— En colère ? Je ne suis pas en colère, Sam. Je bouillonne littéralement de rage ! J’ai pris ta défense auprès de l’Incarnation pendant des années ! Je lui ai promis que tu avais changé !

— C’est vrai, Isabeau.

— Regarde-toi. Tu es maigre comme un squelette. Ton sang contient plus d’alcool que d’eau ! Tu as couché avec toutes les putains du royaume ! Millasia entier te surnomme le « débauché » ! Tu as eu mille occasions de venir à ma rencontre. Pendant dix ans, tu savais où me trouver et tu n’as rien fait.

— J’ignorais que… Je pensais que ma situation était définitive.

— Cela explique-t-il ton attitude ? Au lieu de réfléchir aux raisons pour lesquelles Il t’a envoyé ici, tu t’es laissé aller. Pendant que je veillais sur des Esprits toujours plus nombreux à s’évader du royaume des morts, tu te saoulais avec la noblesse millasianne ! Tu L’as déçu, Sam. S’Il n’avait pas été anéanti, Il se serait consumé de honte pour ton comportement indigne.

Sam ne broncha pas. La réaction de la fée était compréhensible : il méritait bien plus que de simples remontrances.

La perte de son dieu lui donnait la furieuse envie de se cogner la tête contre un mur. Gabriel avait sombré dans l’oubli et Il n’avait plus qu’une poignée de fidèles pour Le pleurer. Le Chœur était aussi parti. Il n’avait pas pris la peine de lui dire adieu. Malgré leur accord commun, il avait préféré quitter discrètement cette longue existence. Il manquait à Sam. Il se surprenait à l’imaginer déambuler au sein de sa propriété et à entendre de nouveau ses chants lyriques. Il l’avait longtemps haï. Comme lui, le Chœur avait disparu de la nature à la suite de la chute de l’ancienne famille royale, terrifié à l’idée d’affronter la déception de leur dieu.

— Is’… Il n’y a plus que toi et moi sur cette maudite île. Toi, la protectrice des vivants et moi, l’archange des morts. Gabriel n’est plus, à l’instar du Chœur. Nous sommes seuls au milieu de rapaces prêts à nous dévorer. Je refuse de rester passif.

— Oh, mais tu n’as pas été passif, Sam. Tu as aidé Rodolphe à piéger les enfants Barrera. Tu as concocté un philtre de désir pour « ranimer la flamme de l’amour et de l’espoir » entre eux.

Son ton sardonique lui fit l’effet d’une gifle.

— Tu connais la véritable personnalité d’Adam ! s’emporta-t-il. Tu sais que les rumeurs à propos de sa femme sont vraies et…

— Tu n’as pas à choisir leur destin ! Comment as-tu osé croire que cela arrangerait notre situation ? Non seulement tu envisageais d’encourager une liaison incestueuse, mais tu t’apprêtais à jeter une jeune femme dans les griffes de son frère violent !

— Le désir aurait occulté les tensions qui existaient entre eux !

Isabeau tapa son front d’un geste enragé.

— Ma parole Sam, méprises-tu les humains à ce point-là ? Dois-je te rappeler qu’Isaure n’est pas un pantin ?

— J’étais désespéré. La fin justifie les moyens et…

— Tais-toi avant que je ne t’étrangle ! Nous sommes censés veiller sur les humains. « Veiller » ne signifie pas prendre des décisions stupides et hâtives ! Que tu te débauches pour chasser tes problèmes est une chose ; que tu suives les idées saugrenues du Chœur sans te poser plus de questions en est une autre.

Sam chercha une excuse, en vain. Il avait écouté le Chœur pour ne pas affronter ses responsabilités. Il souhaitait retrouver la quiétude de son existence et s’enivrer avec une délicieuse bouteille de whisky. Esquiver les ennuis était tellement plus simple.

Ne pas penser, juste oublier.

— Tu n’as même pas la décence de nier mes propos, soupira Isabeau.

Les ailes de la fée s’abattirent derrière elle. Sam garda le silence et se perdit dans la contemplation du lac. Les Esprits aimaient déambuler ici une fois l’arcade franchie. La plupart appréciaient la beauté des paysages, bien moins lugubres que dans le royaume des morts. Ils erraient un long moment près du rivage avant de voguer de part et d’autre de l’île. Maintenant que les damnations avaient obtenu ce qu’elles voulaient, cela risquait d’empirer dans les semaines à venir.

— J’ai cru qu’il s’agissait du meilleur moyen d’assurer la survie des enfants Barrera, confessa-t-il. Le désir aurait incité Adam à ne plus…

— Comment comptes-tu changer cet imbécile puisque grâce à tes bons soins, Isaure est maintenant la maîtresse de Rodolphe Van Der Hell ? Comment Adam est-il supposé accepter la nouvelle ?

— Je n’ai pas encore réfléchi à cette partie du plan.

Il envisagea de lui avouer qu’il s’était empressé, sous l’influence de l’alcool, d’annoncer lui-même la situation au fils Barrera, mais il renonça.

— Si je résume, tu as livré au roi la femme que tu as juré de protéger en échange de ta misérable vie ? Le même qui a assassiné Katarina Storm afin de te punir ? Tout en sachant que son frère, qui a battu son épouse pendant des années, se détruit de rage pour elle ? Adam est un malade mental ! Es-tu stupide ou es-tu le pire salaud de cette terre ?

— Il parlait de me bannir, Is’ !

— Alors ? As-tu oublié les principes de ton serment ? Dois-je te rappeler tes responsabilités envers Ses créations ?

Sam ricana avec mépris. Ses iris sombres étincelèrent sous l’effet de la rancœur. S’il vénérait son dieu au-delà de toute limite, il détestait Ses créations au plus haut point. Il s’était attaché à quelques humains, dont Katarina, mais il n’avait jamais supporté cette famille royale.

Il avait vu ses membres régner sur Millasia siècle après siècle. Il les avait vus bafouer leurs devoirs fondamentaux d’un revers de la main. Cela n’avait pas empêché leur dieu de les aimer. Plus ils commettaient de fautes, plus Gabriel se confondait dans la complaisance. Sam avait protesté, bien sûr. Malheureusement, Il possédait le don de faire la sourde oreille lorsqu’il s’agissait d’écouter Ses propres conseillers.

— Si j’avais laissé Isaure libre, elle se serait tuée d’amour pour ce connard de Van Der Hell ! Si d’aventure elle avait décidé de rester en vie et de souffrir dans son coin, Adam aurait eu tout le loisir de s’en prendre à elle. Je l’ai protégée, comme ma fonction l’exige.

Isabeau éclata de rire.

— Tu aurais pu conclure une alliance avec elle au lieu de la vendre à ton ennemi ! Ou mieux… préparer un antidote !

— J’ai négocié cela avec lui. Je lui ai promis mon aide pour la capturer ainsi qu’un remède.

— À la bonne heure ! Tu le lui as confié sans attendre, je suppose ? l’interrogea-t-elle.

— Pour être honnête, non. J’ai… j’aimerais que tu uses de ton don pour arranger cela.

Il n’avait pas la moindre idée de la façon dont il libérerait Isaure et Rodolphe du sortilège. Il avait supplié la sorcière du Chœur de concocter une nouvelle potion, de ne pas abandonner le roi et la fille Barrera à leur destin. Hélas, elle n’avait guère prévu que les choses tournent aussi mal.

— Is’, écoute-moi, l’implora-t-il. Tu es mon unique espoir ! Si nous fabriquons ce fichu antidote, je pourrai reprendre l’avantage sur Rodolphe ! Tu ferais une pierre deux coups !

— Ma parole, tu mériterais de…

— Alors tu es d’accord ? dit-il d’une voix mielleuse. S’il te plaît, Isabeau.

— Je n’ai pas le choix, capitula-t-elle. Estime-toi heureux, espèce de crétin. Si j’accepte d’élaborer un antidote, c’est pour Isaure, pas pour toi. Enfin… quelle importance désormais ? Si l’Incarnation juge la situation irrémédiable – et à première vue, elle l’est –, elle nous détruira.

Sam garda le silence. La fée avait raison. Aucune réconciliation ne serait plus possible entre Isaure et Adam. Le mal était fait. La seule solution était d’empêcher le jeune homme de croiser à nouveau le chemin de sa cadette.

Œil pour œil, dent pour dent.

Le prix était cher payé : une existence de souffrance et de désespoir parce qu’il avait cédé à l’appel de la vengeance. Sam connaissait les faiblesses humaines. Aucune d’elles ne possédait la douceur de rendre justice soi-même. Hélas, Gabriel estimait qu’un souverain ne devait pas abuser de ses privilèges.

Les damnations avaient bien joué leurs cartes. Dans l’ombre, elles s’étaient nourries de cette souffrance. Par leur faute, une course contre la montre s’engageait.

L’Incarnation était issue de l’essence même du dieu-serpent. Elle disposait de Sa puissance, mais contrairement au Chœur, à Isabeau et lui, elle ne pouvait mourir. Gabriel n’était plus, la force qui permettait aux royaumes de Millasia et des Esprits de subsister en ce monde était vouée à disparaître. L’Incarnation était la seule entité capable de l’alimenter, en sacrifiant son âme et toutes les vies qu’elle abritait. Elle se transformerait en énergie et Millasia connaîtrait une nouvelle ère qui ne durerait pas. Les damnations aspireraient et détruiraient peu à peu ce qu’il restait de l’essence de l’Incarnation et de leur dieu : la famille royale, suivie des membres de la hiérarchie divine. Millasia rejoindrait les méandres de l’oubli.

— Alors ? Nous allons l’attendre et ne rien faire ? cracha-t-il. L’Incarnation a pris sa décision depuis longtemps. Elle va nous anéantir, oui. Par sa faute, ces ordures survivront et tout ce qui existe ici sera englouti sous les eaux. Il nous faut les traquer et les éliminer !

— Comment ? Mes dons sont limités, je ne peux pas les affronter. Ils sont bien plus puissants que moi ! Quant à toi…

— Je suis humain, mais je n’ai pas perdu mes réflexes.

Du moins, il essayait de s’en convaincre. Sam avait menti au Chœur en prétendant être capable de changer d’apparence. Cela avait été vrai autrefois, mais depuis le coup d’État, il était captif de ce corps frêle. Dans Sa colère, Gabriel l’avait empêché de recouvrer sa forme originelle. Néanmoins, ses sens étaient plus aiguisés que ceux d’un homme normal. Il ne souffrait ni de la faim ni de la soif.

Isabeau également. Malgré son enveloppe corporelle humaine et son obligation de veiller sans cesse sur le lac, la fée savait repousser les Esprits agressifs. Son pouvoir s’était matérialisé dans sa baguette magique. Si elle n’était pas en mesure d’anéantir un spectre sans sacrifier une part importante de son énergie, elle demeurait une alliée précieuse pour mettre hors d’état de nuire les plus dangereux.

Contrairement à lui, elle avait à cœur de sauver la famille royale. Son empathie était grande.

Il n’existait qu’un seul moyen pour vaincre la punition jadis lancée par le dieu-serpent : retrouver cette boîte à musique. Quelqu’un l’avait dérobée à la princesse le soir du coup d’État. La dernière personne à l’avoir vue était Isabeau. La fée avait entendu ses notes divines retentir dans le lac alors qu’elle repoussait les gardes royaux pour protéger les jumelles Barrera. Lorsque la musique avait cessé d’être jouée, l’objet s’était perdu au fond de l’eau.

— L’Incarnation ne peut à la fois servir de socle et veiller sur nous tous. Gabriel a besoin d’un successeur, ajouta-t-il.

— Aucun de nous ne possède Sa puissance, souligna la fée. Nous sommes indignes de Sa fonction.

— Je suis indigne, rectifia-t-il.

Il soutint le regard teinté d’éclats argentés de son amie. Isabeau était la seule alternative possible. La fée devait se libérer du corps où elle était enfermée depuis la chute de Gabriel. Il lui fallait amplifier ses pouvoirs pour reprendre le contrôle des Esprits et ramener les damnations dans le monde des morts avant qu’il ne soit trop tard.

— L’Incarnation ne nous permettra jamais… argua-t-elle lorsqu’elle comprit où il voulait en venir.

— Tu es la protectrice des vivants ! Tu veilles sur les humains bien mieux que moi. Sans toi, les spectres seraient bien plus nombreux à errer ici ! Tu as le sens du devoir. Tes pouvoirs sont limités, mais j’ai foi en ton intelligence. Que l’Incarnation aille se faire voir !

Il avait essayé de s’exprimer avec enthousiasme, mais il s’entendait mentir. Son plan était voué à l’échec. Cependant, Isabeau était la seule alternative possible pour le moment. Il tenta d’organiser les pensées qui bouillonnaient dans sa tête et ajouta :

— Ils ont corrompu l’entourage de Rodolphe. Ils ont contraint Katarina à me duper.

— Tu… tu insinues qu’ils rôdent au palais ? s’épouvanta Isabeau.

— Au palais et probablement en dehors. Ils nous cernent de toute part. Je ne crois pas qu’ils appartiennent à la noblesse. Non, ils se sont plutôt infiltrés parmi les domestiques, ils possèdent forcément une apparence humaine. Comment expliquer sinon le fait qu’ils soient au courant du philtre de désir ? Comment auraient-ils pu pousser Katy à le verser à Rodolphe ?

Sam savait que les Esprits les plus puissants disposaient d’une capacité d’influence importante. Cependant, cela ne suffisait pas. Certains spectres étaient en mesure de se nourrir d’émotions humaines. Les cas étaient rares, mais ils existaient. Il était donc possible qu’à force de s’en imprégner, leurs âmes gagnent en puissance afin de recouvrer une enveloppe charnelle.

— Que proposes-tu pour les démasquer ? demanda la fée.

— Les pousser à se trahir. Avec toute l’énergie néfaste qu’ils ont aspirée ces derniers siècles, leur chair s’est reformée. Ils ne sont pas entièrement vivants. Essayons de trouver des signes, des indices quant à leur vraie nature.

Elle hocha la tête, incapable de dissimuler son inquiétude. S’attaquer à eux équivalait à attraper de la fumée avec les doigts. Leur ennemi était invisible et les manipulait comme des pions que l’on place sur un échiquier.

— Ils ne doivent surtout pas apprendre que nous sommes sur leur piste, insista l’archange. Continue à veiller sur ce lac et à surveiller leurs allées et venues. Je m’occupe de les traquer.

— Comment vas-tu t’y prendre ? Tu n’as pas accès au palais !

Sam ébaucha un rictus sarcastique.

— Ne crains rien, Is’. Avec l’agitation que va créer l’arrivée d’Isaure Barrera, Rodolphe sera bientôt obligé de réclamer mon soutien. Son ancienne favorite, Magdalena Campbell, possède une connaissance des Esprits qui ferait pâlir de jalousie un prêtre. Elle m’aidera à améliorer ma réputation et à pousser le roi à recourir à nos services. D’ici quelques semaines, je serai de retour à la cour.

  
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