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9 « Un jour après l'autre »
Chapitre 1 « Arrivée en cuisine »
Il est midi douze et la cafétéria militaire est bondée. Pilotes, navigateurs et mécaniciens font la queue au self. Beaucoup râlent. L’odeur est à l’image de la nourriture servie... infecte. Ethna Davenport accompagnée du contre-amiral Jansen entre dans les cuisines. La vice-amirale lui a trouvé un travail de responsable d’équipe et les rejoindra ultérieurement. Depuis le départ en retraite du dernier chef, plus personne ne veut diriger la cantine dont la réputation n’est plus à faire.

Lauren Mac Ferson a mis en garde la jeune femme qu’en choisissant de travailler dans ce domaine, elle prenait le risque d’être assaillie par bon nombre de plaintes. La cantine de l’Agricole a toujours été connue à cause de sa mauvaise cuisine. Certains disent que tous les responsables successifs étaient des vendus à la solde des restaurateurs de la zone des artisans. De plus, la cheffe militaire a prévenu Ethna : elle aura un examen à passer, étant donné que seul un lieutenant-colonel peut en être le patron des lieux.

Au début, l’aînée des Davenport a eu peur et s’est demandé si elle ne ferait pas mieux de travailler à la conserverie. En effet, elle sait tout juste lire et écrire et encore parce que sa sœur le lui a appris. Mais l’ancienne Préceptrice ne craint plus rien. Qu’est-ce qu’un échec académique en comparaison de tout ce qu’elle a déjà traversé ? En plus, le contre-amiral Jansen lui a proposé de lui donner des cours du soir, ce qu’elle a accepté. Elle réalise qu’il ne fait pas cela par charité. Simplement, si elle échoue, il sera le nouvel administrateur des cuisines et il n’en a pas du tout envie. Il viendra la chercher après son service et ils étudieront ensemble à la bibliothèque de la haute école de botanique. La Préceptrice comprend que l’obtention de ce diplôme sera ardue. Malgré les difficultés qui se profilent, l’aînée des Davenport a accepté avec soulagement cet emploi. Il s’agit de la meilleure nouvelle qu’elle ait eue depuis que Kalena est sortie d’affaire.

Ethna se raccroche à cette idée afin d’oublier. Elle se dit que plus elle sera occupée, moins elle pensera à Jane. Le tour que le hasard leur a joué n’est pas du tout du goût de la Préceptrice dont la vie dépend maintenant de celle de l’ancienne Mère Intermédiaire.
Toutes deux ont la verniculose et y réagissent de façons différentes, mais complémentaires. Cette maladie est la responsable de son hémorragie interne. Elle est causée par les Vernicula Albanica Mundi femelles dont les cellules reproductrices se sont infiltrées dans les organismes des jeunes femmes en franchissant la barrière de leur peau. Ces dernières se sont libérées lors du premier choc tandis qu’elles étaient dans le caisson.
Jane a mis plus longtemps à réaliser qu’elle avait une affection chronique, car son statut de Pure la protège. Cependant, il ne l’immunise pas. L’apparition de bubons à l’intérieur desquels de petits vers se tortillaient a été son seul symptôme. Ethna a pour sa part enchaîné hémorragie interne sur hémorragie interne. Carol n’a pas été infectée. Pourtant, il est aujourd’hui certain que cette même pathologie a empoté Kaïla.

Après de nombreuses analyses, le docteur Ly s’est rendu à l’évidence. Séparément, les deux jeunes femmes sont atteintes d’un mal incurable et potentiellement mortel. Par contre, ensemble elles sont en parfaite santé. En effet, elles dépendent l’une de l’autre. Leur sang est contaminé par de micro-vers. Si le corps de Jane soigne les effets secondaires, celui d’Ethna élimine les larves en devenir.

Le praticien a espéré, un temps, éradiquer toute la progéniture de Vernicula Albanica Mundi à l’aide d’une dialyse, mais cela est impossible. Les vers ont muté. Ils se reproduisent dans les muqueuses digestives des jeunes femmes. Leur taille est maintenant microscopique. Ils font partie d’Ethna et de Jane et les supprimer définitivement tuerait ces dernières. Le docteur Ly a essayé plusieurs traitements, mais seul l’échange sanguin in vivo est efficace.
De ce fait, une fois par semaine la Préceptrice et la Mère Intermédiaire se rendent à l’infirmerie afin de procéder à un transfert plasma-hémoglobine. Si dans un premier temps cette dépendance a été mal vécue, les deux jeunes femmes s’en sont aujourd’hui arrangées.

Ethna frotte machinalement le pli de son coude droit, lieu de sa dernière prise de sang. L’aînée des Davenport expire et se concentre sur les paroles du contre-amiral Jansen. Elle partage un lien particulier avec Dieter, un lien étrange. Comme il le lui avait expliqué, à la suite des interrogatoires et de l’administration de drogue en plus des senseurs de vérité de Mickel... elle ne peut pas lui mentir. Elle préfère se taire. Sinon, elle lui dirait combien elle le trouve différent. Comment son empathie lui laisse à penser que tous les hommes ne sont peut-être pas mauvais ? S’il le lui demandait, elle serait obligée de lui confesser qu’il est le premier dont elle n’a pas une peur viscérale.

oOo


Le gradé est figé dans une attitude rigide qui lui va bien. Il explique au personnel des cuisines que pendant les six prochains mois mademoiselle Ethna Davenport va préparer son diplôme de lieutenant-colonel. Elle deviendra ainsi leur nouvelle cheffe. En attendant, elle est soumise à un régime particulier étant en période de probation à bord de l’Agricole. Pendant ce temps d’essai, son statut la place directement sous la responsabilité du chef de la sécurité intérieure, gérant ad interim de la cafétéria.

Dieter Jansen s’efface afin de laisser passer la Préceptrice. Il admire la force de caractère de la Terrienne. Bien sûr, elle a une certaine tendance à l’autoapitoiement et est parfois égoïste, mais le jeune homme ne lui en tient pas rigueur. Il essaye de comprendre comment elle arrive encore à sourire après tout ce qu’elle a traversé. Certains jours, il voit la bonté et la générosité dont elle est capable.
Mais plus que tout, c’est sa résilience qui le séduit. Il n’ose pas trop parler avec elle. Il ne tient pas à la mettre mal à l’aise. Le contre-amiral sait qu’elle ne pourra jamais plus lui mentir. Il pourrait piétiner le moindre de ses jardins secrets en posant n’importe quelle question, mais il n’en a pas envie. Il souhaite simplement admirer les grands yeux verts de la jeune femme se remplir de détermination. Cela la rend tellement séduisante !
Le brouhaha emplit les lieux jusqu’alors silencieux. Tous les militaires présents dans la cuisine se moquent de savoir ce que la « Terrienne » veut dire. Le contre-amiral observe la scène. Si elle désire un jour être chef, Ethna doit apprendre à se faire obéir.

oOo


La jeune femme fait le tour des différents postes. Elle arrive au niveau de la plonge où le commis se fait un plaisir de l’asperger de la tête aux pieds. L’aînée des Davenport sourit. S’il croit qu’un peu d’eau sale la fera fuir, il ne la connaît pas ! Ethna réalise qu’en effet les gens qui lui font face ne savent pas qui elle est. Ils ont peut-être peur ou alors sont emplis de préjugés. Une simple explication pourrait les faire changer d’avis. La Préceptrice cherche du regard un objet qui lui permettrait de se faire entendre.
Elle saisit une poêle ainsi qu’une cuillère dans l’évier et monte sur le plan de travail à côté d’elle. Elle frappe violemment les deux instruments de cuisine jusqu’à l’obtention du silence. Une fois la chose faite, elle s’adresse à l’assemblée d’une voix douce, mais ferme.

« Vous et moi ne nous connaissons qu’au travers des rumeurs colportées. Vous croyez tout savoir de moi, mais laissez-moi vous donner ma version de ma propre histoire. Je suis née sur Terre et j’ai une sœur. Accompagnées quelques amies, nous avons fui le Pouvoir Central en nous enfermant volontairement avec des vers. De cette expérience, il me reste une pathologie incurable, mais elle n’est pas contagieuse.
— Quelle maladie ? demande le commis les mains dans la vaisselle.
— La verniculose.
— C’est douloureux ? continue l’adolescent.
— Non, je dois juste passer à l’infirmerie tous les dimanches.
— Pourquoi vous avez voulu fuir ? poursuit le garçon dont la curiosité n’a, à l’évidence, pas de limite.
— Depuis que j’ai six ans, je travaille douze heures par jour à l’intendance comme toutes les Préceptrices. Lorsque nous ne faisions pas bien nôtre devoir, les gardes nous battaient... longtemps. Puis, au cas où nous n’aurions pas compris, ils nous privaient de nourriture, de sommeil et du peu que nous avions. Si nous étions restées, nous serions mortes.
— Hum... Ben, dis donc c’est pas drôle votre histoire ! »
S’exclame l’adolescent, faisant rire, bien malgré lui, les autres employés. La version donnée par Ethna est officielle. Il ne manque que le fait que trois d’entre elles sont haptophobes à la suite d’un séjour prolongé avec les vers. L’ambiance est un peu plus détendue, aussi un cuisinier ose une question :
« Vous vous y connaissez en tambouille ?
— J’ai suffisamment de compétences pour vous dire que vos batteries sont organisées en dépit du bon sens et qu’en vingt ans d’expérience je n’ai jamais vu les poissons côtoyer la pâtisserie !
— Vingt ans ! Ben voyons ! Vous avez commencé bébé tant que vous y êtes ! s’esclaffe le cuisinier amusé.
— Non, j’ai simplement dû faire mes premières corvées à six ans, à quinze je pouvais préparer un repas pour un dortoir de vingt Pures et aujourd’hui j’espère juste vous aider à redorer votre blason. »

Ethna n’est plus tout à fait la même. L’assurance dont elle fait preuve lui confère un certain charme. Ses yeux verts font le reste, hypnotisant ceux qui l’écoutent. Son teint pâle et sa longue natte lui donnent un air doux. Les personnes présentes oublient les préjugés qu’ils ont sur les Terriennes à l’entendre partager son parcours. Certains la trouvent belle, d’autres ont pitié et tous sont intrigués de savoir ce qu’elle apportera à ce département en perdition. La jeune fille descend du plan de travail et glisse sur le carrelage mouillé avant d’atterrir dans les bras de Dieter Jansen.

oOo


Le jeune homme garde son professionnalisme lorsqu’il aide la nouvelle cheffe, mais la couleur rose qui a envahi ses joues n’a pas échappé à la vice-amirale qui vient de rentrer dans les cuisines. Tous se mettent au garde-à-vous. La gradée se dirige vers Ethna et Dieter. D’un signe de la main, elle invite la jeune femme à entrer dans ce qui sera dorénavant son bureau et d’un regard elle congédie le contre-amiral dont la présence n’est plus nécessaire.

Maintenant que la porte du petit office est fermée, les cuisiniers retournent à leurs activités comme si de rien n’était. Lauren Mac Ferson prend place dans le fauteuil réservé aux visiteurs. Pendant ce temps-là, Ethna fait le tour de sa table de travail. Elle laisse ses doigts en frôler les contours. C’est son poste et elle se battra pour que personne ne le lui prenne. Déterminée, elle s’assied derrière son bureau et entame la discussion :
« Madame, mes respects. Je vous prie de bien vouloir m’excuser, mon salut n’est pas encore tout à fait de rigueur.
— Cela n’est pas bien grave. Ethna, dites-moi, avez-vous réfléchi à ce que vous allez faire pour améliorer la réputation des cuisines.
— Nous allons commencer par les fermer, Madame.
— Je ne pense pas…
— Laissez-moi finir, continue Ethna. Pendant une semaine, nous assurerons un minimum : café, thé tartines et confitures le matin, soupe et pain le restant de la journée. Ensuite, nous ferons une ouverture officielle en votre présence. Qu’en pensez-vous ?
— Cela ne me dit pas ce que vous allez faire. »
Répond la vice-amirale amusée par la jeune femme passionnée qui lui fait face. Ethna pose les coudes sur le bureau et prend son menton dans ses paumes.
« Il y aura un buffet de trois plats différents matin, midi et soir. Trois desserts et trois soupes tous les jours. Le pain et les viennoiseries seront faits sur place également.
— Cela me semble ambitieux.
— Attendez d’avoir goûté à ma cuisine, rit Ethna.
— Et les restaurants du quartier des artisans, comment comptez-vous gérer leurs réactions ?
— En proposant des plats différents des leurs. Ainsi, nous augmentons l’offre, mais nous ne rentrons pas en concurrence.
— D’où l’abondance de soupes ?
— Exactement ! Je voudrais vraiment revenir à une alimentation simple, saine, rapide et facile à envoyer par votre système de livraison à domicile.
— Très bien, je veux un rapport hebdomadaire sur l’évolution de la situation. Compris ?
— Compris, Madame. »

Tandis que la vice-amirale quitte les lieux, Ethna se lève et embrasse la pièce du regard. Elle est en désordre et semble extrêmement poussiéreuse. La jeune femme ouvre la porte et demande au commis s’il sait où se trouve le matériel de nettoyage. L’adolescent part en grommelant ce disant qu’il va être de corvée de balayage en plus de la plonge.
Lorsqu’il revient, la nouvelle cheffe le remercie et se met à laver elle-même son bureau. À peine deux minutes après qu’elle ait commencé, l’aînée des Davenport s’arrête. Alertée par l’absence de bruits en provenance des cuisines, elle pivote. L’ensemble du personnel la regarde, stupéfait.

Ne sachant que faire d’autre, Ethna sourit et fait signe aux différents employés de la cantine de retourner à leurs tâches. C’est bien la première fois qu’elle est heureuse de ranger et de nettoyer, la première fois également qu’elle passera la nuit à travailler sans pour autant sentir la fatigue l’envahir, car elle réalise que sa vie ne sera plus jamais la même.
  
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