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« Nouvelles et Historiettes Vesmiriennes »
1 « Historiette : Le cœur de Samhain »
Publié par L.E.Nixen, le mercredi 30 octobre 2019

 

Kali ajouta du petit bois au brasier. Pour amuser ses trois nièces, elle leur avait proposé une nuit à la belle étoile, avec des tentes et un feu de camp, derrière leur maison.

 

Avec leur nature joviale, il avait fallu le double du temps habituel pour tout préparer. Les fillettes n’avaient eu de cesse de programmer la soirée. Finalement, son idée portait ses fruits : célébrer cette nuit ravissait les petites et offrait du répit à leurs parents.

 

Après avoir calmé ses troupes, elle s’assit en tailleur, face aux flammes. Elle les observa avec une mimique qui se voulait pleine de mystère. Ses nièces arrêtèrent d’engloutir leurs friandises pour la fixer.

 

– Vous savez quelle nuit nous sommes ?

 

– Oui ! répondirent-elles en chœur. C’est la première nuit d’Hâranâca !

 

– C’est vrai ! Mais vous saviez que cette fête existe aussi dans d’autres pays ?

 

– Ah oui ? s’enquit Radha, passionnée par les légendes comme sa mère.

 

– Au Séranda, par exemple, elle s’appelle Samhain. Tout comme Hâranâca, elle clôture le mois de Sidhed. Selon leur tradition, le Voile entre le plan matériel et le royaume des Morts s’atténue pendant trois nuits. Il est possible de voir des fantômes de proches disparus ou de messagers de l’Au-delà.

 

– T’as déjà vu un fantôme, tatie ? questionna Anjali en trépignant sur place.

 

– Hum ? Une fois, oui !

 

– Trop génial !

 

– Tu nous racontes ? demanda Inaya dont la curiosité égalait celle de ses sœurs.

 

La jeune femme sourit. Elle connaissait l’importance de nourrir ses racines d’où qu’elles viennent. Face à l’enthousiasme des petites, sa conviction se renforça.

 

– Eh bien ! C’est arrivé par une nuit comme celle-ci, alors que j’avais à peu près votre âge. Comme à chaque fois, après les cours, j’aimais m’évader en forêt. À cette époque, je n’étais pas aussi proche de votre mère et votre tante…

 

***

 

Malgré une journée radieuse, la couverture des arbres assombrissait le bois. La pénombre étirait les ombres des troncs en de longs corps secs. La fraîcheur sillonnait ma peau, tandis que je sautais de branche en branche. La liberté n’était jamais aussi grisante que dans ces moments-là. Je m’évadais loin de tout. Loin des obligations. Loin des ennuis. Loin du quotidien.

 

Chaque jour, je découvrais une nouvelle parcelle de terrain. J’en apprenais les odeurs résineuses, les couleurs changeantes et les symphonies mélodieuses. Plus d’une fois, je perdis la notion du temps. Cette soirée fut l’une d’elles. Quand j’aperçus le soleil à son crépuscule, je me hâtai vers le village. Puis, une plainte arrêta ma course.

 

Étrange ! Je me dis. Il n’y avait pas de sortie de chasse prévue. Et puis, les shuvattu, ça ne pleure pas.

 

D’ordinaire, j’étais seule dans les environs. Toutefois, il n’était pas impossible qu’une autre jeune fille se soit aventurée dans les bois, ait manqué de prudence, et se soit blessée. Je n’allais pas prendre le risque de laisser une de nos sœurs à son triste sort.

 

En suivant le son, je me retrouvai devant une petite cabane cachée par les épais fourrés. Elle était entourée par de jolies haies, bien taillées. Alignées en carré de terre fertile, les plantations de mandragores complétaient le tableau. Au rythme de leurs danses feuillues, elles se lamentaient de la disparition des dernières caresses du soleil.

 

Je m’approchai alors pour connaître l’origine de leurs tourments…

 

***

 

En bondissant sur ses fesses, Anjali protesta :

 

– Mais tatie, les mandragores, ça pleure pas !

 

– Et puis, il n’y a pas de cabanes dans les bois. Toutes les Kashi vivent dans le village, ajouta Radha, fière de sa déduction.

 

Inaya, à peine plus âgée que la benjamine, hocha la tête.

 

– C’est vrai ça !

 

Un index de réflexion sur son menton et ses petits sourcils plissés sous le poids du savoir manquèrent de faire pouffer Kali. Ses nièces étaient encore dans cette période enfantine, où l’on oscille entre la conviction inébranlable de ses connaissances et le questionnement de tout ce qu’on nous propose.

 

– Vous voulez que je vous raconte l’histoire ou vous voulez qu’on discute des états d’âme mandragoresques ?

 

Les fillettes éclatèrent de rire en entendant le néologisme sur lequel elle avait pris soin de mettre l’emphase. Puis, elles lui répondirent de concert :

 

– La suite !

 

En tapant dans leurs mains, elles gigotèrent avec enthousiasme. Un peu plus et la jeune femme aurait dû leur rappeler qu’elles ne pouvaient pas écouter son récit et courir dans tous les sens en même temps. Quand le calme fut revenu, elle reprit un air mystérieux.

 

– Bien ! Comme je le disais…

 

***

 

Alors que j’approchai de la cabane pour trouver l’origine exacte des pleurs, je remarquai une silhouette recroquevillée se dessiner au bord du ruisseau à proximité. Je m'engageai entre les branchages, accroupie, sans un bruit. Comme je l’avais appris en cours, j’identifiai le danger et j’analysai mes stratégies de repli.

 

Devant moi se tenait une petite fille aux longs cheveux noirs. Elle ne semblait pas plus âgée que je ne l’étais. Avec sa robe blanche et ses petits pieds nus, elle paraissait attendre quelque chose. Ou quelqu’un. Elle n’avait en rien l’air menaçante. Au contraire, sa tristesse m’étreignit le cœur.

 

– Bonjour ! entamai-je pour annoncer ma présence.

 

Elle écarquilla les yeux en me dévisageant. D’instinct, je tendis une main rassurante.

 

– Je voulais pas te faire peur. J’ai entendu pleurer, alors je suis venue voir. Tu vas bien ? Tu t’es fait mal quelque part ?

 

La fillette secoua la tête vigoureusement.

 

– Tu es perdue ? Je t’ai encore jamais vu dans la tribu.

 

– C’est que je ne suis pas d’ici…

 

– Toi non plus ?

 

Elle acquiesça et me sourit. Les yeux rouges, mais sa crainte envolée. Tout comme elle, mon arrivée parmi les Kashi était récente. Je peinais à me familiariser avec cette vie et cette langue qui m’étaient étrangères.

 

Je m’assis à côté d’elle, sur le gros rocher. À l’instar de ma voisine, j’enlevai mes bottes pour plonger mes pieds dans l’eau. La fraîcheur me chatouilla à m’en faire frissonner. Entre les arbres, le ciel indigo se piquait d’étoiles.

 

– Y a personne avec toi, dans cette cabane ?

 

– Non, j’attends ma grand-mère ! Elle ne devrait pas tarder.

 

Un nouveau silence s’installa entre nous. Il ne parut pas la déranger plus que moi. Mes jambes dessinaient des cercles dans le ruisseau. De temps à autre, je la faisais clapoter en tapant des orteils.

 

Mon estomac me rappela que j’avais dépassé le souper de plusieurs heures. Je sortis d’une bourse en cuir, un ensemble de baies cueillies au gré de mes pérégrinations.

 

– T’en veux ?

 

J’en fis rouler une petite quantité dans ma main et la lui tendis. Elle se saisit d’un argousier qu’elle contempla sous les premiers rayons de lune.

 

– Tu peux y aller, tu sais ! Ils sont pas mortels.

 

– Oui ! C’est juste que… Ça fait longtemps que je n’en ai pas mangé…

 

– Fais attention, ils piquent !

 

J’en plaçai une poignée dans ma bouche et me laissai envahir par une fraîche acidité qui remonta jusque dans mon nez. Elle fit de même, et nous nous mîmes à rire…

 

***

 

– Et le fantôme, alors ? Il vient quand ?

 

Anjali s’était approchée de Kali, pressée d’atteindre le moment effrayant. Ses deux autres nièces la fixèrent, tout aussi impatientes.

 

– Ce que je peux vous dire, c’est que ça n’arrivera pas plus vite si vous m’interrompez tout le temps…

 

Loin de se laisser émouvoir par la fausse réprimande de sa tante, Radha lança :

 

– Mais… Et l’esprit vengeur du royaume des Morts, pourquoi il s’en prendrait à des petites filles ?

 

Inaya acquiesça la réflexion de sa sœur en s’accrochant à son bras. Elle s’était penchée en avant comme pour mieux entendre le récit.

 

– À la fin de l’histoire, vous aurez toutes vos réponses. Et si vous avez d’autres questions, vous me les poserez à ce moment-là ! Sinon, je m’arrête et vous irez vous coucher sans savoir…

 

La jeune femme fronça les sourcils pour marquer son autorité et ses nièces obtempérèrent, sans plus de protestations. Par un accord tacite, elle finirait son conte quoi qu’il advienne, mais les interruptions constantes des fillettes risquaient d’en casser le rythme.

 

– Donc…

 

***

 

Nos rires rebondirent sur les troncs en ricochets mélodieux. Pendant un bref instant, nous oubliâmes que nous étions deux âmes perdues dans un dédale végétal. Puis, un corbeau s’envola.

 

Ma nouvelle amie sursauta. Tandis que j’avançai une main vers elle, elle me lança un regard triste. J’arrêtai mon geste, incertaine.

 

– Si ta grand-mère met trop de temps à rentrer, je peux t’accompagner auprès de ta mère. Elle est encore au village ?

 

– Non, il ne reste plus que ma grand-mère…

 

Je souhaitais la consoler, mais je connaissais l’inutilité des mots dans cette situation. Un autre silence s’étira entre nous. Cette fois-ci, inconfortable. Je me décidai à le briser :

 

– Hum ! Moi aussi, ma maman et mon papa sont partis. Ta famille te manque ?

 

Ses épaules s’affaissèrent sous un poids invisible. Ce fardeau familier me sembla très lourd tout à coup.

 

– Ma maman disait que j’ai juste à regarder la lune pour me souvenir qu’ils m’aiment beaucoup, beaucoup. D’ici, on la voit pas bien, mais sur le toit de ma nouvelle maison, je peux la regarder toutes les nuits. Si tu veux, tu pourras venir un soir.

 

La petite fille me sourit, mais l’hésitation apparut derrière sa joie.

 

– Je ne suis pas sûre que les adultes seront d’accord…

 

– Valania dira oui ! Elle est très gentille. Tu pourras rencontrer Linala et Lelyanda aussi.

 

Elle m’observa, surprise, alors j’ajoutai :

 

– T’as des amies, non ?

 

Elle secoua la tête.

 

– Moi aussi, j’ai pas d’amies en dehors de Linala et Lelyanda… Eh ben maintenant, t’en as une.

 

Je tapai sur mes genoux pour appuyer mes paroles. Son visage s’illumina de plus belle.

 

Les premiers rayons de Câmdama percèrent la cime des arbres. Une bourrasque me fit frissonner. Elle me rappela que je me trouvais au cœur d’une forêt, en pleine nuit. À cette heure avancée, une tout autre vie s’emparait des bois. Plus discrète, mais plus inquiétante également.

 

– Ta grand-mère…

 

– Elle ne va pas tarder !

 

La tristesse avait regagné ses traits. Un faisceau lunaire éclaira son crâne en une tendre auréole. Sa robe dansait au gré du vent. Ses pieds disparaissaient dans l’onde plongée dans les ténèbres. Ce tableau m’emplit d’une mélancolie que je n’avais eu de cesse de rejeter. Elle me lança un regard et pendant un instant, sa pâleur me parut presque éthérée.

 

Ses yeux se perdirent alors par-dessus mon épaule. Je tournai la tête dans leur direction. Une vieille dame s’avançait vers nous. Douce, sereine, chaleureuse. En apercevant mon amie, elle tendit les bras pour l’accueillir d’une étreinte aimante.

 

Après un bref échange, la fillette revint vers moi en trottinant.

 

– Je suis sûre que tu manques beaucoup à tes parents et que tu les reverras un jour, dit-elle dans un souffle court. Merci pour les baies !

 

Elle rejoignit sa grand-mère et plaça sa main dans la sienne pour l’entraîner vers la maisonnette. À mon tour, je me levai pour rentrer chez moi. Lorsque je regardai une dernière fois en arrière, la cabane et son jardin avaient disparu.

 

***

 

– Mais alors ?

 

Kali hocha la tête devant l’air ébahi de ses nièces.

 

– Quand je parlai de mon aventure à votre grand-mère, elle confirma ce que vous aviez dit : il n’y avait pas de petite fille qui habitait les bois. Et… Le lendemain, j’appris que l’une des anciennes du village était morte.

 

Les yeux grands ouverts, la bouche en forme de O, les fillettes restèrent suspendues aux lèvres de la jeune femme. En silence, elles s’imprégnèrent du conte fantastique qu’avait vécu leur tante à leur âge.

 

Soudain, Anjali sursauta.

 

– Tatie ! Regarde !

 

Elle pointa le toit du doigt. Là, une pâle silhouette se dessinait, allongée, fantomatique, à contre-jour de la grande lune solsticiale.

 

FIN

  
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