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2 « Émancipation »
1 « La piste du loup »
Publié par Théâs, le mercredi 24 avril 2019

L’architecture du centre-ville de la principauté était bien plus moderne et démesurée que celle que l’on rencontrait dans la plupart des autres villes françaises ; malgré tout, Morgan se sentait quelque peu perdu dans ce dédale de voies de circulation et de chantiers de construction titanesques. Il suivait la voiture conduite sans précautions par Harold Davis, désormais son seul lien avec ceux qui avaient organisé la chute de l’empire Lloyd et causé tant de souffrance à sa famille.

Il se tenait à bonne distance du bolide, se contentant de suivre le mouvement discontinu des véhicules sur la route menant au cœur de la cité. Ses cheveux plus longs et une barbe de quelques jours lui donnaient l’air un peu plus vieux et dissimulaient légèrement ses traits ; sa photographie ainsi que celle de Jeremiah et de Martha avaient fait la une des actualités pendant des semaines et même si le temps avait fait son œuvre, il lui était arrivé de susciter un peu trop d’intérêt à son gout.

« Ivan…

— Oui, Monsieur ? répondit la voix sur un ton mécanique.

— Comment va-t-elle ?

— Mademoiselle Lacombe travaille beaucoup, mais ses constantes sont stables.

— Et ma mère ?

— Je n’ai pas d’information la concernant. »

Il soupira nerveusement pour tenter de faire passer le stress qui avait noué sa gorge et pesait sur sa poitrine de manière plus importante qu’à l’ordinaire. Morgan regrettait de ne pouvoir être présent, mais la piste qu’il s’entêtait à suivre refroidissait vite et il ne voulait pas perdre de vue le seul homme capable de le mener plus loin dans sa recherche des véritables responsables derrière l’initiative Firestrike.

« Vous avez un message de Marine Lacombe au sujet du procès.

— Je lirais ça plus tard, pour l’instant essayons de ne pas perdre Davis.

— Bien, Monsieur. »

Le trafic se fit plus lent encore et il se trouva bientôt à l‘arrêt ; le système d’air conditionné déversait un flux continu dans l’habitacle et abaissait un peu plus la température. Morgan se sentait plus à son aise dans un environnement froid et parvenait à réfléchir plus rapidement qu’à l’accoutumée.

« Le véhicule ciblé semble quitter l’autoroute en direction du nouveau quartier nord.

— Enregistre son trajet. »

Après quelques minutes, la Porsche s’échappa de la chaussée à deux voies pour rejoindre les rues plus étroites longeant les hautes structures des bâtiments.

La tour devant laquelle ralentit la voiture de sa proie s’élevait sur une vingtaine d’étages au moins ; les immenses parois vitrées réfléchissaient sans mal la lumière de l’astre solaire et inondaient la rue d’une clarté peu commune.

« Trouve-moi des infos sur cet endroit.

— Quels types de données souhaitez-vous que je recherche ?

— Propriétaire, récents mouvements dans le coin…

— La tour a été rachetée il y a deux mois par un fonds d’investissement privé et loué immédiatement à une société fictive basée dans les îles vierges.

— Un lien avec Lloyd ? » dit-il non sans une pointe d’amertume.

L’intelligence artificielle laissa planer le doute pendant quelques instants avant de reprendre :

« Aucun. »

Pourtant la voiture de Davis s’enfonçait déjà dans les souterrains de l’immense bloc de verre et d’acier ; s’il n’y avait aucun lien apparent avec ce pour quoi il le poursuivait, il ne pouvait s’agir d’une coïncidence.

« Je peux tenter de me connecter au réseau informatique local si vous le souhaitez. »

Morgan n’aimait pas particulièrement la compagnie toute relative d’Ivan, mais il souhaitait encore moins impliquer Marine dans sa vendetta personnelle.

« Trouve moins un point d’entrée aussi.

— Conventionnel ?

— Je préférerais. »

La question n’était pas anodine ; il ne comprenait pas comment une machine pouvait parvenir à appréhender le monde dans lequel elle évoluait et réagir en conséquence sans l’assistance d’une véritable personne aux commandes.

Faire usage de ses pouvoirs avait toujours été une entreprise risquée, mais elle l’était devenue davantage encore depuis que la famille s’était retrouvée exposée à la une des médias du monde entier ; un fils de milliardaire se baladant au volant d’une voiture de luxe sur la Riviera française était courant, mais si l’héritier en question faisait montre de capacités extraordinaires, il ne pouvait que devenir la proie de spéculations et d’un intérêt que Morgan ne souhaitait pas susciter.

Une carte s’afficha sur le pare-brise devant lui et une signalétique se superposait à la chaussée sur laquelle évoluait la voiture de sport jaune.

« Une entrée de service se trouve de l’autre côté de l'édifice.

— Charge les données, je vais avoir besoin de ton aide sur ce coup-là. »

Le véhicule bifurqua à l’intersection suivante en longeant le bâtiment par une voie en sens unique ; roulant au pas, le jeune homme scrutait les murs gris et sans fenêtre à la recherche de l’accès promis.

Au bout de la rue, il distingua l’entrée d’un parking adjacent à un hôtel et décida de prendre l’allée menant à son hall ; sitôt la voiture s’était-elle engagée sur la route de pavés formant une boucle qu’un garçon endimanché dans un costume parfaitement taillé faisait mine d’attendre qu’il s’arrête devant lui.

Morgan, coutumier de la pratique, laissa le moteur tourner et quitta l’habitacle après avoir récupéré le téléphone portable posé sur le réceptacle du tableau de bord. Il trouva un billet dans la poche de sa veste et le tendit au voiturier qui s’engouffra dans la Porsche, un sourire de convenance sur les lèvres.

« Quel est le moyen d’accès ?

— Scanneur biométrique à l’extérieur du bâtiment.

— J’imagine que tu as de quoi le contourner ?

— Il ne figure pas dans la liste des fonctions du serveur commun, son système doit être indépendant. »

En d’autres termes : Ivan ne pourrait pas l’aider à accomplir son méfait. Les lunettes de soleil posées sur son nez fonctionnaient sur le même principe de réalité augmenté que le pare-brise de la voiture et l’intelligence artificielle ajustait en permanence les données affichées à son environnement visuel.

Après quelques instants, il aperçut au loin, dans la rue déserte l’entrée d’une voie étroite qui filait entre deux bâtiments ; l’agencement général de la ville faisait qu’il ne pouvait jamais se retrouver vraiment seul, tant la densité était importante et les immeubles malgré leur éloignement donnaient inéluctablement une vue imprenable sur les allées en contrebas.

Le verre identifia clairement la ruelle comme sa destination et, après avoir observé discrètement les alentours, il s’y engouffra à la faveur d’un camion venant en sens inverse.

« La caméra est désactivée ici, vous avez une fenêtre de trente secondes pour entrer ou ressortir sans être détectable.

— Et au-delà ?

— Le système de sécurité se réinitialise. Je ne pourrais le bloquer une seconde fois sans risquer d’être repéré. »

Parfait, maugréa intérieurement Morgan.

Le corridor extérieur d’une dizaine de mètres séparait deux ailes du même bâtiment ; le sol était jonché de papier, de détritus tombés là par inadvertance ou laissés par négligence. Les parois sans fenêtre menaient directement à la seule ouverture de l’endroit : une porte en métal reposant sur des charnières invisibles. Il n’y avait aucune prise sur elle, aucune poignée et encore moins de lecteurs biométriques comme le lui avait pourtant indiqué Ivan.

« Qu’est-ce que c’est que c…

— Il est intégré dans la paroi.

— Ils ne prennent aucun risque.

— L’immeuble tout entier est un condensé de technique de pointe. Les murs sont parcourus par des millions de microréseaux… »

Un tel déferlement de technologie n’était pas courant même pour Monaco et ses centres de recherche. La question restait en suspens : comment pouvait-il entrer ?

Les lunettes affichèrent bientôt un maillage bleu sur le béton du mur et plusieurs d’entre eux convergeaient vers la position d’un nœud de réseau ; il ne pouvait s’agir que du lecteur d’empreinte qu’Ivan lui avait indiqué.

« J’imagine qu’il n’aimera pas le froid ?

— C’est une faiblesse généralisée de cette technologie en effet, approuva l’IA. Vingt secondes avant le redémarrage. »

Après avoir jeté un rapide coup d’œil derrière lui, pour être certain que personne ne pouvait le voir, Morgan approcha la paume de sa main du lecteur et se concentra. Pour la première fois depuis plusieurs semaines, il devait focaliser son esprit pour faire rejaillir un pouvoir dont il avait eu beaucoup de mal à reprendre le contrôle.

L’air crépita autour de lui et il vit lentement la glace se répandre sur ses doigts et former une couche protectrice ; il s’empressa alors d’apposer sa paume gelée sur le lecteur qui en quelques secondes seulement fut bientôt pris dans le givre.

Les circuits conducteurs et brillants en surface devinrent noirs et sans aucune activité autour du boitier.

« Le système est neutralisé, mais vous devez encore briser les trois points de verrous.

— Le froid, j’imagine ?

— Affirmatif, le réseau autour du capteur biométrique sera rétabli dès que la température aura retrouvé un niveau acceptable de moins quarante degrés. »

Morgan se concentra et suivit avec attention les données affichées sur le verre teinté devant ses yeux ; mains sur la paroi, il refroidit rapidement l’alliage métallique brusquement rendu fragile.

La dernière étape consistait en un coup de poing bien placé pour créer une prise suffisamment accessible pour lui permettre d’agripper la porte. Il frappa, une, deux et trois fois.

« Cinq secondes. »

Une dernière fois et il put attraper la porte ; il tira fortement d’un seul coup et les verrous cédèrent sous la pression.

Sitôt entré, il rabattit le battant derrière lui et se retrouva bientôt dans le noir complet.

« Cette partie du bâtiment est encore inoccupée.

— Quels sont les risques de croiser un agent de sécurité ?

— Il n’y en a pas à ce niveau.

— Okay… Tu peux tracer le parcours de Davis ? »

Les lunettes affichèrent le détail de la structure dans laquelle il se trouvait. Un ensemble d’arrêtes et de courbes bleutées sur superposaient les unes aux autres pour mettre en évidence les contours des niveaux du bâtiment.

« Monsieur Davis a quitté son véhicule il y a onze minutes et a pris l’ascenseur menant aux étages inférieurs.

— Comment ça inférieurs ?

— Cette tour n’est que le sommet d’un iceberg qui s’étend sur autant de niveaux souterrains. »

La carte fournie préalablement ne mentionnait pas ce détail important de la création architecturale ; dans l’ordre des choses, il avait imaginé que Davis se rendrait à la banque où il pourrait retirer l’argent qu’il avait dû se voir promettre pour sa contribution à la chute de l’empire Lloyd, pas dans un endroit glauque et désert comme celui dans lequel il venait de pénétrer.

« Trouve-moi un accès, je veux savoir ce qui se trame ici.

— Suivez le chemin indiqué jusqu’aux ascenseurs, je me chargerais du reste. Je vous informe également que j’ai réuni quelques données concernant ce centre : c’est un complexe de recherche ouvert il y a huit mois. Les articles de la presse locale précisent que l’inauguration des bureaux a été célébrée en présence de plusieurs acteurs du marché biomédical, dont un représentant de Lloyd Corporation, en Europe. »

Lloyd Corporation… La simple évocation du nom de l’entreprise remuait en lui des sentiments qu’il pensait avoir domptés.

« Tout va bien ? » s’enquit Ivan.

Morgan ignora la question et prit la route indiquée sur le plan pour rejoindre la salle du rez-de-chaussée d’où partait un ensemble de huit cages desservant tous les étages de la tour.

« Tu as trouvé l’identité de ce responsable ?

— Une analyse de reconnaissance d’après les photographies de la soirée et de notre base de données est en cours.

— Si ce connard de Davis était là, je…

— Il n’était pas présent. »

Les couloirs sans ornements étaient lisses et propres comme si leur sol n’avait jamais été foulé par la moindre semelle ; les lunettes lui offraient une visibilité claire sur son environnement que l’absence de lumière ne lui aurait pas permise sinon.

Çà et là quelques cartons entassés portaient la marque d’un matériel informatique quelconque, des meubles encore emballés longeaient certains pans de murs entre les portes en verre de bureaux vides.

« Tu as pu décourvrir davantage de renseignements sur l’occupant de ces locaux ?

— Officiellement, une société de micro-technologie grand public se trouve à ce niveau et plusieurs autres compagnies financières sont établies dans les étages supérieurs. »

Le couloir emprunté était droit, mais croisait un second chemin qu’il devait suivre à quelques mètres quand les lumières allumées l’éblouirent.

« Je croyais qu’il n’y avait personne ! vociféra Morgan, les mâchoires crispées.

— Deux individus arrivent par le corridor de gauche.

— De mieux en mieux. »

Avec une aisance qui le surprit lui-même, le porteur quitta la coursive principale pour se réfugier dans l’un des bureaux vides. La porte entrouverte laissait filtrer la conversation de deux hommes dont les semelles dures résonnaient sur le sol en marbre.

« Je ne crois pas que ce soit ce qu’il voulait dire.

— En tout cas, la patronne ne le laissera pas s’imposer comme ça. »

Tandis qu’ils arrivaient à son niveau, Morgan colla son dos contre le mur dans lequel se découpait la forme allongée d’une baie en verre donnant sur le couloir où flânaient les gardes. Juste avant de se réfugier au-dessous de l’ouverture vitrée, il avait aperçu la tenue noire et renforcée d’une milice armée privée.

L’accent italien qui émaillait leur discussion n’était pas suffisamment prononcé pour l’empêcher de comprendre leurs échanges.

« La représentante de Lloyd Corporation lors de la soirée de gala était la directrice de la succursale italienne de la société, expliqua Ivan dans son oreillette. Elle a disparu de la scène internationale peu de temps après la mise ne liquidation de cette partie de la compagnie, il y a quatre mois. »

Le pas lent des hommes armés au-dehors agaçait Morgan ; les questions au sujet de cette femme s’accumulaient dans son esprit sans qu’il puisse réellement les poser à Ivan.

« De toute façon, il paraît qu’un autre ponte de New York est arrivé il y a trois semaines et n’est jamais ressorti, si tu vois ce que je veux dire, » expliqua celui qui avait la voix la plus grave des deux avant de rire.

L’autre ne pipa mot.

« Mmh, je pensais que le changement de patron serait plus intéressant pour nous…

— Ce sont tous les mêmes… »

Un bip survint et le bruit d’une paroi coulissante interrompit leur conversation juste avant de se refermer, le second dit :

« Secteur 6, RAS, contrôle terminé. »

À ces mots, la lumière s’estompa et le couloir retomba dans un silence de mort. Morgan s’était mordu la lèvre de devoir rester immobile et il commençait avoir une crampe dans les bras ; il expira sereinement et prit le temps d'inspirer profondément pour calmer les battements rapprochés de son cœur.

« Personne, hein ?

— Les gardes sont arrivés par un ascenseur qui ne se trouve pas sur les plans officiels. »

Le jeune homme soupira et se releva doucement en poussant sur ses membres endoloris par la position inconfortable.

« Qui est la femme dont tu parlais ?

— D’après les archives des ressources humaines, il s’agit de Rosa Andréani, directrice opérationnelle de la branche romaine de Lloyd Corp.

— Tu as des infos sur sa situation actuelle ? Sur son employeur.

— Madame Andréani n’a pas refait surface depuis la fermeture des bureaux romains. Quoi qu’il en soit, d’après les rapports, elle aurait été en contact avec Harold Davis à de nombreuses reprises pendant ces trois dernières années.

— Rome était le point d’origine trouvé par Marine pour Firestrike. »

Le ton de la conversation était monocorde, de sorte que l’IA savait que Morgan réfléchissait à voix haute et n’avait pas besoin de son assistance à ce moment.

« Tout ça, ça ne peut pas être coïncidence. 

— Monsieur, il vous faut avancer. Tôt ou tard, quelqu’un découvrira que la porte a été forcée.

— Tu as raison. »

Morgan n’avait pas pour habitude de discuter avec une intelligence artificielle, mais les facultés d’élocution d’Ivan parvenaient parfois à lui faire oublier sa nature. De retour dans une obscurité presque totale, il observa la pièce dans laquelle il se trouvait. L’endroit était désert, et paraissait abandonné depuis longtemps à la poussière.

« Ces gardes communiquaient avec un bureau central. Surveille les fréquences radio.

— C’est fait. »

Ragaillardi par ces quelques instants de calme et la confrontation évitée de justesse avec le personnel de sécurité de la tour, l’héritier des Lloyd s’employa à plus de prudence et tint le silence jusqu’à la salle où les murs étaient habillés des huit doubles-portes des ascenseurs.

« Il n’y a personne dans cette section et j’ai redirigé le système de sécurité du monte-charge en face de vous, expliqua Ivan d’un ton monocorde. Il vous mènera au dix-huitième sous-sol.

— C’est l’endroit où se trouve Davis ?

— Là où j’ai perdu la trace de son signal.

— Ça ne me dit rien qui vaille.

— La prudence vous est recommandée, en effet. »

Morgan se détendit lorsqu’il fut certain qu’aucun nouvel invité-surprise n’allait surgir de l’ascenseur. Le double battant recouvert de boiseries s’ouvrit sur une cage vide.

Sans commande de sa part, celle-ci amorça sa descente rapide vers les entrailles du bâtiment.

« Nous pourrions être coupés pendant le temps que vous serez sous terre, Monsieur. À cet effet, j’ai chargé dans la mémoire interne de votre smartphone la totalité des plans obtenus sur le serveur central.

— Tu as trouvé quelque chose concernant l’identité de ceux qui occupent les lieux ?

— Il semblerait qu’une société-écran baptisée Cyberdyn soit la bénéficiaire du bail consenti pour une part indéterminée des locaux. C’est une filiale identifiée au Panama et partiellement détenue par le groupe Marakov Global. »

Le nom ne lui était pas totalement inconnu. Pourtant, il ne parvenait pas à retrouver l’origine nébuleuse de ses souvenirs.

« Suivez le marquage jaune. Soyez prudent. »

Lorsque les portes s’ouvrirent, le décor avait entièrement changé : les murs blancs et le sol en résine bleutée éclairé par quelques lumières de teinte froide lui conféraient une atmosphère asphyxiante. Après un soupir, il quitta la sécurité de la cage pour se retrouver au milieu d’un corridor partant à la fois à gauche et à droite dans une symétrie étrange. Quelques portes émaillaient la régularité du ciment blanchi et un repère au sol indiquait la direction de quelques destinations inconnues.

Merci, Ivan, de me laisser en plan dans un moment pareil, pensa-t-il, amère.

Il prit à droite, l’endroit où s’en allaient un marquage bleu et un jaune ; le bruit de ses pas résonnait plus qu’il ne l’aurait souhaité sur le sol durci et granuleux. À intervalles réguliers, des bouches d’aération pulsaient un air pur depuis le plafond tout aussi lisse et sans aucune aspérité apparente.

Des voix s’élevèrent bientôt plus loin dans le corridor, juste après le coude à angle droit ; il n’y avait aucun doute, il ne pouvait s’agir que de gardes et il allait être découvert. Morgan chercha du regard une porte entrouverte ou une entrée dont le lecteur biométrique semblait désactivé sans succès quand il entendit le cliquetis incongru d’un sas sur le point de s’ouvrir.

Il était pris dans un étau : devant lui les pas des hommes approchaient en rythme et derrière une personne qui sortait de l’un des bureaux annexes de l’étage.

À l’instinct il fit demi-tour et entrepris de repousser l’inconnu qui se présenta à l’ouverture du sas en tenue de laborantin, une tablette dans les mains et des lunettes perchées sur un nez fin. L’homme devait avoir la cinquantaine, un regard clair et les cheveux coupés ras.

« Qu’est-ce que vous… » commença-t-il juste avant d’être privé d’oxygène par un coup bien placé.

Morgan s’excusa en assommant le scientifique ; le pauvre infortuné qui n’était pas aussi résistant qu’il pouvait le paraître tomba sans sourciller dans un profond sommeil sans rêves. Instinctivement, l'intrus avait tenté de se métamorphoser, mais rien ne s’était passé.

Sans plus attendre, il se releva et commanda la fermeture de la porte. Avec un peu de chance, les hommes étaient encore à bonne distance et ne devaient pas avoir entendu la chute du corps retombé assez lourdement sur le sol rigide.

Il se trouvait dans une large pièce encombrée par du matériel informatique de pointe et un équipement étrange ; il prit le temps de détailler plus amplement la tenue de cet homme qui gisait désormais sur le revêtement bleu, inconscient : son allure maigrelette était en partie dissimulée par une combinaison hermétique bouffante et une blouse blanche dont l’unique poche pectorale portait un badge d’identification.

« Docteur F. Moreau. » prononça Morgan, l’air perplexe.

Il remarqua enfin les étuves présentes dans le laboratoire dont une pièce scellée aux parois vitrées laissait apparaitre une table d’opération et quelques meubles en métal supportant tout un ensemble d’instruments médicaux.

« Qu’est-ce que c’est que cet endroit ? » marmonna-t-il en se rapprochant d’une armoire froide.

De nombreux bocaux pleins d’un liquide translucide étaient entreposés sur les étagères ; d’autres étaient encombrées de fioles contenant divers prélèvements dont les inscriptions lui restaient étrangères.

L’homme au sol n’était vraisemblablement pas employé à soigner des maladies ou rassurer des patients inquiets. Morgan ramassa la tablette projetée à côté de lui lors de l’impact et le logo de Marakov Global s’afficha en filigrane sur un écran de connexion au serveur. C’était sans doute là le réseau interne auquel Ivan n’avait pu se raccorder sans éveiller les soupçons.

Sans l’IA, il ne pourrait parvenir à accéder aux informations du système, mais il se souvint surtout que si Ivan pénétrait dans un envirronement fermé, il lui était parfaitement impossible de couvrir ses traces et de pouvoir protéger ses propres données. Dans tous les cas, Morgan comprenait que ce n’était pas une bonne idée.

Pendant quelques minutes, il examina les rapports écrits à la main par le scientifique et scruta du regard l’origine de ses recherches et le rôle joué dans l’organigramme de Marakov. Le complexe était vaste d’après les données récoltées par Ivan sur les serveurs de la société, mais le jeune homme n’avait pas croisé tellement de monde depuis son arrivée dans les locaux.

Le stress commençait à monter et l’absence de ses pouvoirs ne l’aidait pas à se détendre. Ce n’était pas tant de de ne pas être en mesure de les utiliser qui l’inquiétait, mais davantage de ne pas les avoir à disposition au cas où quelque chose tournerait mal.

Et il était plus que conscient que rien de bon ne pouvait ressortir de sa tentative d’infiltration ; pour autant, il était allé bien trop loin pour faire demi-tour et rentrer sans rien apprendre. Avec une précaution particulière, il détailla les feuilles de papier annotées par le scientifique à la recherche de quelque donnée exploitable.

Rien n’y faisait. Un ensemble de chiffres, de tableaux et de graphiques sans signification concrète pour lui. Après quelques minutes, il se décida à quitter l’enclave stérile du petit laboratoire pour rejoindre le corridor ; pris au piège de son propre jeu, il ne pouvait rester enfermé indéfiniment et l’absence de Moreau finirait par attirer l’attention de quelqu’un.

Avec une rigueur presque militaire, il installa le corps inerte du scientifique sur une chaise l’attacha solidement et le bâillonna du mieux qu’il le put à l’aide de chiffons soigneusement pliés dans un recoin du bureau. Les discussions des hommes armés s’étaient rapidement éloignées à la faveur d’une transmission légèrement étouffée par l’épaisseur des murs du laboratoire.

Pour sortir, il n’avait qu’à appuyer sur un bouton qui ouvrirait la porte et lui donnerait de nouveau accès au reste du complexe. L’appréhension noua son estomac de contractions inconfortables qui s’amplifièrent quand le bâtant disparut dans la paroi.

« À ta place, je ne ferais pas un geste, le menaça l’agent de sécurité qui lui faisait face. On l’a… »

Il lui sembla que l’homme parlait à quelqu’un qui ne se trouvait pas avec eux et qu’il reçut peu de temps après des instructions.

« Oui, à vos ordres. Les mains bien en évidence derrière la tête petit malin. Va voir si le vieux n’a rien de grave. »

Morgan resta silencieux et s’exécuta, tandis qu’un second garde passait juste à côté de lui pour entrer dans le laboratoire. Il chercha à concentrer ses pouvoirs du mieux qu’il put, mais rien n'arriva si ce n’est le coup violent qui lui fit perdre connaissance.

 

Lorsqu’il s’éveilla, Morgan était attaché à une chaise sous l’éclairage intense d’une lampe ; son cœur martelait son crâne de pulsations douloureuses.

« Je ne sais pas lequel d’entre vous est le plus stupide… trancha une voix féminine à la tonalité suave. Toi, d’avoir pensé que tu pourrais t’introduire ici sans te faire prendre, ou l’idiota qui t’a conduit jusqu'à moi… »

Morgan ne voyait pas la personne qui s’exprimait avec aisance dans une langue qui n’était pas la sienne, à coup sûr. Elle avait un accent italien qu’elle ne pouvait pas dissimuler.

Il voulut protester, lui dire qu’elle ne pouvait pas s’en sortir aussi facilement ; il voulait Davis et que ce traître réponde de ses crimes ou souffre plus que de raison pour payer son tribut. Mais aucun mot ne quitta ses lèvres.

Morgan avait l’impression d’avoir été projeté violemment contre un mur et que tous ses membres avaient été brisés par l’impact.

Rosa Andréani s'extirpa de l’ombre pour rejoindre la lumière ; elle avait un style reconnaissable entre mille, une chevelure brune et parfaitement coiffée encadrait un visage au charme méditerranéen indéniable.

« Rester silencieux ne t’aidera pas Morgan Lloyd, » dit-elle, confiante.

Elle avait un regard particulier ; ses grands yeux habités de prunelles noisette le scrutaient.

« Qu’est-ce que vous m’avez fait ?

— Oh… Vous voulez sans doute parler de la douleur que vous ressentez, n’est-ce pas ? rétorqua-t-elle, un soupçon de victoire dans la voix. Voyez-vous, c’est ce qui se passe quand un individu est privé d’une partie de lui-même… Le manque se manifeste ainsi pour les porteurs comme pour les toxicomanes…

— De… quoi vous parlez ? »

Il avait la bouche sèche et chaque mot qu’il s’obligeait à prononcer irritait un peu plus sa gorge.

« Il nous est assez facile de vous priver de ce don… expliqua-t-elle sur le ton de la conversation en faisant quelques pas vers sa droite. Néanmoins, nous ne sommes pas là pour discuter de ce dont nous sommes capables, mais de choses bien plus concrètes. »

Elle fit volte-face puis, sans même lui accorder un seul regard, fit quelques foulées dans l’autre sens en portant une main à son menton et dit :

« Nous allons procéder à un échange.

— Si je sors d’ici, je ne vous lâcherais pas… » grogna Morgan, pris d’un excès de confiance.

Rosa s’arrêta et plongea finalement son regard dans celui du captif ; un sourire illumina son visage d’une dentition parfaite et immaculée.

« J’aime le cran… Mais je ne suis pas certaine que vous soyez en mesure d’imposer quoi que ce soit. La pauvre Martha pourrait bien payer le prix des erreurs de la négligence de votre père.

— Ne vous avisez pas de la menacer… »

Le regard de son interlocutrice pétilla d’un amusement sadique qui le désarçonna.

« Pas de doute, vous êtes bien un Lloyd… Mais comprenez bien la situation préoccupante de votre mère : avoir assisté Jeremiah dans ses affaires était une erreur qui pourrait bien compromettre son avenir. À moins bien sûr que ne soient retrouvées les preuves permettant d’identifier le responsable du détournement de liquidités de Lloyd Corporation.

— Quelles preuves…

— Notre ami commun, Harold Davis, a malencontreusement été lui aussi très négligent. »

Derrière elle, un écran assez large s’alluma et une vidéo montrant Davis en train de pianoter sur l’ordinateur de Jeremiah le soir où tout était parti en vrille ; l’homme avait l’air satisfait puis il quitta la tour Lloyd.

« Pour être tout à fait claire, cet enregistrement pourrait aider à disculper Martha Lloyd. »

Morgan ne savait pas s’il lui était réellement demandé de répondre ; sans ses pouvoirs, sans le concours de Marine, il lui était totalement impossible de s’échapper.

L’implication de Davis ne faisait aucun doute, mais sa responsabilité s’arrêtait là où commençait celle de ceux qui l’avaient payé pour le faire. Rosa était à coup sûr quelqu’un d’opportuniste, mais elle n’avait pas l’air d’être de ceux qui décident au bout du compte.

Pris à la gorge, il ne voulait pas penser à autre chose que le fait de sortir sa mère du guêpier dans lequel Jeremiah les avait abandonnés. La réalité était simple à appréhender finalement : il n’avait plus la maitrise de la situation et la seule alternative possible était de saisir l’opportunité de pouvoir espérer sauver ce qui restait de sa famille.

Même si cela signifiait vendre son âme.

« Vous parliez d’un échange… » dit-il, résigné.

Si la satisfaction et la suffisance habitaient le discours de Rosa Andréani, son visage n’en laissait rien paraître. Elle lui fit de nouveau face, et, main sur les hanches elle fit signe à quelqu’un qui se trouvait derrière Morgan de se tenir prêt.

« C’est un service, comme ceux que se rendent les amis. Nous ne le sommes pas, bien sûr. Lorsque nous nous recroiserons, vous devrez vous acquitter de votre dette envers moi. »

Un nouveau geste de la main et, alors qu’il allait protester, il eut à peine le temps de sentir le coup qui s’abattait à la base de son cou.

 

Le vacarme des conversations alentour martelait son crâne de heurts imaginaires, mais douloureux ; il eut beaucoup de mal à refaire surface, à reprendre pied dans la réalité. Dans ces instants où, piégé entre l’éveil et la conscience, le corps ne permettait pas à l’esprit de se remémorer les situations ou les personnes. Il lui était d’autant plus difficile de retrouver le fil de ses pensées.

L’odeur ténue de l’alcool emplissait ses narines bien avant qu’il ne comprenne que sa tête reposait sur le bois du comptoir.

« Plus de tequila pour vous, l’agressa la voix du barman en chemise blanche.

— Quoi ? »

L’homme leva les yeux au ciel et un molosse au regard noir arriva vers lui et lui demanda avec précaution :

« Monsieur, je vais vous conduire à votre chambre.

— Non, je…

— J’insiste. »

Morgan ne ressentait pas l’ivresse, ou même les effets indésirables de l’alcool ; le mal dont il souffrait embrumait non seulement ses idées, mais ses gestes également et il manqua de trébucher en se levant du tabouret haut sur lequel il était perché.

« Je vais vous aider à regagner votre chambre… »

Il voulut protester, s’expliquer… Mais les mots moururent derrière ses lèvres closes.

J’ai réservé une suite dans cet hôtel, pulsa la voix d’Ivan dans sa cervelle. Je suggère, étant donné votre état de vous reposer, cet homme ne me semble pas hostile.

Ils quittèrent l’ascenseur au dernier étage puis ils se dirigèrent vers sa chambre ; il n’opposa aucune résistance et se laissa choir sur le lit.

« Vos clés de voiture seront à la réception… »

À peine eut-il entendu la remarque du molosse que la porte était refermée. La relative obscurité oppressait moins ses sens ; il pouvait penser plus librement…

« Tu sais ce qu’ils m’ont fait ?

— Vous êtes sous l’emprise d’un sédatif.

— Pendant votre absence, le corps d’Harold Davis a été retrouvé sur la route en direction de la frontière italienne. Un accident de voiture, semble-t-il… »

C’était ainsi que tout devait se terminer.

« Que fait-on, Monsieur ? » s’enquit l’IA.

Morgan fouilla poche de sa veste et en tira une carte mémoire.

« On rentre à la maison. »

 

Los Angeles, Californie, États-Unis

 

La chambre était plongée dans la douce clarté du matin, à peine entravée par les lourdes tentures de tissus pendus devant les hautes fenêtres. Les murs blancs et le parquet sombre donnaient une atmosphère particulière à la pièce située au dernier étage du bâtiment art déco.

Martha était immobile, un verre presque vide dans la main droite et les jambes croisées sur l’un des fauteuils disposés devant l‘âtre factice ; elle fit tourner le liquide ambré dans le réceptacle translucide d’un mouvement fluide du poignet.

« Madame, intervint le chauffeur endimanché derrière elle. Nous devons partir dans quelques minutes.

— Je vous remercie Max.

— La voiture est avancée, je vous attendrais dans la cour. »

À ces mots, il s’éclipsa en silence, refermant derrière lui la double porte ouvrant sur le salon de la nouvelle résidence de Martha Lloyd. L’appartement était idéalement situé en centre-ville et occupait l’aile est de l’ancien hôtel Hypérion reconverti en logements luxueux au début des années 2000.

D’un geste ample, elle se releva de l’assise, et avala le liquide d’une traite. Brusquement réchauffée par l’alcool, Martha s’observa dans le miroir et n’aima pas ce qu’elle voyait. Elle connaissait sa véritable apparence, son air distingué et les efforts qu’elle déployait à être parfaitement apprêtée en toutes circonstances.

Mais ce n’était plus qu’un lointain souvenir à présent, toute autre chose l’avait remplacée depuis la disparition de son mari.

Le visage vieillissant et les traits tirés par une chevelure proche d’un blanc immaculé se superposaient à la réalité, présageant d’un avenir qu’elle devinait sombre. À chaque nouvelle incursion, le pourpre étendait davantage son emprise sur sa peau et meurtrissait un peu plus son regard.

Martha ferma les yeux pour laisser à l’alcool le temps de dissiper son évanescence dérangeante ; quand le souhait fut accompli, elle quitta l’appartement pour la première fois depuis deux semaines, l’esprit plus embrumé qu’à l’accoutumée.

  
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