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1 « Destins liés »
1 « Le lion et le serpent »
Publié par Elia, le samedi 23 juin 2018

Millasia, novembre 1891

 

Son souffle se coupa dès l’instant où elle arriva devant les grilles du palais. De chaque côté trônaient deux immenses statues de pierre ; chacune d’elles représentait le Dieu de l’île, Gabriel, entouré d’un serpent aux crocs acérés. Le regard d’Isaure s’attarda sur l’une d’elles et elle put presque voir la créature se mouvoir silencieusement autour de l’entité, puis glisser jusqu’au sol afin d’onduler vers elle dans un sifflement glacial.

Elle n’eut guère le loisir de laisser son imagination vagabonder plus longtemps. Les grilles s’ouvrirent dans un grincement sinistre. Deux soldats les franchirent, revêtus d’un uniforme noir aux ornements dorés. Elle reconnut les armoiries du roi actuel : un serpent enlacé autour d’un lion.

Intimidée, Isaure ravala sa salive. Elle ne tenta pas de résister lorsqu’ils la fouillèrent, même si elle se sentait coupable d’un outrage qu’elle n’avait pas commis. Les gardes la scrutèrent avec attention et elle réprima un soupir de soulagement quand l’un d’eux lui fit signe d’avancer.

Elle épousseta le bas de son manteau même si cela n’était pas nécessaire. Elle avait soigneusement veillé à ce qu’il ne soit pas taché, pour offrir la meilleure image à cette cour qui lui était hostile. Elle portait une robe de bonne facture, composée de tissu noir et de dentelle blanche. Elle moulait son corps, selon les exigences de la mode. Isaure n’aimait guère se vêtir comme les femmes nobles. Elle ne l’était pas et n’avait aucune intention de le devenir un jour. Néanmoins, elle avait estimé qu’il valait mieux honorer sa famille disparue.

Dès qu’elle pénétra à l’intérieur du palais, une voix pernicieuse lui murmura qu’elle n’avait rien à faire ici. C’était vrai, d’une certaine manière. Elle ne possédait plus aucun titre en dépit du sang royal qui coulait dans ses veines. Sans la généreuse compensation financière accordée par le roi à son départ de Millasia, elle vivrait sans le sou. Cependant, même si elle n’avait jamais eu sa place parmi les familles nobles de l’île, elle demeurait une menace pour lui. La jeune femme avait beau réfléchir à la question depuis des années, elle ne comprenait pas pourquoi sa présence inquiétait tant les partisans du roi actuel. Isaure n’était pas l’aînée de sa fratrie, puisque son frère aîné était encore là. Adam était bien plus dangereux qu’elle. Pourtant, cet idiot habitait non loin d’ici, à l’ombre de ce palais maudit.

Ses doigts pianotèrent sur la manche de son ombrelle. Elle tremblait de froid. Novembre commençait à peine et la brume était particulièrement tenace depuis le début de la matinée. Des petits crachins de pluie fouettèrent son visage et rendirent sa chevelure plus indisciplinée qu’à l’accoutumée. Son épais manteau noir ne suffisait pas à calmer ses frissons… À vrai dire, un désagréable pressentiment la tenaillait depuis son arrivée sur l’île.

Le palais de Millasia était bâti sur un mont et dominait le sud. Une partie de la forêt dissimulait ses jardins du regard des villageois, même si son aile principale s’apercevait à des kilomètres depuis la mer. Isaure avait passé son enfance près de là, enviant et haïssant en même temps ces lieux qui lui étaient interdits.

Les soldats veillaient dans un silence monacal. L’invitée observa avec émerveillement les splendides arbustes plantés le long des allées, dont les feuilles peinaient à résister à la fraîcheur de l’automne rigoureux.

Ils grimpèrent un escalier qui les mena face à l’imposante porte d’entrée. La jeune femme risqua un coup d’œil discret vers les parcs pour admirer une nouvelle fois l’incroyable travail des jardiniers. Les fontaines crachaient des gerbes d’eau en dépit de l’humidité. Les fleurs s’accordaient à merveille à la façade blanche et ocre de l’édifice.

La beauté du décor lui fit oublier l’espace d’un instant son malaise. Mais lorsqu’un homme à l’uniforme crème arriva à sa hauteur pour lui souhaiter la bienvenue, sa gorge se serra. Elle voulut fuir en courant, emprunter le premier ferry et ne plus jamais revenir sur cette île de malheur.

— Je suis le majordome de Sa Majesté. Elle s’entretiendra avec vous dans son bureau, miss Barrera, indiqua-t-il.

Isaure cligna des paupières, hébétée, avant d’étouffer un juron. Pourquoi ne la recevait-il pas dans la salle du trône, comme pour n’importe quelle audience ? Elle savait que sa visite était attendue et que le roi essayerait de l’intimider. Pourquoi l’accueillir en toute intimité au lieu de l’humilier une fois de plus ?

Elle se ressaisit cependant. Elle hocha la tête pour signifier son accord et continua son chemin en silence.

L’immense salle d’entrée attira immédiatement son attention. Les murs blancs étaient ornés de feuilles d’or et de sculptures animales. Pour marquer son règne, le souverain avait choisi le lion comme emblème, symbole de force et de majesté. Son sens de l’ironie l’avait sans doute poussé à l’entremêler au serpent, symbole de la religion millasianne et de la renaissance.

Des dizaines de tableaux étaient également accrochés autour d’eux. La plupart représentaient les somptueux paysages millasians ou la défunte reine Apraxine au côté de ses trois enfants. L’ancienne famille royale avait quant à elle été chassée du décor. Leurs portraits avaient selon les rumeurs été brûlés ou entreposés dans une salle sinistre prévue à cet effet. De plus, toute trace du Dieu Gabriel avait été effacée, à l’exception de son serpent.

Ils grimpèrent ensuite un escalier recouvert d’un tapis de velours pourpre et dominé par un lustre en cristal.

Tout était si beau. Ce palais regorgeait de merveilles et en d’autres circonstances, elle aurait pris plaisir à tout admirer. Malgré sa cruauté, le roi Rodolphe avait l’œil fin, à moins qu’il ne s’agisse d’œuvres de l’ancienne famille royale… sa famille.

Elle se mordit les lèvres pour refouler ses larmes. Ce n’était ni l’endroit ni le moment. Tout ce qu’elle avait connu n’avait plus lieu d’être. Elle n’était pas revenue à Millasia depuis que le roi Rodolphe avait ordonné le massacre de sa famille et son exil neuf ans plus tôt. Elle se sentait étrangère à son propre pays.

— Je suis au service de Sa Majesté depuis dix ans et je peine à m’y habituer, confessa le majordome en notant son désarroi. Les plus grands artistes ont œuvré sans relâche pour tout restaurer. Le résultat émerveille toujours les invités.

En effet, Isaure comprenait aisément la volonté de Rodolphe de rompre avec le passé. Le nom de l’ancienne dynastie, tout comme celui des Barrera qui lui était lié, suscitait désormais le mépris et la crainte. En révélant à tous l’existence de la malédiction qui pesait sur eux, le roi avait engendré la naissance d’une nouvelle ère. Quoi de mieux qu’une décoration spectaculaire pour marquer son pouvoir ?

Qu’attends-tu de moi, Rodolphe Van Der Hell ? Que je m’effondre ? Que je te tue ? Je ne t’accorderai aucun de ces privilèges, sois-en certain.

Sa tante l’avait implorée de renoncer. Rodolphe pouvait très bien lui tendre un piège et l’arrêter sous n’importe quel prétexte. Isaure en avait conscience. Mais pour obtenir ce qu’elle voulait, elle devait en passer par là, malgré l’humiliation que représentait ce rendez-vous.

Ils arrivèrent devant le bureau du souverain. Le ventre d’Isaure se noua et une main invisible se resserra autour de son cou frêle. Elle déglutit et inspira discrètement un peu d’air. Ses jambes commencèrent à l’abandonner et sa vision se voila.

Lorsqu’elle recouvra ses esprits, elle constata que son corps entier tremblait.

— Pardonnez-moi, dit-elle au majordome qui la fixait.

Il resta impassible et l’invita à rentrer dans le bureau. Prise au piège, elle fut aussitôt gênée par sa taille exiguë, qui créait une proximité qu’elle aurait préféré éviter.

Je vous en prie, terminons-en au plus vite.

— Vous semblez nerveuse, lança-t-il. N’ayez crainte, mademoiselle. Sa Majesté est juste en retard. Prenez place, s’il vous plaît.

Isaure posa ses mains sur les rebords d’un siège en velours avant de sentir de nouveau des doigts invisibles contre sa nuque. Elle lutta afin de garder contenance et tourna les talons pour quitter la pièce. Le majordome lui bloqua le passage.

— J’ai besoin d’un moment, insista-t-elle en serrant les dents. Dites au roi…

— Dites au roi ?

Elle se redressa, piquée au vif.

— Dites au roi que j’aimerais sortir dehors un instant.

Les joues d’Isaure s’empourprèrent et elle devina aussitôt son erreur. Elle n’était pas en droit d’imposer ses contraintes, mais si cela continuait, elle manquerait d’air. Le majordome lui adressa un regard mi-surpris, mi-ironique. Elle resta droite en dépit de son envie de se réfugier six pieds sous terre. Si elle espérait faire bonne figure pour cette entrevue, c’était un échec.

— En êtes-vous sûre, miss Barrera ? Pourquoi ne pas attendre ici ? Je suis certain que vous irez rapidement mieux.

— Dites au roi que…

Son malaise était palpable, mais elle refusait de lui montrer le moindre signe de faiblesse.

— Que souhaitez-vous me dire, mademoiselle Barrera ? répliqua le majordome avec un sourire amusé.

Isaure s’apprêtait à rétorquer lorsqu’elle comprit. Son visage se décomposa et elle eut l’impression qu’on venait de la précipiter vers le bord d’une falaise. Les battements de son cœur s’accélérèrent avec violence dans sa poitrine. Rodolphe ne se départit pas de son rictus satisfait.

— Vous… vous êtes … ? balbutia-t-elle.

— Que souhaitiez-vous me dire, mademoiselle Barrera ? Quel dommage de partir si vite, notre entretien allait justement commencer.

Elle entrouvrit les lèvres pour répondre, mais la surprise lui coupa la langue. Le Danemark, son royaume d’adoption, ne diffusait jamais de portraits officiels de la monarchie millasianne. Malgré leurs relations diplomatiques, Rodolphe demeurait très discret. Elle se traita d’idiote de ne pas avoir cherché à en apprendre plus sur son ennemi, mais le mal était fait.

Ses joues brûlèrent sous l’effet de la honte tandis qu’un désagréable frisson parcourait son échine. Rodolphe lisait à présent en elle comme dans un livre ouvert. Satisfait de son stratagème, il l’invita à s’asseoir.

Ignorant les règles de bienséance, elle obéit. Parmi tous les scénarios qu’elle avait échafaudés, celui-ci dépassait ses pires cauchemars. Isaure se redressa et s’obligea à soutenir son regard. Les yeux jade de son ennemi la happèrent aussitôt. Sa mâchoire se contracta, avant de se détendre et permettre à ses lèvres rosées de s’étirer en un sourire crispé. Un flot de sentiments destructeurs déferla en elle au même moment.

— J’espère que votre voyage s’est bien passé, dit-il sur le ton de la conversation. Vous n’avez pas utilisé la voiture que j’ai fait mander.

— Sa Majesté est trop aimable, mais j’ai préféré marcher le long du sentier royal. J’avais besoin de me dégourdir les jambes.

— Avez-vous eu le mal de mer ?

— Non, Votre Majesté. Juste le désir de m’aérer l’esprit.

Isaure aurait sincèrement voulu lui cracher au visage. La simple perspective de nommer cet homme par ses titres royaux lui donnait envie de hurler. Chacune de ses paroles s’enrobait d’hypocrisie. De toute manière, il attendait cela d’elle. Peu importait la haine qu’elle lui vouait. Si elle dérogeait aux règles d’usage, elle s’exposerait aux mêmes châtiments que ses autres sujets.

Neuf ans plus tôt, il avait ordonné le massacre de sa famille. Ses parents avaient été abattus dans leur manoir. Elle avait réussi à semer leurs assassins avant de prendre la fuite avec sa sœur jumelle Alice. Leur course effrénée s’était ensuite achevée dans un lac où elles jouaient souvent. Depuis, les événements de cette nuit-là hantaient régulièrement ses cauchemars.

Les jurons de leurs poursuivants résonnèrent soudain dans son esprit. L’eau glacée du lac dans lequel elles avaient plongé lui mordit le visage. S’ils n’avaient pas tiré à ce moment-là, Alice n’aurait pas reçu une balle et ne se serait pas noyée.

Par la suite, Rodolphe lui avait laissé la vie sauve en échange de son exil. Isaure n’avait jamais compris pourquoi il l’avait épargnée. Elle avait beau se creuser la tête, les motivations du souverain lui échappaient totalement.

— J’aimerais croire à votre sincère allégeance, reprit le roi, mais je ne suis pas idiot. Miss Barrera, soyons francs l’un envers l’autre, voulez-vous ? Expliquez-moi les raisons de votre retour.

Isaure lui tendit une lettre écrite par Adam quelques jours plus tôt.

— Le manoir familial, celui dans lequel vous… enfin, mon manoir va être vendu à la demande de mon frère. La gérante des affaires immobilières a besoin de ma signature, puisque je suis l’une des légitimes héritières.

Rodolphe ne cessa de la fixer durant le temps interminable qu’il mit pour lui répondre.

— En effet, ce manoir vous appartient encore, rétorqua-t-il. Il vous a fallu dix ans pour capituler et signer un ridicule papier seulement parce que vous me haïssez ?

— Puisque la franchise est de rigueur, Votre Majesté, si cela n’était pas nécessaire, j’aurais attendu plus longtemps.

Il se releva et sortit une pile de feuilles d’un buffet en bois de chêne.

— Vous ne verrez donc aucun inconvénient à apposer votre signature sur ces documents, dit-il.

En les signant, aucun retour en arrière ne serait possible. De toute manière, la jeune femme n’avait pas connu la vie à la cour. Ces maudits titres ne lui redonneraient jamais ce qu’elle avait perdu. Elle ne représentait rien aux yeux des anciens monarques.

Sans hésitation et avec une fermeté dont elle se serait crue incapable, elle attrapa une plume, la trempa dans de l’encre et y apposa la fatidique signature.

Sa mère, Érine, avait été déchue de ses prétentions royales le jour où elle avait décidé d’épouser Martin Barrera, un jeune architecte en vogue, mais dépourvu de titres. Chassée de Millasia, sa situation s’était améliorée quand sa sœur aînée, Isabella, était montée sur le trône à la mort de leur père. Érine avait donc regagné l’île aux côtés de sa famille, malgré le refus de la reine de la réintégrer à sa cour. Isaure appartenait par conséquent à la bourgeoisie millasianne et ne pouvait s’emparer du trône qu’en cas de force majeure.

Lorsqu’elle avait fêté son vingt et unième anniversaire, le roi avait levé son bannissement et autorisé son retour à Millasia en échange de son renoncement à son héritage royal. Une fois la stupeur passée, Isaure avait compris que cet acte généreux cachait en réalité la volonté d’humilier une dernière fois sa famille.

— Étrange, lança le roi d’une voix plus douce. Vous lui ressemblez beaucoup.

Isaure releva la tête et arqua un sourcil, surprise de la remarque.

— De qui parlez-vous, Votre Majesté ?

— L’ancienne reine, Isabella. Vous possédez la même force de caractère et le même regard.

— Je ne peux malheureusement vous confirmer cela. Je ne l’ai jamais connue.

— Une chance pour vous, miss Barrera.

Un silence pesant s’installa à nouveau entre eux.

— Haïssez-moi tant que vous voulez, cela ne changera rien, ajouta-t-il comme s’il avait lu dans ses pensées. Quel âge avez-vous déjà ? Vingt ans ?

— Vingt-deux le mois prochain, rectifia-t-elle.

— Vous semblez avoir du tempérament et beaucoup de courage. J’ai été clément par le passé en vous accordant la vie sauve et une compensation financière correcte. Il serait dommage de rompre ma promesse, mais si vous tentez quoi que ce soit contre ma famille ou moi-même, je vous tuerai vous et votre frère sans hésitation.

Elle se statufia, stupéfaite par une déclaration aussi directe. Son corps resta tétanisé un moment, avant qu’elle ne réussisse à courber l’échine à contrecœur. L’atmosphère devint de plus en plus pesante ; une désagréable chaleur commença à l’étouffer. Le roi finit par hocher la tête et elle quitta le bureau avec un immense soulagement.

Elle ressentait une curieuse impression de son entretien avec le souverain. Des années durant, elle l’avait imaginé dépourvu de la moindre humanité à l’instar de son royal grand-père, Antonello.

Pourtant, il émanait de lui quelque chose difficile à décrire. À trente ans, c’était un homme charismatique et imposant. Mais à choisir, elle aurait préféré avoir affaire à quelqu’un de stupide, qui ne masquait pas sa fourberie.

Plus un ennemi est facile à cerner, plus il est facile à vaincre…

 

                                                  ***

— Votre Majesté.

La femme s’inclina avec respect et attendit son autorisation pour se relever. Une lueur d’impatience brillait dans ses iris noisette. Ses lèvres pincées brûlaient de raconter ce qu’elle savait sur la mission qu’il lui avait confiée. Ses jambes tremblaient à moitié, ses doigts se contractaient et décontractaient derrière son dos. Rodolphe réprima son amusement et lui fit signe d’approcher.

— Tout s’est passé comme convenu, Votre Majesté, déclara Victoria d’une voix solennelle. La fille Barrera se dirige actuellement vers la demeure de madame Beckeur.

— A-t-elle manifesté l’envie de retrouver son frère ? l’interrogea-t-il. Lui a-t-elle envoyé une lettre ou prévu une éventuelle visite chez lui ?

La jeune femme secoua la tête.

— Rien de tout cela, Majesté.

Rodolphe échangea un regard sombre avec son frère cadet, qui patientait près de lui. Comme il s’y était attendu, la fille Barrera faisait preuve de prévisibilité. Alors qu’il la rencontrait pour la première fois, il avait le sentiment de la connaître depuis toujours. Ce n’était pas seulement dû à ses longues années de surveillance. Il pouvait lire en Isaure comme dans un livre ouvert.

Cela le changeait de sa garce de cousine, Sophia, qui maîtrisait à merveille l’art de la manipulation.

— Que dois-je faire, Votre Majesté ? demanda Victoria sans masquer son excitation.

— Payez quelqu’un pour la tuer dans son sommeil ! cracha son frère. Rodolphe, cette salope n’est pas bête. Elle n’ignore pas que tu surveilles tous ses faits et gestes ! Elle aura beau feindre la soumission, elle te plantera un couteau dans le dos dès qu’elle en aura l’occasion !

— Je m’en doute, répondit-il d’une voix glaciale. Je n’enverrai pas d’assassins, ni contre elle ni contre son frère. Victoria, dites à vos espions de continuer à la surveiller. Je veux savoir tout ce que son aîné et elle font : ce qu’ils mangent, qui ils voient, de quoi ils parlent… même si les retrouvailles ne sont pas à l’ordre du jour pour le moment. À la moindre incartade, avisez immédiatement le chef de la garde royale ou moi-même.

Victoria hocha la tête en guise d’assentiment et saisit qu’il était temps de prendre congé. Raphaël s’empressa de refermer la porte derrière elle.

— Peux-tu m’expliquer ? maugréa celui-ci.

— T’expliquer quoi ?

— Ce que tu fabriques avec la fille Barrera, putain ! Es-tu idiot ou juste sadique ?

— Depuis quand mon comportement envers les membres de cette famille te dérange ? ironisa Rodolphe. Si je te laissais le champ libre, la fille Barrera quitterait cette île totalement brisée.

Raphaël esquissa un rictus.

— Si tu m’avais laissé le champ libre, Isaure et Adam Barrera pourriraient déjà six pieds sous terre. Tu n’es pas un homme de pitié, alors aide-moi à comprendre, s’il te plaît. Que fabriques-tu avec cette fille ? Pourquoi lui as-tu fait le numéro du majordome ?

Il marqua une pause, avant d’ajouter d’une voix plus douce :

— Pourquoi ne m’as-tu pas invité à assister à la scène ? J’imagine son visage déconfit, sa manière de fuir ton regard et…

— Détrompe-toi. Elle l’a soutenu jusqu’à la fin et ne s’est pas effondrée.

— Hum… elle possède plus de couilles que son aîné.

Rodolphe confirma d’un signe de tête.

— Voilà ce que je voulais savoir à son sujet, précisa-t-il.

Il aurait pu utiliser une autre méthode pour la jauger. Mais le plaisir n’aurait pas eu la même saveur. La manipuler ainsi, tisser lentement sa toile autour d’elle pour la prendre au piège… Il en avait retiré une joie aussi brûlante que coupable. Il se garda cependant de révéler ce détail à son cadet. Raphaël ne pouvait saisir le lien étrange et perfide qui l’unissait à cette famille. Un lien qui l’empoisonnait de jour en jour et qui justifiait selon lui son sadisme.

— Isaure Barrera n’a pas l’intention de comploter contre moi. Elle est sensible, me déteste, mais elle dispose d’un minimum de bon sens pour rester à sa place.

— Alors c’est tout ? Tu l’as torturée juste pour t’amuser ? Tu vas la laisser se pavaner dans ton royaume sans broncher ? Tu ne lui dois rien, mon frère !

— Ma décision est prise, Raphaël. Je ne les tuerai pas.

L’envie ne lui manquait pourtant pas. S’il s’était écouté, il aurait terminé le travail le soir de l’assassinat. Lorsqu’il avait appris leur survie, il avait choisi de tirer son épingle du jeu en leur accordant la vie sauve. Sa clémence était purement égoïste.

— J’ai besoin d’eux, révéla-t-il d’une voix amère.

La malédiction qui pesait sur ses ennemis l’avait amené vers les plus hautes sphères du pouvoir. Aujourd’hui, ce même sortilège précipiterait bientôt sa propre famille vers la déchéance. Tout cela à cause de Sophia, son ancienne épouse.

Dès que le souvenir de la princesse s’agitait devant lui, une fureur meurtrière le saisissait. S’il fermait les yeux, il pouvait revoir son sourire, ses iris noirs comme la nuit et sa chevelure ébène. Peu de femmes possédaient sa beauté et son charisme.

Il serra les poings face aux images qui l’assaillaient. Il l’avait réellement aimée. Aucune femme, pas même sa seconde épouse Apraxine, n’avait éveillé en lui de tels sentiments. Cela avait failli le détruire. Sans Raphaël, Sophia l’aurait entraîné droit dans le royaume des morts.

Il se traita d’idiot et la pensée d’Isaure Barrera l’arracha à ses divagations.

— Et si tu me faisais confiance pour une fois ? soupira Raphaël. Pourquoi t’obstines-tu à me maintenir dans l’ignorance de tes projets ? Je suis ton frère, ton plus proche conseiller et…

— J’ai besoin d’eux à cause de la malédiction qui plane au-dessus de leurs têtes, le coupa Rodolphe. Je ne crains pas qu’ils me dérobent la couronne… Je me suis assuré depuis longtemps de les tenir au pas. C’est ce sortilège qui m’inquiète et si tu avais un peu de bon sens, tu t’en préoccuperais aussi !

Comme il s’y était attendu, son frère haussa les épaules avec désinvolture. Il n’avait jamais pris cela au sérieux. Raphaël ne s’intéressait pas aux intrigues de la cour et aux secrets que les courtisans dissimulaient. Quelle erreur ! Si l’on se donnait la peine d’être généreux, alors certaines histoires remontaient à la surface, plus glaçantes parfois qu’un conte d’horreur.

Il n’avait pas obtenu le pouvoir en concluant des alliances. Certes, la folie de Sophia et la mort prématurée d’Isabella lui avaient facilité la tâche. S’il était simple de s’asseoir sur un trône, il était aussi aisé de perdre ses soutiens. Son règne reposait sur la crainte qu’inspirait l’assassinat des Barrera et de ses opposants. Cela ne lui suffisait cependant pas. Pour maintenir la dévotion de ses partisans, il avait voulu susciter leur respect. Non que leur opinion lui importât ; mais un savant mélange entre terreur et reconnaissance était efficace pour chasser la menace que représentaient les survivants de cette ancienne dynastie.

Il avait donc récolté toutes les informations possibles sur la reine, le roi et leur fille unique. Sa patience avait porté ses fruits. Une fois la vérité entre ses mains, il avait donné le coup de grâce et était apparu en tant que sauveur de Millasia. Son arrivée avait mis un terme à des années de troubles et de conflits.

Sophia avait malheureusement réussi à le prendre au dépourvu. Sa vengeance avait un goût de cendres dans sa bouche, même après toutes ces années. Dans un geste désespéré, elle lui avait révélé un secret qu’aucun courtisan, qu’aucun domestique ne connaissait. Un secret si terrible que les héritiers de la couronne préféraient le taire au reste de leur famille et de la cour.

— Victoria continuera à enquêter et me fera son prochain rapport très bientôt, expliqua-t-il. Si tu tiens tant à m’aider, vois plutôt si tu peux ramener ton chien de compagnie au palais sans que personne n’en sache rien.

— Sam ?

Raphaël fronça les sourcils, perplexe.

— Pourquoi lui ? Je croyais que tu le détestais.

— Peut-être, mais il m’est redevable. Dis-lui que s’il souhaite s’acquitter de sa dette et négocier sa position actuelle, il a tout intérêt à collaborer avec nous et à ne pas revenir sur ses allégeances passées.

— Qu’attends-tu de lui ?

— Qu’il surveille Adam de près. Puisqu’il aime tant corrompre les membres de ma cour pour être au courant de ce que je mange ou avec qui je couche, il n’aura aucun mal à faire de même avec le fils Barrera.

— Pourquoi veux-tu savoir avec qui il baise ?

Rodolphe réprima un rire chargé d’amertume.

— Ton chien de compagnie comprendra, éluda-t-il.

Un sentiment de puissance chassa alors ses sombres pensées. Sam était certes le pire salaud de ce royaume, mais lui seul était en mesure de lui ramener ce qu’il cherchait. Requérir son soutien équivalait à conclure un pacte avec le Diable. Cependant, il n’avait plus vraiment le choix. Tôt ou tard, l’impitoyable loi du Talion, rouage de la malédiction, s’abattrait à son tour sur ses proches et lui.

À moins qu’Isaure et Adam Barrera ne l’aident à expier ses propres péchés.

  
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