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2 « City Two, l'Ordre des Veilleurs. »
Chapitre 1 « City Two »
Les yeux grands ouverts, je n’avais pas perdu conscience. Allongée, je regardais les fleurs de marronnier. J’étais juste vidée. Telle une poupée de chiffon, je fus soulevée. Je respirais avec difficulté. Je sentis le heaume de protection se verrouiller sur ma tête, les brassards de sécurité serrer mains et avant-bras et les chaînes enserrer mes chevilles jusqu’au sang. Cependant, je ne réagis pas. Je fermai simplement les yeux.

Ballotée, jetée à même le plancher métallique de la Navette qui m’emmenait vers City Two, je n’avais à aucun moment résisté. Les coups de pieds visant à me réveiller n’avaient réussi qu’à rendre encore plus difficile mon souffle. Les meurtrissures des matraques électriques, elles non plus, n’avaient pas brisé mon mutisme.

J’étais si loin à l’intérieur de moi-même.

Mon esprit moribond ne savait pas s’il voulait, ou non, survivre à cette épreuve. J’étais hantée de mots, ceux de Thomas et ceux de Paul. J’entendais si clairement le premier :

« Élisabeth, sauve-toi ! Je t’aime... maman... je t’aim... Beth... dis à mes parents que je les ai... »

Je me remémorais aussi les mots de Paul. Non, le mot de Paul : « Mission ». J’étais son objectif, le but de son avancement, un objet précieux et rare qu’il fallait protéger. Enfin, tant qu’il était utile !

Finalement, ma vie n’était que trahisons: celle de mon frère, celle de Paul, celle de Jack et celle de ce monde où je ne trouvais pas de place.
En route pour City Two, sanglée comme une bête que l’on aurait abattue à la chasse, le corps exsangue, j’en appelais à la mort, à sa bienveillante pitié. Qu’on m’achève !

Alors que je lâchais prise, un visiteur inattendu s’imposa à mon esprit. Un souvenir, surgissant d’une époque révolue. Il défila tel un dernier souffle de vie dans mon âme agonisante.

Doucement, sans précipitation, je courais. J’avais suivi tout un rituel pour en arriver à cette foulée difficile. D’abord j’avais lacé le pied droit, puis le gauche. Je m’étais redressée, avais fait deux, trois pas et j’étais partie. Les cinq premières minutes étaient souvent si pénibles L’allure était bonne. Les premières gouttes de sueurs coulaient le long de mes tempes. J’avançais depuis dix minutes maintenant. Il fallait tenir jusqu’à quinze, un quart d’heure et je serais lancée. Je levai la tête, regardai au loin et oubliai les gens, les regards et les sourires. Je tiendrais, peu importaient la douleur, la chaleur ou le souffle.

J’étais sur le point de céder, laissant la vie me fuir, là, en 2420, dans une Navette solaire ; je sentis que j’étais la seule à pouvoir m’abandonner. Les trahisons n’étaient que des faits extérieurs, moi seule pouvais décider de lâcher prise. Tout au fond de mon âme, ce souvenir tenace revint vers moi, me sauvant, m’emmenant vers la vie.

La route se déroulait sous mes pas. Mon visage devenait légèrement cartonneux et la sueur gagnait peu à peu mon dos et mes bras, me rappelant que l’ensemble de mon corps participait à l’effort. Et pas après pas j’avançai, allongeant ma foulée dans un rythme devenu régulier. Je venais de passer cinq kilomètres et je commençai à me sentir bien : heureuse, fière et fatiguée.

Toujours allongée sur le sol métallique du vaisseau qui m’emmenait vers City Two, je me fis la même réflexion qu’à l’époque : il fallait tenir bon, coûte que coûte.

Ce fut à ce moment-là qu’elles arrivèrent : les ombres de ces gens qui m’avaient tant aimée. Ils m’accompagnèrent dans ma lutte pour la vie comme il l’avaient fait durant ma course. Je n’étais pas seule, plus seule et leurs pas se joignirent aux miens. Leurs forces, leurs volonté, leurs blessures, leurs humour me portaient, m'encourageaient à finir, à lutter. Mes petits efforts ne faisaient pas de moi une athlète, mais ma volonté, ma détermination et mon courage faisaient de moi ce que j’étais.

À ce moment-là, je réalisai, j'étais une une survivante. Si résister était mon destin alors je devais à toutes ces silhouettes, à tous ces souvenirs de les garder tels des flammes vives dans mon esprit. Pour elles, je devais rester en vie.

Dans ce temps lointain où j’avais été infirmière, une patiente mourante, à qui je tenais la main, m’avait dit : « Peu importe la destination, seul compte le voyage, assurez-vous de toujours être l’actrice de votre vie, pas la spectatrice convenue d’une mascarade qui ne vous ressemblerait pas. Restez telle que vous êtes. »
Cette phrase parcourut mon corps tel un électrochoc. Je voulais rester moi-même. Alors dans un spasme soudain mon corps se souleva. L’air brûla ma trachée. Mes yeux s’ouvrirent. Je mis un certain temps à m’adapter à l’obscurité et au poids du casque. Je plissai les paupières et fixai les hublots.

Le jour commençait à décliner. Par les deux petites fentes du heaume qui contenait ma tête, je le vis : l’espoir. Il s’agissait d’un Zebra 300, en mode furtif. En quelques secondes, j’avais repris goût à la vie. Ce n’était pas n’importe quel vaisseau. C’était le mien, celui à l’aile abîmée par ma chute. Il était piloté par Carl et Chin devait être à ses côtés. Ils avaient assurément un problème mécanique qui m’avait permis de les apercevoir l’espace d’un instant au travers de la fenêtre. Ou alors, ils avaient voulu, eux, regarder à l’intérieur de la navette. Le mode furtif rendait le Zebra 300 invisible et attaché à sa cible, mais ne lui permettait plus de la visualiser.

L’espoir, c’est bien lui qui me permis de survivre à ce trajet vers l’enfer.

La plupart des prisonniers arrivaient enchaînés, s’il s’agissait d’hommes. Les autres, à savoir les sorcières, puisqu’ici nous n’étions même plus des femmes, portaient toutes un heaume magnétique, des brassards et des chaînes entravant leur démarche. Mais aucune n’arriva comme moi : inconsciente, ou presque, et tirée par les pieds.

§§§


Recroquevillée sur moi-même, je sentais la froideur de la brume envahir la cour. Nous étions en hiver. Le crachin de décembre glaçait mes chairs jusqu’aux os. J’avais l’impression d’avoir rejoint les nuages, de voler, de flotter plus exactement. Cette sensation de légèreté contrastait avec la lourdeur de mon corps.

J’étais là, ne pouvant bouger, subissant les frimas de cette saison que j’avais, dans une autre vie, tant aimée. Tout était gris. Mon âme, tout d’abord. Mélancolique à souhait, elle regrettait l’impossible retour de Noël et des fêtes en famille. Mon esprit espérait l’arrivée de sauveurs dont la vision fugace s’effaçait peu à peu au profit d’un brouillard nébuleux.

Mon corps lui aussi avait embrassé cette couleur de saison. Il avait, cependant, opté pour des nuances plus soutenues allant jusqu’au violet. Les coups de poings, gifles et autres maltraitances de Berguy Herbert maintenaient constante la coloration de ma peau.

Comme si tout cela ne suffisait pas, on m’avait affublée d’une robe de bure blanc-gris dont l’encolure bateau était soulignée d’un tuyauté de lin gris anthracite. Les manches trois-quart raglan avait un rappel foncé aux poignets. Si je m’étais habituée à la longueur de ma chemise de peau, trop courte à mon goût, j’avais par contre beaucoup de mal à apprivoiser la guimpe. Bien que les deux furent conçues en batiste, le col montant et le bonnet de la seconde enclavaient mes mouvements déjà difficiles. Le cordon de ceinture quant à lui se devait d’être resserré un peu tous les jours, étant donné que je perdais du poids avec une régularité impressionnante.

J’étais tellement décalée que j’apportais parfois plus d’importance aux détails de ma tenue qu’à l’horreur de ma vie.

De City Two je ne connaissais rien, ou presque. De ses habitants, je ne sentais que de vagues effluves d’égout. Seul son ciel me parlait. Il était le refuge de mes rêves, de mes espoirs et de mes luttes. Le confident étoilé de mes nuits solitaires, le protecteur de mes journées en enfer. City Two, ou l’enfer sur Terre. La ville devait avoir son charme et peut-être même un certain attrait touristique dû à son histoire. Située en Europe, cerclant Londres, Moscou, Stockholm et Paris, elle possédait à elle seule le patrimoine mondial de l’Art, du moins de ce qu’il en restait. Mais ce qui faisait sa renommée, ce n’étaient sûrement pas les toiles exposées au musée de L’Ermitage. Ce qui en avait fait une référence, c’était sa prison.

Étrange commerce que celui de l’enfermement dans un monde où tous vivent sous bulles, mais commerce tout de même, lucratif qui plus est. L’Europe plus dévastée par le virus blanc et plus décrépie par les bombes que les autres continents n’avait que peu de fermes-blé et encore moins de fermes-élevage. Elle ne devait sa survie qu’à son troc avec les autres Cities. Car, si les ressources alimentaires y étaient rares, les armes et les ingénieurs y faisaient légion.

Tous les déviants, délinquants et -je dois bien l’admettre-sorcières étaient conduits ici afin d’y finir leurs jours. Pas la peine de vous soucier de savoir si la justice était un simulacre ou une réalité, elle était inexistante. Si les hommes du W.O.L.F vous déclaraient coupables vous n’étiez pas envoyés à City Two, vous y étiez traînés de force.

Trois mois.

Etendue, j’avais dans la bouche un goût de poussière et de sang mêlé. Je venais de passer cinq heures avec Berguy et la seule chose qui me venait à l’esprit c’était qu’aujourd’hui, jour pour jour, cela faisait trois mois que je me trouvais à City Two.

Le temps est une dimension sournoise, s’allongeant ou se raccourcissant selon son bon vouloir. Il s'écoule toujours à l’inverse de vos besoins.
Calendriers, pendules et autres de ses messagers, me disaient que j’étais en ces lieux depuis quatre-vingt-onze jours. Mon corps ne tenait pas les mêmes comptes. Les séances répétées d’électrochocs et autres tortures dont Henry Galland et son Lieutenant Berguy Herbert me gratifiaient, rendaient mon séjour ici interminable. Même le trépas n’arrivait pas assez vite. Il faut bien avouer que je leur donnais du fil à retordre, non seulement à Galland, mais à la mort elle-même.

Volontairement ou pas, consciemment ou non, je résistais.

Quatre cents ans dans un caisson sans bouger m’avaient quelque peu préparée. Mon esprit était bien plus fort que je ne l’aurais pensé. J’avais une aptitude particulière, singulière même. Dès que les séances commençaient, les électrodes placées sur mon crâne fraîchement rasé du matin, je m’évadais. Je me retrouvais chez mes grands-parents, plus précisément dans le village de mon grand-père. Logé au creux de la Montagne Noire et accessible seulement par cette route sinueuse qui croisait des châtaigniers à chaque détour, il me recueillait.

Cette voie mal bitumée longeait une rivière tortueuse avant de finir en chemin au milieu des prés à vaches. Et l’herbe, verte et grasse, ne pouvait pas être plus verte ou plus grasse ailleurs. C'était un si bel endroit. Quelques maisons anciennes, toutes en pierres apparentes, veillaient. Des siècles durant les envahisseurs, les guerres et la nature elle-même avaient essayé de les faire tomber, mais elles étaient toujours là.

Leur force était immense, leur secret imprenable.

Et si aujourd’hui je supposais qu’elles avaient fini par céder à la folie des hommes, elles avaient eu l’intelligence de s’immiscer en moi. Mon souvenir les tenait toujours vivantes. Elles étaient reconnaissantes de cette deuxième vie que je leur donnais au fond de mon esprit et me protégeaient. Elles m’accueillaient lorsque ce salopard d’Henry triturait mes méninges afin d’en extraire ce qui me rendait différente.

Les bâtisses m’ouvraient leur portes m’offrant alors un refuge : le calme, la tranquillité et l’innocence de mon enfance.

Mon esprit s’envolait, il retrouvait mes deux ans. Bien sûr, je parlais, je marchais, je ressentais, mais comme une fillette. Galland s’excitait, montant toujours plus haut l’intensité de sa machine, persuadé de déclencher une crise de télékinésie.

Pendant ce temps-là, mon corps éprouvait évidemment la douleur. L’onde électrique naissante sur mon cuir chevelu grandissait et se propageait à l’ensemble de mon être. Bien sûr, les réveils étaient difficiles et douloureux, mais au moins je n’avais pas cédé.

La D.E.N -Detention in no-Ending Night ou détention dans une nuit sans fin, comme l’avait surnommée les prisonniers eux-mêmes- était un bâtiment de béton lisse. Circulaire, il était construit autour de neuf cours de même forme.

Celle qui occupait le centre était le cloître des Célestes. Tout autour les huit autres atriums se répartissaient dans une géométrie parfaite. Quatre prisons pour femmes, quatre prisons pour hommes.

La DEN dont le nom venait du mot tanière en anglais, avait ainsi été nommée de par la particularité du lieu. Une immense toile tendue empêchait de réellement voir le ciel. Nous ne pouvions que le deviner. Les bâtiments, n’excédant pas deux étages étaient constamment plongés dans une semi pénombre et les hurlements des femmes que l’on torturait, faisaient penser à ceux des loups les soirs de pleine lune.
Non seulement le corps d’Armée des W.O.L.F se déplaçait en meute, mais en plus leur quartier général avait tous les aspects de l’habitat naturel des animaux auxquels leur acronyme faisait référence.

Et pourtant, depuis trois mois, ce ciel ou du moins ce simili ciel était mon seul espoir.

En trois mois donc, j’avais connu l’isolement pendant trois bonnes semaines, la prison générale deux jours et depuis soixante-huit jours soit un peu plus de deux mois je résidais au cloître des Célestes.

Henry Galland avait espéré me briser en m’excluant de tout et de tous. Il s’était vite rendu compte que c’était me rendre service. Au tout début, il croyait que m’enfermer dans une cellule de deux mètres sur trois, avec pour seul sanitaire un trou dans le sol sablonneux, pas de fenêtres et seulement un grillage pour plafond, me rendrait dépressive. Mais il y avait le ciel au-dessus des barbelés, ce qui me permettait de m’évader, autrement.
Je me forçais à me souvenir des nuits d’été lorsque j’étais enfant et que mon grand-père m’expliquait les constellations. Cela apaisait ma peine et libérait mon esprit de toute colère. Je n’étais pas aigrie. J’étais ici.

Dans les premiers temps les tortures aussi furent plutôt basiques, consistant à me priver en alternance de sommeil ou d’alimentation. Puis, il avait monté le niveau, son but : s’assurer que je sois bien une Céleste. J’étais trop faible, et je m’endormais les yeux ouverts en pleine lumière, la nourriture ne risquant pas de me redonner des forces.

Il faut dire qu’il avait la manière. Pour savoir si j’étais une Céleste, Henry Galland me torturait élément par élément. Le Commandant de la D.E.N n’ avait pas hésité pas à m’enterrer vivante. La peur générée, associée à la sensation d’étouffement, aurait dû me faire faire des choses incroyables.

Mais, ensevelie sous un mètre de sable dans un trou qui avait tout d’une tombe, j’avais fait léviter la terre dans un mouvement qui ressemblait plus à un vent léger qu’à une tornade. Lorsqu’il avait décidé de mettre le feu à mon bras droit, je n’avais même pas hurlé. J’étais déjà tellement loin dans mes souvenirs que je ne n’avais absolument pas réussi à éteindre le brasier qui consumait mes chairs. Je lui avais ainsi, malgré moi, laissé croire que je n’étais pas une Céleste.

Il n’avait pas eu le temps de tester si je pouvais ou non manier l’air ou l’eau : mon élément de prédilection.

Henry Galland était bien trop occupé à préparer son départ pour City One. Un bazar sans nom régnait là-bas et requerrait sa présence. Il m’avait donc laissé aux bons soins de Berguy Herbert. Avant cela, il m’avait fait transférer de l’isolement au quartier des condamnées ordinaires ou sorcières comme il les appelait.

Ces femmes ne le passionnaient pas, car elles ne possédaient pas assez de talents pour être des Célestes.

Il laissait donc à son second : Berguy Herbert, dite “la salope”, les pleins pouvoirs.
Le transfert avait eu lieu juste après son départ. C’était un autre matin, juste plus gris et plus morne que les autres.

Le choc fut terrible, pire que tout ce qui m’avait été infligé jusqu’alors. Le fait de rejoindre des centaines d’autres prisonnières m’avait été insupportable. Si mon esprit arrivait à gérer les tentatives d’intrusion de mes tortionnaires au prix d’une fatigue immense. Il ne pouvait empêcher des centaines pensées de me violer dans ce que j’avais de plus secret, mon âme.

Je crus devenir folle. Je sus, à ce moment-là, ce que le mot privation voulait réellement dire. Ne pouvant ni manger, ni dormir, ne connaissant plus aucune concentration et partageant les douleurs, les peines et les frustrations de mes co-détenues, j’étais une urne remplie des autres. J’étais privée de moi-même.

À bout, j’étais sur le point d’avouer tout et n’importe quoi. Cependant, un événement surprenant arriva. Submergée par toutes ces voix, je me noyais. J’avais une sensation prononcée de manque d’air et un mal au coeur terrible.

Je vomis donc.

Je m’étais mise à rire, dépassant mes dernières forces dans une joie presque malsaine. À chaque étape de cette impensable aventure, j’avais vomi. À la verticalisation du processus de conservation, régurgitation, après la conciliation, magnifique restitution de mon bol stomacal contenant café et déjeuner. Tous attendaient de moi force, courage, sacrifice, pouvoirs ou résistance et, je leur avais offert vomissements et évanouissements.

Quel héroïne !

Ne maîtrisant pas encore mes différentes aptitudes et n’arrivant pas à contenir mes sentiments, je m’était mise à léviter. Sans le vouloir, bien entendu, j’avais généré un bouclier d’air. J’en avais profité pour éclater les canalisations d’eau en faisant, au passage, exploser les latrines. Des gerbes de déjections corporelles s’était répandues dans les airs.

L’alerte venait d’être donnée. Les gardes étaient entrés avec à leur tête “la salope”. Le claquement des matraques électriques qui se déployaient, suivi du grésillement de la mise sous tension s’étaient faite entendre.
Les prisonnières s’étaient regroupées en cercle juste en dessous de moi. Une masse sphérique marron flottait, attendant de redescendre.
Voyant les conséquences désastreuses arriver, je m’étais concentrée au prix d’un ultime effort, dirigeant les retombées sur les gardes et principalement sur Berguy.

Alors que je m’étais attendue à atterrir violemment sur le sol, j’avais été accueillie par des dizaines de mains. Amortissant ma chute dans un premier temps, toutes ces femmes déjà meurtries avaient fait ensuite barrage de leur corps pour m’épargner le plus possible la morsure des matraques électriques. Le Lieutenant Berguy Herbert, c’était certain, était morte d’envie de me tuer, d’une mort lente et méthodique. J’avais pu le lire dans son regard.

Elle n’en avait rien fait. À la place, j’avais été transférée directement au cloître des Célestes et depuis, cinq heures durant, tous les jours, elle se vengeait. Elle le pouvait, elle en avait le pouvoir. Elle avait le champ libre. Son patron, absent, était bien trop occupé à nettoyer la pagaille qu’il avait générée à City One.

Ma tortionnaire n’était pas un officier de l’armée, pas un officiel en tout cas. Berguy Herbert était une sadique. Dénuée de toute intelligence, elle était loin d’avoir la finesse d’esprit ou l’imagination de son Commandant en matière de souffrance.

Avec elle, c’était simple : brûlures, coups de pieds et coups de poings en alternance. Généralement je m’évanouissais au bout d’une petite heure et ne me réveillais que peu de temps avant qu’une nouvelle séance ne commence. En clair, je passais ma vie dans un état comateux, les chairs tellement à vif que là où il n’y avait pas de cloques, les hématomes fleurissaient.

Elle ne perdait jamais le contrôle, ni d’elle-même ni de ses prisonnières.

Elle faisait un peu plus d’un mètre soixante-dix et avait des proportions dignes de celles d’un mannequin. Ses cheveux d’un châtain plutôt foncé étaient coupés à mi-dos et une frange longue encadrait son visage. Ses sourcils épais et réguliers surlignaient son regard d’un noir profond.

La dichotomie la plus importante se tenait entre son sourire charmeur et la froideur de son regard. S’il était vrai qu’à notre première rencontre, je ne m’étais pas méfiée ; j’appris bien vite et à mes dépends qu’en lieu et place d’un coeur, se trouvait chez elle un glaçon.

Henry Galland savait parfaitement ce qu’il faisait lorsqu’il avait pris la décision de braver tous les interdits en plaçant une femme qui n’était ni Honorable ni diplômée à la tête de la section féminine de la prison.
Il faut dire qu’il régnait en seigneur et maître sur la D.E.N.
Dans bien des cas, c’était elle qui se chargeait des prisonniers hommes les plus récalcitrants. En fait, Berguy Herbert n’avait rien d’effrayant, elle aurait presque pu être sympathique, mais cette infime distance qui fait basculer un être humain du côté de la cruauté, elle l’avait franchie et avec plaisir même.

Cela faisait donc trois mois que j’étais arrivée à City Two, traînée par les pieds. J’y avais subi les tortures raffinées d’Henry Galland, inondé le Lieutenant Berguy Herbert d’immondices et regretté de nombreuses fois d’être encore en vie.

Et pourtant, je n’étais là que depuis trois mois.
  
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