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« Amethor : souvenirs d'un Général »
1 « Ce terrible silence... »
Publié par Serenya, le lundi 5 novembre 2018

Les rugissements qui avaient empli les Pointes durant des heures avaient été terrifiants mais il n'existait rien de pire en ce monde que le silence qui régnait désormais sur le désert, sur la cité. J'avais vu tant de fois le Seigneur Talyä s'envoler vers une bataille pour rentrer victorieuse et l'on m'avait conté un tel nombre d'autres affrontements qu'elle avait mené bien avant ma naissance que ce jour ne pouvait être différent. Et pourtant, lorsque les échos s'étaient tus, lorsque ce terrible silence avait recouvert ces terres en même temps que la nuit, Laïna toute entière s'était figée, chacun de ses habitants retenant son souffle.

 

Je tentai d'apaiser les craintes sourdes qui s'éveillaient en moi en gagnant les derniers niveaux de la citadelle mais je n'y trouvai personne. Le Seigneur Talyä n'était pas rentré, cela je le savais déjà, mais je découvris alors qu'il en était de même pour les Sixième et Treizième Chevaliers. Que le combat se fût éternisé et éloigné des Pointes n'avait rien de très inquiétant. Cependant, l'absence de l'élite éveillait en moi de bien mauvais pressentiments. Je refusais toutefois de me laisser embarquer par mon imagination et conservais intacte toute ma foi en mon Seigneur. Talyä était bien plus qu'un dirigeant ou un mentor, elle était la compagne d'une dieu de la guerre et avait fait rayonner la grandeur de notre armée à travers les Sept-Royaumes. Elle n'était pas moins qu'une déesse régnant sur le monde et j'était bien trop jeune pour être témoin d'une telle chute. Elle gouvernait bien avant ma naissance et le ferait encore longtemps après ma mort. Pour ma part, il ne serait pas plus grand bonheur que de pouvoir enfin pleinement la servir. Je rêvais d’éteindre cette lueur de triste nostalgie dans son regard, de chasser au loin le mal qui emprisonnait son corps...

 

Néanmoins, les heures passèrent et le silence se fit plus pesant, plus étouffant. Nous approchions du cœur de la nuit, pourtant Laïna ne dormait toujours pas. Nous demeurions tous en alerte, attentifs au moindre écho porteur de nouvelles. Ne supportant plus cette attente passive, je me glissai discrètement jusqu'aux écuries, espérant y trouver traces d'animations ou de quelconques indices sur ce qui se passait. Je ne fus pas déçu : le Treizième Chevalier pressait trois de ses hommes à charger pioches et lanternes sur des montures en proie à la nervosité ambiante, tandis que la sienne portait déjà les traces d'une longue chevauchée. Il était parti puis revenu chercher des renforts. Et il ne repartait pas avec plus d'armes... Il n'était plus question de combattre aux côtés de notre Seigneur, mais de lui venir en aide ! Que s'était-il passé ? Le Seigneur Talyä était-elle prisonnière d'un éboulis de Terre ? N'avait-elle pas assuré qu'il était encore trop jeune pour l'affronter à nouveau ? Vie ne devait-elle pas se présenter seule pour espérer retrouver l'œuf de Feu ? Je chassai mes interrogations pour faire une constatation alarmante. Le groupe était sombre, anxieux, pourtant il manquait un élément capital... Pourquoi n'y avait-il aucune précipitation, aucun sentiment d'urgence dans leurs gestes, leurs préparatifs ? Je préférai ne pas songer à ce que cela impliquait et sortis de l'ombre pour me diriger d'un pas sûr vers le box de ma propre monture.

 

- Amethor, remonte dans ta chambre. Je viendrai te voir à mon retour.

 

Je ne jetai pas même un regard au Chevalier et scellai prestement mon cheval avec l'aide d'un esclave zélé.

 

- Je viens avec vous.

 

Mon ton avait été catégorique et si mon âge me plaçait sous la responsabilité de l'homme ou de ses confrères, je n'en demeurais pas moins le fils du Général, futur Général moi-même et, de ce que j'avais pu observer, le mortel le plus proche du Seigneur Talyä. Cela me donnait tout un panel d'avantages, dont celui de n'obtenir qu'un soupir résigné accompagné d’un vague mouvement de tête du Chevalier.

 

Nous quittâmes Laïna par les passages creusés dans la roche avant d'émerger à la fraîcheur de la nuit. Nous évoluions en silence, monture au pas. Tant de discrétion ne présageait rien de bon. Des ennemis se cachaient-ils dans les méandres du désert ? En bon soldat, j'ouvris l'œil et focalisai toute mon attention sur mon environnement. Je n'étais peut-être pas né dans les Pointes, mais je ne les avais jamais connues ainsi : le désert lui-même paraissait comme suspendu hors du temps, hors de la vie qui l'animait tant. Pas un murmure des falaises, pas un grognement de la roche. Partout le silence, ce sinistre et insupportable silence. Je n'osais le rompre, pourtant je ne pouvais tolérer plus son règne implacable comme son sombre présage. Les visages fermés, solennels, de mes compagnons achevèrent de nouer ma gorge. Si mes Seigneurs étaient blessés ou prisonniers, les Pointes résonneraient des rugissement indignés d'Asroth. Cette nuit, le désert n'était qu'un amas de roches et de sables sans vie, à l'image de...

 

Ma vue se brouilla un instant malgré mes efforts et je battis frénétiquement des paupières en espérant pouvoir refouler mes larmes avant qu'elles ne se répandissent sur mon visage.

 

- Attendez-nous là.

 

Je lançai un regard en biais au Chevalier pour vérifier que l'ordre ne s'adressait pas à moi, ce qu’il me confirma en m'incitant à le suivre d'un mouvement de tête bref. Nous prîmes à gauche au bout de la gorge où nous avions laissé notre escorte. Alors nous mîmes pied à terre, à l'abri des regards.

 

- Tu n'es plus un enfant, Amethor, contrôle-toi devant nos hommes.

 

Le ton se voulait réprobateur, néanmoins sa manière de serrer les mâchoires ne me trompa pas : lui-même luttait difficilement contre ses émotions. Je levai vers lui un regard à nouveau humide.

 

- Alors c'est vrai...

 

Le Chevalier poussa un soupir las avec un mouvement lent de la tête.

 

- Le Seigneur Talyä n'est plus.

 

Je luttai de toutes mes forces pourtant mes joues ruisselèrent avant que je ne pusse m'en apercevoir. Ses yeux brillèrent également tandis qu'il ne se détournait. Il se gratta la gorge puis saisit les rênes de sa monture.

 

- Elle est au bout de cette faille. Poursuivons à pieds...

 

Je hochai la tête en silence puis rejoignis mon propre destrier, saisissant ce que cet interlude signifiait. Je pourrais pleurer mon Seigneur discrètement le temps de notre marche, mais il me faudrait retrouver mon manteau de dignité avant d'être arrivé.

 

Après un cheminement qui me parut durer une éternité et un instant à la fois, nous débouchâmes dans une de ces esplanades sablonneuses qui ponctuaient les Pointes. Je m'étais essuyé les yeux ainsi que le visage à la hâte, comptant sur l'obscurité environnante pour dissimuler mes yeux rougis. Le Sixième Chevalier nous attendait là, alimentant trois feus de camp qui encadrait un bloc de roche vaguement arrondi. Il me fallut attendre d'approcher davantage pour discerner la silhouette à l'intérieur de ce qui s'apparentait plus à du cristal qu'à de la pierre. Les tâches sombres qui maculaient çà et là la surface toute en arrêtes acérées s'avérèrent être du sang. La réalité prit corps devant mes yeux de manière abrupte et j'ouvris grand la bouche pour aspirer de profondes goulées d'air rendues laborieuses par le poids sur ma poitrine. Je plantai un genou à terre dans un ultime salut à mon Seigneur, courbant la tête dans l’espoir de cacher ainsi à mes confrères les larmes que je ne parvenais pas à dompter. Ce ne pouvait être vrai, notre grand Seigneur, notre incroyable Talyä, ne pouvait finir ainsi, scellée dans cet immonde cristal. Une main vint se poser sur ma tête pour ébouriffer mes cheveux dans un geste qui se voulait, je le supposais alors, réconfortant.

 

- Nous leur ferons payer, Amethor. Notre nouveau Seigneur veillera à venger cette infamie.

 

La voix était si cassée que je ne reconnus pas son propriétaire, toutefois je n'en avais que faire. Nous restâmes ainsi un long moment, en silence.

 

Mes larmes s'étaient taries depuis longtemps, me laissant l'esprit groggy, quand le Treizième annonça qu'il partait chercher hommes et outils laissés en arrière. Je compris alors à quoi étaient destinées les pioches que j'avais aperçues.

 

- Ça ne servira à rien...

 

Ma voix fit un trémolo étrange aussi me raclai-je la gorge avant de me redresser et de répéter d'un ton plus ferme. Le sang du Seigneur Asroth sur la surface inégale suffisait à témoigner de la résistance de la structure. Sans compter que le Seigneur Talyä m'avait récemment parlé de la fameuse protection dont Terre enveloppait les œufs de ses frères. Une coquille inviolable dont il avait fallu protéger Feu pour garder le contrôle sur notre otage... Ma voix se fit plus grave, plus posée, tandis que mes yeux demeuraient accrochés à la silhouette de main tendue vers moi, à travers le cristal.

 

- Nettoyons la roche, il faudra nous contenter de ce cocon d'ambre pour tout mémorial. Il faut également aller vérifier que l'œuf de notre invité est toujours dans sa cachette... mais j'en doute.

 

Il me sembla discerner du coin de l'œil le salut des deux Chevaliers et je me retrouvai soudain seul. Profitant de cette parenthèse d'intimité avant que le Treizième ne revînt avec ses hommes, j'effleurai du bout des doigts la surface lisse et encore tiède.

 

- Vous avez ma parole, Seigneur Talyä : je poursuivrai votre œuvre.

  
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