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« En attendant demain »
Chapitre 1 « Gilbert »
La pièce sent encore les vapeurs chimiques. Les néons grésillent anarchiquement faisant un bruit sporadique que Katherine a maintenant du mal à supporter. Elle passe sa vie en ce lieu qui se veut un laboratoire. Pourtant, la jeune femme l’a en horreur. Elle se demande bien comment elle arrive à vivre ici. Si elle peut appeler cela vivre. Ce serait plutôt survivre en l’occurrence. Sans fenêtres, un matelas sommairement jeté dans un placard en guise de chambre et un évier pour seule commodité, cette pièce n’a rien d’un logement.
Katherine est traitée comme un animal. La scientifique n’a même pas accès à des toilettes et n’a qu’un seau pour soulager ses besoins naturels. Comment peuvent-ils lui faire cela ? Et surtout pourquoi continuent-ils à la garder en vie ? Les coûts doivent être exorbitants !

Shaw n’a pas dit un mot depuis l’intervention du vice-amiral Davenport. Lila n’a plus le droit de venir la voir et la seule interaction que la jeune femme a avec l’extérieur se réduit à quelques questions posées en plein milieu de la nuit par un homme qu’elle ne connaisse pas. Il lui demande comment elle a réussi à survivre en étant si près de la source de propagation. L’officier désire surtout comprendre comment et pourquoi elle a tué son mentor. Toutes ses interrogations concernent la genèse de la Toxine Blanche, pas sa diffusion et encore moins ses effets. Cela n’est pas logique. À moins… À moins, qu’ils veuillent reproduire le même genre « d’accident » ? À moins, que quelqu’un souhaite ardemment venger Tuxon Leroy ? Sa fille : Lila ? Son gendre : Sean ? Ses admirateurs : la Résistance ?

Par habitude, Katherine fixe ses doigts. Ils se promènent le long des joints des carrelages, signe qu’elle réfléchit afin de rompre l’ennui et la monotonie qui caractérisent sa vie. Perdue dans le labyrinthe de ses pensées, la jeune femme n’entend pas les gardes entrer. Peut-être ne veut-elle tout simplement pas savoir ce qui va se passer. Elle n’a pas besoin de lever la tête pour appréhender la situation. Ils vont la saisir sous les aisselles, lui enfiler une cagoule et probablement la frapper. Mademoiselle Shaw est fatiguée de tout cela. Cette fois, elle ne résistera pas.
La scientifique s’amuse : elle avait raison. Les brimades n’ont pourtant pas été si terribles que cela. Un coup de poing lui a fait perdre son sourire narquois, pas de quoi fouetter un chat.

Un battement pulsatile s’invite sur sa pommette droite, laissant Katherine diagnostiquer un hématome à venir. Cependant, pas de fracture à redouter, c’est en soi un bon point. Le sang coule depuis la commissure de sa bouche. Elle aura du mal à manger pendant quelques jours, sa gencive doit être légèrement déchirée. Peu importe. Maintenant, la scientifique désire en finir. Elle sait même comment elle va s’y prendre. Elle ne racontera pas la mort de Tuxon à moins d’une sacrée faveur. S’ils accèdent à sa demande, alors son plan aura réellement un sens et elle pourra enfin quitter cette vie.
D’un mouvement lent de la tête, elle s’interdit d’y penser. Elle doit garder son secret enfoui au plus profond d’elle-même et n’y réfléchir que lorsque le moment sera venu. Le bon moment. Celui qui ne permettra aucun retour possible.

En attendant, la jeune femme constate qu’elle n’a pas été cagoulée. Surprise de s’être trompée, elle se concentre davantage afin de ne plus commettre ce genre d’erreur. Ses gardes la lâchent, ils lui attachent les bras dans le dos et la poussent sans violence vers l’avant. Ils n’ont toujours pas dit un mot. Elle connait la base comme sa poche et le couloir qu’ils empruntent mène aux ascenseurs.
Une fois dans la cabine, Katherine ferme les yeux, voulant mieux ressentir le déplacement. Il monte. La scientifique se mord les joues. Ne pas penser. Ne pas présumer de sa réaction. Attendre. Si elle s’autorise ne serait-ce qu’une once d’optimisme, elle le paiera très cher. Cela va la déconcentrer, elle espérera… la chute sera d’autant plus douloureuse. Pour le moment, elle manque d’indices. Elle doit simplement patienter. Un ding métallique indique qu’ils sont arrivés. Ses gardes s’effacent, la laissant sortir la première. Deux autres les attendent, ils ouvrent la voie.

Mademoiselle Shaw sait qu’elle se trouve au premier niveau. Construit juste en dessous de la surface, il tenait lieu d’armurerie. C’est également là que se situent les salles d’interrogatoires. Katherine a des réminiscences de ces lieux. Des souvenirs qu’elle préférerait oublier. Ces traces de son passé la poussent à en finir. Le district six. Les hommes qui tenaient cette base auparavant étaient des barbares et la jeune femme ne veut pas leur faire l’honneur de penser à tout ce qu’ils ont pu lui faire.
Elle s’arrête. Katherine respire avec difficulté avant de tomber à genoux. Cette fois-ci peut-être ? Elle va enfin pleurer. Libérer toute cette peine, cette rage, cette rancune qui la ronge depuis si longtemps l’allégerait. Mais rien.

« Laissez-la reprendre son souffle ! »

Ordonne une voix qui ne lui est pas inconnue. Le vice-amiral Davenport se déplace en personne, quel honneur ! Mademoiselle Shaw se relève. Dans un battement de paupières, elle a repris le contrôle d’elle-même. La jeune femme fixe l’homme qui lui fait maintenant face. Sans gêne ni discrétion, elle le dévisage. Elle est blond presque roux. Ses yeux sont verts. Immenses, ils lui confèrent un air innocent dont la scientifique se méfie. Il n’est pas grand. Du moins, pas beaucoup plus qu’elle, et il n’a rien d’athlétique. Ses épaules très légèrement voûtées vers l’avant trahissent sa position. L’homme est un gratte-papier. Un petit fonctionnaire étriqué et mesquin. Cependant, lorsqu’il se tourne pour ouvrir la marche, la jeune femme observe que sa main droite a été brûlée. Troisième degré, les probabilités penchent en faveur d’un incendie d’origine chimique vu le rendu « fondu » de sa peau. Elle ne connait pas cette équipe de gardes, mais une chose est sûre : ils ne sont pas bavards !
Tandis qu’ils pénètrent dans un petit bureau, Katherine reporte son attention sur le vice-amiral Davenport. Une légère boiterie à droite, elle aussi, confirme son hypothèse de l’accident par le feu. La jeune femme donne un regard rapide à la pièce. Ordonnés, s’étalent, sur plusieurs étagères, de nombreux livres et autres feuillets. De nature scientifique, les précis sont anciens et marqués d’une multitude de notes de pages.

La Résistance a envoyé un ingénieur ou quelque prétendu savant pour l’interroger. Katherine se ravise. Il n’y a rien de faux dans ce lieu. Gilbert Davenport est un homme de science. Mademoiselle Shaw sourit, elle a failli se faire avoir. Cet homme est probablement le génie dont la base parlait il y a deux ou trois ans. Si le vice-amiral est celui qu’elle pense et s’il est ici afin de compléter ses travaux, elle le découvrira très vite. Le temps de son analyse, les gardes ont défait ses liens et lui ont demandé de s’asseoir dans le fauteuil qui fait face au bureau.
Le jeune gradé fait le tour de la table en laissant le bout de ses doigts gauche effleurer doucement la patine du bois. Il prend place en face d’elle et lui sourit :

« Vous n’êtes pas très volubile… Katherine.
— Je peux vous retourner le compliment… Gilbert.
— Bien, si je m’en réfère à votre dossier : la torture ne donnera rien. Les drogues n’ont pas l’effet escompté. Que vais-je donc pouvoir faire afin de vous rendre un peu plus bavarde ? Souhaiteriez-vous quelque chose en particulier ?
— Me proposeriez-vous un échange ?
— Du troc plutôt… Que désirez-vous ?
— Un jour d’été…
— Nous sommes en fin de saison, mais cela me semble tout à fait raisonnable.
— Savez-vous vraiment ce que je demande ? s’étonne Katherine.
— Une journée entière passée à la surface à prendre le soleil et… s’interrompt-il, amusé. N’est-ce pas cela, un jour d’été ? »

Se complait à lui répondre le militaire. Il n’est pas beau, mais son charme provient de son sourire. Cependant, la jeune femme se méfie. Il vient de la citer… mot pour mot. Sa phrase sortie de son contexte a un peu plus de six mois. Elle faisait partie d’un échange houleux que Lila et elle ont eu. Katherine réfléchit vite. Elle n’a rien à perdre, surtout pas son temps en mondanités. La scientifique reprend testant le gradé.

« Depuis combien de semaines ?
— Deux ans…
— Vous êtes un malin.
— Moins que vous.
— Pourquoi aujourd’hui ? Vous m’observer depuis deux longues années, qu’est-ce qui a changé ?
— Le temps presse. Je ne vais pas vous mentir. Les anciens dirigeants du secteur six veulent vous récupérer. En particulier ce salopard de Durand. Il a encore beaucoup de mal à digérer les huit hommes que vous avez laissés sur le carreau. Je suis d’ailleurs très surpris que vous n’ayez même pas essayé de tuer l’un de mes gars. Je suis déçu sur ce coup-là. Il paraît que vous êtes un Maître de guerre, en plus d’être un génie.
— Je vois que vous connaissez mon histoire. Bien que vous n’ayez pas répondu directement à ma question, j’en conclus que ce qui a changé la donne ce sont les accords de la Réconciliation. Le Pouvoir Central me veut, quel qu’en soit le prix. Quelle est ma valeur ?
— Inestimable, la liberté pour le secteur sept. La création d’un état indépendant pour la Résistance.
— Vendez-moi alors ou tuez-moi.
— Un jour d’été disions-nous. Hum… baignade, crème solaire et barbecue, cela convient-il ?
— Vous changez de sujet.
— Vraiment ?
— Qu’attendez-vous de moi en échange ?
— Deux choses. Tout d’abord, vous passez au dispensaire afin de faire des tests. Je souhaiterais vous mettre en contact avec des personnes malades. Je pourrais ainsi vérifier si les relevés post toxine sont justes. Ensuite, vous me dites la vérité sur la mort de Tuxon Leroy et enfin vous m’aidez à finir au plus vite mes recherches sur des vers capables de filtrer les poisons.
— Cela fait trois demandes. Un : entendu. Deux : jamais. Trois : pas question, vous êtes un grand garçon… vous y arriverez seul.
— Un : marché conclu. Deux : requête spéciale de l’amirale. Trois : je peux parfaitement m’en sortir, mais sûrement pas en trois mois. »

Katherine se tait. Le chef de la Résistance est en réalité une femme. Cette information n’avait jamais fuité, jusqu’à aujourd’hui. Les joues rouges et l’accélération de la respiration de Gilbert Davenport trahissent son erreur. Mademoiselle Shaw ne va pas relever et garder sa découverte. D’ailleurs, pour l’instant, elle ne voit pas en quoi cela changerait quoi que ce soit à son avenir. Un homme. Une femme. Quelle importance ? Elle se tait et continue de fixer son interlocuteur. Gilbert n’a pas l’air à l’aise. Il passe sa main dans ses cheveux, ébouriffant un peu plus ses mèches rebelles.
La scientifique se demande si le charme de Gilbert fait mouche sur toutes les filles ou si c’est simplement l’absence de contact physique depuis plus de cinq ans qui commence à lui manquer. Elle inspire et reprend la discussion :

« Pourquoi l’amiral veut-il avoir des informations sur Tuxon Leroy ? En quoi cela concerne-t-il la Résistance ?
— Vous êtes une légende, mademoiselle Shaw…
— Oh, fini les… Katherine ?
— J’aime bien les deux, disons que je vais alterner… Kat.
— Comme il vous plaira… Bert. »
Le militaire éclate de rire. Cette réaction franche surprend la jeune femme. Ce son rocailleux et profond lui fait du bien. Exception faite de Lila certains jours, elle n’a pas entendu ce genre de joie souvent dans sa vie. Pourtant, elle est heureuse d’écouter le bonheur des autres.
« Ma sœur me surnomme Bert. Elle est la seule… elle vous adore. Passons.
— Si je peux employer Bert, alors vous pouvez dire Kate.
— Kate ? s’étonne le vice-amiral en compulsant ses dossiers avant de reprendre. Qui vous appelait Kate ?
— Mes sœurs, ma maman aussi, explique la scientifique froidement. La dernière fois… j’avais quatre ans. Ma mère a hurlé mon nom comme l’aurait fait une furie. Ensuite… Ensuite, le district cinq les a fusillées afin d’obtenir ma pleine et entière collaboration en me terrifiant un peu plus chaque jour.
— Ce sera un honneur que de vous appeler Kate. Donc, nous en étions à la mort de Tuxon Leroy.
— Non négociable.
— Même contre une vraie chambre.
— Vous avez de sacrés atouts dans votre manche. Si seulement vous étiez cohérent.
— Tuxon Leroy a été retrouvé, empalé sur une centrifugeuse. L’heure de son décès correspond à celle de la propagation de la Toxine Blanche. Cependant, en reprenant ses travaux, le district six a réalisé qu’il avait fait d’autres découvertes, concernant le génome humain. Tout a été perdu puisque son corps a écrasé les preuves. Vous n’étiez que deux dans ce laboratoire le douze février à treize heures vingt-trois. Que savez-vous ? Et que s’est-il passé ? Des êtres “modifiés” font leur apparition et nous devons comprendre à qui nous avons à faire !
— Une chambre avec une salle de bain et pas de caméras.
— Bien, nous progressons. Troisième point… les vers.
— Dites-moi quelque chose de personnel. En fonction, je déciderai si je vous fais confiance.
— Davenport est le nom de ma mère.
— Votre vrai nom ?
— Davenport !
— Mais encore ?
— Leroy. »
  
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