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1 « City One, la Révélation. »
Chapitre 1 « Réveils »
Je n’ai jamais cru ni aux vampires ni aux loups-garous, encore moins aux fées ou à la magie. Il m’est inconcevable de conceptualiser l’éternité. La physique, la chimie, les mathématiques sont ma réalité. J’ai toujours vécu ma vie petitement. J’ai traversé mon temps présent sans me soucier réellement de savoir si j’avais une âme et si cette âme se devait d’être sauvée.

Je me souviens si peu de moi. Je sais que j’ai été un corps animé de besoins et d’envies. Je ne me souviens pas si en ce temps-là j’avais une âme. Je sais, qu’aujourd’hui, il ne me reste qu’elle ou du moins ce que je prends pour tel. Je ne peux que penser et encore, par intermittence, uniquement lorsque je me réveille. Je ne devrais pas me réveiller. J’arrive à formuler dans ma tête, du moins si j’en ai encore une, les mots, les sons, les souvenirs et même quelques odeurs.

Ai-je cru un jour en quoi que ce soit ?

Je ne pensais sûrement pas que le temps serait si long. Heureusement, je ne m’éveille pas très souvent. Bien que je reste consciente de plus en plus longtemps, je me dois de me souvenir de chaque détail, de chaque ombrage, de chaque couleur, des mots, des expressions, des sensations. Ma mémoire est mon âme. Elle est tout ce qui me reste tant que je suis vivante.

Mais suis-je vivante ? Suis-je morte ? STOP.

Un souvenir calme. Des couleurs claires.

Un jour d’été. Le village de mon grand-père. Le village de mon premier souvenir, enfoui dans la Montagne Noire, accessible seulement en voiture et après avoir enduré plus d’une heure de route sinueuse et vertigineuse. Ce chemin est si long et si effrayant. Cette voie m’emmène en sécurité. Il fait chaud, si chaud. Il n’y a pas de climatisation dans les voitures, pas encore, du moins. Mes grands-parents, assis à l’avant, ont entrouvert leurs fenêtres laissant passer un peu d’air. Les odeurs de sous-bois et le chant des insectes entrent dans le véhicule en même temps que ce petit vent. Je suis assise. Attachée à un siège auto. Pourquoi suis-je contrariée ? Pourquoi déjà ? J’ai deux ans, qu’est-ce qui a pu autant me chagriner ? Si seulement je pouvais m’en rappeler.

Un moment calme. Des couleurs claires, rester concentrée, ne pas s’affoler, rester éveillée.

Nous arrivons. Ici, il y a la maison de mon grand-père, la maison de son enfance, à lui, de ses souvenirs. Étroites et sombres, les grosses pierres qui la constituent sentent les fruits, le sirop et la confiture. C’est l’été. Là, il fait toujours frais; tout est calme. Enfin, je suis en sécurité. À deux ans, j’ai découvert les framboises. Même si je ne peux plus me remémorer leur goût, il me reste une légère odeur acide et une couleur flamboyante entre le rouge et le rose. Je pense que c’est mon fruit préféré, peut-être parce que c’est la première saveur d’été dont je me souvienne. Assise sous le cerisier, sur un sac de toile de jute, j’attends. Sage comme une image, droite comme un i, je reste là, à l’ombre. Ma grand-mère avance d’un pas sûr et régulier. Elle a quitté un instant son travail de cueillette pour m’amener des framboises fraîchement ramassées et méticuleusement déposées au fond d’un mouchoir en tissu blanc. Bordé de fines lignes bleu clair son angle accueille brodées à la main, deux initiales : MD.

Mathilde Davier. Ma grand-mère.

Délicatement portés à la bouche, un par un, avec la régularité d’un métronome je mange les fruits mûrs. Je me souviens en avoir voulu plus. Avoir levé les bras vers mes grands-parents occupés. Mon grand-père me faisant signe de les rejoindre. Je sens encore le déséquilibre lorsque je me lève, me tenant au tronc du cerisier. Mes pas hésitants vers mes grands-parents. Leurs sourires, leur fierté. Je me souviens de ces cannes vert foncé, de ces rameaux montant vers le ciel, de ces arbustes tellement plus grands que moi.
Je n’ai pas oublié le contact avec ces plantes épineuses. La petite goutte de sang suivie de la larme le long de ma joue. Et la main immense, la main pleine de sagesse qui me soigne et me montre le bon geste pour cueillir sans écraser ces fruits chéris. Je suis bien vivante. Je sens, je ressens cet amour immense qu’ils avaient pour moi, que j’avais pour eux. Non, que j’ai pour eux.

Donc, si je ne crois ni aux créatures de la nuit ni à celle des contes de fées, comment est-ce que j’en suis arrivée là ? C’est la même chose à chaque réveil, depuis la première fois que j’ai pris conscience que je n’étais qu’une voix dans mon esprit.

Un son strident et répété me sort d’une torpeur qui semble éternelle. Un brouhaha autour de moi. La confusion du mélange des bruits. Le chaos. C’est comme si je venais de rentrer dans une machine à laver emplie de galets. J’ai mal, atrocement mal. Une espèce de douleur électrique. Ce n’est pas une douleur physique puisque je ne sens pas mon corps. La panique et une peur intolérable pénètrent mon esprit. Une lumière blanche éblouissante, un aveuglement douloureux et cette absurde sensation de crier alors que je ne perçois même pas ma bouche ni mon visage d’ailleurs.

Rien, je n’ai aucun ressenti physique.

Et après, juste le néant. Les ténèbres absolues et la chute. Je tombe sans jamais pouvoir me raccrocher à quoi que ce soit. Non, juste une nuit sans fin et puis l’oubli.

C’est dans cette lumière que je cherche à voir les détails. Celle qui m’a éblouie. Celle qui m’a renvoyée dans les abysses. Dans cette clarté, je cherche les ombres, même infimes. Elles soulignent les formes qui m’entourent. Elles sont autant d’indices qui me diront qui je suis, où je suis et pourquoi cela m’arrive. Bien sûr, je sais qui je suis. Du moins, je connais mon nom : Elisabeth Davier. Mais ce n’est rien de plus qu’un nom, un alignement de lettres. Cela ne me dit pas qui je suis vraiment, ce que je suis.

Évidemment, après plus d’une centaine de réveils, je me souviens aussi de mon métier. En tant qu’infirmière, j’ai appris à raisonner de façon logique et fonctionnelle. Je sais appliquer une solution à chaque mal. Mais je sais aussi que l’imprévu, l’incompréhensible s’invite chaque jour. Je sais qu’un détail oublié et la vie d’un patient bascule.

Serais-je l’un de ces patients ?

Une façon rationnelle de penser serait de me dire que je suis dans un hôpital, dans le coma. Mais je sais au plus profond de moi que ce n’est pas ça. Ou du moins, bien plus que cela. Bien plus.

Je m’appelle Elisabeth Davier, je suis infirmière, j’ai trente-deux ans. La force de la réflexion me pousse à tout revoir, à tout analyser afin de comprendre. En admettant que je ne sois pas morte, que je suis dans un coma prolongé et que cette douleur innommable qui m’inonde par moment est celle de mon cerveau agonisant. Alors, si j’accepte toutes ces choses, si je les prends pour des faits, vrais et réels ; pourquoi est-ce que je n’arrive pas à lâcher prise ? Pourquoi lorsque j’analyse chaque détail de chaque seconde où j’ai entrevu cette lumière, rien ne me semble familier ?

Un hôpital, une salle de soin, une chambre sont des choses que je connais. Je les connais si bien qu’elles sont ancrées en moi bien plus profondément que certains de mes souvenirs. Elles étaient ma vie, dix ans durant. Je veux bien concéder à mon esprit que je suis vivante ; pourquoi pas dans un hôpital ? Je crois que ce qui ronge peu à peu mon âme, ce qui fera de moi une damnée, c’est de ne pas savoir.

Ne pas savoir. Ne pas savoir.

Non seulement je remets en question ma propre existence, mais je laisse également les divagations de mon errance atteindre la seule chose qu’il me reste, mon esprit. Et ce réveil qui n’en finit pas. Pour une fois, je voudrais revenir dans cet abîme dans lequel je chute entre-deux. Lorsque je suis tout au fond plus rien ne m’atteint. Même éveillée, je reste dans la nuit. La seule différence est que j’en suis consciente.

Le seul moyen que j’ai pour lutter, c’est de me souvenir.

Depuis le temps que je me force à me remémorer, tout, à chaque instant. Je me fais tellement violence lors de chacun de mes réveils que ma mémoire s’est accrue. Il ne s’agit pas d’élucubrations. Lorsqu’il ne vous reste rien que quelques instants furtifs, vous faites tout pour les faire durer le plus longtemps et le plus précisément possible ; cela les rend réels.

Mes souvenirs ont tous en eux une couleur différente. Chaque couleur me ramène à un temps, triste ou joyeux, permanent ou éphémère. Je n’explore mes souvenirs les plus sombres que lorsque je suis bien, lorsque je sens mon âme forte et profondément ancrée dans la vie.

Je sens mon esprit qui s’affole sans raison.

Calme, un souvenir calme. Une couleur claire. Vert clair.

Les feuilles des platanes, juste au sortir de l’hiver. La route n’est plus sinueuse. Non, elle est ondule doucemnet. Un ruban d’asphalte noir se dandine au milieu des platanes. Dans la plupart de mes souvenirs, je suis en mouvement. Généralement en déplacement ou en voyage. Comme si l’immobilisme de mon esprit me projetait dans un balancement perpétuel. Ou alors serais-je une personne agitée ?

Je me remémore de ma mère, de son rire, de sa voix, mais je ne peux me rappeler mon propre visage. La route est un moment gai. Je ne suis pas contrariée, je regarde par la fenêtre, assise à l’avant cette fois-ci. Mon père n’est plus là. Il nous a quittées. Je crois qu’il est mort. Je dois avoir une quinzaine d’années.
Je n’en suis pas sûre, mais lorsque je projette ma pensée dans ce paysage qui défile sous mes yeux, lorsque je me souviens de cette route, je suis mélancolique. Du moins, mon âme l’est. Les champs sont de couleur vert tendre, le blé n’est pas encore mûr. De longs passages dans une campagne vallonnée et cultivée. Du blé, beaucoup. Du maïs aussi. Et de temps en temps quelques vaches à la robe noire et blanche. Le vent léger rend tout ce qui m’entoure vivant et mouvant.
Je vois encore la main de ma mère allumer l’autoradio et la musique envahir l’habitacle clos, le cocon dans lequel nous nous trouvons. Ses doigts pianotent sur le volant. Mon regard qui la fixe entre la gêne et l’envie de rire.

Comment peut-elle être aussi inconséquente ? Elle chante à tue-tête comme si sa vie dépendait de chaque note. Elle chante. Elle bat la mesure. Même si la tristesse est là, je sens le bonheur m’envahir. Il est de couleur vert tendre. Il est un vieil air de musique pop. Il est à moi. La route défile, nous emmenant en chanson. Je sais qu’il s’agit de ma mère. Je vois son visage, j’arrive même à l’entendre chanter. Je ne peux, cependant, pas me souvenir de ses mots. Je veux dire de ses mots à elle. De ses conseils ou des avertissements qu’elle a dû me faire.

Tout n’est pas vert, même si c’est la couleur qui domine. Les marguerites égayent les bas-côtés de leurs cœurs vifs et intrépides. Ils renvoient cette couleur jaune si forte, si belle malgré leur position inconfortable sur le bord de la route. La musique s’arrête. Le véhicule stoppe et nous sortons en vitesse afin de nous précipiter sur le talus. Il faut faire vite ; arracher deux, trois branches, et repartir. Il est interdit de stationner sur une nationale, même pour cueillir du lilas. L’odeur inonde la petite voiture et la couleur me ravit. Cette année, nous avons trouvé du lilas blanc double. Même si j’aime le violet, je trouve le blanc plus odorant.

Le lilas doit être ma fleur préférée.

Le ruban de la route s’étend devant nous à nouveau. Un village, un feu rouge et quelques mètres plus loin, un nouvel arrêt. Une boulangerie cette fois ; je descends seule. La température a baissé et un frisson parcourt mon dos signalant que l’été n’est pas encore là. La chaleur du commerce et l’odeur moelleuse des pains qui se mêle à celle de la pâtisserie me réchauffent et me donnent le sourire. La baguette est encore tiède. La boulangère me sourit, j’en suis sûre même si je n’arrive plus à discerner ses traits. Elle est aimable, c’est certain. Je sens le craquant du pain frais sous mes doigts. Je retourne au véhicule, le vent se lève de plus en plus fort, annonçant la pluie. La portière s’ouvre. Je me laisse tomber sur le siège à moitié défoncé. Je me redresse, boucle ma ceinture et mords dans le pain. J’ai faim. Comme tous les adolescents, je crois. Je pense que j’ai vraiment faim.

La faim ne définirait-elle pas la vie et par là même, l’espoir ?

J’ai bon espoir d’être en vie, alors.

Des bruits. J’entends des sons. Des personnes parlent autour de moi, j’entends leur voix. Serais-je en train d’expérimenter un réveil plus définitif ? Serais-je en train de sortir de ce marasme où je me projette depuis si longtemps ? Si longtemps. Il faut me concentrer. Entendre ne suffit pas. Il faut écouter. Mémoriser. Chaque son, chaque intonation. Je reconnais des mots, des expressions peut-être.

Il s’agit d’une autre langue. Ils ne parlent ni français ni allemand. Je ne sais pas comment je sais cela, mais je le sais. L’italien n’est pas de rigueur non plus. Ils parlent une langue proche de l’allemand, l’anglais peut-être ? Je sais que je parle anglais. Cela fait seulement tellement longtemps que j’ai l’impression d’être perdue dans un imbroglio de sons.

Concentre-toi !

Chaque son fait partie d’un mot et les mots sont associés dans une rythmique de phrases. Écoute les silences. Mémorise chaque inflexion, déflexion, retiens la tonicité de ce que tu entends. L’analyse viendra ensuite.

Je suis en train de m’acclimater à tout ce brouhaha qui rompt le calme de mes pensées. Il y a plus que du bruit. Il y a de l’agitation. J’ai cru sentir un mouvement, ce qui est impossible. Et de nouveau ce son strident et répété. Mais cette fois-ci, je suis prête.

Il va falloir endurer le bruit qui s’impose dans mon esprit, la confusion et le chaos qui vont suivre. Je sais que je vais avoir atrocement mal. Toujours cette douleur électrique. Je ne céderai pas.

Prépare-toi !

Un souvenir paisible. Un souvenir sûr.

J’ai deux ans, je suis avec mes grands-parents, nous arrivons. Ici, il fait toujours frais et tout est calme. Je suis dans la maison de mon grand-père. Étroites et sombres, les grosses pierres qui la constituent sentent les fruits, le sirop et la confiture. C’est l’été. Ici, il fait toujours frais. Ici, tout est calme. Ici, je suis en sécurité. Je me le répéterai autant de fois qu’il faudra. Assise sur une chaise bien trop grande pour moi, je regarde mes grands-parents me sourire, je n’ai plus qu’à écouter. Seulement écouter. Mon esprit est en sécurité dans cette maison étroite et sombre aux odeurs de confitures.

Je suis en sécurité.

Je sais que la panique et la peur vont essayer de pénétrer mon esprit. Puis viendront la lumière, la douleur et la chute. Mais avant que je ne retombe dans les ténèbres, j’aurai, j’en suis sûre, le courage de maintenir mon esprit dans ce souvenir sûr et confortable.

Les bruits sont moins forts.

Le chaos est plus calme que prévu. La douleur est supportable. Un voile se lève. Même si je ne perçois pas mon corps, j’entends et je vois. Très peu.

J’y crois à peine.

Je peux sentir la chaleur d’une larme qui coule le long de ma joue.

Je pleure. Je suis en vie.

Pendant longtemps, j’ai eu l’impression d’être une âme errante cherchant éperdument son corps. Une éternité. Et l’instant d’une larme, tout bascule. Vivante. Plus qu’un concept, une réalité. Mon esprit est plus fort. Il s’est enrichi pour survivre, pour sortir ne serait-ce qu’un court moment des profondeurs. Et durant toute cette période où j’avais l’impression de naviguer entre les ténèbres et l’oubli, j’étais vivante dans l’ombre de mes souvenirs.

Maintenant, je ne peux plus fermer les paupières.

Et après cette si longue nuit, se profile à l’horizon un jour sans fin. Non seulement je ne peux donner aucun repos à mes yeux, mais de plus je ne peux également pas les bouger. J’admire donc un point fixe du plafond au-dessus de ma tête.

Mon bout de plafond est blanc, il a une intensité particulière, celles des premières fois. Les indices donnés par un plafond sont très minces. Si j’admets être dans un lit d’hôpital, probablement dans un service de réanimation, cela signifie que mon lit se trouve à environ un mètre vingt du sol. Toujours dans la même perspective, je pense qu’il y a approximativement trois mètres entre moi et le plafond. Je suis donc dans un bâtiment possédant de grands volumes.

La plupart des hôpitaux modernes possèdent de faux plafonds et les aérations sont disposées de façon méthodique afin d’assurer une ventilation homogène. Les différents circuits peuvent être indépendants afin d’éliminer la propagation aéroportée d’un virus ou de tout autre agent infectieux. De mon point de vue, il n’y a pas de ventilation, pas de faux plafonds. J’observe une surface pleine et entière. La couleur est blanche, lisse et brillante. Pourtant aucun reflet, il n’y a ni néon ni plafonnier au-dessus de moi. La lumière varie : de douce à vive voire violente.

Donc, le plus cohérent est que je me trouve dans une unité de soins continus possédant de grands volumes, mais pas de ventilation. Elle doit être située dans un ancien hôpital, probablement un bâtiment historique.

J’entends du bruit. Ils approchent, ils sont plusieurs. Deux, trois, cinq voix distinctes.

Je ne peux voir personne. Je les sens, ils sont là, mais aucun ne se penche sur moi. C’est certain, ils parlent anglais. Cependant, aucun des termes qu’ils emploient ne me semble médical. Une chose est sûre, ils sont contrariés. Ils ne savent pas que je suis réveillée. Il y a un problème avec mon sang. Je n’en ai plus assez. Non, ils n’en ont plus assez. Ils ne sont pas d’accord. Deux d’entre eux veulent continuer à… quoi ?

Et les trois autres sont d’avis de me débrancher. Charmant.

Pourquoi faire l’effort de se réveiller, alors ? Ils reprennent leur argumentation. Les deux premiers, deux hommes, veulent continuer à me vampiriser pour le bien de tous. J’ai dû mal comprendre. Non, parce que d’abord les vampires n’existent pas et ensuite on ne vide pas les gens de leur sang jusqu’à ce que mort s’ensuive. Je suis présente et ce que j’entends me terrifie.

Mais je suis où ?

La conversation a repris. J’ai manqué deux, trois phrases, faute de concentration. Donc, les trois autres, deux hommes et une femme veulent m’offrir une fine descente en me débranchant. J’ai été utile assez longtemps et maintenant la qualité de mon sang s’est altérée. Rien ne sert de prendre des risques, les populations sont toutes en sécurité et vaccinées. Il serait idiot de vouloir faire encore plus de stocks au risque de garder un produit de qualité médiocre. Malgré tout, je suis toujours un être humain, de ce fait j’ai encore droit à une mort digne ainsi qu’à une inhumation dans les règles de l’art. Ils se taisent.

J’étais une âme errante. J’étais un esprit voyageant au milieu d’un monde peuplé de souvenirs et me voici devenue une marchandise. La ligne qui sépare l’espoir du désespoir, la vie de la mort est bien fine. Et ce silence qui reste suspendu au-dessus de moi. Cette interrogation sans réponse est pire que tout.

Réflexivité. Cercle de réflexivité. Analyse réflexive. Un souvenir calme.

Je suis de garde, nous sommes un dimanche, je m’en souviens parce que demain c’est Pâques et que je serai aussi de garde. Je manquerai le repas, ma mère est très contrariée que cette année encore je ne puisse assister à aucun des deux. De garde du matin. Je suis en sept/dix-neuf, je fais un remplacement en oncologie. Je suis en charge des étudiants. Il n’y en a pas présents dans le service, en cette veille de jour férié. Je suis en train de préparer leur arrivée de mardi. La journée s’annonce bonne, apparemment tous les patients sont calmes, les toilettes sont faites et il y a encore un bon moment avant l’heure des repas. Assise dans la salle de repos, je regarde le soleil inonder le parc en contrebas. Les merles se font la course. Il fait frais ce matin et je serre ma tasse à café. Le liquide noir et chaud me sort de ma rêverie. Mardi, nous travaillerons l’analyse réflexive. Les étudiants Bachelor doivent apprendre à appréhender une situation difficile. Je devrai alors les faire s’interroger sur les différentes solutions objectives réalisables et existantes.

Lorsque l’esprit est entraîné, il retrouve seul les voies les plus rapides d’un fonctionnement opérationnel. Si je veux apprendre quoi que ce soit de cette situation ridicule, voire absurde, il me faut en analyser tous les facteurs.
Première option, je n’ai pas bien compris et tout va s’arranger, je suis sur la voie de la guérison. Cependant, aucun indice ne pointe dans cette direction.
Deuxième option, ils continuent de me vider de mon sang, ce qui me donne un peu de temps, mais va m’affaiblir de façon considérable.
Troisième option, pas forcément la meilleure, ils me débranchent, me préparent et m’inhument. Dans ce cadre-là, je n’ai qu’un choix restreint d’actions pouvant modifier la situation.

Je pourrais cligner des yeux, me mettre à parler ou à hurler. C’est impossible, donc non-constructif. La meilleure analyse est : je viens de sortir d’un coma prolongé, peut-être même provoqué. J’ai été maintenue en vie afin de pouvoir exploiter la qualité de mon sang.

Pourquoi ? Comment ?

Mon sang est encore de suffisamment bonne qualité pour qu’ils veuillent le ponctionner. Donc mon foie va bien, mon système immunitaire et ma rate doit être encore en état de fonctionner. Pour ce qui est de mes reins, ils ont très bien pu me mettre sous dialyse. Le cœur et les poumons sont probablement actionnés à l’aide de machines. Mon cerveau conserve une activité électrique même infime puisque je pense. Quant à mon système nerveux central, il doit avoir deux, trois problèmes, étant donné que je ne peux plus fermer ces foutues paupières.

De toute façon comme personne ne me regarde, personne n’a dû s’apercevoir que j’ai ouvert les yeux. Il me faut une autre larme. Il faut que je pleure lorsqu’ils viendront me débrancher. C’est la meilleure solution. Il faut qu’ils arrêtent tout. Si je reste ainsi mon corps va s’épuiser et je n’aurai plus aucune chance de sortir de cette situation. Si tant est que j’aie une chance. Si je pleure lorsqu’ils viennent, alors peut-être ?

Ils ont choisi. Ils ont décidé de tout arrêter. Mon ange est blond, il a des yeux d’un rare violet et il me fixe avec une attention peu commune lorsqu’un son strident résonne en continu.
Ce bruit qui annonce que tout est fini.
  
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