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3 « Le Cycle Primordial »
Chapitre 1 « »
J'ouvris les yeux sur un monde clos. Un monde de douceur et de chaleur. Un monde de protection bienveillante. Je savourais ce bien-être en m'éveillant à ma conscience, à mon corps. Ce petit monde n'était qu'une étape, le préambule d'un autre bien plus vaste. Il suffisait de regarder le ballet agité des ombres sur les murs de ce lieu. Si j'avais vu le jour ici, la vie, la vraie, était là, dehors. Lorsque finalement la curiosité l'emporta, me sortant de mon état de veille contemplative, je cognai contre la paroi, m'élançai, rebondis. D'abord sans grande force, mes assauts gagnèrent en vigueur à chaque nouveau coup. Mon univers bascula, protesta, se fissura et, enfin, céda, me livrant au vaste monde dont il me protégeait jusque là.

Je restai un long moment à observer la danse des mouchetures marron et vert tendre sur la toile azur qui s'étendait devant moi. Voilà donc ce dont j'avais eu un aperçu depuis l'intérieur de mon cocon. C'était fascinant. Leur chorégraphie langoureuse et le doux bruissement qui accompagnait leurs mouvements avaient un côté envoûtant. Je restais ainsi un long moment, captivé.

Mais bientôt, une sensation désagréable m'envahit, m'obligeant à me tortiller pour la chasser. Je basculai, roulai-boulai et me retrouvai finalement à plat ventre, le museau dans le tapis vert qui recouvrait tout à perte de vue. J'aimai aussitôt son odeur et les fins brins qui vinrent me chatouiller les naseaux me firent rire. Toutes ces sensations éveillaient mon être à ses propres limites, découvrant ce corps qui était le mien. Quatre pattes que j'apprivoisai finalement pour parvenir à me mettre debout, une queue qui se balançait avec plaisir dans les brins espiègles, deux petites ailes qui tressautaient sur mon dos au rythme de mes sensations.

De mouvements patauds en pas hésitants, je domptais peu à peu la notion de mouvement et arpentais, avec un mélange d'émerveillement et de fierté, ce tapis tendre parsemé de colonnes, aux nuances marrons, qui soutenaient la masse des danseurs, loin au-dessus de ma tête. Mais une fois l'enchantement de la découverte consumé, naquit en moi la flamme douce-amère de l'inquiétude. Si ce monde était avant tout de beauté, il était également terriblement immobile et silencieux. Les danseurs se contentaient de s'agiter sans réellement se déplacer et seuls leurs mouvements rompaient la quiétude des lieux. Etais-je le seul à pouvoir arpenter ces terres comme bon me semblait ? Je levai la tête et questionnai les agités. Si quelqu'un avait une idée sur la question, c'était bien eux. Le monde devait paraître bien plus grand de là-haut. Avec le miaulement qui s'échappa de ma gorge, je goûtai pour la première fois le son de ma voix. C'était donc à cela que je ressemblais : quatre pattes, une queue, deux ailes, un museau et un couinement somme toute plus musical que les notes des danseurs. J'oubliai un instant tout le reste pour me plonger dans la dégustation de cette nouvelle mélodie. Je jouai un moment avec les intonations, poursuivant les graves et les aigues, goûtant mes propres sons, incarnations de mes pensées en ce monde. Ainsi, je pouvais m'exprimer, mais aucune réponse ne me parvint, ni des acrobates verts ni de personnes d'autre. Alors le silence revint, pesant, inquiétant. Je me trouvai soudain minuscule dans cet infini muet.

Tout à coup, un autre son vint à ma rencontre. Un doux clapotis, bien plus musical que le chant des danseurs. Enfin un nouveau compagnon ! L'ouïe aux aguets, je partis à la recherche de cet inconnu. Je crus l'avoir trouvé en découvrant des éclats blancs, presque fantomatiques, se joindre à la chorégraphie aérienne. Mais ils n'étaient que de pâles reflets de ce que je cherchais, simples cousins de ces silencieux agités. La source véritable de ce nouveau son était cachée derrière un amas de danseurs dont je dus m'extraire avant de pouvoir l'admirer. Une grande étendue aux nuances bleues, mouvante, changeante, habillée d'éclats blancs dorés et de reflets. Un miroir du monde à la hauteur de sa beauté, mais un miroir sans véritable vie. Je m'étais trompé, je ne trouverais nullement de compagnon ici.

Mais la curiosité l'emporta sur la déception et je m'approchai timidement du grand miroir. Il me fallut quelques instants pour comprendre qu'il s'agissait de mon image, ondulant sur la surface ridée. Deux grands yeux curieux, de fines pointes au sommet du crâne et un corps recouvert d'écailles dorées. Mon enveloppe était à l'image de ce monde et de mon être : belle, mystérieuse mais terriblement unique. Existait-il quelque part un autre être comme moi ? Au moins, à présent, savais-je ce que je cherchais.

Peureusement, j'avançai une patte vers mon reflet... et passai à travers ! Le contact était doux et frais, une véritable caresse liquide. Après quelques mouvements tout en retenue timide, je me retrouvai rapidement à caracoler dans cet étrange élément. Il n'était certes pas très bavard mais j'aimais beaucoup mon nouvel ami. De sa présence, il effaçait un peu de cette solitude qui s'était immiscée en moi, de nos jeux, il gommait le temps et l'espace, ne laissant que nous, mes rires et son chant cristallin.

Il me fallut un moment pour le remarquer au milieu de nos joyeux ébats mais un nouveau reflet s'était glissé parmi nous. Je m'immobilisai soudain, attendant que mon ami s'apaise pour observer le nouveau venu. Pas de doute, son reflet observait le mien d'une curiosité bienveillante. Avec un miaulement ravi, je levai la tête pour accueillir l'arrivée de ce nouvel être. Son visage tout rond m'éblouit de son éclat. Impossible pour moi de le regarder longtemps, même en plissant les yeux. Et, comme avec tous ceux rencontrés jusqu'alors, mes salutations, même répétées, demeurèrent sans réponse. Sa bienveillance et sa sagesse ne faisaient, à mes yeux, aucun doute et pourtant il restait muré dans son silence. Peut-être étais-je, après tout, le seul être capable d'exprimer tout haut mes pensées. J'abandonnai un temps mon ami liquide pour jouer avec le nouveau venu.

Je passais un temps infini, tantôt à courir me cacher sous les danseurs pour en ressortir plus loin, tantôt à lézarder sur le tapis de brins verts pour profiter de la chaleur de mon compagnon. Où que j'aille, il me retrouvait et me suivait toujours. Il ne lui manquait que la parole. Mais soudain, il se lassa. Lentement, il partit se cacher au loin, teintant sur son passage l'azur de rouge, rose, orange et violet. Mais cette beauté n'était que nostalgie et tristesse à mes yeux : un adieu magnifique mais un adieu tout de même. Et malgré toutes les forces et la volonté que j'y mis, il me fut impossible de le rattraper. Alors, avec un miaulement plaintif, je saluai le départ de mon ami et regardai, impuissant, le monde sombrer dans les ténèbres de son absence.


*********



Je m'éveillai à la conscience, lové autour d'un poids qui m'écrasait, m'étouffait. Un nœud de sentiments embrouillés qui me bloquaient la gorge et mouillaient mes yeux. Pourquoi ? Qui avait-il de si lourd à porter dans un être qui s'éveillait à peine ? Lentement, je domptais ce poids, l'apprivoisais, pour le reléguer à un recoin de mon esprit. Si je ne pouvais le comprendre pour l'instant, il me faudrait faire avec lui.

Peu à peu, je m'ouvrais à ce qui m'entourait et je découvris rapidement que j'étais enfermé. Tassé, recroquevillé dans ma prison opaque, il n'y avait rien d'étonnant à ce que mon âme se sente si mal. Il me fallait quitter ce lieu, par tous les moyens. Mon corps, bien plus engourdi que mon esprit, nécessita quelques mouvements hasardeux avant de m'obéir correctement. Mais lorsque ce fut le cas, je m'élançai contre les parois, ruai, cognai, jusqu'à ce qu'enfin j'eus raison de ma cage.

Pantelant, essoufflé, je jetai des regards anxieux autour de moi. Je découvris un monde paisible et silencieux, tout en nuances de verts, marrons et bleus. Le poids logé dans mon être sembla s'alléger un peu. Ce lieu m'était inconnu et pourtant bonheur et nostalgie se disputaient ma petite âme. J'errais un temps, à la recherche de quelque chose sans savoir pour autant quoi. Je cherchais la clef de ce nœud dans ma gorge et, plus le temps passait, plus j'étais certain que ce monde connaissait la réponse.

J'allais interrompre mes recherches, perplexe et las, lorsqu'un son me parvint. D'abord solitaire, il fut bientôt suivi de nombreux autres, douce mélodie qui fit naître en moi un étrange mélange de sentiments. Mon cœur connaissait ce son quand mon esprit s'interrogeait sur sa nature. Je laissai ses échos me guider, bien décidé à découvrir le responsable de mon chamboulement intérieur. Peut-être était-ce lui, la clef. Mais le silence revint et je poursuivis ma route au hasard.

Lorsqu'enfin le son se fit à nouveau entendre, il me parut tout près. Quelques obstacles verts plus tard, je débouchai sur un large espace dégagé où trônait au centre une grande étendue bleuté. Mais le paysage importait peu : de l'autre côté de la surface ridée s'agitait un petit être doré. Ses éclats captivèrent toute mon attention tandis qu'en moi, mon être se déchirait. Son apparition fit naître joie, tristesse et nostalgie alors que le nœud dans ma gorge se resserrait, humidifiant à nouveau mes yeux. Cet être n'était pas la clef du mystère qui me hantait, il en était la source, j'en avais soudain la certitude. Je restai tapi dans l'ombre et l'observai un long moment, cherchant à comprendre comment un inconnu pouvait éveiller tant de choses en moi. Je mourais d'envie de le rejoindre et pourtant mon cœur me suppliait de rester loin, de ne surtout pas m'en approcher. Chacun de ses appels était empreint de cette solitude qui s'épanouissait en moi mais je demeurai caché, incapable de me décider à le rejoindre.

Lorsque finalement le petit être doré plongea à nouveau dans les ombres environnantes, je me décidai à rejoindre l'étendue bleutée, curieux de découvrir à mon tour ce qui l'avait tant amusé. Me penchant au-dessus de sa surface, je découvris un être semblable à celui qui m'avait tant intrigué, à ceci près que mon corps présentait bien plus de pointes le long de ses courbes et une couleur noire profonde, à l'image de la tempête qui m'habitait. J'avais bien fait de ne pas avoir approché l'être doré, j'en avais à présent la certitude. Bien que globalement semblables, nos apparences criaient au monde nos différences. Voilà ce qui m'avait tant inquiété. Lui, aussi brillant que ce monde, moi, aussi obscur que les ombres qui le tapissaient, nous nous tenions chacun à une extrémité de cet univers.

Et malgré cela, malgré mes craintes et nos différences, mon âme appelait à le rejoindre. Incapable de résister à ma curiosité, je me remis à sa recherche, non sans me promettre de seulement l'observer de loin.
  
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