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4 « Le Cycle de Sang »
Chapitre 1 « »
Les ténèbres, douces et chaleureuses, celles qui vous accueillaient, veillaient sur votre sommeil. J'avais conscience de dormir et ce n'était dès lors plus un réel repos, mais qu'importait : je savourais cet état transitoire.

- Talyä... Talyä !

Alors que j'ouvrais les yeux, tout bascula. J'étais debout au milieu de la chambre que je partageais avec mes parents et mon frère. Agrippée aux jupons de Mère, je pleurais. Tout autour de moi était si grand, si bruyant. Odrick était tout près de moi. Il semblait terrifié, lui qui n'avait pourtant peur de rien, ni de grimper tout en haut du grand chêne, ni de nager jusqu'à l'autre rive du lac... Mais que se passait-il ?

Dans un grand bruit, Père ouvrit la porte de la chambre.

- C'est trop tard, ils sont déjà là ! Je vais tenter de les retenir. Cachez-vous !

Alors la porte se referma, emportant avec elle la lumière, emportant avec elle Père. Personne ne bougea. Odrick lança un regard désemparé à Mère. Il semblait dire "Se cacher ? Mais où ?". Justement je connaissais une planque parfaite, celle où j'entreposais soigneusement mes friandises et mes sous pour que mon frère ne me les chapardât pas. Elle était grande, cette cache, peut-être même assez pour nous trois ! Je lâchai les jupons maternels pour courir au pied de mon lit. Il y avait là trois lourdes lattes du parquet qui se soulevaient pour révéler un grand trou. En temps normal, en bouger une seule était suffisant pour y abriter mes trésors mais pour pouvoir s'y faufiler, j'estimai préférable de toutes les sortir de leur emplacement.

- C'est parfait, Talyä ! Vite, glisse-toi là-dedans.

Une fois allongée dans mon trou noir et humide, je réalisai que j'y rentrais tout juste toute seule, et encore ne pouvais-je faire le moindre mouvement. Mon regard croisa alors celui de Mère.

- Pas un mot, pas un bruit. Surtout, ne bouge pas.

Et déjà les planches se refermaient sur moi, mais je pouvais voir Mère dans les fentes entre les morceaux de bois. Quand la dernière latte fut en place, un hurlement retentit. Un cri terrible, qui avait la voix de Père.

- Mère, je ne les laisserais pas m'avoir. Jamais !

Odrick venait de parler mais avec un ton beaucoup plus adulte que celui que je lui connaissais. Non ! J'aperçus un bref éclat lumineux, un cri étouffé. Non, pas ça, pas encore ! Par pitié ! Il y eu un gémissement de Mère puis le bruit sourd, horrible, que fit mon frère en tombant sur le sol, son couteau de chasse planté dans le ventre.

Mère se précipitait vers lui lorsque la porte s'ouvrit à nouveau. Il y eut des cris, des rires... des pleurs aussi. Ce fut alors que je le sentis, un liquide chaud et visqueux qui me coulait sur la main. Mais je ne voulais pas y penser, je ne voulais pas savoir. Il y eut alors un nouveau bruit : c'était Mère qu'on jetait au sol. Elle se débattait, elle criait. Mais il y avait un homme qui lui retenait les bras au-dessus de la tête et un deuxième qui se glissait entre ses cuisses et ses jupons désordonnés. Les autres rigolaient, réclamaient leur tour. Que voulaient-ils faire à Mère ? Non, pas ça ! Il y eut les bruits rauques de l'homme... Réveille-toi, allez réveille-toi! ...et les cris étouffés de sanglots de Mère... REVEILLE-TOI !

Assise dans les ténèbres, les yeux écarquillés par la terreur, la gorge sèche et la bouche ouverte sur un cri muet, je tentais de retrouver aussi bien mon souffle que mon calme. Ce cauchemar avait beau me suivre à travers les années, l'habitude n'aidait en rien : je savais que je ne pourrais plus retrouver le sommeil. A tâtons, je cherchai l'étoffe usée qui me servait de couverture et la passai sur mes épaules avant d'abandonner ma couche. Les doigts courant distraitement sur la roche du mur, je quittais ce qui était ma demeure depuis ce qui me semblait être toute une vie et me retrouvai dans la large grotte à flanc de falaise où se dissimulait l'entrée de mon repaire.

Le ciel et la mer s'offrirent à ma vue. Encore grisâtres, ils se teintaient doucement des rosés de l'aurore. Je resserrai la couverture autour de mes épaules et m'avançai vers le vide, où m'attendait, à fleur de roche, la corniche qui me permettait de rejoindre la terre ferme, loin au-dessus de ma tête. Une fois dehors, le vent glacé me fit rapidement claquer des dents. La belle saison serait bientôt là mais, à cette heure si précoce, l'air était encore frai. J'allai m'asperger le visage au ruisseau qui me fournissait en eau douce et me convainquis que ceci serait suffisant pour chasser les dernières limbes de mon cauchemar.

La petite Talyä était morte cette nuit-là, avec le reste de sa famille, mais malgré tous mes efforts il m'était impossible de les oublier complètement. La terreur de ce moment horrible s'était muée en une colère bien trop grande pour l'ignorer. Je ne serais plus jamais une fille ou une sœur. A cause de ces hommes, du Maudit, ne demeurait de moi que la petite voleuse qui se changeait en vendeuse de coquillages à l'occasion. Comme à chaque fois que je repensais à mon passé, l'amertume se répandit dans ma gorge et je me vis serrer les poings.

- Un jour, je vous vengerai.

Toujours la même phrase, prononcées les yeux dans les yeux avec mon reflet, mais pas un jour n'avait passé sans que ma volonté ne brûlât de la même force.

Je quittais finalement le point d'eau pour rejoindre mon repaire. Un coup d'œil en contrebas, sur le chemin du retour, m'apprit que l'eau s'était suffisamment retirée pour que je pusse me lancer dans l'une de mes principales activités. Puisque j'étais levée, autant en profiter, sans compter que le vieil homme de la ferme voisine m'avait promis la tunique en laine, que j'avais tenté de lui voler avant qu'il ne me prenne la main dans le sac, contre un seau de ces coquillages qu'il n'avait plus la force d'aller ramasser. C'était ce qu'il disait à chaque fois qu'il me surprenait à chaparder dans la vieille grange. La pâleur du petit jour n'atteignait pas encore mon repaire mais je connaissais suffisamment le lieu pour retrouver seau et poignard sans les voir. Seul témoin de ce qu'avait été mon existence avant cette vie, je serrais le lourd manche glacé dans mon poing et empruntai la seconde corniche pour rejoindre mon terrain de chasse.
  
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