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« Souvenirs »
Chapitre 1 « Comment oublier ? Les Nöels passés. »
Il commençait à se faire tard, ou tôt, pas loin des quatre heures du matin en fait. Je venais de me réveiller. J’avais toujours un parfum de vomi dans la bouche. Si je savais enfin ce qu’être une Honorable impliquait, je n’en étais pas ravie pour autant.
Le pire pour moi concernait cette histoire de MOBy. Bien sûr, je m’étais endormie une fois que Jack eût fini ses explications, mais les nombreux cauchemars qui jalonnèrent ma nuit eurent raison de mon sommeil.

Le goût acre de la bile au bord des lèvres, je dus courir aux toilettes. Une fois de plus, la tête au-dessus de la cuvette, je vomis. Dire que ces dernières semaines j’avais appris beaucoup était un euphémisme. Cependant, à l’aube de ma première mission, il y avait une chose que tous les membres des Forces Spéciales auraient dû m’envier : mon art de la régurgitation.
À mon niveau de maîtrise, j’étais le Van Gogh du vomissement. Il n’existait pas une situation, pas un événement que je ne marque de ma signature si particulière. Lors de mon réveil, à la conciliation, après les explications de Jack : je ne ratais pas une occasion.

Alarmé par les borborygmes en provenance de ma gorge, le Vice-Amiral Davier entra dans la salle de bain sans frapper. Évaluant la situation, il me tendit une serviette en souriant tristement :

⁃ C’est ton départ de demain qui t’angoisse ?
⁃ Pas vraiment.
⁃ Alors ?
⁃ Rien que l’idée du MOBy me donne la nausée.
⁃ Oublie-le !
⁃ Comment oublier ?
⁃ Pense à autre chose.

Il m’aida à me relever. Une fois dans la grande salle, je m’installai confortablement pendant qu’il me faisait un thé. Revenant avec deux tasses fumantes, il s’assit en face de moi. Il jouait négligemment avec sa cuillère. Tout dans son attitude me laissait penser qu’il désirait me poser une question. Malgré l’heure, le manque de sommeil et un estomac en vrac, je pris sur moi de lui faire un sourire engageant. Son interrogation ne tarda pas :

⁃ C’est vrai ce que disent les livres ? À ton époque, il y avait tous les ans des fêtes pleines de lumières et de chansons.
⁃ Hum... En effet, mais de quelle période me parles-tu ?
⁃ C’était toujours en hiver, vous appeliez ça : Noël.
⁃ Oui, c’est vrai. Et ?
⁃ C’était comment un Noël chez les Daviers ?
⁃ Heu... C’était normal, répondis-je agacée et fatiguée.

Le silence s’installa à nouveau. Je n’avais pas vraiment envie de partager mes souvenirs, si chers à mon cœur, avec somme toute : un inconnu qui, je le pressentais, me mentait et me cachait des choses. Alors, pourquoi lui donner encore un bout de moi ? Il ne s’arrêta pourtant pas :

⁃ Nous étions de religion cathodique, c’est bien ça ?
⁃ Presque... Catholiques. Nous étions ca...tho…li...ques, dis-je en articulant et en ayant beaucoup de mal à ne pas rire.
⁃ Oh ! Catholiques.
⁃ Nos parents du moins. Franck et moi l’étions plus par tradition que par confession.
⁃ Hum...

Il se gratta le haut du crâne, comme pour mieux intégrer l’information. Il hésita encore quelques secondes avant de continuer :

⁃ Alors c’était comment ?
⁃ Magique !
⁃ Oh ! Raconte ! Ne me dis pas que tu as oublié ! Ce serait tellement dommage, historiquement parlant bien sûr.

Si ma première réponse avait fusé sans que je m’en aperçoive, je ne pus rien restituer de plus qu’un énorme sanglot en retour à sa dernière question. Me levant, je partis en courant et en pleurant dans ma chambre. Jack n’insista plus.

Une fois sous les couvertures, je me blottis contre mon oreiller comme autrefois fillette. Bien sûr, je me souvenais.

Comment oublier ?

Comment oublier la douceur du foyer mêlée aux rires des enfants ? Nos rires à Franck et à moi emplissaient la petite cuisine alors que nous tournions en courant autour de la table.

Comment oublier ma mère, chantant « Night Divine » de sa voix d’alto tout en préparant la pâte à génoise ? Les jaunes d’œufs, tombant dans la farine dans un son mat, laissaient des volutes de poudre blanche s’échapper. Cet instant restera toujours, pour moi, un moment suspendu hors du temps. Le clic puis le bruit du robot électrique annonçaient que les blancs seraient bientôt suffisamment fermes pour être dits en neige.

Comment oublier mon père ? Il battait alors la mesure à l’aide d’une cuillère de bois, nous invitant à contrer sa femme en chantant à tue-tête « Feliz Navidad ». Et l’odeur de la pâte chaude qu’il fallait vite rouler se rependait telles des notes de bonheur.

Comment oublier les rires des miens ? Imprimés indélébiles comme les derniers vestiges d’une époque où j’avais une âme, ils résonnaient en moi, encore et encore, me montrant à quel point ma vie était vide.

Noël chez les Daviers ?

C’était tous les jours fête, à condition que mon père soit là et non pas en mission au Tchad ou au fin fond de la Bosnie. Les jours saints étaient des jours heureux, car nous étions ensemble. Et puis... il est parti : mort pour sa patrie au service des autres. Il remettait en fonction une pompe à eau au Mali.

Comment oublier que la pièce était sombre ? Les volets avaient été entre-fermés, nous étions deux jours avant Noël. Un cercueil, celui de mon père, entouré de six militaires armés de drapeaux et bardés de médailles qui rendaient un dernier hommage à l’un des leurs, était là au milieu du séjour.
Ensuite, j’avais suivi le corbillard fleuri qui avançait lentement, absente.
Malgré le froid et le vent, j’étais assise sur les marches de granit blanc. Je n’avais pas encore eu le courage de franchir le perron de l’église. Je ne voulais pas écouter, je ne voulais pas admettre. Le prêtre dirait son nom et l’entendre serait le perdre une seconde fois. Seul le clapotis des sanglots retenus de ma mère, venant de la nef, créait une douce musique rendant ce silence supportable.
Je n’eus d’autre choix que de soulever la masse de mon corps qui me semblait si lourd et d’entrer.
Des obsèques, il ne me reste qu’une odeur d’encens mélangée à celle des lys, le vacillement des flammes de bougie et la limpide clarté d’un Ave Maria.

Comment oublier le goût salé des larmes ? Et les chants de ma mère à la veillée de ce Noël-là, tristes et irréguliers, montèrent une dernière fois vers le firmament où elle espérait que l’amour de sa vie l’attendrait. Jack avait raison, avant nous étions catholiques, après nous devînmes cathodiques et la télévision remplaça les soirées en famille.

Comment oublier ? Le sapin qui chaque année s’ornait d’une nouvelle décoration provenant d’un pays lointain. Mon père me soulevait par la taille pour que je puisse accrocher l’étoile malgré mon âge. Mon frère me faisait des chatouilles afin que cette dernière soit bancale. Ma mère, adorant cette imperfection, se joignait à lui enlaçant son homme et l’embrassant dans le cou. Nous étions tellement unis en tombant dans le fracas des rires et de l’amour partagé qui nous faisaient pleurer de joie.

Comment oublier mon dernier Noël ? Celui de mes quinze ans et de ma vie d’avant, lorsque j’étais une âme heureuse.

Comment oublier que c’était magique ?

Comment ?

Les vitres commencèrent à se dépolariser avec l’arrivée du jour, laissant une faible clarté envahir ma chambre. La tête encore à demi enfouie dans l’oreiller, je suivis la première raie du regard.

Scintillants et fraîchement cousus, mes galons luisaient. Je ne pus alors que constater l’effroyable réalité : je ne pouvais pas oublier que Noël ne reviendrait plus jamais.
  
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