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1 « La petite sirène & L'intrépide petit soldat de plomb »
1 « La danseuse d'argent »
Publié par Beatrice Aubeterre, le samedi 16 février 2013

Les flonflons de l'orchestre, assemblage pléthorique de trompettes, trombones, tubas et autres hélicons, soutenus par une batterie de tambours et la voix plus aigrelette de quelques vaillants violons, ne parvenaient pas à couvrir le son des cinq grandes hélices horizontales qui maintenaient en l'air la gigantesque île volante.

Cette utopie artificielle planait paresseusement au-dessus du détroit de Gibraltar, laissant le soleil de fin d'été dorer ses gloriettes de verre et de métal dont les couleurs tendres et les motifs tarabiscotés évoquaient autant de boîtes à biscuits ou de bocaux à bonbons d'un confiseur de luxe.

Les déambulations de l'île obéissaient à une logique des plus simples : elles suivaient le beau temps, tout en échappant aux chaleurs caniculaires propres à la saison. Seul un ciel d'un bleu parfait, saupoudré – à la rigueur – d'une poignée de nuées floconneuses, était toléré au-dessus des allées de grès rose bordées de briques rouges et des bosquets bien taillés, agrémentés de massifs de fleurs colorées.

La République Céleste, pays dont l'indépendance avait été récemment reconnue par le Concert des Nations, n'était qu'un état fantoche qui n'existait que pour le plaisir dévoyé des plus aisés de ce monde. Les habits gansés et les tournures à volants, les gants de soie et les ombrelles de dentelle tournaient et virevoltaient comme les danseurs figés d'une boite à musique, entre les galeries vitrées qui laissaient entrevoir le paysage en contrebas de l'île.

Au beau milieu du village de carton-pâte, s'élevait une pâtisserie de stuc coloré et de bois ajouré, pompeusement baptisée « Palais du Gouvernement ». Devant la porte saumon et turquoise, s'étendait un vaste bassin dont la fine couche d'eau scintillait comme un immense miroir. C'était là que se déroulait chaque jour, dès que la grande horloge enchâssée dans le beffroi sonnait le premier coup de dix heures, un spectacle vers lequel se tournaient tous les regards.

De sous la surface du bassin, une série d'automates, tous plus stupéfiants les uns que les autres, apparaissait pour mener la ronde d'un monstrueux carrousel, sensé retracer la création du monde. Tout d'abord, s'élevait un planétarium avec ses sphères de métal patiné, qui simulaient au bout de leur tige ou le long de leur cerceau la danse des astres dans l'immensité de l'espace. Des jets d'eau et de feu surgissaient ça et là, s'entremêlant dans une chorégraphie complexe. Venaient ensuite les plantes : arbres de bronze, fleurs d'or et d'argent dont les pétales s'entrouvraient lentement...

Puis les animaux marins semblaient surgir des abysses : baleine énorme crachant un monstrueux geyser, serpent de mer aux ondulations grinçantes crevant la surface du bassin, poissons volants s'élevant au rythme des gigantesques roues qui les tiraient du néant. Enfin venaient les animaux de la terre, oiseaux valsant au bout de perches, éléphants et girafes qui s'avançaient au rythme des vérins dissimulés dans leurs jambes titanesques...

J'étais toujours aux premières loges des festivités, durant mes tours de garde devant le Palais du Gouvernement, revêtu de mon uniforme cramoisi chamarré d'or et tenant entre mes mains un fusil qui ne tirait que de la poudre colorée. Je n'en étais pas fier, mais que pouvais-je espérer d'autre quand plus aucun corps d'armée ne voulait de moi, en dépit d'états de services sans tâches ?

Sous l'uniforme d'opérette de la République Céleste, personne ne pouvait voir la prothèse qui remplaçait ma jambe gauche, une mécanique si sophistiquée qu'on ne pouvait la repérer que par un léger cliquetis de rouages, seulement discernable dans un silence absolu. Mais en dépit des merveilles de la technique, je n'étais plus qu'une portion d'homme, un jouet cassé, une créature incomplète. Mes « frères d’armes », figurants de théâtre ou d'opéra, acteurs ratés, anciens soldats ayant quitté l'armée dans des circonstances bien plus troubles que moi, aimaient à me le rappeler, non sans malice. Et même s'ils ne s'en étaient pas donné la peine, la vision de cet univers artificiel, de ces automates qui ne pouvaient que prétendre imiter la vie me le remettait impitoyablement en mémoire. Si la magnificence du spectacle m'avait un temps subjugué, il ne me restait à présent, à sa contemplation, qu'un goût froid et métallique au fond de la bouche.

Un seul moment faisait encore vibrer mon cœur : le final, au cours duquel une plate-forme ouvragée s'élevait vers les cieux, supportant la toute dernière créature animée du spectacle, celle qui figurait l'apogée de l'homme, ou plutôt de la femme... Une mince et gracieuse ballerine argentée. Ce n'était pas tant ses membres de fin métal ciselé, quand les autres créatures exhibaient en guise d’épiderme de grossières plaques rivetées d'acier, de bronze ou de cuivre. Ni même son adorable visage de poupée, animé de grands yeux de verre et d'émail qui semblaient presque vivants.

Non, c'était ses gestes mêmes, étonnement fluides et gracieux, et ces regards qu’elle semblait parfois glisser vers moi, comme si elle remarquait ma présence dans le rang des soldats sagement rangés le long du bassin. Et chaque jour, quand elle s'inclinait une dernière fois avant de disparaître dans la trappe de la plate-forme, je me disais que c'était peut-être la seule femme au monde qui pourrait convenir à un homme en partie machine. Je devais me rendre à l'évidence : j'étais tombé amoureux de l'adorable automate. Et pas n'importe quel automate : celui que Monsieur Sourserie, le créateur et président autoproclamé de la République Céleste, considérait comme son plus précieux trésor...

Á la fin du spectacle, comme à l’accoutumée, le Président vint nous passer en revue ; je toisais avec une expression proche du dédain sa silhouette épaisse et son visage encadré de cheveux noir gominés, ses sourcils arqués au-dessus de ses yeux ronds comme deux billes de jais, son habit rouge plus surchargé encore que nos uniformes. Il s'approcha de moi avec un sourire en coin :

« Mon garçon... Je n'ai rien à redire sur votre allure... Mais je dois avouer que la façon dont vous regardez mon trésor commence à m'inquiéter. Vous ne songeriez pas à me le voler... ? Ce serait fort dommageable... pour nous deux. »

Il me tapota l'épaule en riant, comme s'il venait de déclamer une bonne blague... mais je pouvais lire dans son regard froid et incisif qu'il était mortellement sérieux.

o O o

Quand la nuit tombait sur la République Céleste, la fête battait son plein pendant quelques heures encore, jusqu'à ce que les visiteurs fatigués regagnent les palais miniatures où ils étaient logés en périphérie de l'île. La plupart des soldats « célestiens » auraient été bien incapables d'assurer même un semblant de défense si d'aventure un malfrat s'était glissé parmi les invités, ou si des pirates à bord d'un aérostat avaient osé débarquer pour piller les richesses de l'île. La sécurité était assurée à tour de rôle par des contingents des principales nations du Concert, qui veillaient dans des casemates bien camouflées aux quatre coins de l'île, et une poignée d'engins volants dont les formes oblongues apparaissaient parfois discrètement dans le ciel environnant.

Cependant, notre président tenait à ce que des rondes régulières soient effectuées par ses troupes en habit cramoisi, pour le bénéfice des apparences… Même si le Commandant Général des Armées, qui s'avérait être nul autre que lui-même, disparaissait dans sa chambre au cœur du palais de stuc avant que l’horloge n’ait sonné minuit. En l'absence de toute véritable hiérarchie militaire, seuls les soldats les plus motivés s'exécutaient.

Je n'avais aucune envie de réintégrer la solitude de ma petite chambre, sous la surface aux couleurs sucrées de l'île : un carré à peine éclairé par un hublot troublé, dont les murs vibraient en rythme avec les révolutions des cinq grandes hélices. Encore avais-je la chance de disposer d’un logement individuel, même s'il était plus exigu qu’une cabine de bateau. Dans cet espace réduit, j'avais le sentiment d'étouffer : plutôt que rester allongé dans la pénombre, à attendre un sommeil qui me fuyait, je préférais me porter volontaire, aussi souvent que possible, pour les rondes de nuit.

Quand les festivités endiablées cessaient, l'île paraissait transfigurée par sa paix retrouvée. Quand je marchais tout au long des allées désertes, j'avais l'impression de contempler des jouets abandonnés pour la nuit par un enfant soigneux. Les fleurs lâchaient leur parfum dans l'air frais de l'altitude ; quelques oiseaux se répandaient en trilles indolentes.

C'était aussi dans les heures les plus sombres de la nuit que l'entretien des machineries complexes du spectacle quotidien était effectué. Les corps métalliques, à moitié sortis de leur trappe qu'aucun miroir d'eau ne dissimulait plus, gisaient éventrés, comme par un boucher fou qui aurait entrepris de les désosser, oubliant qu'il n'y avait rien de charnel à en retirer. Des ouvriers en sarrau de toile grossière, ces hommes de l'ombre qui devaient dissimuler leur rudesse durant le jour aux invités délicats de la République Céleste, s'activaient tout autour d'elles comme des nuées de mouches, à la lueur blanchâtre de rampes à gaz.

Personne ne supervisait vraiment mes déplacements : je m'arrêtai pour observer avec curiosité cette scène, qui reflétait sans doute le qualificatif « dantesque ». Je me demandai comment toute cette agitation - les cris voyageant de part et d'autre du bassin, le métal qui sonnait contre le métal, les godillots qui cognaient le sol - pouvait manquer de déranger les délicats tympans des passagers de luxe. Cette clameur était agréable à mes oreilles : elle portait en elle les accents d'un monde plus réel et plus concret, qui ne s'embarrassait pas de paillettes et d'illusions. J’aimais à croire que ces hommes pragmatiques, trop souvent victimes des cruautés de ce monde, auraient porté un regard plus compatissant sur mon corps incomplet et son appendice mécanique.

C'est alors qu'un son inattendu atteignit mes tympans : celui d'une mélodie ténue et grésillante. Je reconnus les accents voilés d'un enregistrement sur cire. Qui pouvait travailler en musique dans ce boucan continu ? Tournant les yeux vers son origine, j’aperçus la plate-forme qui supportait la danseuse d'argent, à demi dissimulée par les Léviathans de métal. Le charmant automate menait sa danse délicate au son des notes égrillardes, sous le regard attentif d'un homme chauve à lorgnons que je reconnus comme le « maître des automates » du Président Sourserie. Le son s'arrêta, et les mouvements aussi : il se baissa pour examiner un genou ciselé, avant de se tourner vers une porte qui ouvrait vers l'intérieur du piédestal et de parler avec animation. Puis, remontant ses manches sur ses avant-bras, il s'éloigna, laissant la demoiselle argentée immobile, une jambe en l'air, sur son socle ouvragé.

Je me trouvai aussitôt submergée par le désir de voir de près l'objet de tous mes fantasmes, même si je craignais d’être déçu en la trouvant déparée de la magie du spectacle et réduite à un pantin couleur d'argent. Cette pensée me faisait encore hésiter, quand j'aperçus de la lumière qui filtrait de dessous le socle. Aussi discrètement que possible, je m'approchai et écartai le vantail, pensant apercevoir des rouages et autres machineries. A ma grande surprise, il n'y avait rien de tout cela.

Au milieu d'un espace circulaire, dans le clair-obscur, se tenait une silhouette féminine, portant un costume léger de ballerine ; elle semblait arrimée à un étrange engin, des tiges de métal articulées rattachées le long de ses bras et de ses jambes, et liées par des câbles au plafond de la petite pièce. Je me demandai s'il s'agissait d'une autre forme d'automate, quand la musique redémarra en crachotant : la silhouette s'anima et se mit à danser au rythme de la valse lente, ployant son corps gracieux, en dépit des fils et des perches, avec une souplesse qui n'avait rien de métallique. Au-dessus de nous, le faible bruit d'un cliquetis mécanique semblait rythmer chacun de ces gestes. Des gestes que je connaissais tous, pour les avoir si longuement admirés…

Ceux de la ballerine d'argent.

o O o

Je ne sais combien de temps je contemplai cette silhouette à peine esquissée, le cœur battant : je comprenais enfin pourquoi la danseuse d'argent avait paru si naturelle, si vivante : ses mouvements relayaient ceux d'une véritable danseuse, une femme de chair et d'os, qui bougeait avec abandon, hors du regard des spectateurs endimanchés. Totalement inconsciente de ma présence, elle poursuivait sa danse au gré de la musique chuintante...

Jusqu'à ce qu'au hasard d'une arabesque, son regard vienne croiser le mien. Poussant un cri, elle se rétablit sur ses deux pieds et recula précipitamment ; ses yeux brillaient dans la pénombre comme ceux d'une bête effarouchée.

« Qui êtes-vous ? balbutia-t-elle, les deux mains croisées sur sa poitrine comme si je l’avais surprise dans sa nudité.

— Juste... un soldat, répondis-je d'une voix tout aussi peu sûre.

— Vous ne devriez pas être là.

— Je suis désolé. Je ne voulais pas vous faire peur...

— Vous ne devez pas me voir. Personne ne doit me voir... »

Surpris du désespoir dans sa voix, je m'avançai dans l'espoir de la rassurer sur mes intentions. En reculant, elle tomba dans un faisceau de lumière filtrant par un joint de la plate-forme. C'est alors que je les vis : des grandes plaques de peau rosâtre, luisante, scarifiée qui montaient à l'assaut de sa joue gauche, le long de sa poitrine et de son cou, enserraient son bras droit, se perdaient sous son costume et les bas de soie blanche. Je les reconnus pour ce qu'elles étaient. Des cicatrices, celles de profondes brûlures.

« Personne ne doit me voir », murmura-t-elle en un sanglot.

— Mais je vous vois, déclarais-je. Je vois votre grâce, je vois vos grands yeux sombres et votre chevelure auburn... Je vous vois, et peu importe ces traces. Pourquoi vous réduire à cela ? »

— Mademoiselle Clara, tout va bien ? fit la voix du maître des automates au-dessus d'elle. Vous avez cessé de danser...

— Juste un peu de fatigue, répondit-elle. Je vous préviendrai quand je serai prête à reprendre. »

Dans son regard, la curiosité avait remplacé la peur.

« Partez, souffla-t-elle. Je vous rencontrerai dans deux heures au bord du bassin, quand tout le monde sera parti. »

Encore légèrement hébété par l'intensité de cette brève rencontre, je hochai la tête avant de m'éloigner, pensif.

o O o

L'horloge sonna deux heures : mes pieds qui bougeaient sans but, celui de chair comme celui de métal, finirent par me ramener vers la place devant le Palais. Les révisions étaient terminées et les carcasses des bêtes métalliques avaient regagné leurs antres.

Elle se tenait à l'endroit annoncé, un châle autour des épaules, ses grands yeux sombres plongés pensivement dans la contemplation muette de la surface miroitante. Au début, je crus qu'elle ne m'avait pas entendu, jusqu'à ce que je m’arrête à sa hauteur et qu'elle lève son regard vers moi. Un sourire hésitant toucha ses lèvres :

« Vous êtes venu...

— Pourquoi ne l'aurais-je pas fait ? »

Elle haussa les épaules :

« Je n'existe plus... depuis que, comme un papillon qui a approché de trop près la flamme, j'ai brûlé mes ailes. La rampe à gaz qui éclairait la scène a embrasé mon costume. J'ai dû lutter pour survivre et me relever, pour m'entendre dire que je ne pouvais plus apparaître sur scène... Que la vision de mes cicatrices serait insupportable aux yeux du public... »

Je me rapprochai d'elle :

« Est-ce pour cela qu'une poupée danse pour vous ? »

Elle ferma les yeux, inspira longuement l'air de la nuit, avant de répondre d'une voix dénuée d'inflexions :

« Monsieur Sourserie... Monsieur le Président était l'un de mes admirateurs, avant... avant. Je me suis tournée vers lui dans mon désarroi. Il m'a proposé cet arrangement. Et parfois... parfois je danse pour lui. Il est le seul qui ne craint pas de me regarder... telle que je suis... »

La jalousie me pinça douloureusement le cœur, à la pensée de cet homme aux traits démoniaques et au regard brûlant, coléreux, possessif... Je comprenais mieux à présent pourquoi mon regard sur sa poupée d’argent l'indisposait tant. Je baissai la tête, osant à peine respirer de peur de la faire fuir.

« Vous ne pouvez imaginer, murmura-t-elle, combien ma vie est devenue vaine et vide. La République Céleste est tout ce qu'il me reste... Même si j’y danse sous cette apparence d'automate, qui me prête son corps pour que je lui prête la vie... »

Je baissai la tête, un sourire las sur les lèvres :

« Je peux comprendre... croyez moi... »

Délicatement, je remontai la jambe de mon pantalon, lui montrant le métal et les rouages compliqués de ma jambe artificielle. Je l'entendis pousser un léger cri, vite étouffée par une main portée à ses lèvres :

« Voyez, moi aussi j'ai subi le feu... Pas le même feu, certes, mais l'issue a été la même : l'armée de mon pays ne veut plus de moi. Vous êtes une danseuse sans ballet, et moi un soldat sans nation à servir. Nous sommes comme deux jouets cassés qui cachons nos blessures sous des habits étincelants...

— Mademoiselle Clara ? »

La voix me fit légèrement sursauter : la vision qui s'offrit à mes yeux ne m'encouragea pas à me détendre. Deux des adjoints de Monsieur Sourserie, dans leurs habits chamarrés de « hauts fonctionnaires » de la République de Pacotille, s'approchèrent de nous, un sourire faux plaqué sur le visage.

« Il est tard, Mademoiselle Clara, fit le plus grand des deux d'un ton qui se voulait jovial. Vous devez vous reposer en prévision du spectacle de demain. Soldat, ajouta-t-il en se tournant vers moi, vous pouvez disposer... Je raccompagnerai Mademoiselle. »

Elle hésita, son regard s’attachant au mien, tandis que je restai sans voix, buvant à la source de sa présence tant que je pouvais encore le faire. Le grand maigre avait posé une main sur l’épaule de la jeune femme ; ses phalanges se resserrèrent lentement, tandis que son regard me tranchait dans la pénombre.

Le second homme, dont les immenses rouflaquettes palpitaient dans l'air du soir, m'offrit un sourire d'une bienveillance discutable :

« Mon cher ami, peut-être me ferez-vous l'honneur de m'escorter en ma demeure dans le quartier Est ? Notre bien aimé Président m'a retenu plus tard que prévu, et il me plairait de goûter l'honneur d'une garde personnelle... »

Il me désigna une petite gondole, arrimée le long d'un étroit canal qui constituait l'un des moyens de transports les plus prisés des visiteurs indolents de la République Céleste. Il suffisait de lâcher l'amarre pour que le courant artificiel l'emporte vers le quartier des notables, une suite de petits immeubles ressemblant aux maisons de massepains des contes. Comme il était embarrassé de sa canne, de son chapeau et de son ventre trop rond, je montai le premier pour pouvoir l'aider à prendre place, presque soulagé de ne pas avoir à rester seul avec le souvenir de Clara sur le bord du bassin.

Mais au lieu de monter, il se pencha pour détacher le filin : la bateau bondit en avant. Mais comme je me retournai, maintenant à grand peine mon équilibre, pour demander quelle était cette farce, je le vis juste me faire un signe de la main avec un mauvais rictus.

Quelque chose n'allait pas : le courant filait trop vite, si vite que je peinai à rester debout. Avec un sentiment d’horreur, je compris ce qui se passait : c'était un soir où le contenu des bassins et des canaux était vidangé dans de profondes citernes. Jamais la gondole n'aurait dû être libérée : bientôt, elle ne fut plus qu'un fétu de paille sur le canal, Je fus tenté de sauter vers la rive, mais elle filait trop vite. Je m'accroupis au fond de l'embarcation, agrippant frénétiquement les bords, tandis qu'elle était emportée vers son destin...

Elle pénétra dans un antre sombre, où régnait une odeur de métal et d'eau croupie. Je la sentis plonger sous moi, puis se retourner... Une eau froide et noire se referma au-dessus de ma tête, m'engloutissant dans le néant.

o O o

Obscurité... Froid...

Je n'avais même pas eu le temps de réaliser que ma dernière heure était peut-être arrivée, qu'un choc me ramena à la conscience. J'étais ballotté de toutes parts, arrachant à grand peine des goulées d'air chaque fois que ma tête émergeait de l'eau. Le liquide furieux m’emportait et me cognait sur les bords d'une vaste canalisation. Mes poumons commençaient à brûler sous l'effet du manque d'oxygène. Bientôt, je serai englouti, écrasé sous le poids de l'eau...

Pourtant, l'énergie du désespoir m’animait encore. Par pur réflexe, je tendis les mains, agrippant d'étranges aspérités métalliques. Je tins bon, tandis que l'eau grondait contre mes tympans, autant que mes doigts affaiblis et meurtris me le permettaient. Je sentis ma prothèse se déloger, les sangles claquer contre mon moignon, tandis que la jambe de métal se perdait dans les profondeurs du maelström.

Au bout d'une éternité, qui n'avait guère duré plus de quelques minutes minute, les flots se calmèrent enfin. Les ondes baissèrent et l'air salvateur emplit de nouveau mes poumons. J’étais toujours dans le noir le plus absolu, mais je pus enfin lâcher une main et la promener le long de ce qui semblait être une grande forme courbe, couverte d’écailles de métal. Je compris alors où je devais me trouver. Dans l'une des gigantesques cuves où étaient conservés les automates aquatiques.

J'utilisai les aspérités pour lentement progresser le long du corps de métal, jusqu’au moment où j'atteignis une sorte de cavité, très probablement la gueule du monstre endormi. Mi-nageant, mi-grimpant, je parvins à me hisser à l'intérieur de la machinerie. Il y faisait relativement sec : une dizaine de centimètres d’eau, tout au plus, stagnait au fond. Tout autour de moi, je devinai les vérins et les engrenages de la créature, commandant l'ouverture et la fermeture de la bouche et des ouïes. Si seulement j'avais pu avoir une lumière, une simple lumière...

Je songeai à Clara, qui dissimulait sa propre lumière dans la pénombre. Je voulais la ramener vers la clarté qu'elle méritait, hors de la coupe de Sourserie. Nous nous connaissions depuis bien peu de temps, mais je savais déjà qu'elle était ma seule et unique étoile. Une étoile dont le feu dissiperait mes ténèbres...

Tremblant de froid et de fatigue, je m'assis avec précaution : il me faudrait sortir avant le début du spectacle... et si possible avant le lever du jour. Si Sourserie venait à réaliser que j'étais encore en vie, il n'hésiterait pas une seule seconde à terminer le travail inachevé, que ce soit par ses propres mains ou par celles des moins reluisants de ses sbires. Mais une chose était sûre : il était hors de question que j'abandonne la partie. J'étais bien décidé, coûte que coûte, à arracher Clara à son emprise. Il avait profité du drame qui l'avait atteinte pour faire d'elle son objet, sa chose... Une entreprise d'autant plus facile qu'elle demeurait persuadée que servir de cœur et d'esprit à la poupée d'argent était sa seule et unique chance, après le drame épouvantable dont elle avait été victime.

J'étais, cela dit, fort mal placé pour l'en blâmer : ne m'étais-je pas moi aussi échoué sur ce monde artificiel ? N'avais-je pas embrassé cette position de jouet vivant comme un tout dernier recours, dans un monde qui m’avait rejeté ?

Ma veste mouillée pesait sur mes épaules ; il régnait dans la gueule du monstre un froid humide et insidieux qui pénétrait jusqu'au plus profond de mes os. Je n’avais d'autre choix que de prendre mon mal en patience. Mon corps malmené par les flots était à la fois douloureux et engourdi. Si je m'endormais maintenant, pourrais-je me réveiller à temps pour éviter que la gueule gigantesque ne me broie ? Ne courrais-je pas le risque de demeurer figé par le froid ambiant et de ne pas me réveiller ? Et même si je tenais jusqu'au lendemain, comment pourrais-je faire quoi que ce soit sans ma prothèse ?

Au final, je n'avais pas le choix : je devais rester éveillé. Je focalisais toutes mes pensées sur Clara. Je savais que bien des hommes auraient fui à la vision de ses cicatrices, mais à mes yeux, elles la rendaient plus pure et admirable encore. Je ne doutais pas une seule seconde que ma mésaventure avec les deux sbires de Sourserie découlait de l’intérêt trop grand que je portais à son trésor. J’étais bien décidé à ne pas sombrer, ne serait-ce que pour contrevenir aux désirs du président autoproclamé de la République Céleste.

Ma main se promena machinalement sur la surface métallique où j’étais assis. L'eau s'en était presque totalement écoulée. Mes doigts rencontrèrent une forme oblongue, qui se déplaça sous mon contact. En tâtonnant, je reconnus les contours d'un outil, une clef qui avait dû être oubliée à l'intérieur de la carcasse pendant l'entretien des mécanismes, plus tôt dans la nuit.

Je pris une longue inspiration d'air rouillé, cherchant à déterminer depuis combien de temps je me trouvais prisonnier de la carcasse. Sans doute ne s'était-il pas écoulé plus d'une demi-heure : dans le noir absolu, il m’aurait été impossible de lire le cadran de ma montre, en espérant qu'elle n'avait pas été arrachée par la violence des flots. Il me fallait attendre...

Attendre sans faiblir, sans dormir, sans mourir...

o O o

Je m'éveillai en sursaut, sans savoir si j'avais vraiment dormi, ou combien de temps, les doigts toujours serrés sur la clef. Elle semblait peser une tonne au bout de mon bras : je la levai péniblement, pour l'abattre contre la paroi à côté de moi. Tout l'automate sembla retentir comme une cloche gigantesque.

J'attendis que la vibration se dissipe, puis serrant les dents, je levai de nouveau la main pour frapper. Le second coup résonna jusque dans mes os. Ensuite vint un troisième, puis un quatrième... J'ignorais si quelqu'un pouvait seulement m'entendre, mais je me devais d'essayer. Je ne pouvais pas laisser Sourserie gagner.

Je ne sus combien de coups j’assénai avant que mon bras ne finisse par retomber, drainé de toutes ses forces. Je me sentais si épuisé que je pouvais presque croire que mes os s'étaient dissous dans le liquide qui suintait dans cet espace confiné. Même l'air commençait à se faire dramatiquement rare, forçant mon cœur et mes poumons à lutter.

Mes yeux se fermèrent : il était dit que je devrais mourir dans la gueule d'un poisson de métal, comme une de ces misérables petites créatures pélagiques dont le seul destin était de servir de repas à tout ce qui nageait ou flottait autour d'eux. La fin absurde d’une vie qui avait depuis longtemps sombré dans l'absurde.

J'appuyai ma tête contre la paroi et fermai les yeux, mais je découvris bien vite qu'il m'était impossible de lâcher prise. Je m'étais fixé un but, arracher Clara à son emprisonnement volontaire, la soustraire à l'emprise de Sourserie, la ramener en plein jour... Et même si ce but semblait pour le moment impossible, je devais me fier à un destin qui m'avait déjà permis d'échapper à un accident qui se voulait fatal. Je devais rester confiant...

Comme pour répondre à cette soudaine assurance, un bruit attira mon attention, propulsant tous mes sens en alerte. Était-ce des pas qui faisaient vibrer ainsi la structure ? Ou le lointain vrombissement des hélices supportant l'île qui troublait mes sens ?

Un espoir fou fit brusquement battre mon cœur : repliant mon unique jambe, je tentai de me relever avec une maladresse due autant à mon épuisement qu'à mon infirmité, quand une lumière me frappa de plein fouet, blessant mes yeux habitués à l'obscurité la plus totale. Je levai le bras pour me protéger de cette aveuglante lueur, le temps que mes iris retrouvent leur fonction. Quand je pus voir de nouveau, je découvris une simple lanterne à pétrole, tenue à bout de bras par une silhouette large et légèrement voutée :

« Mais qu'est-ce qu'tu fous là, mon gars ? » grommela une voix rocailleuse.

Sous une large casquette, une paire d'yeux sombres et curieux me fixaient par dessus la lanterne. Je distinguai les plis informes d'un sarrau de grosse toile, d'un pantalon usé, je devinai les galoches saturées d'eau. Je n'eus pas le loisir de tirer de tous ces éléments les conclusions qui s'imposaient. Épuisé par les épreuves traversées, je sombrai dans l'inconscience.

o O o

Il se nommait Siméon. Juste Siméon.

Sa « piaule », comme il l'appelait, ressemblait plus à un atelier qu'à tout autre chose. Il n'y avait pas une surface qui ne croulait sous les bricolages baroques, les mécaniques diverses, les plans à demi déroulés. Après un regard et quelques mots échangés, j'en savais plus sur mon sauveur que sur n'importe quel habitant de la République Céleste.

Siméon était l'ouvrier chargé de veiller sur les précieux mécanismes aux heures où tous ses compagnons dormaient. C'était un solitaire, qui menait sa vie à un rythme décalé du reste du monde : c'était le jour qu'il trouvait le repos, dans cette caverne encombrée sous la surface de l'île, qu'éclairait à grand peine un hublot embrumé par les vapeurs de pétrole des lampes accrochées ça et là. Il connaissait aussi bien les méandres du carrousel que les installations titanesques qui faisaient voler cette île artificielle. Je le soupçonnais de mieux s'entendre avec les machines qu'avec les humains. Mais je ne pouvais l'en blâmer.

Par miracle, il avait m'avait entendu frapper avec ma clef pendant l'une de ses rondes. Je ne comprenais pas comment il avait pu ramener mon corps inconscient jusque là : sans doute cachait-il sous ses vêtements grossiers plus de muscles qu'il n'y paraissait. J'avais ouvert les yeux dès qu'il m'avait posé sur la couche, après l'avoir vaguement déblayée des engrenages et des rouages qui s'étalaient jusque sur les couvertures. Je lui avais raconté mes malheurs, en omettant le rôle joué par les deux sbires de Sourserie et en mettant ma chute dans le canal sur le compte d'un faux pas.

A présent, j'étais assis, le dos appuyé contre le mur, une tasse de café fumant entre les mains, tandis que Siméon s'activait à assembler une prothèse de fortune pour remplacer celle que j'avais perdue dans les canalisations.

J'avais eu beau l'assurer qu'il n'était pas obligé d’aller aussi loin, que je me débrouillerai juste avec une béquille s'il pouvait m'en assembler une, il ne s'était pas laissé convaincre. Je comprenais en regardant les assemblages cryptiques partout autour de moi qu'il y voyait sans doute un défi à son ingéniosité empirique, à laquelle personne ne faisait vraiment appel. Il devait se contenter d'entretenir les créations des autres, en rongeant son frein.

Je reportai mon regard vers ce qui restait de ma jambe, à demi dissimulée par la couverture dans laquelle j'étais enveloppé. Elle se terminait un peu au-dessus du genou, et donnait l'impression de ne jamais avoir existé, comme si j'étais né ainsi, pas totalement terminé. Et cependant, je sentais sa présence sporadiquement, une démangeaison dans un genou disparu, un fourmillement dans un pied qui n'existait plus. Je me demandais parfois dans quelle fosse commune cette partie de moi-même était venue à reposer.

Les tintements et les grincements qui provenaient de l'établi de Siméon avaient sur moi l'effet d'une étrange berceuse. Je sentais le sommeil me gagner, d'autant que l'homme n'était pas particulièrement bavard, préférant s'exprimer à travers ce que ses mains savaient créer. Mais je ne pouvais me permettre de perdre du temps : l'idée que Clara demeure un jour de plus sous la coupe de Sourserie m’était insupportable. Sans doute avais-je dû murmurer ces dernières paroles à haute voix, car Siméon se tourna vers moi, ses épais sourcils froncés :

« Vous connaissez Mamz'elle Clara ? »

Je hochai la tête, confus :

« Je l'ai... croisée, dirons-nous.

— L'est comme nous tous ici, fit-il avec plus de véhémence que je l'en pensais capable. Un outil. Il la couvre de bijoux, de beaux habits, mais elle est comme un oiseau en cage, mamz'elle Clara. Savez ç'qu'on dit ? Que c'est pas vrai qu'on voulait plus d'elle. Qu'l'Opéra l'aurait reprise, ils auraient maquillé ses cicatrices, ils les auraient cachées sous ses vêtements. Mais qu'c'est Sourserie qui les forcé à dire ça pour l'avoir à lui. Pour animer sa donzelle d'argent. »

Je fermai les yeux, sentant une bouffée de colère porter mon sang à ébullition : ces paroles ne faisaient que confirmer ce que je soupçonnais déjà. Ma résolution n'en était que plus forte.

« Enfin, ce qu'jen dis... reprit Siméon en reportant son attention sur son oeuvre. M'sieur Sourserie, c'est pas un tendre. Si vous allez contre lui, vous vous en sortirez pas. Alors pour vivre tranquille avec lui, faut vivre caché. Sans qu'il vous voie... »

La voix de Siméon était celle de la sagesse. Soupçonnait-il la vérité sur ma chute malencontreuse ? Mais j'étais plus jeune, et moins sage que lui. Ou peut-être plus désespéré. Et au lieu de m'en remettre à son avis, je ne pus m'empêcher de songer qu'il n'était qu'une autre victime de la mégalomanie de Sourserie, retenu dans l'ombre tandis que ses talents n'étaient exploités que pour la gloire de notre « président ». Mais comment ce dernier maintenait-il son joug sur Siméon ? Par le fait qu'il n'était manifestement qu'un homme du peuple, incapable de rivaliser avec les beaux discours des ingénieurs diplômés ? Nous n'étions tous entre ses mains d'enfant capricieux que des jouets. Des jouets qui n'étaient sensés vivre que pour bouger selon ses propres désirs... Sans qu’il réalise qu'il était lui-même le jouet de ses propres fantasmes.

Bientôt, Siméon eut terminé la nouvelle prothèse : elle était certes inconfortable, avec seulement quelques épaisseurs d'une vieille couverture de laine pour protéger le moignon, mais elle fonctionnait tout aussi efficacement que la précédente. Il me fit même l'aumône d'une de ses tenues d'ouvrier et d'une besace où je fourrai mon uniforme trempé. Je ne savais comment le remercier, mais il haussa les épaules en grommelant qu'il n'était pas sûr de me rendre un service avant de retourner à son établi et ses chères mécaniques.

Alors qu'il était plongé dans son travail, j'avais remarqué un plan un peu différent des autres : malgré mon peu de connaissance en la matière, j’avais reconnu les installations du carrousel. Une idée commença à germer dans mon esprit : si l’attraction venait à être détruite, Clara n'aurait plus besoin de danser pour animer la poupée d'argent. Sourserie serait sans doute trop troublé par la perte de son jouet pour garder l'œil sur la jeune femme.

Avec un soupçon de honte, je m'emparai du plan et le fourrai en boule dans la besace. En l'étudiant, peut-être trouverais-je un moyen efficace de détruire cette monstruosité...

J'entendis l’horloge du beffroi sonner huit heures : il me restait deux heures pour mettre mon plan à exécution...

o O o

L’île s'éveillait, sortant de son sommeil romantique pour reprendre son apparence criarde, comme une jolie fille applique au matin sur son visage un maquillage trop lourd. Pour les soldats qui paradaient d'un pas de comédie, l'absence de l'un d'entre eux, pour qui il n’avaient aucune sympathie particulière, ne serait guère plus qu'une gêne mineure.

Les vêtements d'ouvrier de Siméon me rendraient par trop voyant dans ce contexte : ses semblables n’avaient pas droit de cité dans les lieux publics où les visiteurs endimanchés fuyaient la vision du quotidien. Je demeurai dissimulé dans l'un des locaux d’entretien, le plan déplié sur mes genoux. J'avais repéré où se trouvait la chaudière principale, dont la vapeur animait les rouages du carrousel.

Je n'avais que peu de notions de physique ou de mécanique, mais je savais qu'une chaudière pouvait éclater si elle était trop alimentée et que la vapeur ne pouvait s'évacuer. Si je parvenais à bloquer les soupapes, une terrible explosion viendrait démanteler toute l’installation. Je décidai de renfiler mon uniforme qui, bien que froissé et malmené par les flots, me rendrait moins visible au cœur de la foule.

Il me faudrait me débarrasser, si possible sans violence, des « chauffeurs » qui alimentaient la chaudière. Je lancerai le sabotage, puis je filerais vers le dessous du socle où je retrouverais Clara pour l'entraîner à l’abri avant que le chaos ne se déclare. Avec de la chance, aucun des systèmes qui tenaient l'île dans les airs ne serait touché. Même si, pouvais-je supposer, Sourserie n'aurait d'autre choix que la faire atterrir pour évacuer ses passagers et effectuer les réparations nécessaires. Nous aurions alors la possibilité de regagner la terre… et la liberté.

Sans attendre, je me mis en route : mon plan ressemblait pour l'instant à une suite d'improvisations. Mais je ne pouvais envisager de ne rien tenter.

o O o

Après mes mésaventures, on aurait pu penser que l'idée de cheminer dans des boyaux sous la surface de l'île m’était insoutenable. Et c'était le cas. La prothèse de fortune se révélait inconfortable et me faisait boiter, mais je serrais les dents, bien décidé à ne tenir aucun compte de mon inconfort personnel. Une odeur de métal, de rouille, de fumée et de d'huile minérale flottait dans les couloirs. Des lampes à pétrole éclairaient à intervalles réguliers le chemin vers le cœur de feu qui présidait à la « création de monde » personnelle de Sourserie.

Les entrailles de l'île ressemblaient à celles d'un monstre colossal : elles vibraient, pulsaient, émettaient des bruits étranges et des gargouillements dont j’ignorais l’origine – et je n'avais pas particulièrement envie de le savoir.

Je dus plusieurs fois m'arrêter, autant pour me reposer que pour vérifier mon chemin sur le plan. Enfin, la chaleur grandissante et le ronflement intense du brasier me confirmèrent que je me trouvais au bon endroit. La grille de la chaudière ressemblait à une bouche ouverte sur l'enfer, déversant une lueur rouge-orangée dans la pièce aux murs de fonte.

Une fois que mon regard se fut habité à la violence des clairs-obscurs, je cherchai du regard les chauffeurs chargés d'alimenter la gueule du monstre... Mais il n'y avait qu'une seule silhouette, qui se tenait un peu en retrait. Celle d'un homme en épais sarrau d'ouvrier, une casquette vissée sur le crâne, le dos légèrement voûté.

Je n'eus pas besoin de me rapprocher davantage pour le reconnaître. Il me vit – ou du moins, c'est ce que je déduisis quand la tête sous la casquette pivota légèrement vers moi. Je devinai le sourire sur son visage rude. Il vint vers moi, d'un pas nonchalant, jusqu’à ce que je puisse distinguer ses traits, qui ressemblaient à ceux d'une étrange créature tellurique dans cette lumière en fusion.

« Eh ben, mon gars... je t'attendais... »

Pris de court, je ne pus qu'écarquiller les yeux de surprise.

« Tu crois que j't'ai pas vu prendre mes plans ? Partant de là, vu ta colère, j’savais que t'étais prêt à faire une bêtise... »

Je reculai d'un pas et m'appuyai contre le mur, les épaules tombantes. Je me sentais vaincu...

« Et vous allez m'en empêcher... murmurai-je.

— Non. »

Je relevai brusquement la tête, abasourdi.

« Et je vais même t'aider », fit-il d'un ton étrangement serein.

Devant mon expression perplexe, il poursuivit :

« Moi aussi, j'ai comme une envie de rabattre le caquet d’Sourserie. J'vais pas dire que ça me plaît de bousiller le carrousel, c'est du bel ouvrage, mais j'ai mis les plans à l'abri. On pourra toujours le refaire. »

Je ne parvenais pas à croire à ma chance. Quel destin favorable avait-il placé cet homme sur ma route, comme un étrange ange gardien - même si nos projets n’avaient rien d’angélique.

« Tu sais pas comment les systèmes marchent. Mais moi, si. J'ai renvoyé les chauffeurs, ils me connaissent. J'vais faire ce qu'il faut pour qu'la chaudière explose d'ici vingt minutes : je serai à l'abri d'ici là et ça te donnera l'temps d'aller chercher ta bourgeoise sous le socle. »

Je le fixai un moment, avant de décider que je n'avais décidément rien à perdre.

« Mais comment puis-je l’atteindre ?

— Regarde le plan. Y'a un boyau qui donne direct dans la salle où danse ta bonne amie... »

Je faillis lui dire que Clara n'était pas ma bonne amie... parce qu'elle était, en fait, bien plus que ça. Mais je n'avais pas une seule seconde à perdre. Je repérai rapidement la route à prendre sur la feuille de papier froissée, avant de filer vers la salle, indifférent à la douleur qui mordait mon moignon.

Il ne me fallut guère plus de cinq minutes pour arriver au but : j'entendais au dessus de l'étroit passage métallique le bruit des engins qui commençaient leurs évolutions au-dessus de ma tête... Mais Clara devait déjà s’apprêter, attachée aux différents câbles qui lui permettaient d'activer le pantin ciselé qui couronnait le spectacle.

Enfin, je parvins à la petite chambre : le socle était déjà remonté vers la surface, mais on pouvait atteindre la partie basse grâce à une volée de marches escamotables, sans doute prévues pour permettre à l’occupante de l'évacuer si besoin était.

Je l'imaginais déjà, devant moi... J'ignorais si elle me suivrait de son propre gré, je n'étais même pas sûr qu'elle partageait cette étrange attraction qui liait inexorablement mon cœur à sa personne. Une vague de doute m’étreignit soudain : étais-je, dans le fond, meilleur que Sourserie ? Qui étais-je pour ainsi prétendre décider pour elle ? Même la liberté ?

Enfin, j’ouvris la porte...

La pièce était vide.

o O o

Je restai abasourdi par cette constatation. Où était passée Clara ?

Avait-elle subi un sort comparable à celui qu'on avait voulu m'infliger ? Une main de fer semblait me broyer le cœur : j'en oubliais presque l'explosion imminente de la chaudière.

Clara...

Les faibles échos de l’orchestre me parvenaient, ces envolées de cuivre et de percussions que j'avais fini par haïr... Mais bientôt, ils firent place aux violons. Et ce fut l'air de Clara, l'air de la poupée d'argent que j'avais tant admirée avant de rencontrer celle qui lui donnait son âme…

Une révélation me saisit brutalement.

Se pouvait-il que...

Je me précipitai vers la porte pratiquée dans le socle même, arrachant presque les verrous qui la maintenaient fermée et me précipitai au dehors, titubant sur ma prothèse de fortune, le cœur emballé dans ma poitrine douloureuse...

Et je la vis.

Ce n'était pas la poupée qui dansait ce matin là.

C'était Clara.

Elle portait des bas de satin gris perle, une jupe de gaze argentée et un bustier brodé de sequins. De longs gants gainaient ses bras et un masque couvrait son visage. Ses cheveux avaient été poudrés et parsemés de brillants. Mais il n'y avait aucun doute possible. Ce n'était pas une automate qui dansait devant mes yeux.

Et tandis que je regardais son corps tourner, ployer, se redresser comme une herbe sous le vent, je tombais dans les rets d'une fascination si intense que j'en oubliais presque de respirer. Elle se dressait sur les pointes de ses pieds, arquait ses bras comme le cou de deux cygnes jumeaux, levait le visage vers le ciel... Ses gestes semblaient emprunts d'une émotion profonde, aussi intense que si elle portait en son être tout les accents tragiques de la vie...

Et autour d'elle, caracolait la danse grotesque de tous ces monstres de métal, de tous ces simulacres sans âme qui prétendaient figurer le monde.

Qu'est-ce qui avait pu la persuader de danser ainsi, de replacer la poupée de Sourserie ?

Avait-il eu des remords ?

Ce fut le cri du « président », dans la tribune juste au-dessus de nous, qui me tira de ma transe :

« Mais que fait-il ici ? »

Dans sa voix, la colère le disputait à la stupéfaction – de me voir en vie, peut-être ?

Sa véhémence me remit en tête la chaudière sur le point d'exploser.

« Clara ! »

A mon cri, elle tourna les yeux vers moi, s’immobilisa... Mon regard rencontra le sien, soudain trop brillant, comme la rosée sur l'herbe au matin.

« Vous... Vous êtes en vie... »

C'est alors qu'un bruit terrible déchira mes tympans. Le sol s'ouvrit sous mes pieds et je me sentis basculer dans l'abîme....

Comme si une corde invisible nous liait l'un à l'autre, elle se lança vers moi, demeura un bref instant immobile avant de basculer à son tour...

Et tout autour de nous, ce fut l'apocalypse...

o O o

Après l'explosion du carrousel, la République Céleste a dû se poser d'urgence et les passagers ont été évacués. L'île a été remise en état, mais elle n'a jamais retrouvé son succès d'antan.

Sourcerie n'a pas fait reconstruire le carrousel.

On raconte que l'explosion n'était pas un accident mais le fait d'un anarchiste ou d'un fou. Sourserie prétend que la danseuse qui remplaçait ce jour là l'automate d'argent a plongé après lui pour l'arrêter et l'empêcher de nuire.

On a retrouvé dans les décombres les boutons de bronze d'un uniforme et les sequins du costume de la danseuse, entremêlés aux décombres.

Mais un bonhomme bizarre, un certain Siméon, raconte une autre histoire.

Une histoire qui parle d'un couple étrange installé quelque part dans le sud de l'Espagne : un ancien soldat unijambiste et une danseuse aux ailes brûlées. Ils y vivraient encore, à ce jour.

Mais ce ne sont là que les racontars d'un vieux fou...

  
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