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1 « Disparitions »
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Publié par L.E.Nixen, le mercredi 6 novembre 2019

– Sages Priman, je souhaiterais accompagner la caravane en partance, afin de retrouver nos sœurs !

 

Kali se tenait debout, au milieu de la Grande Salle, devant cinq paires d'yeux perplexes. Une chaleur étouffante l’accablait, en dépit des ouvertures qui laissaient entrer vent et lumière. Elle se doutait que la brusque hausse de température relevait plus de son inconfort que de l’après-midi. S’il y avait eu l’assemblée habituelle pour ce genre d’entretien, son désarroi l’aurait peut-être fait reculer.

 

Avec le silence qui s’éternisait, elle jeta un regard aux priman. Elle retint une irrésistible envie de s’agiter : elle n'avait jamais envisagé un voyage aussi long à travers le Vieux Continent.

 

Dès son arrivée dans la tribu des Kashi, elle s'était cantonnée aux Sainika-Bāsā. Certes, les campagnes hors du territoire restaient rares. Toutefois, lorsqu'elles se présentaient, elle les déclinait. La longévité de sa morphie la séparerait bien trop tôt de ses proches. Elle aspirait donc à passer le plus de temps possible à leurs côtés.

 

– Pourquoi cette requête soudaine ? As-tu de nouveaux éléments en ta possession ? l'interrogea Shamil.

 

– C'est en effet une demande surprenante, en considérant ton refus précédent, ajouta Barma.

 

Comme elle l'avait redouté, ces deux priman demeuraient les plus farouches opposantes à son projet. La première était prudente, la seconde à cheval sur les traditions. Sans compter que ni l'une ni l'autre n'avait eu à se confronter au monde extérieur depuis des années.

 

Kali ignorait comment leur faire comprendre l’angoisse qui grandissait en elle. Face à leur incrédulité, elle se sentait désarmée.

 

– Non ! Je n'ai aucune information ! Mais... Il y a forcément une raison qui expliquerait pourquoi l'ambassade n’a pas transmis son rapport hebdomadaire. Si vous m'autorisez à rechercher nos sœurs, je pourrais la découvrir.

 

– Une mission diplomatique, dans un pays reculé, suppose parfois des impondérables, tempéra Shamil. Deux jours de retard ne suffisent pas à s'alarmer.

 

Sa petite voix intérieure ne parvenait pas à croire en ce discours rassurant. Dès le départ de la délégation, elle lui murmurait le pire. Et avec l'expérience, elle lui avait appris à toujours l’écouter.

 

Kali s'apprêtait à intervenir, lorsque Barma annonça :

 

– Et bien, c'est réglé. Nous attendrons le retour de l'ambassade. Nous entendons tes craintes, mais aucun signe n'indique qu'il faille s'inquiéter.

 

Son cœur accéléra, sa mâchoire se crispa et son poing se serra. Une réaction qui n'était pas induite par sa nervosité. Elle essaya de calmer ses pensées avec une lente inspiration, les regards qui se détournaient d’elle ruinèrent sa tentative. Sur un ton neutre, mais inflexible, elle lança :

 

– Vous avez tort !

 

– Comment ça ? dit Shamil. Parle-nous ! Tu as notre attention.

 

Elle tendit la main dans sa direction, telle une invitation.

 

– Nous n'avons pas besoin d'une aide extérieure pour nous opposer à Brehel. C'est une brute, un tyran ! Rien d'autre ! On les empêche de nuire en se dressant contre eux.

 

– J'ignorais que ta fille était une va-t-en-guerre, Valania ! rétorqua Barma.

 

– Je ne cherche pas le conflit, mais les mesures prises jusque-là se sont montrées inefficaces.

 

Sa mère aussi doutait. En tant que représentante du corps des shuvattu, elle supervisait les conseils de guerre. Kali avait assisté à l’un entre eux où elle s’était interrogée sur la pertinence de la stratégie actuelle.

 

De son côté, il était évident que les Kashi perdaient leur temps. Espérer bâtir des alliances profitables avec les pays voisins relevait de l'utopie. Ils ne partageaient pas leurs valeurs.

 

Barma la fixa un instant, avant de relancer sa mère.

 

– N'as-tu donc aucun avis sur la question ?

 

Cette dernière s'était retirée dans le silence dès le début de l'audience. Elle la contemplait sans rien laisser paraître de ses émotions. Une habitude lorsqu'elle remplissait son rôle de priman. Était-elle en colère ? Désapprouvait-elle son choix ? Ou pire, était-elle triste ? En cachant son projet, Kali l'avait mise au pied du mur.

 

Chacune attendit qu’elle prenne enfin la parole.

 

– Brehel le Fourbe rassemble les clans de l'Est.

 

– Oui, c'est un fait avéré depuis une dizaine d'années, confirma Barma.

 

– Malgré l'absence de preuves, nous savons aussi qu'il a assassiné ma prédécesseure, continua-t-elle. Raison pour laquelle nous nous méfions de ses intentions. Sa soif de conquête paraît sans limites. Alors, pourquoi ne serions-nous pas les premières à en souffrir ?

 

– Ça semble peu probable. Brehel n'a jamais dissimulé son inimitié envers nos voisins, répondit Shamil. De plus, il connaît la force du Triumvirat.

 

– En es-tu sûre ?

 

L'hésitation se dessina sur les traits de Shamil. Certes, les Kashi entretenaient des relations cordiales avec les deux autres grandes tribus des Sainika-Bāsā. Elles s’entraidaient régulièrement. Néanmoins, la nature indépendante de chacune d'entre elles les laissait vulnérables à une attaque en force. Aucune stratégie n'avait été mise en place pour parer à une éventuelle coalition des clans mineurs.

 

– Tu as une suggestion ? reprit Shamil.

 

– Oui ! Autorisons Kali à rejoindre la caravane. Si, comme nous le supposons, l'ambassade est en chemin, elle pourra lui transmettre un nouvel ordre de mission.

 

– Qui sera ? intervint Barma, sceptique.

 

– Elles devront se rendre à Namika afin d'y discuter d’une alliance plus tangible. À n’en pas douter, leurs chefs auront un avis sur la question. Si elle se révèle manquante, nous nous réjouirons d'avoir envoyé ma fille à sa recherche.

 

Kali regarda sa mère avec gratitude. Elle l'avait toujours soutenue dans ses entreprises. Et, aujourd'hui, elle avait trouvé les mots qui lui manquaient pour convaincre le Conseil. Elle connaissait l'importance de son amie à ses yeux.

 

Les deux autres priman, en retrait jusqu’alors, se rangèrent à son avis. Elles avaient attendu son intervention pour se prononcer. Shamil les imita.

 

Barma émit tout de même quelques réserves, avant d'accorder son vote. C'était une requête peu conventionnelle, qui risquait de créer un précédent.

 

– Dans ce cas, tu ne verras aucune objection à ce qu'elle soit seule pour cette charge ? Elle ne réclame pas plus d'une Kashi, affirma-t-elle. Je tiens cependant à rappeler que nous avons des lois et que le bannissement est une sentence que nous appliquons si nécessaire.

 

– J'ai une pleine confiance en ma fille et ses capacités.

 

Kali s'excusa ; elle avait hâte de se retirer. L'épreuve, aussi pénible soit-elle, n'était rien comparée à son retour au Dokuritsu. Elle devait se préparer.

 

Le soleil brillait haut dans le ciel. Sa clarté éblouissante força ses pupilles à s’étrécir. Son éclat miroitait sur l'eau de la fontaine édifiée au centre de la place principale.

 

Elle se dirigea vers le Grand Temple. Ce dernier était jouxté par l'hôpital, lieu de guérison pour les malades et d'études pour les soigneurs. À droite, le Centre communautaire abritait le Conseil, ainsi que les Archives. À gauche, les greniers et entrepôts servaient au bon fonctionnement de la communauté.

 

La sérénité qui régnait dans le sanctuaire l’envahit. Son odeur rassurante l'emplit de nostalgie. La mélodie de ses vibrations berça son cœur inquiet. Elle avait toujours aimé s'y réfugier. Ce bâtiment possédait l’aura magique des montagnes, avec son toit pyramidal, rythmé par des statues animales et des motifs organiques.

 

À l’intérieur, les murs peints racontaient l’origine du monde et l’histoire de la tribu. Kali se tourna en direction de l'entrée. Ce pan en particulier avait la lourde tâche d’arborer chaque emblème des Kashi mortes au champ d’honneur. Ses doigts caressèrent la marque de celle dont elle portait le nom.

 

Elle s'arrêta devant les trois rangées de colonnes pourtournantes, qui soutenaient des sculptures de panthère noire assise, telles des gardiennes. Ses sœurs s'avançaient habituellement vers l'autel, sans y prêter attention. De son côté, elle éprouvait une affection à part pour ces fauves. Sa fascination la poussait à mémoriser les moindres détails.

 

Des pas vinrent perturber son recueillement. Elle reconnut la démarche familière de sa mère. Tout comme pour ses cheveux courts et son uniforme martial, son éducation monacale transparaissait dans chacun de ses mouvements.

 

– Je savais que je te trouverais ici, dit-elle d'une voix douce.

 

Kali se contenta de répondre par un sourire. Bien plus que l'entretien avec le Conseil, elle avait redouté cette discussion. Sa mère examina les alentours.

 

– Tellement magnifique. Tellement serein. Il est facile de s'y sentir en sécurité. Au-dehors, le monde semble sur le point d'être réduit en cendre à tout moment. Il y a chaque jour de nouvelles âmes à sauver. Et pourtant, cet endroit parvient à créer une reposante illusion de paix.

 

Elle se déplaça vers le chœur, où l'immense bas-relief représentait la glorieuse Trinité, afin de l'admirer. Kali la suivit, incertaine de l'attitude qu'elle devait adopter. Elle continua :

 

– Malheureusement, ce monde rempli de merveilles contient des noirceurs qu'il nous est impossible de contrôler. La seule arme à notre disposition est de faire ce qui est juste, et d'espérer.

 

Elles observèrent le plafond. Les voûtes en nid d'abeille et leur décor géométrique, dans des tons de bleus et de verts, entouraient le médaillon central. Il portait en son sein le soleil et les lunes, astres des déesses. Ces femmes, pleines de bonté, avaient offert aux Kashi un havre de paix au cœur de la tempête. Depuis, elles le défendaient corps et âme.

 

Kali fixa sa mère, avec un air décidé. Elle voulait la rassurer : son enseignement lui permettrait d'affronter tous les obstacles qui se dresseraient sur sa route.

 

– C'est pourquoi je dois agir ! À cause de...

 

Elle s’arrêta. Si elle laissait son impulsivité la guider, elle donnerait raison à Barma. Elle ferma les yeux et prit une profonde inspiration.

– De ton inquiétude ou de ta culpabilité ?

 

– À part moi, personne ne s'en inquiète pour l'instant. Après, il sera peut-être trop tard ! Si l'ambassade a besoin d'assistance, et que rien n’est fait… argua-t-elle. Je suis plus que capable. Rien ne me fera reculer.

 

– C’est aussi ce que je crains.

 

– Alors nous sommes toutes les deux d'accord !

 

Sa mère lui caressa la joue. Elle lui sourit, mais son regard trahit sa tristesse. Leurs séparations, si régulières soient-elles, n’avaient jamais été si éloignées. Le silence s’étira ; elle s’en alla.

 

Agenouillée, Kali implora la clémence des déesses pour la délégation. Ses sœurs étaient de courageuses shuvattu, mais l’imprévisible apportait parfois des surprises indésirables. Elle déposa une offrande de fruits et de fleurs, puis s'inclina avec piété.

 

– Protégez Acchā jusqu'à ce que je la retrouve.

 

Elle ignorait si la Trinité entendrait son appel. Elle doutait même qu'elle ait le temps de s’intéresser aux affaires des mortels. Toutefois, elle espérait qu'une force bienveillante agisse là où elle n'avait su le faire.

  
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