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8 « Le Preneur »
Chapitre 1 « Fichue mission »
Le contre-amiral Jansen, accompagné du médecin-chef Ly Maxwell et du chef jardinier Franz Meyer, vient de sortir. Restés avec Jane Brives et Ethna Davenport, Marcel et Patrick se fixent du regard. Le mécanicien croit qu’ils partagent un sentiment commun : l’impuissance. Ils écoutent la Mère Intermédiaire conter toutes les aventures de la Novice depuis son arrivée au Manoir pendant qu’Ethna sanglote en silence. Gallo est le premier à faire un pas vers son supérieur. Il s’approche au plus près et chuchote afin de ne pas troubler le récit de Jane.

« Patron... Qu’est-ce qu’on peut faire ?
— À l’évidence rien. Cependant, je pense que Mac Ferson a raison : elles ne tiendront jamais neuf jours à ce rythme. Je me demande surtout ce que l’autre peut bien comprendre.
— “L’autre” ? Patrick ! Comment oses-tu ! Son nom est Kalena ! »
Le mécanicien gronde le capitaine comme lorsqu’il avait onze ans et qu’il démontait les moteurs sans autorisations. O’Commara lève un sourcil réprobateur et continue :
« Quoi ! Parce qu’après ça, si elle survit tu crois que je pourrais en tirer quelque chose... Hein, non... rien ! s’exclame Patrick.
— Parce que vous comptez en faire quoi exactement... ca-pi-taine ! s’exaspère Gallo faussement respectueux.
— Au début, je voulais la prostituer sur Arto ou la vendre, mais je vais devoir patienter, Jansen m’a dans le collimateur.
— Oh, quel homme détestable ce contre-amiral ! » répond Marcel dont le sarcasme n’a pas dû échapper à son supérieur. Ce dernier poursuit pourtant, imperturbable.
« Finalement, j’avais décidé de la faire travailler à la sardinerie. Il manque toujours de personnel. Mais maintenant, cela me semble compromis...
— Pourquoi voudriez-vous faire travailler cette gamine ? Vous pouvez pas l’envoyer à l’école avec tous les autres ?
— Tu plaisantes ! Et comment me payera-t-elle le logis et le couvert ? Sûrement pas en me faisant des faveurs, elle est bien trop inexpérimentée pour ça ! »
Marcel ne sait que répondre ni sur quel pied danser. Le mécanicien n’a aucune idée si son supérieur est sérieux ou bien s’il a enfilé son costume de salaud pour l’occasion. Il se contente de rejoindre Ethna, toujours larmoyante, et Jane qui continue de parler à Kalena.

Le vieil homme pose involontairement ses mains sur les épaules de l’aînée des Davenport. La Préceptrice fait un bond. Terrorisée, elle se tourne et fixe le mécanicien. Ce dernier ne comprend absolument pas ce qui vient de se passer. Pourtant, observant la frayeur de la jeune femme, il lève les mains en signe de reddition et s’excuse platement. Ethna déglutit bruyamment. Elle essuie ses larmes et lui sourit tristement.
Jane n’a pas bouger, elle n’a pas cessé de parler non plus, imperturbable elle continue de narrer ses histoires à la Novice en pleine Douleur. Gallo regarde Ethna se remettre face à la vitre d’observation.
Ces filles sont spéciales, si fragiles et pourtant si fortes à la fois.

oOo


La vice-amirale regarde les trois hommes avec stupéfaction. Elle n’est pas en colère, elle est médusée. Après quelques minutes d’un silence pesant, elle enclenche le mode bunker sécurisé. Toutes les ouvertures de son bureau se ferment dans un claquement métallique. Une lumière verte envahit le lieu et un léger grésillement se fait entendre. Toutes les communications sont coupées et tout enregistrement est impossible. L’ambiance invite au secret et aucun des protagonistes n’a l’intention d’ébruiter la conversation. Lauren Mac Ferson soupire et, tout en baissant les yeux, demande :

« Jansen… Qu’est-ce qui vous a pris ? Votre carrière était jusqu’ici si prometteuse…
— Et elle l’est toujours. Vous avez fait une erreur, vous l’avez reconnue devant témoins. Vous l’avez dit vous-même, cela vous hantera jusqu’à la fin de votre vie. Pourquoi punir davantage ces jeunes femmes en les privant d’une cheffe courageuse et responsable ?
— Il a raison, reprend le Docteur Maxwell. Ces filles sont singulières et réellement haptophobes... seulement, pas pour des motifs psychologiques. »
La militaire semble avoir pris dix ans. Elle se sent honorée d’être ainsi respectée par ces hommes venant de différents milieux. Elle se frotte le front du bout des doigts avant de pousser plus avant la conversation :
« Franz... te rends-tu compte que tu as assuré à l’amiral que ces filles avaient des connaissances supérieures en botaniques…
— Elles en ont, répond le chef jardinier.
— Et comment le sais-tu ?
— Kamina…
— Kalena Davenport, corrige Mac Ferson.
— Mademoiselle Davenport a identifié avec certitude un champignon rare sur ce vaisseau. J’ai posé deux trois questions à mademoiselle Brives en ton absence. Elle m’a vaguement communiqué le programme d’apprentissage de leur “Manoir”. Ces filles n’ont rien fait d’autre qu’étudier, et ce tous les jours, depuis qu’elles ont six ans !
— J’ai la sensation qu’elle t’a impressionnée.
— Plutôt… Et encore… elle m’a avoué être entrée dans cette école à l’âge de quinze ans seulement. Par conséquent, ses connaissances sont bien moins importantes que celle des deux autres.
— Davenport et Johnson…
— Exactement ! Je ne sais pas exactement pour Johnson, mais Davenport a commencé à pratiquer la botanique à six ans ! Moi j’en avais dix-neuf et j’étais le plus jeune de l’école... tu vois où cela m’a mené ! »

Franz Meyer a tapé du plat de la main le galon doré en forme de feuille de chêne qui orne son plastron. Il hausse les épaules dans un soupir, car il sait que la vice-amirale est une femme exigeante, en particulier avec elle-même. Si elle n’arrive pas à se pardonner et à aller de l’avant, il est certain qu’elle démissionnera. Et cela... il n’en est pas question ! Jansen est encore trop jeune pour reprendre le poste et personne ne sait quelles seront les intentions du nouveau promu !

Maintenant, Lauren Mac Ferson se frotte le menton. Puis, elle se masse les tempes et continue :
« Bien... Dieter, je suppose que vous avez un plan. Quel est-il ? »
Les trois hommes sourient dans un soupir général, la partie est gagnée. La vice-amirale est avec eux. Le contre-amiral se gratte la gorge du bout du pouce et commence son exposé :
« Madame, tout d’abord, je tiens à vous présenter mes excuses pour avoir outrepassé votre autorité en envoyant mon rapport à l’amiral et en insistant sur le fait que vous devriez être la tutrice légale des sœurs Davenport.
— Vous avez quoi ? Mais enfin, je ne peux… »
Le jeune homme lève la main en signe de paix et invite du regard sa responsable à l’écouter jusqu’au bout.
« Kalena Davenport est mineure…
— Continuez ! répond sèchement la militaire.
— Patrick O’Commara également. Je vous l’accorde, il a demandé son émancipation en sortant premier de l’académie, mais il n’en est pas moins mineur jusqu’à ses vingt ans. Surtout que si l’on réfléchit son ancien tuteur est actuellement son mécanicien.
— Je ne vois pas le rapport avec moi ?
— O’Commara est notre meilleur pilote. Pourquoi ? Parce que c’est un vrai pirate qui n’a qu’un seul objectif... s’enrichir ! Sa dernière idée... prostituer Davenport II.
— Pardon ? »
S’exclame d’une même voix son auditoire. Dieter Jansen est heureux de son effet. Il attend maintenant les réflexions de ses interlocuteurs.
« J’ai bien connu la mère de Patrick, jamais il ne s’abaissera à une telle ignominie, répond le Docteur Maxwell en secouant la tête doucement.
— Et moi, j’ai piloté avec son père... Il était capable de bien pire, soupire la vice-amirale.
— D’où mon plan…, enchaîne le contre-amiral. Vous devenez la tutrice des sœurs Davenport, tout d’abord parce qu’on ne sépare pas une fratrie. Ensuite au regard de la loi, deux mineurs même émancipés ne peuvent pas vivre sous le même toit... sauf si l’un d’entre eux est…
— Sous tutelle légale, conclut Lauren Mac Ferson, un léger sourire aux lèvres.
— Bien sûr, cela signifie que la scolarité de la plus jeune et le placement de l’aînée vous incombent.
— Évidemment.
— Je peux me débrouiller pour lui faire avoir une bourse, intervient Franz Meyer.
— Merci Franz. Mais dites-moi Jansen, comment régler le problème pour les autres ? demande Lauren Mac Ferson.
— Carol Johnson et sa mère...
— Pas si vite, le coupe le Docteur Maxwell. Kaïla Johnson est à l’article de la mort. J’ai bien peur qu’elle n’ait plus la force de survivre.
— Mais elle s’était réveillée... je ne comprends pas, s’étonne le contre-amiral.
— Un sursaut de lucidité avant le grand départ ! Cette femme est mourante, parce que certains membres de mon équipe n’ont pas voulu tenter le tout pour le tout. Maintenant… il est trop tard. Il ne reste plus qu’à épauler sa fille durant cette terrible épreuve»
Le silence s’installe à nouveau. Les protagonistes présents dans le bureau de la vice-amirale ont tous baissé les épaules. Leur mine est défaite. Lauren Mac Ferson se lève et se met à arpenter la pièce.
« Il y a bien une solution… Marcel. S’il a survécu à la gestion de la tutelle de O’Commara, une Pure ne devrait pas lui poser de problèmes. »

Les trois hommes ne peuvent s’empêcher de rire, évacuant la tension accumulée depuis qu’ils sont sortis de la salle de commande de la serre numéro quatre. Le petit groupe continue sa discussion et prend les dispositions nécessaires, traitant chaque difficulté légale au cas par cas. Ils essayent cependant de faire au plus vite ne voulant pas laisser Kalena sans surveillance trop longtemps.
Au bout d’une heure et vingt minutes, ils ont envisagé toutes les solutions. Lauren Mac Ferson utilise son empreinte palmaire et lève le mode confidentiel de la pièce. Il ne leur reste plus qu’à appeler l’amiral et à mettre Patrick O’Commara au courant.

oOo


Daniella avance à pas précipités. Elle a les bras chargés et sa démarche rapide fait trembler son échafaudage précaire. Elle porte des couvertures ainsi que deux oreillers sur lesquels tiennent en équilibre des sachets de nourriture chinoise. Instable, le tout se balance dangereusement et risque de s’effondrer à tout instant.

Le vrai challenge sera de rentrer dans le local de la serre numéro quatre. Heureusement, il lui reste un doigt de libre. Elle appuie sur le communicateur et attend. Marcel lui ouvre. Il a le teint gris et des cernes violets, la fatigue et le stress marquent plus à un certain âge. Il lui sourit doucement.

Telle une tornade, la jeune femme envahit le local, organisant avec détermination les lieux. Elle pose couvertures et oreillers dans un coin et prépare un déjeuner de fortune sur la table du fond. Pour l’instant, le plus urgent est de trouver une solution à la situation et de planifier des tours de garde.

Patrick O’Commara s’avance et commence à ouvrir les petits sacs. Le fumet, en s’échappant, a titillé les papilles de tous. Daniella lui donne un coup sur le bout des doigts et le menace d’un regard noir. Le capitaine est prêt à engager une de ces disputes si célèbres qui caractérisent le duo. Il s’abstient, car Marcel l’observe sévèrement. Le mécanicien sait que s’ils sont deux contre lui, il n’aura jamais le dernier mot et… son supérieur a horreur de perdre !

Le mécanicien fait signe à Ethna de prendre place à table et invite Jane à les rejoindre. Les deux jeunes femmes n’ont pour l’instant pas quitté leur siège, se relayant auprès de Kalena. L’homme âgé se racle la gorge et commence à parler le plus lentement et le plus calmement possible :
« Bonjour, je m’appelle Marcel Galo. Je suis mécanicien de deuxième classe. Je vais discuter avec vous pendant que votre sœur et votre amie mangent un peu, elles ont besoin de prendre des forces. On se connaît pas, mais j’ai cru comprendre que vous aimiez la neige... moi aussi. »

Marcel explique à la jeune fille en pleine Douleur qu’il faut qu’elle survive, qu’elle doit puiser au fond d’elle-même la force de se battre, car sinon elle ne connaîtra jamais la forêt verticale et ses différentes zones de climat. Le mécanicien la remercie : grâce à elle, ses poignets ont une deuxième jeunesse et il a été promu mécanicien-chef. Sa voix est celle d’un père, pleine d’affection et de tendresse. Ethna se lève et pose sa main sur l’épaule de Marcel qui sursaute, ne l’ayant pas entendu venir. Il se retourne ; elle lui sourit. D’un signe du menton, il lui fait comprendre qu’elle peut reprendre son repas, il assurera l’intérim. La jeune femme se rassied.

oOo


Les boîtes en carton envahissent la table, séparant les deux jeunes femmes qui se font face. Assises, elles mangent en silence et surveillent Gallo qui parle de tout et de rien, mais surtout de la neige. Ses mots sont simples et maladroits, cependant ils sont sincères et touchent profondément les deux Terriennes. Elles s’assurent qu’il dise des choses positives et qu’il respecte leur sœur et amie. Elles sont surprises par le ton de son long monologue : calme et régulier. Stupéfaites, elles découvrent qu’un militaire peut être capable de compassion. La Préceptrice et la Mère Intermédiaire mangent en silence.

Ethna découpe les bouchées et observe à l’intérieur. Elle regarde Daniella interrogative. Cette dernière se penche et lui explique qu’il s’agit de dimsums, de la nourriture chinoise. Les petits raviolis sont au porc, aux légumes et aux crevettes. La Préceptrice hoche la tête. Elle jette un coup d’œil à Marcel et se décide à manger.
Elle analyse chaque saveur. Son palais expert extrait les différents composants. L’aînée des Davenport imagine comment reproduire une telle recette. Ethna se promet d’en cuisiner pour Kalena dès que cette dernière pourra s’alimenter normalement. La jeune femme a du mal à avaler. Chaque fourchetée est déglutie avec difficulté. Elle doit essayer de ne pas penser à sa sœur un instant afin de reprendre de forces non seulement physiquement, mais aussi moralement.

Jane enfourne les petites bouchées à une vitesse impressionnante. Elle n’a jamais goûté de viande et trouve cette nouvelle texture délicieuse. Si elle mange rapidement, c’est dans l’intention de rejoindre Kalena. D’un autre côté, Marcel s’en sort plutôt bien. Il est touchant avec ses mains tremblantes et sa voix de grand-père.
La Mère Intermédiaire pose ses doigts à plat sur la table, elle doit calmer son impatience. Pour l’instant, elle ne peut rien faire de plus. Elle doit accepter que certaines personnes les aident. Faire confiance est difficile, mais il va falloir que mademoiselle Brives s’y fasse, ces gens ne leur veulent peut-être pas de mal finalement.

oOo


Adossé au mur du fond, le capitaine O’Commara est fier de son équipe. Il est beaucoup moins satisfait des moyens qu’il a employés pour motiver Marcel, mais sur le moment, il n’a rien trouvé d’autre. Être un salaud lui vient si naturellement qu’il arrive même à duper son ancien tuteur.
Par contre, il en veut un peu à sa navigatrice et les gargouillis que son ventre émet traduisent justement l’ampleur de sa faim. La jeune femme sourit tristement et regarde les deux Terriennes manger. Une larme s’écrase sur sa joue droite. Elle doit culpabiliser.
Comment ont-ils pu les prendre pour des harpies ? Patrick réalise qu’il n’est pas le seul à avoir une existence difficile. Ces prisonnières ont vécu tellement de choses atroces que sa vie et celles de ses coéquipiers font office de conte pour enfants en comparaison.

Patrick O’Commara avance. Il pose sa main droite sur une boîte de poulet à la cantonaise. Son geste est stoppé dans l’instant. La vice-amirale vient d’entrer. D’un signe de tête, elle lui ordonne de la suivre. De toute évidence, il ne pourra pas manger de sitôt. De plus, la mine sévère de sa responsable n’augure rien de bon.
Le capitaine se demande ce qu’il a encore bien pu faire pour se mettre dans une situation pareille ? S’il avait su... il aurait fait capoter cette fichue mission !
  
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