Bienvenue ! S'inscrire Se connecter
Romans Agenda Publier Articles
Les Trois Rues Les Forums L'Equipe

Inscrivez-vous ou connectez-vous

Lecture d'un chapitre
Laisser un commentaire
  
« Les contes millasians »
1 « Le serment »
Publié par Elia, le vendredi 13 juillet 2018

C’était une chaude journée d’été comme on en voyait rarement à Millasia. Le front d’Ariane transpirait des gouttelettes de sueur et ses mains moites étaient devenues glissantes. L’adolescente ignora pourtant la chaleur étouffante et se retourna en direction de sa cadette qui la talonnait. Ariane éclata d’un rire gentiment moqueur et accéléra le pas. Laure pesta et réprima un juron. Les deux jeunes filles s’aventurèrent dans les bois. Ils se situaient bien au-delà de leur domaine.

Leurs parents s’inquiéteraient bientôt de leur absence et partiraient à leur recherche. Ariane savait qu’elles n’avaient pas le droit de partir aussi loin, mais elle ne parvenait pas à tenir en place. Depuis quelques jours maintenant, l’euphorie ne retombait pas. Elle fermait à peine l’œil de la nuit et se levait dès les premières lueurs de l’aube.

Dans quelques semaines, elle épouserait le prince héritier. Un jour, si le Dieu Gabriel le voulait, elle deviendrait reine et porterait ses enfants.

Laure riait d’elle dès qu’elle en avait l’occasion. Sa cadette avait trois ans de moins qu’elle, mais elles se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. Leur complicité égalait leur sens de la compétition. Ariane gagnait la plupart du temps, pour la plus grande frustration de Laure. L’aînée savait qu’elle remporterait la course qu’elle avait engagée quelques mètres plus tôt.

La forêt ne comportait aucun sentier visible. Les branches et les feuilles recouvraient le sol, ce qui n’empêcha pas Ariane de les franchir sans l’ombre d’une hésitation. Laure l’imitait avec plus de difficultés cependant. Ici, l’air était plus frais. Le dense feuillage des arbres empêchaient les rayons du soleil de passer. Les oiseaux chantaient. Tout était vierge ; les jeunes filles eurent l’impression qu’aucun homme n’était venu là depuis des lustres.

Elles coururent jusqu’à gravir une petite butte. Une fois au sommet, Ariane ferma les paupières et entendit de l’eau couler.

La rivière du souvenir, songea-t-elle, apaisée.

L’excitation des derniers jours s’atténua un peu. La jeune fille inspira une goulée d’air, essuya son front perlant de sueur et descendit de l’autre côté, près de la rivière. L’eau s’écoulait paisiblement. Elle était pure, si transparente que lorsque les adolescentes observèrent leur reflet, elles eurent le sentiment de se contempler dans un miroir.

— Tu pourrais courir moins vite la prochaine fois ! pesta Laure, essoufflée.

Ariane éclata de rire, puis rétorqua :

— Et te laisser une chance de me battre à la course ? Jamais !

Sa cadette lui donna une légère tape dans le bras en guise de réponse. L’hilarité laissa bientôt place au calme, puis à la paix intérieure. Un doux vent frais caressa leurs visages baignés de sueur et elles durent résister à l’envie de plonger dans l’eau.

— Cet endroit est vraiment beau, commenta Laure en retirant ses chaussures.

Elle souleva sa robe et trempa ses pieds dans un bassin secondaire quelques mètres plus loin. Les règles qui entouraient la rivière était stricte : la source principale devait rester pure. Aucun humain n’avait le droit de s’y baigner ;sous peine de souiller l’eau sacrée.

— Tout ceci va me manquer, confessa Ariane d’une voix douce.

— Qu’est-ce qui te manquera le plus, grande sœur ? l’interrogea Laure.

— Toi.

La cadette rangea une mèche folle derrière son oreille et lui adressa un sourire complice. Elle tendit ses bras avec timidité. Ariane lui rendit son sourire et l’étreignit avec force. Le chant des oiseaux faiblit.

— Je tâcherai de vous rendre visite le plus souvent possible, promit-elle. Dès que l’occasion se présentera, je quitterai le palais. Je te raconterai tous les ragots de la cour. Toi aussi, tu viendras me voir, Laurette ?

La cadette acquiesça avec toute la détermination dont elle disposait. Les sanglots lui montèrent aux yeux ; elle les refoula presque aussitôt. Elle ne devrait pas pleurer. Pourtant, cet instant volé ressemblait bel et bien à un adieu. Aussi émue qu’elle, Ariane attrapa ses petites mains et les serra avec force. Elle aurait voulu ne jamais les lâcher et l’emmener au palais.

Elle avait pourtant insisté pour que Laure intègre sa suite comme dame d’honneur. Comme elle, sa cadette avait reçu une bonne éducation et rêvait de faire ses preuves à la cour. Après la cérémonie de son mariage dans quelques semaines, Laure rejoindrait son fiancé au nord de Millasia, au village des Pluies d’or, pour s’enterrer dans son domaine sinistre.

Malgré leurs protestations – le fiancé en question avait l’âge de leur grand-père - leurs parents n’avaient rien voulu entendre. Ariane deviendrait ensuite reine, tandis que Laure s’occuperait de la gestion des terres de son promis. Celui-ci brillait par son absence à la cour à cause de sa mauvaise santé. Hélas, ses richesses avaient eu raison des réticences de leurs parents.

— A-t-il besoin d’une épouse ou d’une nurse ? avait protesté Laure lorsque son père lui avait annoncé ses fiançailles.

Ariane se résolut à relâcher sa sœur et murmura :

— Avec un peu de chance, il n’en aura plus pour longtemps. Arrange-toi pour tomber enceinte. Si le Dieu-Serpent nous accorde ses faveurs, tu donneras naissance à un fils. Lorsque le vieux mourra, nos parents te laisseront rejoindre le palais. Là-bas, nous te choisirons un homme digne de toi. Je serai la reine et personne ne contestera mes ordres !

Du moins, elle l’espérait. Son futur mari, Antonello, semblait soucieux de son bonheur. Si Ariane était vouée à remplir son rôle de consort, c’est-à-dire à ne pas s’occuper de politique et à apporter des héritiers à la couronne, elle espérait réaliser un mariage heureux, malgré les sombres rumeurs qui circulaient sur la famille royale.

— Tu vas devenir reine, répéta Laure comme pour s’obliger à y croire. Tu te rends compte, grande sœur ?

Ariane hocha la tête, trop émue pour répondre. Oui, elle allait intégrer la famille royale. Elle n’aurait jamais pensé qu’une telle chose se produirait, pas même dans ses rêves les plus fous. Sa rencontre avec le prince Antonello, l’héritier de la couronne, relevait du hasard. Le jeune homme s’était arrêté non loin du domaine de la Vallée où elle résidait. Leurs chemins s’étaient croisés alors qu’elle se promenait avec l’une de ses amies.

Antonello n’avait eu de cesse de la courtiser depuis ce jour-là. Les lettres passionnées avaient rapidement laissé place aux rendez-vous secrets. Tout s’était déroulé à une vitesse impressionnante. Ariane avait à peine eu le temps de savourer la joie de leurs premiers émois que le prince l’avait demandé en mariage. L’impatience d’Antonello l’avait surprise, mais elle avait été touchée qu’il tienne à elle au point de précipiter les choses.

La jeune fille n’avait guère eu le loisir de réfléchir longtemps. Dès l’instant où la nouvelle était parvenue aux oreilles de ses parents, ils l’avaient enjointes à accepter. L’occasion était trop belle : la famille d’Évents était riche et proche de la couronne. Ariane était jeune, jolie et intelligente. Elle avait aussitôt plu à la reine-mère, qui s’était fait un plaisir d’accorder sa bénédiction à son fils. Ils s’étaient fiancés en hâte et son apprentissage de la vie de cour avait débuté.

Malgré sa joie apparente, Ariane n’était pas prête à quitter sa vie paisible. Les rumeurs sur les tensions qui hantaient sa nouvelle famille l’inquiétait, même si elle s’était jurée de tout mettre en œuvre pour préserver une relation harmonieuse avec Antonello. Quoi qu’il advienne, elle ne manquerait pas à ses devoirs.

— Regarde, Laure, dit-elle en observant la rivière. Cette rivière est réputée pour abriter tous les souvenirs que l’on choisit d’y laisser. S’il est heureux, alors l’eau le chérira pour l’empêcher de disparaître. Au contraire, s’il est malheureux, alors elle l’engloutira jusqu’à ce que notre mémoire l’efface.

Elle serra à nouveau sa cadette contre elle.

— Nous allons déposer un souvenir ici et nous faire une promesse, d’accord ?

Laure accepta, incapable de contenir ses sanglots.

— Laurette, je promets de ne jamais t’oublier. Si mes devoirs m’obligent désormais à tourner mes désirs vers mon mari, tu resteras toujours la personne la plus importante à mes yeux. Je t’aimerai toujours.

— Moi… moi aussi, je t’aimerai toujours, répondit Laure.

Les iris azurs de la cadette brillèrent d’émotion. Les larmes coulaient à présent sur ses joues rebondies. Ariane les sécha et embrassa ses mains.

— Gabriel est avec nous Laure, promit l’adolescente. Les Esprits aussi. Jamais ils ne nous abandonneront. Même si de nombreuses épreuves nous attendent, nous les affronterons ensemble. Je… je serai toujours là pour toi.

— Je ne veux pas partir, sanglota la jeune fille. Je… je veux veiller sur toi, comme tu le fais pour moi.

Elle voulut prononcer quelque chose, mais Ariane n’eut pas besoin des mots pour savoir ce qu’elle allait lui dire. Laure se méfiait d’Antonello. Elle avait accepté sa relation et l’avait encouragé, mais elle ne le portait pas dans son cœur. Pour cette raison, l’éloignement demeurait plus douloureux encore. Laure était sa protectrice, la seule personne capable de la réconforter lorsque tout allait mal.

— Tout ira bien, lui promit Ariane. Nous serons heureuses et nous nous verrons souvent. D’accord ?

— Ariane…

Laure n’y croyait pas ; Ariane non plus, même si elle se persuadait du contraire. Depuis l’enfance, l’adolescente n’avait de cesse de prendre soin de son entourage. Même lorsque leurs parents s’énervaient contre elle, même lorsque les domestiques leur courraient après pour rattraper leurs bêtises, Ariane s’efforçait de maintenir l’harmonie.

Elle ferait pareil avec Antonello. Si les doutes de sa sœur se confirmaient, sa patience et sa bonté auraient raison des moments orageux. Sous sa gentillesse, sa détermination était sans faille.

Ariane attrapa une tige épineuse et se piqua le doigt avec. Elle invita sa cadette à l’imiter. Deux gouttelettes de sang perlèrent de leurs doigts, qu’elles placèrent au-dessus de la rivière. Elles s’écrasèrent contre la surface pure de l’eau, avant d’être emportées par le courant.

Un souffle glacial frôla leur nuque. Laure frissonna, tandis qu’Ariane resta impassible. Elle était habituée à la présence invisible des Esprits. Si elle avait autrefois eu peur d’eux, ce n’était plus le cas aujourd’hui. Ils acceptaient leur serment et veilleraient à ce qu’elles le respectent.

— Il est temps de rentrer, soupira Laure. Si la nuit tombe, Mère fera une crise.

Ariane n’avait aucune envie de revenir au domaine. Ce moment avait un goût de trop peu. Dès le lendemain, elle préparerait ses affaires pour s’installer au palais. Les préparatifs du mariage occuperaient l’essentiel de ses journées. Laure l’accompagnerait, puisqu’elle sera sa demoiselle d’honneur, mais les deux sœurs ne partageraient plus aucun moment d’intimité.

Ensuite, après le départ de Laure, elles s’écriraient. Cela ne remplacera jamais les moments réels, mais les lettres atténueraient son absence.

Du moins, en partie.

— J’espère que tu seras heureuse, bredouilla Laure. S’il y a bien une chose que les Esprits doivent t’accorder, c’est cela.

— Je ferai tout pour l’être.

— Tu le mérites plus que n’importe qui. Tu es la meilleure personne que je connaisse, Ariane. Et tu es sans doute la première à mériter la couronne depuis des siècles.

Ariane rougit, touchée par ses paroles. Laure était impulsive et honnête ; elle pensait sincèrement ses mots. La jeune fille ignorait si elle méritait de monter sur le trône ou non. Elle avait le sang et les titres nécessaires, ainsi que l’éducation. C’était une adolescente intelligente, forte et courageuse.

— Tu connaîtras un grand destin, lui assura Laure. Les Esprits ne me parlent peut-être pas, mais je sens ces choses-là. Les millasians t’aimeront pour ce que tu es. Je te serai toujours fidèle. Il n’y aura ni mari ni enfants qui passeront avant toi. Tu seras la seule en qui j’aurai foi. 

— Tu vas me faire pleurer, idiote, rétorqua Ariane, le cœur serré de mélancolie.

— Je suis sérieuse ! protesta-t-elle.

— Je sais. Pardonne-moi, je suis trop bouleversée pour réagir convenablement. Si cela ne te dérange pas, j’aimerais rester seule un instant. Pars avant moi, je te rattraperai.

Laure déposa un baiser sur sa joue et tourna les talons. Une fois seule, Ariane ferma les paupières pour à nouveau écouter le bruit de la rivière. Elle se sentait bien ici. Lorsqu’elle serait reine, un tel moment de quiétude lui serait interdit. La vie de cour était agitée et protocolaire. Les gens s’épiaient et se mentaient sans cesse. Il lui faudrait arborer un masque d’impassibilité en toutes circonstances. Elle aurait voulu avoir une amie comme Laure à ses côtés, pour affronter l’hypocrisie de son nouvel entourage.

Non, n’y pense pas.

La rivière avait déjà emporté leur sang. Leurs souvenirs heureux ne s’effaceraient jamais, tout comme leur serment. Ariane poussa un soupir de soulagement ; ce qui était offert à la rivière du souvenir ne saurait être retiré.

Après de longues minutes passées à contempler l’eau, l’adolescente se résolut à partir. Elle jeta un œil à sa bague de fiançailles et gravit la butte pour rejoindre sa cadette. Laure courrait déjà, sans doute pour l’empêcher de la rattraper. Ariane sourit. Elle n’abandonnait jamais !

La future reine ignorait qu’elle se suiciderait vingt ans plus tard. Son mariage volerait en éclats et les mots doux de son époux se transformeraient en coups. Dès l’instant où la couronne toucherait sa tête, une malédiction détruirait son bonheur. Sa vie serait parsemée de doutes et de souffrances. Les larmes lui voleraient ses souvenirs heureux, mais ni le temps ni l’éloignement ne briseraient le serment qu’elle avait prononcé ce jour-là.

Laure et elle s’aimeraient jusqu’à la toute fin.

Sa sœur avait raison : les millasians l’aimeraient pour ce qu’elle était. Ariane ne vivrait pas en vain ; son règne marquerait la naissance d’un espoir : celui de mettre un terme à un sortilège qui hantait la famille royale depuis des siècles.

À sa manière, elle deviendrait la reine des reines.

 

 

 

 

  
Commenter ce chapitre
Pour commenter, veuillez vous connecter ou vous inscrire.
Licence Creative Commons
ALLEEDESCONTEURS.FR DECOUVRIR L'ALLEE L'ALLEE & CO STATISTIQUES
Les fictions publiées
L'agenda des publications
Les auteurs de l'Allée
Les Trois Rues | la compétition
Foire aux questions
Publier sur l'Allée
Nous contacter
Forums de discussion
LeConteur.Fr
Partenaires & Liens
26 fictions publiées
729 membres inscrits
Dernier inscrit: Gorgos
AlléeDesConteurs.fr ~ 2005-2018