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« En attendant demain »
Prologue
L’odeur d’antiseptique envahit peu à peu le laboratoire. La vapeur chimique diffuse ses effluves dans les moindres recoins de la pièce. Katherine, à demi nue, a même pensé à ouvrir classeurs et tiroirs. Les toxines brûlent ses cornées, cependant la jeune femme refuse de fermer les yeux. Ainsi arrivera-t-elle peut-être à pleurer ? Enfin !
Le protocole de désinfection se termine. La détenue attrape ses vêtements, jetés à même le sol. Elle se rhabille et soupire. Sa première larme sera pour une autre fois. Regardant son reflet dans un écran d’ordinateur, mademoiselle Shaw replace ses mèches délicatement. En femme de science, elle sait que ce ne sera pas sa première coulée de liquide lacrymal, pas vraiment. Elle a déjà supplié auparavant, mais cela fait tellement longtemps maintenant.
 
« Peut-être demain arriverai-je à pleurer ? À avoir du cœur ou ne serait-ce qu’un semblant de sensibilité ? En attendant demain… » se dit-elle avant d’être soudainement sortie de sa réflexion par un sifflement.

Katherine se tourne. Lila est devant la porte. La brunette la fixe. Son assistante fronce son regard comme elle seule sait le faire. Les yeux de la jeune fille ont la couleur de la mer en hiver, un bleu gris très singulier. La scientifique avance et déverrouille l’accès au sas de sécurité. Lila O’Commara entre dans l’espace réduit. Elle chantonne, pendant que vapeurs chimiques et autres produits la stérilisent. Le voyant passe au vert. L’adjointe peut pénétrer dans la zone.
 
« Bonjour !
— Bonjour, Lila. Quoi de neuf ? demande Katherine comme elle le fait tous les jours depuis cinq ans.
— Pas grand-chose. Tu sais que c’est officiel, le Pouvoir Central dirige le monde !
— Ils ont signé ?
— Oh que oui ! Deux mille neuf cent quatre-vingt-deux : l’année de la Réconciliation.
— Hum. Que font-ils faire des prisonniers de guerre ?
— Chaque district va récupérer les siens… enfin, je suppose, répond madame O’Commara.
— Et… les… qu’arrivera-t-il aux apatrides ? demande Katherine en déglutissant avec difficulté.
— Je n’en sais rien. Mais je suis sûre d’une chose. Il va falloir au plus vite te trouver une nouvelle attribution parce que les criminels de guerre, comme toi, finiront à la potence. Et ce, quel que soit le traité final !
— Merci pour le vote de confiance, sourit tristement la scientifique.
— Pas de souci, toujours présente pour te remonter le moral ! Je te signale que je n’ai rien fait pour t’arrêter. Nous sommes autant coupables l’une que l’autre.
— C’est gentil, Lila, mais je ne pense pas que tu es quoique ce soit à voir avec ÇA ! J’ai mis au point la Toxine Blanche, je l’ai diffusée… tu en as été la victime. Ce n’est pas pareil.
— Tu m’as soignée, nous sommes quittes.
— Si tu le dis…
— Il va vraiment falloir que je t’apprenne à te vendre, soupire Lila. Au fait, tous les districts ont signé… sauf le sept. Les négociations continuent. »
 
Mademoiselle Shaw hausse les épaules et retourne s’asseoir devant sa paillasse. Sur ce même tabouret quinze ans plus tôt, elle a mis au point la Toxine Blanche. Ce mal viral a bien failli décimer la population terrestre. Heureusement, elle n’avait que quinze ans à l’époque sinon qui sait ce qu’elle aurait bien pu inventer ? D’ailleurs, aujourd’hui avec les connaissances qu’elle a acquises et les moyens qu’elle avait à ce moment-là, seuls les immunorésistants auraient survécu. Si elle devait ou pouvait reprendre la molécule de la Toxine Blanche, cette dernière serait bien plus mortelle qu’elle ne l’a déjà été.
Katherine reste persuadée que la guerre n’est pas finie, qu’elle ne se terminera jamais. Pas vraiment. Elle ne comprend pas ses congénères. Ils salissent tout, déforment tout. Pour mademoiselle Shaw, il ne subsiste que violence et méchanceté. L’altruisme, le don de soi et toutes ces valeurs ayant un rapport plus ou moins proche de la bonté d’âme sont morts et enterrés. Profondément. Pourtant, il y a Lila et Sean. Une exception, plus exactement, une aberration, la jeune femme n’arrive pas décortiquer leur relation et encore moins à l’appréhender. Que deviendront les deux amants face à ce nouvel ordre naissant ?
 
Le Pouvoir Central… quel nom pompeux pour une dictature ! La scientifique ne croit pas que cela va améliorer le sort de l’humanité. Cela fait cinq ans qu’elle est aux mains de la Résistance. Dans un premier temps, ils devaient l’exécuter. Puis, l’état de Lila a empiré. Heureusement pour Katherine, Sean O’Commara est fou d’amour pour sa collègue. Le jeune colonel a fait jouer ses relations. Si mademoiselle Shaw soignait Lila ainsi que les autres personnes atteintes de la Toxine Blanche sur la base, elle aurait la vie sauve. Une fois le remède fabriqué, le groupuscule en a profité pour vacciner les siens, laissant le reste de l’humanité se mourir d’une maladie inconnue.
Mais personne ne lui demandait ce qu’elle souhaitait faire de son invention. Que ce soit la Toxine Blanche ou son remède, ils ont été utilisés à des fins militaires, sans qu’elle puisse vraiment agir. Mais a-t-elle voulu intervenir ?
Depuis, Katherine Shaw vit dans son laboratoire. Enfermée, sous haute surveillance, elle n’a pas observé une seule fois la couleur du jour en cinq ans. Elle habite ici. Cela fait quinze ans maintenant. Avant, avant elle pouvait s’aérer. La jeune femme secoue doucement la tête et fixe ses doigts. Ces derniers caressent les jointures grisées des vieux carrelages. Finalement, l’être extrêmement intelligent qu’elle est n’a pas de solutions à la situation qu’elle vit.  
 
Être un génie a toujours été un fardeau. Comprendre avant les autres, savoir avec certitude quand tout le monde doute, être constamment en marge sont les fléaux que Katherine subit depuis sa plus tendre enfance. Quelle idée aussi de désamorcer une bombe à quatre ans au milieu d’un camp de réfugiés sous les yeux de centaines de militaires !
Ce jour-là, sa vie a pris une tournure particulière. La scientifique n’écoute plus son acolyte depuis un bon moment. Lila lui raconte probablement sa soirée de la veille. Mademoiselle Shaw est perdue dans ses souvenirs, ses souffrances, son errance. Pourquoi a-t-il donc fallu qu’elle finisse ici ? Son génie ! Bien sûr, où aurait-elle pu aller à quinze ans ?
 
« Kat ? Tu m’écoutes ? demande Lila en la tirant par la manche.
— Non, avoue sans gêne Katherine.
— À quoi penses-tu ? Puisque de toute évidence, ma vie de jeune mariée ne t’intéresse guère. Je suis tout de même ton seul contact avec l’extérieur ! Aussi je crois que tu pourrais faire un effort !
— Lila… ne te vexe pas. J’étais… j’étais perdue dans mon passé.
— Lequel celui avant le labo ou celui avant la toxine ?
— Un peu des deux… Pourquoi ai-je tant de facilités ?
— Et nous voilà reparties ! Kat, tu es un génie. Ton cerveau surchauffe en permanence. En particulier en microbiologie. Pire, si je te dis : ADN… je suis sûre que tu ne m’adresseras plus la parole pendant deux jours.
— Lila, tu exagères toujours. D’ailleurs, en parlant d’ADN… je n’arrivai pas à dormir, la ventilation s’est à nouveau coupée et je crevais de chaud. Bref, après l’avoir réparée.
— T’as bricolé la climatisation cette nuit ?
— Lila, je viens de te le dire ! Bref, j’ai refait les tests. Ce n’est pas une maladie ni un virus… il s’agit bien d’une mutation. Si je ne sors pas d’ici, nous ne saurons jamais l’étendue des possibles.
— Je te signale, cher docteur, que j’ai la même pathologie que toi. Je vais dehors… j’interagis avec mes concitoyens… et rien. Il ne se passe rien. Arrête de croire que tu es un monstre potentiellement dangereux !
— Lila ! Je suis un monstre dangereux. Enfermée dans un sous-sol depuis cinq ans et surveillée par des centaines de gardes. Je suis arrivée ici, j’avais quinze ans.
— Et moi treize et alors ? Et puis t’es pas gardée, t’es protégée… en quelque sorte.
— Tu étais la fille de mon “patron”. Bien sûr, je dois tout à ton père. Il m’a élevée avec bonté et gentillesse. Il m’a éduquée et fournit les livres nécessaires à mon cerveau toujours avide de connaissances. Mais, lui voulait sauver l’humanité… pas moi. »
 
Katherine peut voir dans l’attitude de son assistante que cette dernière n’est pas d’accord. Elle vient de s’asseoir d’un bond sur la paillasse et croise maintenant les bras sur sa poitrine comme une enfant gâtée. Si elle soulève les sourcils, mademoiselle Shaw sait qu’elle devra user non seulement de diplomatie, mais aussi de persuasion si elle veut convaincre la jeune femme. Cette dernière est tellement têtue ! « C’est d’ailleurs ce qui fait tout son charme », se dit la scientifique. Observant le mouvement de paupières de son adjointe, Katherine comprend qu’elles vont passer la journée à débattre et sûrement pas à travailler.
 
« Lila, soupire mademoiselle Shaw. Pas encore, pas aujourd’hui…
— Ici et maintenant ou j’appelle les gardes et ils te plongent dans la baignoire.
— Bien… Je m’excuse, je n’aurais pas dû commencer.
— Nan… ça marchera pas. Raconte à tata Lila le mal qui te ronge !
— Lila ! »
 
Katherine est hors d’elle. Cela ne dure que quelques secondes. L’intelligence de la jeune femme prend le dessus lorsqu’elle réalise que son assistante a furtivement fixé les appareils de surveillance. Il n’en faut pas plus au cerveau de mademoiselle Shaw pour comprendre que quelque chose a changé. Elle est observée jour et nuit. Si Lila souligne du regard les caméras, c’est qu’aujourd’hui les choses ne sont pas normales. Le rythme cardiaque et respiratoire de la scientifique s’emballe un instant. Elle se mord les lèvres et replace sa mèche la plus longue sur son front avant de reprendre :
 
« Lila, que veux-tu savoir ?
— Hum… Tout !
— Lila, tu connais déjà tout, répond Katherine essayant de garder son calme face à cette mascarade.
— Imagine, je ne sache pas qui tu es. Qu’est-ce que tu me dirais pour te présenter ?
— Je m’appelle Katherine Shaw, bonjour !
— Mouais, je sens qu’on va y passer la journée !
— Lila, je vois bien que tu n’es pas comme d’habitude. Explique-moi ce que je peux faire pour t’aider.
— Rien… J’avais envie de rendre cela ludique, mais de toute évidence je ne sais pas m’y prendre. »
 
Katherine observe attentivement son assistante. Les épaules basses et le regard triste, la jeune femme ne cesse de soupirer. Mademoiselle Shaw étudie la situation comme s’il s’agissait d’un problème de science. Elle a appris qu’un traité a été signé. Le septième district, la Résistance, n’a pas validé les accords. Pourquoi ? Lila tente de la faire parler d’elle alors qu’elle connaît déjà tout… ou presque. Pourquoi ? Les rebelles sont donc à la recherche d’informations. Ils pensent qu’elle est un atout ? Ils ont besoin d’elle ? Dans ce cas, pourquoi ne pas la torturer ? Parce que le sixième district a essayé et qu’ils n’ont jamais rien obtenu. Les nouveaux venus tentent une autre technique.
Lila. Lila est en danger sinon pourquoi ne pas la laisser en dehors de tout cela ? Il y a quelque chose d’irrationnel dans la décision de Katherine et cela la met en porte-à-faux vis-à-vis d’elle-même. Mais pour Lila, elle sera illogique. Elle inspire profondément et commence :
 
« Shaw, je m’appelle Katherine Shaw. Trente ans, immunorésistante naturelle à la Toxine Blanche. Mon quotient intellectuel est de 207, soit l’un des plus hauts jamais recensé. Je suis à l’origine de la Toxine Blanche et de sa diffusion. J’ai également mis au point le vaccin contre ce fléau.
— Oh ! Kat, merci… soupire Lila les larmes aux yeux. Tu peux m’en dire plus sur la collaboration que tu as eu avec mon père.
— Tuxon Leroy était mon mentor. Je l’ai tué. Il m’a recueilli, j’avais quinze ans. En quelques mois, il a compris mon potentiel et m’a demandé de résoudre une équation, ce que j’ai fait.
— Quel problème ?
— Le secteur six, auquel appartenait cette base avant que les Résistants n’en prennent possession, avait énormément de blessés. Ton père voulait que je relise ses travaux sur un modificateur génétique capable d’engendrer l’autoréparation.
— Tu parles de machines, d’ordinateurs ?
— Non, je parle d’êtres humains pouvant s’autorégénérer. »
 
Un grésillement se fait entendre. Le haut-parleur siffle avant de diffuser la voix claire d’un homme que Katherine ne connaît pas.
 
« Merci, Madame O’Commara. Votre mission est terminée, je prends le relais à partir de maintenant. Laissez-moi me présenter mademoiselle Shaw, Katherine. Gilbert Davenport, commandant de cette base et vice-amiral de la Résistance. »
  
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