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Publié par Lunar Eclipse, le samedi 21 juin 2014

Dana n'aimait pas sa famille. Un père toujours au travail, une mère dont elle ne conservait aucun souvenir, une belle-mère sans aucune fibre maternelle, et deux belles-sœurs au potentiel intellectuel tristement faible. C'est avec ces pauvres éléments familiaux que la jeune femme de vingt-et-un ans devait tisser sa vie, aussi préférait-elle passer son temps libre au café de la rue d'en face. Non pas que ce lieu modestement fréquenté égayait ses journées, mais au moins pouvait-elle demeurer loin des gloussements de Célia et Martha et des vociférations de Béatrice, la chère et tendre moitié de son père.

Dana regarda sa montre : dix-huit heures. Elle avait pour consigne d'être de retour à cette heure-là, et même si la maison était à moins de cent mètres, elle ne manquerait pas de se prendre un savon. Elle n'avait que faire des remontrances, étant donné que Béatrice ne savait dire que ça. En revanche, les corvées supplémentaires qui allaient les accompagner la désespéraient. Sa marâtre lui trouvait toujours une tâche longue, fatigante et fastidieuse pour ses fins de journées, comme si elles n'étaient pas suffisamment chargées... De fait, Dana devait gérer sa vie d'étudiante, un boulot pour subvenir aux besoins que Béatrice refusait de couvrir, et un rôle de Causette. Certes, elle pourrait gagner du temps, en ne passant pas sa traditionnelle demi-heure au café, mais cette coupure lui permettait de tenir. C'était son phare dans un horizon brumeux. Après un dernier soupir, elle prit son sac, salua le barman et prit le chemin de la maison.

Elle n'avait pas parcouru trente mètres quand elle s'arrêta net : un oiseau venait de s'envoler d'un toit. La vision avait été fugace, mais le cœur de Dana se serra ; en cette fin de XXIe siècle, les animaux s'étaient considérablement raréfiés, et seuls les pigeons urbains avaient réussi à survivre, et même à proliférer. Mais cet oiseau-là n'était pas un pigeon, car il était plus petit et, d'après les impressions de la jeune femme, de couleur brune. Un moineau, certainement, oiseau terriblement banal quatre-vingts ans auparavant, et considéré comme quasi-fabuleux aujourd'hui. Elle demeura un court instant perdue dans ses pensées, avant de s'ébrouer et de reprendre le chemin de l'habitation qui lui tenait lieu de maison.

Le seuil de la porte tout juste franchi, Béatrice arriva vers elle, le mépris le plus absolu dans le regard dont elle la gratifiait.

– Tu es en retard, fit-elle en guise de bonjour de façon très habituelle. Les filles t'ont sorti ce qu'elles veulent pour dîner, et je te conseille de te dépêcher : tu as du pain sur la planche.

Ravie de son jeu de mots, elle se permit un rire sonnant comme une crécelle et qui n'amusa pas du tout Dana.

– Tu feras aussi une machine pendant le repas, reprit-elle de son ton hautain, et du repassage t'attend. Tu rangeras le linge demain matin, quand nous prendrons le petit-déjeuner.

Ses consignes données, Béatrice tourna les talons et quitta le hall d'entrée sans s'assurer que Dana ait tout compris. Sa belle-fille prit cinq minutes pour aller poser son sac dans la pièce mal isolée qu'était sa chambre, se changer et se laver les mains. Une note l'attendait dans la cuisine : voilà bien longtemps que Célia et Martha ne prenaient même plus la peine de venir passer commande directement. Mais Dana savait ce qu'elle avait à faire, les menus étant composés une semaine en avance. Elle avait réussi à convaincre ses deux péronnelles de belles-sœurs qu'elles auraient plus de chances d'avoir ce qu'elles voulaient au menu si les ingrédients étaient dans le frigo, et que pour qu'ils y soient, Dana devaient les avoir acheté avant ; de la même façon, si elles souhaitaient un plat long à cuisiner, le réclamer deux heures avant le dîner n'était pas des plus pertinents, et ce même si les ingrédients étaient achetés. Après quelques semaines nécessaires aux deux lycéennes pour s'imprégner de cette nouvelle organisation ô combien compliquée, les choses étaient allées légèrement mieux pour Dana le soir. Cela ne lui donnait pas moins de travail, mais au moins n'essuyait-elle plus des insultes sur sa paresse bien connue et son manque de volonté évident.

Sans tarder, elle se mit à la tâche de confectionner une tarte aux pommes pour le dessert, qui serait encore tiède au moment de la servir. Comme d'habitude, le menu de Célia et Martha ne comportait aucun légume, mais celui de Béatrice oui. Dana aurait aimé mettre la radio pour l'accompagner, mais elle devrait se contenter de Station R, la station préférée de Béatrice, aux antipodes de ses goûts. Aussi, préféra-t-elle rester dans le silence relatif d'une cuisine animée.

*****

– Maman, Célia et moi on a reçu un courriel super cool ! annonça Martha, la cadette.

La famille de Dana venait à peine de s'asseoir à table quand l'adolescente lança d'une voix perçante l'information. Dana soupira : elle ne supportait pas la façon de parler de ses deux belles-sœurs, mais devait bien être la seule. Même son père ne les reprenait pas, alors qu'il avait toujours été exigeant avec elle. La jeune femme lui en était reconnaissante, mais voir son père s'écraser sous la domination de Béatrice lui fendait le cœur.

– C'est une invitation ! poursuivit Célia d'un ton important. Le maire organise une très grande fête à l'occasion des vingt-cinq ans de Constant, et on est invité !

« Nous sommes invités » pensa sombrement Dana tout en servant l'entrée, alors que Célia achevait sa phrase par les notes aiguës caractéristiques de l'hystérie.

– Ah, très bien, répondit Béatrice d'un ton pincé. Quand ?

– Samedi soir dans trois semaines, à la maison du maire, répondit Célia.

– Au palace, tu veux dire, corrigea sa puînée. Il faut y être à dix-huit heures. Le dîner sera servi entre dix-neuf heures trente et durera jusqu'à vingt-deux heures, avec des moments pour danser entre les plats...

Martha soupira profondément ; nul doute que ses pensées étaient complètement tournées vers la soirée.

– Il va falloir qu'on s'habille bien, y'aura toute la haute de la ville, compléta Célia. Qu'est-ce qu'on va bien pouvoir se mettre sur le dos ? Il nous faut des tenues spéciales, on n'a pas ça en stock.

– Non, c'est certain, acquiesça Béatrice. Nous partirons à Paris le week-end prochain.

Les deux sœurs hurlèrent leur joie, tandis que Dana réfrénait son envie de leur renverser le plat de viande en sauce sur la tête.

– Qui d'autre est invité ? demanda le père.

Dana sentit un battement de cœur lui manquer : son père se remettrait-il à se soucier de sa vraie fille ? Ou bien n'était-ce qu'un moyen de se montrer poli ?

– On sait pas, fit Martha en haussant les épaules, les courriels étaient adressés à chacun.

« On dit nominatifs », songea Dana.

– On en a de la chance de faire de partie des invités, s'extasia Célia. Imaginez la tête des autres filles de la classe quand je leur dirai.

– Elles pourraient être invitées aussi, lança Dana sans aucune bienveillance.

– Peu de chances, répondit l'aînée de ses belles-sœurs. Je fais partie de la famille la plus riche de la classe, et je connais Constant : il m'a déjà draguée en ville...

Voilà bien une chose dont Dana était sûre du contraire. Constant était un jeune homme avec de l'esprit, de l'humour, de la culture et du bon goût ; tout ce dont Célia était dépourvue. La jeune étudiante, qui servait maintenant le plat, préféra ne rien ajouter, d'une part parce qu'elle ne souhaitait pas se faire disputer, et d'autre part car elle espérait sournoisement que Célia se ferait humilier en allant miauler auprès du fils du maire.

Elle adressa un regard furtif à son père, espérant échanger un instant de brève connivence avec lui, mais l'homme était uniquement occupé par le contenu de son assiette fumante. Il ne l'avait même pas remerciée de l'avoir servi ; il lui prêtait de moins en moins attention d'ailleurs et, progressivement, Dana perdait son seul allié à la maison.

Le repas se poursuivit et s'acheva dans une ambiance festive à table, la marâtre et ses deux filles parlant exclusivement de la soirée, qu'elles avaient rapidement décidé d'appeler bal, du voyage à Paris et des modèles, coloris et textures des tenues souhaitées. Dana avait fermé son attention, submergée par l'injustice de la situation, et préférait consacrer le peu d'énergie de cette fin de longue journée aux tâches à remplir avant d'avoir le droit de gagner son lit.

Elle put monter dans sa chambre à vingt-trois heures trente sonnées, avec encore une multitude de toutes petites choses à faire : prendre sa douche, regarder ses courriels sur l'antiquité qui lui servait d'ordinateur, vérifier ses salles de cours du lendemain – changements fréquents de dernière minute oblige – s'accorder la lecture d'un poème ou d'une nouvelle pour inciter son cerveau à retrouver le calme nécessaire à un sommeil le plus réparateur possible au vu de sa brièveté. Une bonne douche lui détendit les muscles et, pour la première fois depuis des mois, la frustration la gagna et elle pleura doucement. Elle ne se sécha qu'un bon moment après et, enroulée dans un plaid épais, les yeux rougis et l'âme en peine, s'assit en tailleur sur son lit, sa relique devant elle. Les salles n'avaient pas changé, aussi les nota-t-elle. Et maintenant, devait-elle regarder ses courriels, au risque d'être incroyablement déçue ? Et que dirait Béatrice si elle avait, elle aussi, une invitation pour le bal ? L'autoriserait-elle à s'y rendre ? Dana rit jaune à cette idée. Non, si elle était invitée, elle devrait se passer d'accord pseudo-parental, ce qui était possible légalement parlant. Elle ouvrit sa boîte : un courriel l'attendait :

« Mademoiselle Dana Cendre,

Vous êtes conviée, le samedi 26 mars prochain, à la soirée organisée pour le vingt-cinquième anniversaire de Constant Lore, fils du maire, à leur domaine. Rendez-vous à compter de dix-huit heures. Le dîner, servi entre dix-neuf et vingt-deux heures, sera entrecoupé de scénettes et de danses. Prière de confirmer ou non votre réponse avant le samedi précédent.

Amicalement,

Votre dévoué maire, M. Lore »

Dana réprima une furieuse envie de rire : amicalement, rien que ça... Mais elle était invitée, et même si elle devait braver sa famille, être punie ensuite, elle irait. De toute façon, que pourrait bien lui faire subir de plus Béatrice ? Sa harpie de belle-mère lui avait déjà prit ce que la jeune femme tenait à conserver malgré tout : l'attention et l'appui de son père. Mais même cela avait disparu. Oh, il devait certainement l'aimer, mais l'amour sans soutien ne correspond pas à l'idée de Dana au sujet de ce si beau sentiment. Et pour sa tenue ? Elle avait bien quelques deniers de côté, mais pas de quoi s'acheter une robe de luxe. Elle devrait composer avec ce qu'elle avait à disposition.

Dana éteignit son antiquité, se glissa sous sa couverture et tenta de calmer son excitation ; le réveil sonnerait bien assez tôt, alors il valait mieux profiter des quelques heures de petit sommeil.

*****

Les semaines qui suivirent l'invitation comptèrent parmi les plus laborieuses pour Dana. Chaque week-end, sa belle-famille partait dépenser une fortune en frivolités, la laissant seule avec son père. Pendant ces deux jours, elle était partagée entre un peu de répit, sans personne derrière pour la houspiller, et l'absence de son père qui lui pesait, alors qu'elle avait espérer renouer un peu le dialogue avec lui. Et la fin de chacun de ces temps de paix était aussi assourdissante que ses journées avaient été calmes ; Martha et Célia entraient comme des ouragans dans la maison, criant à tout va leur excitation, exhibant leurs tenues fraîchement acquises, toutes issues des plus grands couturiers, qu'il s'agisse de robes de princesses, de combinaisons plus modernes ou de... nuisettes ? Dana ne parvenait pas à qualifier certains assortiments qui lui évoquaient davantage des tenues de nuits coquines que des vêtements de fêtes huppées. Pendant la semaine qui suivait, en plus de ses autres corvées, Dana devait porter les nouveautés au pressing, aller les chercher, réajuster manches et ourlets, coiffer ses deux belles-sœurs de mille façons pour accorder le mieux coiffure, parure, allure et manucure. Puis, les robes étaient stockées dans une penderie spécialement conçue à cet effet, et le manège recommençait. La veille du jour officiel, la jeune étudiante compta douze tenues pour Martha, quinze pour Célia, trois pour Béatrice, une pour son père – l'habituel costume gris anthracite – et aucune pour elle-même. Finalement, ses chances d'aller s'amuser avaient disparu, ne possédant rien de propice à ce genre d'événement. Pour se consoler, elle s'était convaincue de pouvoir profiter de la soirée à sa façon, en dormant, ce qui lui ferait le plus grand bien après le marathon-couture des trois semaines.

Le samedi du bal, Dana passa l'après-midi à pimplocher les trois autres femmes de la maisonnée. Au moment du départ, son père vint la voir alors qu'elle commençait à ranger l'innommable désordre qui régnait dans le salon et la salle de bain. Surprise, elle s'immobilisa : il lui avait déjà souhaité une bonne soirée alors que tout le monde était encore dans la maison. Quel élément pouvait le retenir en arrière ?

– Dana...

L'infinie douceur qui émanait de sa voix émut profondément sa fille.

– Je sais que je ne suis pas d'un grand secours, et j'ai si peu de temps pour m'occuper de toi. Mais tu trouveras dans la vieille chambre une tenue qui devrait te plaire pour ce soir. Fais-en bon usage...

Lui adressant un sourire encourageant, il s'éclipsa avant que Dana ne puisse réagir ou même le remercier. La porte fermée, elle se précipita dans la vieille chambre, autrefois sa chambre d'enfant. Sans hésiter, elle ouvrit la porte et s'arrêta : elle n'y avait pas mis les pieds depuis le remariage de son père, et rien n'avait changé. Elle fut étonnée de la propreté de la chambre, qu'elle s'attendait à découvrir empoussiérée et sentant le renfermé. De toute évidence, elle avait été entretenue régulièrement. Suffisamment pour que la robe posée sur le dessus de lit demeure nette... Et quelle robe ! Chatoyante, fluide, longue, dans le style élégant de la fin de la belle époque qui plaisait tant à sa mère, avec un profond col carré et des manches courtes. Tout y était, de la paire de gants satinés écrus à la ceinture assortie en passant par les bijoux. Jamais Dana ne s'était doutée que sa chambre d'enfants recelait de tels trésors, et encore moins qui avaient appartenu à sa mère. Et pourtant, la robe cintrée à dominante bleu-gris l'attestait...

Sa fatigue envolée, Dana fila dans la salle de bain de la maison, au lieu de la sienne habituelle, pour avoir à portée de main de quoi se faire une beauté, et surtout de la place où tout installer. Soin de la peau, cheveux, rien de fut épargné, et Dana ne ressortit de la pièce embuée d'une heure après y être entrée. Sans difficulté, elle se vêtit de la robe qui valait tellement plus que celles de ses deux belles-sœurs réunies, en laissant le corset de côté : les robes d'époques avaient du charme, mais sa silhouette n'exigeait pas la souffrance causée par le port de cet engin, d'autant plus difficile à mettre que personne ne pouvait l'aider à le lacer dans le dos.

Un quart d'heure après, la jeune femme marchait rapidement en direction de la maison des Lore, chaussée de mules presque plates préférées aux escarpins qui lui auraient causé des ampoules. Car si ses deux belles-sœurs s'étaient rendues au bal en voiture, elle-même ne disposait que de ses petons pour s'y rendre. Heureusement, le temps était au beau, et c'est les joues rougies par l'air frais qu'elle arriva devant la grille. Un homme, habillé en majordome pour l'occasion, l'accueillit avec un haussement de sourcil réprobateur pour son retard, mais l'accompagna sans un mot à l'entrée.

Une fois débarrassée de son manteau, Dana put enfin entrer dans l'immense salle de réception. Émerveillée, ne sachant plus où se donner de la tête, elle ne prit pas garde aux personnes qui l’entouraient jusqu'à percuter quelqu'un. Hoquetant de surprise dans un premier temps, elle se répandit en excuses, gagnée par un malaise qui ne diminua pas une fois éloignée. Au contraire, les battements de son cœur refusaient de s'apaiser et, si l'émotion causée par la féerie du bal en avait été la cause, elle avait laissée place à l'appréhension. Que se passerait-il si elle croisait Célia ou Martha ? Jamais les deux adolescentes n'avaient émis l'idée que la jeune femme puisse être invitée, elle aussi.

S'approchant d'une table, Dana se servit un verre de jus de fruits ; l'alcool ne l'aurait pas aidée à retrouver les idées claires. Elle leva la tête vers la pendule : dix-huit heures vingt. Ressentant une faim soudaine, elle mangea quelques canapés trônant dans un superbe plateau d'argent et se sentit mieux. Au moins pourrait-elle profiter de la soirée pour manger autre chose que sa propre cuisine et être servie comme une dame, ce qui lui changerait de ses habitudes.

– Bonsoir...

Pour la seconde fois en dix minutes, Dana sursauta. Heureusement, le verre qu'elle tenait à la main était vide, ce qui évita à sa robe une tâche malvenue.

– Excuse-moi, je ne souhaitais pas t'effrayer.

Souriant comme si rien ne s'était passée, Dana se tourna vers son interlocuteur et se retrouva nez-à-nez avec Constant. Habillé d'un ensemble queue-de-pie noir, le fils du maire débordait d'allure. L'étudiante ne savait que répondre, sa gorge s'étant subitement de nouveau asséchée. Serviable, le jeune homme lui versa un nouveau verre de jus de fruits. Comment savait-il qu'elle en avait bu juste avant ? Allons, voilà qu'elle se mettait à penser comme Martha. Se secouant intérieurement, elle adressa un « merci » peut-être plus affirmé que nécessaire. Et son cœur qui poursuivait sa course folle...

- J'ai aperçu tes belles-sœurs, tout à l'heure. Je suppose que c'est toi qui les as coiffées, tellement c'est réussi.

Dana adressa un sourire moins crispé et plus sincère à Constant, se fustigeant intérieurement de ne pas être plus causante.

- Merci, c'est vrai que j'y ai passé du temps. Et puis, elles n'étaient jamais contentes, il fallait toujours recommencer...

Constant rit, ce qui aida Dana à retrouver son calme.

- Je suis content que tu ais pu venir, j'avais peur que tu ne décides de rester chez toi.

La spontanéité de cet aveu émut tellement la jeune femme qu'elle sentit sa gorge se nouer. Elle savait que, de la part de son ami, cette crainte révélée était sincère.

- En fait, c'était mon intention, au départ. Je n'avais rien à me mettre. Puis, mon père m'a dit où trouver de quoi m'habiller. Je ne savais même pas qu'on avait ça ! Mais je ne pouvais pas laisser passer une occasion de mettre une telle robe, d'autant plus qu'elle appartenait à ma mère...

Constant hocha la tête, approuvant.

- Tu as bien fait. Je ne comprends pas pourquoi tu restes là-bas. Tu es suffisamment intelligente pour te débrouiller financièrement et suivre tes études...

- Je sais, mais j'ai toujours espoir que mon père se sépare de Béatrice, et si ça arrive, je veux le voir.

Constant éclata de rire. Dana savait qu'il avait déjà parlé de sa situation à son père, le maire, mais qu'il n'existait pas d'échappatoire facile. Si elle quittait le domicile, elle laissait tout derrière elle, non seulement son père, mais aussi les liens spatiaux avec sa mère.

- Tu vois, si je n'étais pas restée, je ne serais pas là, à discuter avec toi dans une robe de collection...

La cloche du dîner retentit, et Constant lui offrit un bras qu'elle accepta avec ravissement. Il la guida dans une autre partie de la salle, à peine visible de l'endroit qu'ils venaient de quitter tant elle était vaste. Constant l'installa à sa droite, non loin du maire qui les salua d'un signe de tête accompagné d'un clin d'œil complice. Cette dernière marque d'attention surprit Dana, qui en fit part à son voisin de table.

- Oh, il s'amuse, répondit ce dernier d'un air évasif. Par quelle entrée souhaites-tu commencer ?

Dana eut son premier rire franc et léger depuis le début de la soirée, ce qui acheva de la détendre. Son choix se porta sur une salade composée accompagnée d'un savoureux pâté de cerf. Son appétit un peu calmé, Constant l'invita à danser. Rougissant, elle lui répondit tacitement en acceptant la main qu'il lui tendait, et il l'accompagna vers la piste de danse où plusieurs couples déjà évoluaient, certains avec une grâce et une maitrise affirmées, d'autres plus maladroitement. Dana faisait, sans l'ombre d'un doute, partie de cette deuxième catégorie de danseurs, tandis que son cavalier aurait pu relever de la première. La jeune femme commença par marcher de nombreuses fois sur les pieds de son partenaire, avant de réussir à suivre ses pas. Les deux jeunes gens alternaient gestes concentrés, pendant lesquels Dana tentait de se perfectionner sous les conseils de Constant, et moment moins solennels où elle riait comme une enfant de son manque d'adresse et de son absence de rythme, auxquels essayait tant bien que mal de remédier le jeune homme.

La soirée s'écoula ainsi, bien trop vite au gré de Dana, tantôt à table à déguster un plat fin, tantôt à danser et à rire. D'autres danseurs l'avaient invitée et, gracieusement, elle avait accepté leur invitation. Mais aucun n'avait récidivé par une autre demande, trop heureux de pouvoir rendre à son ami leur jeune cavalière aux deux pieds gauches.

- Tu n'as pas encore dansé avec Célia, remarqua Dana alors que vingt-deux heures venaient de sonner.

- J'aurais dû ? demanda Constant avec un petit rire.

- Eh bien, elle est persuadée de te plaire, lui répondit l'étudiante avec un ton quelque peu moqueur.

Dana sursauta quand le jeune homme raffermit sa prise sur elle.

- J'espère qu'elle ne te mènera pas la vie trop dure alors, te t'avoir vu passer la soirée avec moi, répondit-il gentiment, presque compatissant.

Elle secoua la tête.

- L'année universitaire est presque finie, je saurai tenir.

Après quelques danses, Dana signala à Constant qu'elle souhaitait rentrer avant ses belles-sœurs, craignant la réaction de Béatrice si elle était absente.

- Si tu veux, répondit le fils du maire d'un haussement d'épaules. Mais je persiste à dire que tu ne leur dois rien, à elles, même si je comprends pourquoi tu le fais. Je te raccompagne chez toi en voiture, si tu veux.

Après que la jeune femme l'eût remercié, ils sortirent. Dans la voiture, Dana se plaignit du mal de pieds qui venait soudainement de s'emparer d'elle, tout en se félicitant d'avoir laissé son corset de côté ; Constant en rit franchement.

- Nous y voilà, annonça-t-il inutilement en s'engageant dans l'allée menant à la maison de Dana.

Cette-dernière ne parvenait pas à se décider d'ouvrir la portière, craignant le retour de sa routine infortunée. Sentant son malaise, Constant lui prit doucement la main, sans rien dire, et cette pression, en apparence si simple, la bouleversa. La lui rendant brièvement, elle se retrouva sur le perron, avant même d'avoir réalisé que son chevalier s'éloignait au bout de la rue. Soupirant tristement, elle rentra, prit une douche rapide et rangea la robe dans la penderie. Il lui faudra bien la laver, mais elle verrait cela plus tard.

*****

- Si tu savais comme on s'est amusé ! Bon, Constant dansait toujours avec la même nana, mais comme elle ne sera pas là la prochaine fois...

Dana fronça les sourcils, non seulement à cause du volume sonore de Martha, bien trop élevé, mais aussi car elle n'avait pas entendu parler de "prochaine fois". Et d'ailleurs, qu'entendait-elle par là ?

- Il y aura un autre bal ? demanda-t-elle en feignant l'intérêt poli.

- Oui, répondit Célia comme si elle lui accordait une faveur en lui répondant. Samedi prochain, même heure, même endroit.

- Pourquoi dis-tu que sa cavalière ne sera pas au prochain bal ?

Dana tentait tant bien que mal de dissimuler son inquiétude, mais son ton chevrotant transparaissait. Toutefois, ni Célia ni Martha ne parut le percevoir, et l'aîné des deux adolescentes esquissa un sourire méchant.

- Elle est partie très tôt dans la soirée. Je suppose qu'ils se sont disputés ; il faut dire qu'elle dansait très mal, Constant devait penser qu'il méritait mieux...

Légèrement rassurée, l'attention de Dana se porta sur l'heure : trois heures et demi du matin ! Au moins, ses deux belles-sœurs se lèveraient tard, ce qui lui permettrait de récupérer un peu. Elles se chamaillèrent quelques instants pour savoir laquelle serait la première à bénéficier de l'aide de Dana pour se décoiffer sans abîmer les cheveux et se démaquiller, comme si leur aînée n'était pas à côté, lasse et pressée de regagner son lit dont elle avait été tirée sans aucun scrupule. Finalement, arborant son air important, Célia fit signe à l'étudiante de la suivre et tourna les talons sans vérifier que celle-ci obéissait. S'accordant un soupir, Dana la suivit. Elle ne fut autorisée à se recoucher qu'une fois toute la maisonnée endormie.

*****

Le samedi suivant arriva très vite. Dana reçut l'invitation dès le lendemain du premier bal, mais l'euphorie ressentie à sa lecture se dissipa dès le lever de Béatrice, en fin de matinée, qui la chargea d'une montagne de besognes à accomplir. Sa belle-mère l'observait et ne s'en cachait même pas, ce qui inquiéta sa belle-fille. Les deux lycéennes n'avaient pas reconnu leur Causette dans la cavalière maladroite de Constant, et Dana avait immédiatement ressenti un intense soulagement. Elle découvrit dès le lendemain qu'il n'en était peut-être pas de même avec sa marâtre, qui lui fit payer son doute. Elle trouva cependant le temps de s'occuper de la robe de sa mère, par un échange de regards tacite avec son père. Cette connivence retrouvée lui donnait des ailes, et c'est sans broncher qu'elle trimait, sentant le vent tourner, inexorablement.

Le samedi du deuxième bal s'écoula comme le premier : Dana passa son temps à répondre aux exigences capillaires de Célia et Martha, à défaire ce qu'elle venait de réussir, ou à ramasser une robe jetée capricieusement au sol au mépris de son coût. Une fois la famille partie, elle gravit les escaliers quatre à quatre, ouvrit à la volée la porte de la chambre de sa mère, et s'extasia devant une nouvelle tenue aux chatoyantes couleurs du crépuscule posée avec soin sur le lit.

Cette fête se déroula semblablement à la première, mais Dana ne put s'empêcher de faire part de son malaise à Constant, concernant Béatrice. Tous deux réfléchirent au moyen de contrer les plans à l'évidence diaboliques que l'ignoble femme ourdissait, et le jeune homme trouva une parade.

– Mon idée risque de te sembler un peu folle, présenta-t-il à son amie en guise de préambule. J'envisage, pour l'année prochaine, de partir finir mes études dans une autre ville, histoire de voir du pays. Tu pourrais venir avec moi, en tant que... que colocataire...

Il s'interrompit, les joues un tantinet rougies, pour parcourir les alentours avec des airs de conspirateur, comme s'il craignait qu'on ne les écouta. Dana ne put s'empêcher de sourire : colocataire ? Seulement ?

– Je sais que tu finis ton cursus cette année, et aussi que tu rêves de t'éloigner de ta belle-famille.

Dana ne put qu'acquiescer sur ces deux points. L'idée de partir avec Constant avait un goût de nouveauté sucrée qui la séduisit immédiatement. Pourtant, un obstacle l'empêchait d'adhérer à corps perdu à ce projet de fuite aventureuse.

– Et mon père... Je ne vais pas le laisser seul derrière alors que je viens tout juste de le regagner à ma cause...

À sa surprise, Constant eut un petit rire.

– Je doute qu'il reste avec la gargouille qui a remplacé ta mère. S'il t'a aidée, c'est qu'il n'est pas indifférent à ton sort. Tente le tien, et je suis sûr que celui de ton père suivra ; j'avancerai même qu'il ne tarderait pas à déménager pour se rapprocher de toi.

– En laissant notre maison derrière ? s'horrifia Dana, imaginant le sanctuaire qu'était devenue la chambre de sa mère tomber aux mains avides de Béatrice.

– Il va bien falloir que tu te décides, répondit Constant d'un ton compatissant. Mais ce n'était qu'une proposition...

Dana soupira : évidemment que son ami avait raison, mais cela ne simplifiait pas sa situation.

– J'y réfléchirai...

*****

Le troisième bal n'eut pas lieu. Monsieur Lore, mécontent de l'exclusivité accordée par son fils à une seule et même jeune femme, avait décidé de le punir en annulant la dernière réception. Dana, trouvant le motif bancal et la sanction extrême, était partie se renseigner dans son café habituel, pour découvrir que Béatrice avait joué un rôle dans ce revirement. À présent certaine que la mégère l'avait reconnue, l'enjeu était de quitter la ville au plus vite. Hélas, l'heure des examens de fin de semestre n'avait pas encore sonnée, et la jeune femme savait qu'elle ne gagnerait pas le bras-de-fer dans lequel elle s'était engagée contre sa belle-mère s'il s'éternisait. Un soir en milieu de semaine, Constant l'avait avertie par courriel qu'une célébration spéciale serait donnée à la fin de l'année, le premier samedi de l'été, et qu'il devrait danser avec toutes les jeunes femmes qui auraient répondu correctement à une épineuse question. Son père lui avait laissé le choix du dit test, et il espérait le rouler avec une question dont seule Dana connaitrait la réponse. Les deux jeunes gens avaient réussi à se voir discrètement, mais la jeune femme, fatiguée de toutes ces cachotteries et souhaitant uniquement s'en aller, n'avait plus le cœur à mener cette sorte de double vie. Son compagnon avait cependant réussi à la convaincre de trouver de quoi éliminer toutes les autres candidates, dont Martha et Célia faisaient partis.

Après quelques instants de réflexion, Dana haussa les épaules.

– Je ne sais pas, répondit-elle en soupirant. J'aime beaucoup les oiseaux, mais je suppose ne pas être la seule, surtout dans une ville parcourue uniquement par des pigeons...

Constant haussa un sourcil dubitatif.

– Mouais... Pourquoi pas... Tu as des idées ?

– Peut-être bien. Tu peux demander ce qu'est un tangara, par exemple. Il n'y a pas de parc ornithologique à moins de deux-cents kilomètres, et ces espèces n'y sont pas. Et puis, si une de tes prétendantes sait répondre, tu aurais au moins gagné le droit de danser avec une femme un peu cultivée.

Le ton acidulé de Dana déplut au jeune homme, qui lui lança un regard chargé de reproches. Mais l'expression attristée de sa cavalière préférée l'apaisa et il lui passa un bras autour des épaules.

– J'ai trouvé où aller pour l'année prochaine, annonça-t-elle, blottie contre Constant. J'ai déjà loué un petit appartement à Rennes, j'emménage dans trois semaines. C'est mon père qui me paie le loyer et qui m'a aidée à trouver quelque chose de décent. Il y est même allé et m'a montré des photos 3D. C'est nettement plus petit que la maison, mais au moins je serai chez moi.

Constant prit un moment pour digérer la nouvelle. Ainsi, elle partait, et le lui annonçait alors que tout était organisé. Égoïstement, il se sentit trahi ; mais ils n'étaient que des amis, même si lui-même avait toujours apprécié Dana davantage que cela, et elle ne lui devait rien. Il ne s'était même pas manifesté en apprenant la galère vécue quotidiennement par l'élue de son cœur. Finalement, il récoltait ce qu'il avait semé.

– Je comprends. Si tu as besoin d'aide pour déménager, tu peux compter sur moi.

Son ton, plus sec qu'escompté, fit tiquer Dana qui s'écarta de lui.

– Je vais rentrer, fit-elle en se levant.

Constant la raccompagna à l'entrée de la propriété, lui souhaita la bonne nuit sans chaleur dans la voix et la planta ainsi, s'éloignant d'un pas raide. Soupirant de fatigue, la jeune femme rentra chez elle.

*****

Le soir de la cérémonie annonçant le début de l'été, Dana resta à la maison, à faire ses valises. Son départ définitif approchait, et elle voulait faire rentrer toutes ses affaires dans la fourgonnette de déménagement sans roues qui viendrait la chercher. Elle avait souhaité emmener toutes les affaires de la chambre de sa mère, ce qui n'était pas peu encombrant.

À minuit, Béatrice, Célia et Martha franchissaient le perron. Dana, qui ne s'attendait pas à les voir de si bonne heure, se porta rapidement à leur rencontre. Dans sa hâte, elle balaya malencontreusement une étagère de la main et un vase de porcelaine de chine peint à la main, dont Béatrice avait hérité de son défunt premier mari, chut. Heureusement, l'épais tapis en dessous amortit la chute et le bibelot ne se brisa pas. Dana le ramassa sous le flot d'injures de sa belle-mère avant d'aider les deux adolescentes à enlever leurs manteaux.

– C'est absolument HON-TEUX ! s'exclama Célia d'un ton scandalisé qui n'avait rien de feint. Figure-toi, Dana, que Constant avait changé les règles du jeu.

Il fallut quelques secondes à son aînée pour comprendre de quel jeu elle parlait : de toute évidence, son ami – l'était-il encore ? Ou était-il bien davantage ? – avait décidé de passer outre à la fois des consignes de son père et de ses suggestions, pour en faire à son idée.

– Tu ne devineras jamais le coup tordu qu'il avait prévu, ajouta Martha, confirmant ses pensées.

Célia se laissa tomber dans un des fauteuils de cuir blanc du salon comme si l'épuisement l'avait gagnée.

– Il a fait fabriquer une série de paires d'escarpins de quinze centimètres de haut, de différentes pointures, pour être certain que chacune de nous puisse trouver une paire à sa taille, et nous a demandé de danser avec lui...

« Jusque là, rien de bien terrible », pensa Dana qui savait ses sœurs habituées à évoluer avec de telles échasses, y compris Martha malgré son âge encore jeune pour en porter.

– Évidemment, n'importe quelle fille un peu in sait danser avec des talons hauts, ajouta Célia en levant les yeux au ciel. Je m'en serais très bien sortie sans le fait que les chaussures étaient en verre... Non mais, tu imagines ? En verre...

Dana crut comprendre, mais ne pouvait y croire.

– Tu veux dire, du verre comme une bouteille ?

Sa puînée la regarda comme si elle était demeurée.

– Ben oui, tu imaginais quoi ?

Dana se pinça les lèvres pour réprimer le fou rire qui menaçait. Un bref coup d'oeil du côté de Béatrice la calma.

– Je me demande d'où cette idée a pu venir, fit mine de s'interroger cette dernière en adressant un regard en coin à sa belle-fille.

Celle-ci haussa innocemment les épaules, mais préféra jouer la carte de la prudence et s'éclipser pour s'occuper du rangement. Intérieurement, elle exultait ; imaginer ses deux péronnelles de belles-sœurs tenter de danser chaussées d'escarpins de verre avait de quoi l'amuser. D'où Constant avait-il bien pu tirer cette idée des plus ubuesques ? Elle devrait penser à le féliciter de sa rouerie, avant de partir définitivement pour Rennes...

La pensée de son départ imminent jeta un voile d'ombre sur son humeur joyeuse, car elle savait être la cause de la très probable réputation de mauvais drôle acquise tout récemment par le fils du maire. Nul doute qu'il lui manquerait, même avec les moyens de communication contemporains.

Le surlendemain, Dana recevait du courrier. Enfin... une enveloppe non affranchie, donc certainement déposée par l'expéditeur directement dans la boîte aux lettres, contenant un morceau de papier déchiré et griffonné à la hâte. La lettre, signée de Constant, lui annonçait que lui aussi avait trouvé de quoi poursuivre ses études à Rennes et qu'il venait de louer un appartement dans la résidence en face de la sienne. Bien évidemment, seul le hasard était responsable de cette proximité. La jeune femme se permit un petit rire aussi discret qu'enchanté. Maintenant, elle avait tout ce qu'elle souhaitait, pour la première fois depuis...

  
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