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5 « Les Contes d'Halloween »
8 « Avril, Nocturne & Diurne »
Publié par Aislune S., le mardi 30 octobre 2018

D'après "La Belle au Bois Dormant"

 

 

 Au lieu d’une histoire qui s’est déroulée à un temps révolu, il sera une fois un système proche d’un royaume et d’une démocratie à la fois, en l’an 2151. Peut-être que s’il ne voit pas le jour au sein de notre réalité, il naîtra dans une autre, intangible.

La Terre se remet lentement de ses blessures et de la folie des hommes. Il n’existe plus de présidents, de dictateurs, de rois ou d’empereurs – bien que sous n’importe quelle étiquette, la tyrannie se cache toujours. Il n’existe plus aucun groupe tels les États-Unis, l’Europe, les Nations en Voie de Développement… Juste des pays, chacun régi par une personne : lo Pagensis.

En France, la langue s’efforce d’évoluer pour intégrer petit à petit le genre neutre, bien que ce soit difficile. Il se limite aux métiers, à la fonction, à quelques pronoms et articles définis, comme « lo ». Quant au mot « Pagensis », il signifie en latin « habitant du pays ».

Lo Pagensis supervise lo Consium, qui est composé d’un individu par milieu social, chacun élu par le peuple. Ils gouvernent en accord avec la volonté de la planète, transmise par lo Pagensis. Pour être assigné à ce rôle, il faut posséder une capacité qui apparaît aléatoirement et s’est révélée pour la première fois en 2052 : communiquer avec la Terre. Celle-ci a offert une dernière chance à l’humanité de se reprendre et de la respecter enfin. Il est impossible de tricher, car il s’agit d’une disposition génétique repérable avec un test ADN. Tout être humain peut en être doté, qu’il soit riche ou pauvre, handicapé ou valide.

 

 

***

 

 

Il est temps de vous narrer l’histoire d’Avril Evrard, lo Pagensis de France. Issue d’une famille d’ouvriers travaillant dans le nucléaire, elle représente un miracle pour ses parents. Après de nombreux tests de fertilité et des essais, Luna et Luc Evrard se désespéraient de ne pouvoir engendrer une descendance, alors que tout était normal. Ils arboraient la quarantaine et se résignaient à abandonner lorsqu’enfin, Luna est tombée enceinte.

Avril naît un 31 octobre ; il s’agit d’un signe pour ses parents, qui savent que le 1er novembre symbolise le renouveau – bien que jadis, ce jour incarnait le jour où les morts se mêlaient aux vivants. Hélas, malgré les analyses poussées en clinique pour repérer toute anomalie du placenta, le verdict s’abat. Avril est atteinte de cécité et d’albinisme. Ses yeux bleus de bébé ne suivent pas les mouvements. Ils demeurent immobiles et aucune greffe ne sera envisageable dans le futur… Pour autant, ils ne s’attristent pas davantage.

Bien entendu, ils font un test ADN de leur bébé, comme il est de rigueur. Chaque nouveau-né y est soumis. Quelle n’est pas leur stupéfaction lorsqu’ils apprennent qu’elle détient toutes les dispositions génétiques pour devenir lo Pagensis !

Une fois sortis de la maternité, malgré leurs revenus modestes, ils organisent un banquet digne des rois. Une bonne trentaine de personnes se trouvent à leur table et louent la beauté du nourrisson à peine âgé de quelques semaines. Luna et Luc n’ont pas encore ébruité la grande nouvelle, même s’ils savent qu’il leur faudra informer le Consium. Après tout, le destin d’Avril est tout tracé !

Le repas est somptueux, l’atmosphère est joyeuse. Le couple Evrard a invité beaucoup de membres de leur famille, leurs amis… Seule une femme n’a pas été conviée : Sélène, la sœur aînée de Luna. Elle l’a appris deux jours avant de la bouche d’un proche en commun trop bavard. Gagnée par la colère, elle se pare de magnifiques atours et se rend jusqu’à la mairie, où les parents d’Avril ont réservé une salle pour la fête.

Alors que les rires et les danses s’enchaînent, que le plat de résistance vient d’être consommé, un froid immense est jeté dès qu’une femme blonde comme les blés, aux iris bleus comme l’innocence, à la voix d’un rossignol et aux doigts de rose pénètre dans la pièce ; à la voir, elle incarne la grâce et la bonté, mais il ne s’agit que d’une apparence. Luna en est plus que consciente, tandis qu’elle se précipite vers le berceau où elle a couché sa fille – qu’elle ne quitte jamais des yeux.

Le regard de Sélène brille d’amusement.

— Eh bien, ma sœur ! Il semblerait que tu m’aies oubliée, malgré les liens que nous partageons…

— C’est regrettable, je m’en excuse.

Autant jouer sur le mensonge. Luc fixe sa femme avec inquiétude. Les autres invités demeurent muets.

— Je suppose que l’heure des bénédictions s’est déroulée avant le repas ! Ta chère Avril a reçu tant de dons…

En effet ; lorsque lo Pagensis est détecté, le nourrisson connaît une cérémonie mise en place par ses proches pour lui souhaiter le meilleur. Toutefois, comment Sélène l’a-t-elle su ? Le couple observe leurs convives en se doutant que l’un d’eux a sans doute lâché l’information. Ils se sont montrés trop imprudents en ébruitant la nouvelle ainsi avant de le déclarer officiellement au Consium actuel…

— C’est donc mon tour.

Luna se retient avec peine de s’écarter pour l’en empêcher. Elle se contente de déposer sa fille dans son berceau et de la border, tandis que Sélène s’approche avec une moue dessinée sur ses lèvres aussi délicates qu’un bouton de rose. Ses longs doigts de pianiste caressent les pommettes d’Avril, dont les yeux ne se fixent pas sur elle.

— Lo Pagensis sera écoutée et un peu crainte. Elle sera adulée avec dévotion. Ses décisions seront souveraines, mais…

Le regard de Sélène se glace.

— Dès qu’elle aura atteint le doux âge de seize ans, à son prélude, elle sera victime d’empoisonnement à cause de sa nature…

Un sourire cruel déforme son beau visage.

— Elle en mourra !

— Non !

Luc pousse la sœur de sa femme et s’empare d’Avril en tremblant, tandis que Luna, telle une furie, vocifère :

— Sois maudite ! Tu paieras ta vengeance ! Pars d’ici !

Avec un rire profond, Sélène recule d’un pas, puis se retourne pour se diriger vers la sortie, sous les chuchotements horrifiés des autres invités. Le couple Evrard se lamente. La sentence est terrible. Si Sélène n’est en aucun cas douée de clairvoyance ni d’un quelconque don de prémonition, elle est capable de soulever une émeute et de mandater un assassin pour s’en prendre à Avril !

Soudain, une voix enfantine s’élève parmi eux :

— Je peux faire un bisou à Avril pour la protéger ?

— C’est gentil, Thomas, mais…, murmure sa mère.

— Je veux essayer ! Puis si elle est empoisonnée, je peux souhaiter très fort qu’elle ne fera que s’endormir et qu’elle se réveillera quand elle sera sauvée !

Touchée par les mots de l’enfant, Luna repose Avril dans son berceau et lui demande de s’approcher. Thomas acquiesce, se penche vers le nourrisson et, avec beaucoup de prudence, embrasse son front. Il retourne ensuite vers sa mère. Luc se force à sourire et s’adresse enfin à tout le monde :

— Que la fête continue. Nous ne laisserons pas cette mégère la gâcher ! Je sais comment protéger ma fille, j’ai trouvé la solution.

Il jette un coup d’œil appuyé à sa femme pour la rassurer. Il lui parlera le lendemain.

Après tout, ils ont seize ans pour agir.

 

 

***

 

 

Avec application, Avril se laisse guider par sa canne au sein de couloirs blancs, bien qu’elle ne puisse pas le voir. Ils sont éclairés par la lueur naissante d’une lune gibbeuse. Vingt et une heures carillonnent au lointain dans la ville de Vesontio, jadis nommée Besançon.

La couleur bleu tendre de ses iris a laissé place à un pourpre effrayant. Ses longs cheveux, aussi pâles que les murs, glissent le long de ses reins. Sa peau diaphane paraît si fragile, prête à craqueler au moindre mouvement…

Calme, elle vient de sortir de la salle où se réunissent les membres du Consium. Aujourd’hui est la veille de son seizième anniversaire, et elle a dû être présente afin de discuter des modalités de succession avec l’ancien Pagensis. Il est convenu d’avance toutefois qu’elle ne prendrait les rênes que le surlendemain justement pour la protéger de toute tentative d’assassinat.

Pendant seize ans, ses parents l’ont cloîtrée au sein de cet endroit avec accord du Consium. Tout est contrôlé, que ce soit au niveau de la nourriture, les vêtements, les cadeaux, les autres produits de première nécessité.

Il faudra redoubler de vigilance le jour de son anniversaire. La sentence de Sélène plane au-dessus de sa tête, telle une épée de Damoclès. Une odeur de citrouille mêlée à des arômes à la vanille se faufile jusqu’à son nez. Son ventre gargouille alors que, pourtant, elle vient de sortir de table. Elle sait que les mets qui seront servis le 31 octobre seront somptueux.

Par moments, Avril regrette. Si seulement elle peut mener une vie normale, en dehors de son handicap ! Bien entendu, elle ne s’exposerait guère dehors, puisqu’elle devait éviter le soleil la plupart du temps, mais au moins, elle se sentirait plus libre. Sa mère lui a expliqué avec patience ce qu’il s’est produit avec sa tante Sélène, qu’elle n’a rencontrée que le jour fatidique où elle l’a maudite.

L’adolescente se dirige vers la chambre qui lui est allouée, située dans des quartiers au premier étage du manoir.

Une fois assise sur son lit, toute à ses rêveries, Avril étouffe un bâillement. Elle prendra une douche, puis Morphée l’accueillera. La chaleur de l’été indien lui convient pour bien dormir. Elle chasse ses appréhensions et se rend dans sa salle de bains privée.

Le lendemain arrive bien trop vite à son goût. Au fond d’elle, Avril ne se sent pas vraiment prête à endosser ses responsabilités. Elle passe la journée à tourner en rond dans sa chambre, ou à coudre des motifs en forme de mûres sur des napperons. Le soir venu, on l’autorise enfin à sortir pour qu’elle puisse accomplir la prochaine étape en tant que Pagensis : l’Inscription.

 

 

***

 

 

Vingt-trois heures trente sonnent au lointain, et Avril meurt d’envie que son tatouage soit terminé. La douleur est pénible, surtout qu’il doit être fait au niveau de son épaule. Il s’agit d’une rose rouge à la tige épineuse, symbole des Pagensis. Voilà deux heures déjà que son ami Sirius travaille – elle n’aurait jamais pensé que cela aurait été si atroce !

Ses yeux se ferment tout seuls malgré les aiguilles brûlantes qui percent sa peau tendre. À croire qu’elle s’est habituée. Avril étouffe un bâillement.

— Avril, j’ai bientôt fini.

La voix de Sirius lui parvient de très loin. La jeune fille se concentre pour demeurer éveillée. En avisant sa réaction, il se penche vers elle.

— Avril ?

Il paraît inquiet. De plus en plus, le sommeil engourdit ses sens. Elle marmonne :

— Je suis fatiguée…

— Il ne me reste plus qu’une épine à colorer.

Sirius s’affaire, vite et bien. Il n’aime pas la voir dans cet état. Il la connaît depuis qu’elle est bébé, et son activité de tatoueur lui permet de bien gagner sa vie. Malgré l’interdiction de ses parents, elle s’arrange toujours pour venir lui rendre visite à son atelier, fascinée par son art. Elle le considérait comme un grand frère.

Tandis qu’il pose son dermographe, un vent glacial s’engouffre dans la pièce. Inquiet, il ferme la fenêtre au moment où les douze coups de minuit résonnent aux alentours. Il secoue l’épaule de son amie.

— Eh, va te coucher.

Toutefois, elle ne bouge pas. Sirius devient plus insistant :

— Hé ho !

Soudain, elle roule sur le côté et manque de basculer. Il la rattrape à temps. C’est à cet instant qu’il se rend compte qu’elle dort profondément et que ses lèvres sont violettes. Il comprend.

Un hurlement jaillit de sa gorge.

 

 

***

 

 

Avril a été cryogénisée d’urgence sur ordre de lo Consium. Personne ne sait comment les produits qu’utilise Sirius ont pu être trafiqués. Il est le principal suspect, alors faute de preuves, il est relevé de ses fonctions et isolé dans ses quartiers. Avec Luna et Luc, il est pourtant pétri de douleur.

Il n’a pas voulu tuer sa petite sœur de cœur. Non. Jamais.

Lo scientifique qui surveille l’état d’Avril, Phébus, examine ses signes vitaux à travers un écran. Pour l’instant, le poison est stable. Lo Consium cherche un moyen de le retirer du corps de la jeune fille avant de la réveiller.

En attendant, le pays se retrouve sans Pagensis. La décision a été prise que lo Consium s’en passera. Il n’existe aucune régence afin de limiter les querelles qui pourraient en découler.

Phébus contemple Avril avec un air concentré. Sirius doit périr. Tout l’accuse, après tout. Quant à Luna et Luc, ils sont coupables de ne pas avoir protégé suffisamment leur enfant. Lo scientifique, membre du Consium, s’efforcera de présenter ses arguments pour qu’ils soient également condamnés. Une tentative d’assassinat envers lo Pagensis n’est pas anodine.

Il se détourne et sort de la pièce d’un pas lent. Il doit se préparer pour la fameuse réunion, qui a lieu dans une demi-heure.

Le deux novembre frappe à la porte du royaume ; l’ambiance n’a jamais été aussi froide, aussi mortuaire. Personne ne s’est occupé de retirer les décorations d’Halloween. Lorsque Phébus s’assoit, il fixe d’un air sévère les autres membres du Consium.

— Nous pouvons commencer.

— Je ne crois pas que Sirius soit un criminel, s’exprime une femme d’une cinquantaine d’années, qui représente le corps enseignant. Je sens qu’il est vraiment affligé par ce qui est arrivé à notre Pagensis.

— Il est le seul à manier les produits qui servent à tatouer, la contre un homme replet de trente ans, porte-parole des agriculteurs.

Phébus secoue la tête.

— N’importe qui pouvait pénétrer dans son atelier pour les corrompre. Quoi qu’il en soit, pour moi, il est coupable de négligence.

Il doit la jouer fine et ne pas s’amuser à accuser directement l’homme. D’un ton froid, il poursuit :

— Nous avons tous veillé à ce qu’il n’arrive rien à notre Pagensis. Regardez le résultat, à cause de l’irresponsabilité de lo tatoueur qui refuse de fermer son lieu de travail à clé.

Les discussions s’animent, chacun s’échauffe. La femme parvient avec difficultés à ramener le calme dans l’assistance.

La réunion dure jusqu’au beau milieu de la nuit. Non seulement ils ont parlé de Sirius, mais aussi, comme l’a escompté Phébus, des parents d’Avril. Il se frotte les mains avec satisfaction tout en sortant de la pièce, pour se diriger vers le laboratoire.

Il n’a pas obtenu la mort de ces trois-là, mais il les a mis hors d’état de nuire. Sirius est condamné à rester enfermé jusqu’au réveil d’Avril, sans exercer son métier, sans contact avec l’extérieur, dans une des tours du manoir. Des quartiers seront aménagés pour adoucir sa peine. Il ne faut pas le pousser au désespoir, mais plutôt à se ronger de culpabilité. Quant à Luna et Luc, ils sont exilés du royaume.

Lo scientifique chantonne tout en contemplant la jeune albinos à travers la vitre du cercueil médical qui la garde en vie. Elle paraît plus fantomatique que jamais.

Peu importe. Bientôt, elle servira ses intérêts et ceux de la planète.

 

 

***

 

 

Dix ans se sont écoulés depuis le terrible drame, et le pays a sombré dans une guerre civile. Rassemblés à Vesontio, les membres de lo Consium sont de plus en plus désunis ; ils prennent des décisions sans lo Pagensis pour les approuver ! Ils ne possèdent aucun lien avec la Terre, qui ne communique qu’à travers celui ou celle qu’elle a élu.

Phébus songe que c’est le meilleur moyen de leur montrer à tous qu’un tel système n’est pas viable. Il faut le changer, et vite. De toute manière, la planète n’a pas le choix.

Il contemple le profil de Sélène, qui se tient face à la fenêtre des appartements que lo Consium lui a réservés, puis lui lâche d’un ton froid :

— Cette fois, tout fonctionne comme sur des roulettes.

— Il y a intérêt, Phébus. N’oublie pas la raison pour laquelle j’ai fait appel à toi.

La voix musicale de la femme est aussi coupante que du cristal. Il s’incline et murmure :

— Bien sûr.

Elle lui a promis de devenir lo magister de lo nouveau Consium, qui sera créé selon ses propres règles à lui. L’élite seule est en mesure de diriger un pays. Quant au sort qui attend lo Pagensis… Tout dépendra de la concernée.

Il quitte Sélène et se félicite de la servir. Il s’agit d’une femme remarquable à ses yeux, redoutable, et intelligente.

Une fois dans son laboratoire, il le verrouille afin de ne pas être dérangé sous aucun prétexte. L’excitation le gagne tandis qu’il observe la jeune fille, qui aurait dû avoir vingt-six ans aujourd’hui, mais qui n’a en réalité pas vieilli. Tous les ans, ils la sortent de son cercueil médical pour des prélèvements et des analyses poussées. Bien entendu, ils maintiennent la pièce où ils opèrent à une température qui ne déclenche pas le processus de décryogénisation. Le poison se dilue dans son sang, ce qui a stupéfié ses collègues. À croire que le métabolisme d’Avril s’est adapté…

Avec un sourire sournois, habillé d’une combinaison pour lutter contre le froid, Phébus procède à ses contrôles habituels et, une fois qu’il a terminé, la dénude entièrement. Tous les ans, il a extrait d’elle plusieurs ovules, puis il les a fécondés avec sa propre semence. Il sait pertinemment que les gènes des Pagensis se révèlent aléatoirement, mais seule Avril est disponible. Soustraire des gamètes chez d’autres femmes sans attirer l’attention sur lui et en achetant leur silence est trop risqué, et Sélène refuse d’y passer, afin de rester « pure ». De plus, le simple fait de se servir de sa nièce comme cobaye plaît beaucoup à cette femme au cœur de glace.

Phébus a laissé les futurs embryons grandir pendant plusieurs semaines avant de les congeler, non sans examiner leur ADN. Ses tentatives de créer un individu possédant les gènes qui le destineront à devenir lo Pagensis ont échoué jusqu’à l’année précédente.

Avec délicatesse malgré son excitation, il implante les deux fœtus en elle. D’après ses analyses, ils sont porteurs du don. Ils naîtront avant le réveil de leur génitrice, il en est certain. Elle seule pourra mener leur développement à terme. L’idée d’une mère porteuse est impossible : son organisme rejette tout corps étranger, à cause des gènes de lo Pagensis. Les scientifiques en ignorent la raison.

Phébus la rhabille, puis la rallonge dans le cercueil médical. D’ici huit mois, il tiendra sa vengeance. Personne ne soupçonne qu’il s’est subrepticement introduit dans l’atelier de Sirius pour mélanger le poison à ses produits de tatouage. Sélène le lui a fourni. Tous deux sont hors d’atteinte. L’homme est toujours enfermé, et les parents d’Avril ont disparu. Nul ne sait où ils se cachent.

Ce détail le contrarie un peu, mais il le trouve si négligeable qu’il n’y accorde pas davantage d’attention.

 

 

***

 

 

Six mois plus tard, le département scientifique est sens dessus dessous ; une alarme lugubre résonne dans tout le bâtiment. Phébus court jusqu’à son laboratoire en se demandant ce qu’il se passe. Si des terroristes se sont amusés à y pénétrer, il craint le pire.

Lo Pagensis ne doit pas mourir.

Il se précipite vers le cercueil médical ; au même moment, il se rend compte de la chaleur qui en émane. Il pâlit et comprend que le processus de décryogénisation entre dans sa phase terminale. Qui l’a enclenché ? Personne à part lui n’a les clés du laboratoire !

Son regard croise celui de la jeune fille, qui est tordu par la souffrance. Elle ne le voit pas, mais devine sa présence. Il se dépêche d’appuyer sur un bouton pour coucher le cercueil à l’horizontale et l’ouvrir. Enfin, il se penche vers Avril, qui tremble de froid et subit encore les effets de la cryogénisation. La sueur perle sur son visage et son rythme cardiaque est trop rapide. Ses iris pourpres roulent sous ses paupières. Elle parvient à murmure d’une voix douloureuse :

— J’ai mal… au ventre…

Phébus soulève la robe large qu’elle a portée pendant dix ans. Il se pétrifie de stupéfaction. Le tissu est trempé ; du sang coule entre les jambes d’Avril. Elle est en plein travail.

Il ne réfléchit pas deux fois même s’il est confus. Elle n’aurait pas dû accoucher puisqu’elle était cryogénisée ! Il avait bien prévu que les fœtus se développeraient normalement, grâce à un procédé qu’il avait mis au point, mais six mois, c’était trop tôt !

Il devait la sortir de sa léthargie quatre semaines plus tard. Les scientifiques voulaient être sûrs que toute trace du poison a disparu de son organisme… Phébus aurait déclenché l’accouchement quinze jours après son réveil, pas avant !

— Pitié… Aidez-moi ! hurle-t-elle.

Il s’enferme dans son laboratoire et donne une fausse excuse à lo Consium : une fuite de produits chimiques. Il résoudra le problème et n’a besoin de personne. L’alarme se tait enfin.

Pendant six longues heures, seul, il s’occupe d’Avril. Dans les larmes et les cris, elle met au monde des jumeaux, un garçon et une fille. Il coupe les cordons ombilicaux avec dextérité. Il ne tient pas compte de l’air implorant de l’adolescente ni de ses supplications et lui injecte un tranquillisant. Elle ne doit pas mourir, elle lui est encore utile ! Il est étonné de sa résistance alors qu’elle n’a pas été préparée à être mère, mais il ne désire prendre aucun risque.

Après s’être chargé des placentas et avoir lavé Avril, il couche les nouveau-nés dans des couveuses, non sans avoir effectué des prélèvements sur eux. Il veut être sûr que son procédé a bien marché, même s’il a effectué des vérifications avant d’implanter les fœtus en Avril. Il en profite pour leur faire une petite toilette.

Les résultats sont sans appel : ils sont tous les deux poteurs des gènes qui les destinent à devenir lo Pagensis.

Même s’il n’attendait pas l’événement si tôt, Phébus jubile ; il tient sa vengeance. Il note la date d’aujourd’hui dans un carnet, le 1er novembre, jour de la Toussaint. Le présage ne peut pas être plus heureux selon lui. Toutefois, il n’informera personne de la nouvelle pour l’instant.

Il quitte son laboratoire après avoir placé sous perfusion les nourrissons, puis assiste à la réunion de lo Consium comme si de rien n’était. Des décisions doivent être prises quant au peuple qui se rebelle. Ils tombent tous d’accord sur le fait qu’une annonce sur le prochain réveil de lo Pagensis sera faite pour les apaiser. La situation leur échappe complètement.

Phébus en est conscient, mais il lui suffit encore d’une semaine pour achever son plan. Lorsque le moment sera venu, il révélera que Sélène a accouché de jumeaux et qu’ils sont porteurs tous les deux du don. Ensuite, il renversera le Consium avec elle ; il forcera Avril à le reconnaître comme père des deux enfants, puis il démontrera qu’en ayant maîtrisé la transmission des gènes de lo Pagensis, il est temps que la planète se plie aux humains. Il fera exiler l’adolescente comme ses parents, puis elle sera assassinée loin des regards.

Sélène, en qui il a toute confiance, prendra le pouvoir.

Un sourire machiavélique fleurit sur ses lèvres tandis que la réunion se termine enfin.

 

 

***

 

 

Depuis son réveil, Avril est devenue mère sans y avoir été préparée. Au début, elle ne parvient pas à saisir que les deux poupons dans les couveuses situées à côté de son lit sont les siens. Puis, petit à petit, des liens se tissent dans la solitude et le désœuvrement. Elle ne peut les voir, mais ses mains découvrent leurs formes, leur chaleur, et elle les imagine.

L’homme qui la retient entre les murs de son laboratoire se nomme Phébus et lui explique qu’il a besoin d’eux pour dominer la planète. Elle est emplie d’effroi ; comment peut-il songer à une idée pareille ? Elle comprend qu’il l’a inséminée pendant qu’elle était cryogénisée. Même si elle n’est pas du tout sensibilisée sur la question du consentement et du viol, elle perçoit que ce n’est pas normal.

Pour autant, elle ne hait pas les deux bébés sortis de son ventre et commence à éprouver un amour sincère envers eux, même si elle ne se sent pas encore mère.

Phébus les appelle par des numéros, mais elle a baptisé sa fille Diurne et son garçon Nocturne. Lo scientifique a quand même pris la peine de les lui décrire physiquement : l’une a les cheveux noirs comme l’ébène, l’autre les a aussi immaculés que ceux de sa mère. L’une a la peau blanche comme la neige, l’autre a la chair rosée. Cependant, ni l’un ni l’autre ne sont atteints d’albinisme, malgré la teinte de la crinière de Nocturne.

Pour leur mère, ils se ressemblent tout en représentant les contraires.

Elle n’a le droit de les toucher que pour les nourrir, car ils ne digèrent aucun lait sauf le sien ; tout le reste, Phébus s’en charge. Il fait tout pour qu’elle ne s’attache pas à eux. Si seulement elle était en mesure de sortir ! Il lui suffirait de se montrer à lo Consium, et tout reviendrait à la normale…

Une larme coule sur sa joue tandis qu’elle donne le sein à Diurne. Bientôt, Phébus lui arrachera ses enfants lorsqu’il sera en mesure de les nourrir lui-même. Que fera-t-il d’elle ensuite ?

Plutôt mourir que de s’en retrouver séparée. Pourtant, il est hors de question de les laisser à ce monstre ! Comment les sauver de leur destin ?

À côté d’elle, alors qu’elle l’a allaité vingt minutes plus tôt, Nocturne commence à pleurer. Sa petite sœur cesse de s’abreuver à son sein et le rejoint dans ses geignements. Désolée, Avril culpabilise. Ils ressentent sa tristesse, il ne peut pas être possible autrement !

Soudain, une porte s’ouvre. La jeune fille ne se retourne pas et ignore Phébus, qui s’approche d’elle à pas lents.

— As-tu fini ?

Son ton froid lui hérisse le poil. Elle ne supporte pas sa présence. Il a posé ses mains sur elle, d’une certaine façon…

— Allons, ne fais pas l’enfant. Tu ne dois pas faire cela à ton prince. Après tout, je suis le père de ces bébés, n’est-ce pas ?

Avril se raidit ; elle serre contre elle Diurne, puis se place devant la couveuse de Nocturne tout en tâtonnant. Le regard bleu de lo scientifique se glace.

— Très bien, puisque tu m’y obliges…

Tout à coup, ses yeux s’écarquillent. Il émet une interjection, puis s’effondre devant elle dans un râle. Avril entend le bruit de sa chute ; elle crie et se met à trembler. Quelqu’un s’approche d’elle. Elle se retient de reculer. Que lui veut-il ? Qu’a-t-il fait à Phébus ?

Elle ravale un hoquet lorsque l’inconnu s’adresse à elle :

— Avril. C’est moi, Sirius. Je vais vous sortir de là, tous les trois.

— Il est… Il est…

— Non. Juste endormi.

La jeune fille s’efforce de ne pas s’évanouir. Pas maintenant. Diurne et Nocturne ne pleurent plus.

— Je suis désolé. Si j’avais fait plus attention…

Avril secoue la tête.

— Non. Il a tout manigancé. Je ne suis pas idiote.

Elle redresse le menton et se tourne vers Nocturne.

— Prends-le dans tes bras. Je vais me montrer devant lo Consium avec eux.

 

 

***

 

 

Face à lo Consium, Sélène plaque un sourire sur ses lèvres. Phébus lui a donné son aval. Elle peut annoncer avec fierté qu’elle est mère de deux enfants porteurs du cadeau de la Terre. Habillée d’une robe de princesse aux doux tons de rose trémière, les cheveux retenus dans une résille piquetée de rubis en forme de fleurs, elle déclare d’une voix emplie de trémolos :

— J’ai une grande nouvelle à partager avec vous. Je pourrai sauver notre pays !

Tous sont suspendus à son discours. Sélène poursuit en écartant les bras :

— Je n’ai pas voulu en parler plus tôt, et vous ne m’avez guère croisée depuis neuf longs mois, parce que j’ai mis au monde deux merveilles… Deux merveilles qui sont élues par la planète !

Un hoquet de stupéfaction gagne les membres de lo Consium. Un tel événement ne s’est jamais produit. Les gènes ne se révèlent toujours que chez un seul individu, malgré une naissance gémellaire ou multiple...

— Leur heureux père ne tardera pas. Il est temps de vous montrer…

— Que vous êtes une imposteuse. La véritable mère, c’est moi !

Des murmures s’élèvent tandis qu’Avril, tout en portant Diurne, s’avance lentement. Elle tient sa canne d’aveugle de sa main libre. Les membres de lo Consium les observent. La toison du bébé est noire comme la nuit. Celle de son frère est aussi blanche que l’éclat lointain d’une étoile.

Contrairement à sa tante, la jeune fille est habillée sobrement d’une robe bleue à la coupe droite, et ses cheveux pâles sont lâchés. Ils masquent son tatouage, mais entre les mèches immaculées, il est possible d’entrevoir les pétales rouge sang de la rose, symbole des Pagensis. Sirius apparaît derrière elle. Sélène siffle :

— Où est Phébus ?

— Au pays des merveilles. Il ne se réveillera pas avant plusieurs heures, en cellule, déclare Avril d’une voix calme. L’heure est venue pour vous de le rejoindre.

— Non !

— Oh que si. Non contente d’avoir empoisonné le matériel de Sirius pour me tatouer, vous m’avez, avec Phébus, utilisée comme cobaye pour vos sombres desseins ! Cependant, ces enfants n’y sont pour rien, alors je les accepte et les aimerai comme une mère, ce que vous n’auriez jamais pu faire !

— Es-tu consciente qu’ils ne s’épanouiront pas sans père ?

Avril lève les yeux au ciel.

— Le modèle patriarcal familial, c’est terminé. Combien d’enfants grandissent sans père ou sans mère, voire les deux, mais parviennent à être équilibrés ou heureux ? Tant qu’il existe des êtres, quel que soit leur genre, capables de donner tout leur amour, rien n’est impossible.

Avril s’adresse enfin aux membres de lo Consium.

— Arrêtez-la.

Sélène s’enfuit, aussitôt coursée par les soldats sous les ordres du représentant des forces armées. Ils la rattrapent au moment où elle atteint la sortie de la ville de Vesontio. Pieds et poings liés, elle est conduite jusqu’à une cellule voisine de celle où est enfermé Phébus. La prison Pergaud s’est élargie au cours des dix dernières années, et Avril le constate avec tristesse.

Elle se promet de remettre au plus vite de l’ordre au sein du pays.

 

 

***

 

 

Avril a tenu ses promesses. Il lui faut un mois pour tout remettre à flot. Sirius lui a avoué qu’il n’a jamais cessé d’être en contact avec ses parents, qui l’ont délivré avant qu’il ne la rejoigne au laboratoire. Il devient membre de lo Consium en tant que maître-artiste, de par son statut de tatoueur, qu’il occupe de nouveau.

Sélène et Phébus ont été exécutés ; la nature de leur crime est bien trop grave pour être purgée.

Luna et Luc sont ravis de faire connaissance avec Diurne et Nocturne malgré les conditions sordides de leur naissance. Les feuilles mortes ont laissé place à la neige et à la magie de Noël, qui ne s’est guère perdue.

Lo Pagensis se sent sereine et apte à diriger, même si elle est mère célibataire et aveugle. Elle a tout le soutien de ses parents et de Sirius. Le jour où son cœur battra pour quelqu’un, homme, femme ou non binaire, elle sait que ce sera le bon choix, pour elle et ses enfants.

  
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