Bienvenue ! S'inscrire Se connecter
Romans Agenda Publier Articles
Les Trois Rues Les Forums L'Equipe
Connexion
Lecture d'un chapitre
Laisser un commentaire
  
« Si le Maudit avait été... »
Chapitre 1 « L'Ordre des Ombrétoiles »
- Etoile, le rapport des Veilleurs.

Je m'emparai sans un mot, sans même ralentir le pas, du rouleau que l'on me tendait. L'éternel rituel du crépuscule. Les Veilleurs portaient bien leur nom : ils étaient les yeux et les oreilles de notre toile invisible lorsque l'astre diurne rendait aveugle et sourde Dënya, notre Etoile, la vraie. J'avais hérité de son nom, son titre, depuis tant d'années que j'en avais presque oublié le mien.

Comme à chaque fin du jour, j'arpentai le long couloir qui séparait ma chambre de la salle d'audience où notre guide ne recevait que moi. Si pour tous les habitants de la tour qui abritait notre ordre, j'étais le Maître de Dënya, un avatar mêlant nos deux âmes, à l'image de ce qu'étaient les compagnons des autres Aînés, je n'étais en vérité qu'un humble messager. Etoile était, en effet, l'incarnation même des préceptes enseignés en ces murs : discrétion et méfiance. Elle observait depuis la nuit des temps les travers des Hommes et leurs conséquences sur les esprits naïfs de sa fratrie. Si elle avait fondé notre ordre, les Ombrétoiles, ses ombres, ce n'était que dans un seul et unique but : nous tenir dans le dos de ces Maîtres qui menaçaient chaque jour l'équilibre de notre monde pour mettre un terme définitif au premier de leur faux pas. Meurtriers, assassins, fanatiques... Le reste du monde était prompt à nous qualifier de la sorte, preuve s'il en était qu'ils n'avaient pas la moindre idée de ce qu'aurait été leur existence sans l'œuvre de notre lame. C'était probablement parce qu'ils ne comprendraient jamais que nous ne pouvions avoir confiance en personne. Personne, pas même nos propres frères... Un frisson de dégoût me parcourut à cette idée. Inëck, mon jumeau, l'être qui partageait le même sang que moi, le même visage, s'était avéré être la plus grande honte de notre famille, un fardeau qu'il me fallait porter, affronter tous les jours, ou presque. Nous avions tous deux grandi en ces murs, fiers fils de l'Ombrétoile d'exception qu'avait été notre mère. Mais Inëck portait en lui la marque invisible de l'espion qui avait su séduire notre grand-mère -notre seconde honte- et il avait finalement cédé au chant trompeur de l'ennemi, à l'Appel de Naroth. Depuis lors, mon frère mettait un point d'honneur à nuire à chacune de nos actions.

Je stoppai là mes pensées : il était à présent trop tard pour accorder davantage d'attention à ce traître : ma main était sur la poignée, je poussai la porte et pénétrai dans la grande pièce austère où je passais toutes mes nuits.

Comme à son habitude, Dënya attendait ma venue, étant toujours la première à se présenter en ce lieu. Je la saluai et avançai jusqu'au fauteuil qui m'attendait tout en énonçant le contenu du rapport lu quelques instants avant.

- C'est confirmé : la poudre de feu de Toriack et Drarock fonctionne au-delà même de nos pires craintes. L'atelier où elle est conservée sera détruit à votre signal et tous ceux ayant eu vent du projet sont déjà condamnés. Nos deux meilleurs Ombrétoiles attendent que vous les guidiez.

Dans la pénombre grandissante, notre Etoile hocha la tête.

- Nous ne pouvons tolérer que ces deux fous s'allient plus longtemps dans un projet aussi destructeur. Toriack et Drarock doivent comprendre que cette poudre n'a d'autre place que dans l'oubli.

A mon tour, j'acquiesçai aux sages paroles de notre guide. La poudre de Toriack décuplait au-delà de l'imaginable la puissance du feu de Drarock. Si ces deux là venaient à s'allier, le monde, à commencer par nous, était condamné à disparaître dans les flammes et le sang. Je grimaçai en prenant place dans mon siège.

- La garde a été doublée dans les palais de Toriack et Drarock. Ils nous attendent. Naroth a dû les prévenir... Je vous prie de me pardonner.

Mais déjà les pensées de Dënya s'immisçaient plus profondément en moi. Je fis taire mes réflexions et me retranchai à l'écart, simple spectateur.

- Les Hommes sont ce qu'ils sont... Cesseras-tu un jour de t'excuser pour les agissements de ton frère ?

Je chassai cette idée pour ne pas parasiter celles de notre guide. Je n'étais qu'un réceptacle, un outil permettant à notre Etoile d'user pleinement de ses pouvoirs.

Lorsque je la sentis maîtresse de la puissance qui coulait dans mes veines, je m'agrippai aux accoudoirs, anticipant le malaise que je savais imminent. J'encaissai le choc lorsque le bouillonnement de mon sang m'arracha à mon corps pour me propulser dans le ciel nocturne. Je me tenais au sommet d'une coupole nacrée mais également d'un dôme ambré. La douceur d'une nuit du sud et la fraîcheur du nord caressaient toutes deux mon visage immatériel, invisible. Les palais de Drarock et Toriack s'étendaient à mes pieds, assoupis, insouciants. Quelque part, au loin, je sentis mon ventre se tordre et la bile me brûler la gorge. Je m'appliquai à respirer profondément et tâchai de convaincre mon corps que tout ceci était une situation parfaitement normale.

- Lëyck, Eïna, allons-y.

Tous deux hochèrent la tête avec l'assurance que leur conférait leur détermination. Je serrai les mâchoires et enfonçai plus profondément mes ongles dans le bois des accoudoirs lorsque le monde, déjà en double, se mit à valser. Dënya inspectait les lieux, cherchant la faille par laquelle introduire ses lames.

- Lëyck, aile ouest, la troisième fenêtre du premier étage. Eïna, le jardin derrière la clôture nord, une petite porte noire.

Les deux ombres se mirent en mouvements, suivant scrupuleusement les indications de leur guide. Sous mes yeux, le monde glissait, s'approchait, s'éloignait, suivant les besoins de notre Etoile. Lëyck fut le premier à se faufiler dans le bastion ennemi mais je tentai de l'ignorer, de me détacher de ce qui défilait sous mon regard. Dënya enchaînait les allers et venues à travers les couloirs plus ou moins gardés pour infiltrer sa lame au cœur de notre cible sans qu'elle ne se doute de rien.

Je parvenais tout juste à maintenir mon malaise à la limite du tolérable lorsque Eïna pénétra à son tour les murs ennemis. Nous n'avions jamais encore eu à orchestrer ce genre d'actions simultanées. Si Dënya paraissait considérer cela comme normal, cette double attention et tous les mouvements qu'elle exigeait achevèrent le peu de maîtrise que je conservais jusque là sur mon corps. Les ongles incrustés dans le bois, je me pliai en deux sous l'assaut d'un énième haut-le-cœur plus violent que les autres mais je conservai les lèvres obstinément scellées.

- Ilvin !

Je sursautai au rappel agacé de notre Etoile. Sans m'en rendre compte, j'avais clos mes paupières, rendant ainsi Dënya aveugle.

- Pardonnez-moi...

Je perçus vaguement son acquiescement tandis qu'elle reprenait sa tâche de plus belle.

- Nous ne pouvons nous permettre d'échouer. Tiens bon, ce sera vite terminé.

Elle avait raison. Ma faiblesse pouvait tout aussi bien condamner tout l'Ordre si je ne parvenais pas à la dompter.

Avec une expiration lente qui se voulait apaisante mais qui s'avéra des plus laborieuses, je me laissai basculer contre le dossier et abandonnai mon esprit à notre guide, tout comme je lui avais déjà confié mon corps. Lâcher prise fut un acte difficile mais il se révéla des plus salutaires. Quand les lieux et les personnes ne devinrent plus que de simples taches de couleurs floues et mouvantes, mon malaise s'estompa et tout mon être glissa dans un état second, bercé par le bourdonnement lointain des directives de Dënya.

Combien de temps demeurai-je ainsi ? Cela n'avait guère d'importance. Reclus dans cet autre monde, je n'avais même plus conscience d'exister. Ce fut l'agression de mes sens qui me rappela à mon corps, à la réalité. Une clameur de tristesse mêlée de haine résonnait à mes oreilles au point de brouiller mes pensées et une odeur capiteuse, métallique, m'emplit les narines. Ma vision s'éclaircit pour m'offrir l'agonie de deux hommes dont les regards reflétaient encore l'incompréhension tandis que leur gorge déversaient sans retenue leur liqueur vitale. Lëyck et Eïna n'avaient pas œuvré avec finesse mais l'on ne pouvait se permettre le moindre risque avec des cibles telles que ces hommes.

- Je ne pourrais faire plus. Bonne chance.

Les dernières paroles de notre guide à ces deux Ombrétoiles auraient pu paraître froides, distantes à quiconque d'étranger à notre monde de silhouettes tapies dans les ténèbres, mais en vérité, ces deux lames avaient accepté leur mission en connaissance de cause. Les rugissements d'agonie des deux Aînés ne pouvaient manquer de donner l'alerte. Quitter les murs ennemis n'était pas impossible mais s'avèrerait être une tâche ardue, d'autant plus sans le soutien de notre Etoile. Lëyck et Eïna ne pourraient à présent compter que sur leur talent mais je gardais bon espoir de les revoir en nos murs.

A l'instar d'une marionnette dont on aurait coupé les fils, je m'effondrai plus encore dans mon fauteuil à l'instant où Dënya renonça à son contrôle sur mon être. Je suffoquai toujours, le corps déchiré entre épuisement et malaise, quand notre Etoile s'avança vers la grande ouverture, dans le mur, qui lui tenait lieu de sortie.

- Les autres pourraient tenter de quelconques représailles... Assure-toi que les Veilleurs soient attentifs au moindre signe.

Et elle se retira pour rejoindre la partie supérieure de la tour, accessible d'elle seule. Je profitai de ma solitude pour lâcher un soupir exténué. De toute évidence, ma journée ne faisait que commençer et ce monde qui m'attendait de l'autre côté de la porte n'avait que faire de l'état dans lequel m'avait plongé notre exploit de cette nuit. Au contraire, il se réjouirait de profiter de ma faiblesse pour ne faire qu'une bouchée de nous et de notre Etoile. Une telle trahison m'était intolérable, aussi trouvai-je la force de me hisser sur mes deux pieds. Un sourire las se dessina sur mes lèvres tandis que je quittais la salle d'audience. Une fois encore, mon traître de frère n'avait rien pu faire contre la volonté de notre guide.
  
Commenter ce chapitre
Pour commenter, veuillez vous connecter ou vous inscrire.
Licence Creative Commons
ALLEEDESCONTEURS.FR DECOUVRIR L'ALLEE L'ALLEE & CO STATISTIQUES
Les fictions publiées
L'agenda des publications
Les auteurs de l'Allée
Les Trois Rues | la compétition
Foire aux questions
Publier sur l'Allée
Nous contacter
Forums de discussion
LeConteur.Fr
Partenaires & Liens
31 fictions publiées
667 membres inscrits
Dernier inscrit: Raphael Reuche
AlléeDesConteurs.fr ~ 2005-2017