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5 « Les Contes d'Halloween »
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Publié par Lilitor, le lundi 29 octobre 2018

D'après "Baba Yaga"

 

 

 

L'isba est cernée par la nuit. Un vent glacé fait chanter aux arbres des mélopées d'outre-tombe. La petite maison de bois craque de toutes ses planches. Une flamme de bougie vacille à travers une fenêtre, éclaire le visage blafard de la femme allongée et les joues luisantes de larmes de la petite fille. Dans l'encadrement de la porte, on devine la silhouette massive d'un homme.

— Laisse-nous un instant, souffle la femme à son adresse.

Il referme le panneau de bois. Le grincement des gonds est couvert par la plainte de la forêt, en écho à celle de l'enfant.

— Maman, pleure-t-elle.

— Chut, murmure la mère, tandis que sa main tremblante effleure le visage de la petite fille. Vassilissa, ma belle, écoute bien : les esprits du bois viennent me chercher cette nuit, ils vont bientôt arriver, alors ne m'interromps pas. Retiens bien tout ce que je vais te dire. Voici une poupée, je l'ai faite pour toi. Prends-en grand soin, elle va me remplacer auprès de toi désormais. Confie-lui tes peines, nourris-la et elle te protégera toujours. Tu as bien compris ?

La fillette fait un signe de tête, sa gorge est trop nouée pour parler. Elle empoche la petite poupée et va toquer à la porte pour que son père les rejoigne. Ils se serrent tous les deux auprès de cette femme en train de les quitter. Un éclair donne soudain à la pièce une lumière vive, dont les ombres dures marquent encore plus profondément les traits tirés de la mourante.

— Adieu, mes aimés, lâche-t-elle dans un souffle.

Son dernier.

***

Pendant un certain temps, l'homme et la fille restent seuls. Tout semble leur sourire, les moissons sont bonnes, le verger donne. Elle transforme le lin en un fil d'une finesse telle que le père en tire des fortunes à la foire. Leur renommée se répand alentour.

Un matin, en regardant Vassilissa régler avec grâce les affaires de la maison, le veuf réalise qu'elle est presque en âge de se marier. Elle va le quitter et il se retrouvera seul dans cette isba, seul à s'occuper des champs qu'ils ont achetés au fil des années, et quoi faire avec le lin ? Il se met en quête d'une épouse pour l'épauler. Il n'a pas de mal à trouver, car sa bonne fortune est célèbre. Il est séduit par une veuve, une mercière, qui a deux filles et une maison en ville. Il s’en va habiter avec elles et emmène Vassilissa. Ensemble ils font prospérer le commerce tant et si bien qu'il devient nécessaire de faire des voyages à l'étranger. Ils s'enrichissent.

Mais la nouvelle épouse est jalouse de Vassilissa. La ville est pleine de prétendants qui ne regardent pas ses filles, ils n'ont d'yeux que pour la belle. Il faut l'éloigner à tout prix !

Un matin, alors qu'il s'apprête à les quitter encore une fois, l'homme les réunit toutes :

— Mes chères, profitez-donc de ce que je suis absent pour passer l'été dans notre isba. J'ai l'impression que le fermier que nous avons pris ne s'occupe pas correctement des champs, votre œil aiguisé saura le mettre au travail. Et puis l'atmosphère de la ville vous gâte le teint : l'air de la campagne vous fera du bien.

Cela dit, il embrasse chacune et prend la route.

Aussitôt dans l'isba, la marâtre décide d'employer Vassilissa à toutes les tâches pénibles. Tant pis pour la qualité du fil ! Voilà la belle qui se lève avant l'aube pour balayer le plancher, préparer les repas, aller chercher l'eau, laver la vaisselle et le linge... Et quand elle a tout fini, elle vient prendre la quenouille avec ses belles-sœurs, s'il n'y a pas de vêtements à repriser.

Un soir, alors qu'elles travaillent toutes ensemble, la chandelle qui les éclaire se met à vaciller, grésiller et fumer.

— Mouche-la donc ! dit la marâtre à celle de ses filles qui en était la plus proche. La grande gourde se lève et, en tentant de nettoyer la mèche, l'éteint.

— Comment allons-nous travailler dans cette obscurité ? demande Vassilissa, la nuit va bientôt tomber.

— Moi, je n'ai pas besoin de plus que la lune donnant par la fenêtre pour y voir clair, dit la femme.

— Nous non plus, ajoutent les filles.

— Puisqu'il n'y a que toi que ça gêne, Vassilissa, va donc chercher de la lumière. Tu en trouveras chez ma tante, de l'autre côté de la forêt. Allez, ouste ! Ne reste pas les deux pieds plantés là !

La jeune fille se couvre de sa cape et sort de l'isba. Dehors, le crépuscule s'étire dans la plaine. Mais aussitôt sous le couvert des arbres, Vassilissa ne voit plus rien. Des cris d'animaux divers, renards, hiboux, loirs, tourterelles chantant l'heure de dormir, la font sursauter à chaque instant. Une chauve-souris frôle sa tête. Quelque chose se faufile entre ses jambes. Il faut absolument qu'elle marche droit pour ne pas se perdre, mais des buissons d'épines barrent sa route, elle s'y déchire le bas de la robe, elle est retenue en arrière comme par des mains qui l'agrippent. Elle s'empêche de crier, son cœur bat le tambour contre ses oreilles, sa respiration s'accélère. Soudain elle perçoit une petite voix qui lui dit :

— Contourne ce bosquet par la gauche ma fille, nous allons déboucher sur un chemin quelques pas plus loin.

— Qui me parle ? demande la pauvrette, affolée.

— Calme-toi, je suis là, dans ta poche.

C'était la poupée. Vassilissa est rassérénée et suit les instructions de sa petite protectrice jusqu'à une croisée de routes. Un bruit de sabots la fige sur place, elle se dissimule derrière un gros tronc. Un cavalier tout de noir vêtu fend l’air sur un cheval couleur des ténèbres. Un halo de lumière obscure les entoure et persiste quelques instants sur leur passage. La jeune fille écoute le galop s'éloigner puis reprend son chemin. En suivant le tracé de terre battue, elle ne risque plus de s'égarer. La poupée lui indique où tourner quand il y a des croisements. Elle marche ainsi longuement. Elle a dépassé le stade de la fatigue, elle avance dans un univers cotonneux, une transe peuplée d'insectes fourmillant dans les feuilles mortes de chaque côté de la route, de plus en plus gros à chaque moment qui passe.

Beaucoup plus tard, son pied bute sur un caillou. Elle tombe à genoux, ses jambes ne la portent plus. Les mains écorchées couvertes de terre, elle entend résonner à nouveau un martèlement de sabots. Un cavalier tout en blanc, monté sur un cheval immaculé, fonce droit sur elle. Elle n'a même pas la force de se cacher le visage pour ne pas voir la mort en face. Ses yeux hagards sont rivés sur l'homme, qui ne semble pas avoir conscience de sa présence, et sa monture redoutable. Arrivé à sa hauteur, le coursier fait pourtant un imperceptible écart et lui passe à côté.

Vassilissa grelotte. Le jour est sur le point de se lever, c'est l'heure la plus froide. Son dos et ses aisselles sont trempés d'une sueur glacée.

— Debout ! dit la poupée d'une voix étouffée par le tissu.

La jeune fille met la main dans sa poche. Au contact de son amie, une chaleur se répand dans ses membres et la ravigote. Elle se relève et tente de mettre un pied devant l'autre. Son pas est d'abord incertain, mais en accélérant elle retrouve l'équilibre et reprend la route. Elle n'a pas fait cent mètres qu'un nouveau cavalier s'annonce. Celui-ci est habillé de rouge et, par extraordinaire, son cheval aussi rutile dans l'aube naissante. Vassilissa ne se cache plus, elle se place simplement sur le côté du chemin, dans les feuilles mortes, continuant à marcher dans la direction où disparaît bientôt l'étrange apparition.

Enfin, les frondaisons se font moins denses, les troncs s'écartent et le sentier débouche sur une clairière. Dans le fond, une grande palissade barre la vue. La belle s'approche : ce sont des piquets pointus plantés les uns à côté des autres en rang serré. Certains sont surmontés de lumières qui la mettent mal à l'aise, mais qui s'éteignent lorsqu'elle arrive à leur niveau. Le soleil s'élève à travers la trouée du chemin et éclaire en plein les lumignons : ce sont des crânes d'humains ! Au milieu, la porte se dresse, revêche. Ses gonds sont des phalanges de squelettes et sa serrure est pourvue de dents pointues.

— Comment t'ouvres-tu ? s'enquiert Vassilissa.

— Il faut me nourrir, grince la porte.

— Que manges-tu ?

— De la chair fraîche !

La jeune fille lance un regard désemparé alentour.

— Donne-lui ton petit doigt, conseille la poupée.

Horrifiée, détournant la tête pour ne rien voir du carnage, Vassilissa introduit son auriculaire dans la serrure. Une douleur vive lui brûle la main quand les dents de métal s'enfoncent dans sa chair et arrachent le doigt. Après quelques bruits de succion et de mastication, la porte tourne sur ses gonds dans une plainte éraillée, livrant passage à la fraîche mutilée.

Au milieu de la cour, une maisonnette en rondins couverts de mousse et de moisissure se dresse sur deux pattes de poule.

— Petite isba, petite isba, tourne ton entrée vers moi, chantonne Vassilissa.

Aussitôt, les griffes pointues des longs orteils décharnés grattent la terre et s'y piquent pour amorcer leur rotation, sautillent tant et si bien que la porte se trouve désormais devant la belle. Une petite échelle de meunier la mène sur la galerie puis elle entre dans la maison. À l'intérieur tout est poussiéreux, ça sent la vase et le fumier, des toiles d'araignées constellent tous les angles de pièces. Des bruissements semblent provenir d'un peu partout, pas bienveillants. Mais Vassilissa est vraiment trop fatiguée, elle se laisse tomber sur le plancher devant l’âtre rougeoyant et s’endort aussitôt.

Quelques heures plus tard, la tombée du jour la réveille. Elle regarde par la fenêtre et aperçoit un objet étrange dans le ciel, qui grossit. C’est un mortier tellement grand qu’une femme se tient à l’intérieur, le pilon dans une main pour avancer comme avec une rame, un balai dans l’autre main pour effacer ses traces au fur et à mesure de son passage. La femme a un aspect repoussant : sa silhouette est bossue, son long nez crochu arrive presque à toucher son menton recourbé, ses cheveux emmêlés semblent gris ou couverts de toiles d’araignée, avec des petits objets pris dedans, ses sourcils prennent le vent, et lorsqu’elle atterrit dans l’enceinte de la palissade, Vassilissa voit ses dents jaunes et pointues qui sortent de sa bouche molle et sa peau tavelée, constellée de petites cicatrices et de verrues. Elle lance vers la fenêtre un regard bigle et chassieux, voilé de cataracte. La jeune fille se baisse aussitôt, par un réflexe absurde. L’abominable femme entre dans la maison en faisant voler le battant de la porte.

— Ça sent la chair fraîche ici !

— Bonjour, Madame, bégaye la petite. Je suis venue de la part de ma belle-mère, votre nièce, vous demander du feu, car nous n’avons plus de lumière.

— Ah, tu as une demande. Dommage, j’ai grand-faim, je t’aurais bien dévorée sur-le-champ ! grince la vieille en passant sa langue sur ses crocs. Mais la règle est la règle. Sers-moi trois jours durant. Si tu es à la hauteur de la tâche, je te donnerai un lampion. Sinon, je me régalerai de ta carcasse ! Pour commencer, tu vas donc me préparer à manger, termine-t-elle en désignant le garde-manger débordant du côté de la crémaillère.

Puis elle s’avachit dans un fauteuil et se met à ronfler. Vassilissa s’installe aux fourneaux. La petite poupée l'aide à préparer soupes, gratins, terrines, fricassées, rôtis et gâteaux. Lorsque tout est cuit, l'odeur réveille la Baba Yaga qui s'installe à table et réclame plat après plat sans que jamais son appétit ne paraisse diminuer. Enfin, alors qu'il ne reste plus qu'une demi-part de tarte aux prunes, elle émet un rot sonore, repousse l'assiette et se lève en direction du lit. 

— Tu peux manger ce que j'ai laissé, marmonne-t-elle. Demain tu me feras mon café et je te dirai quoi faire de ta journée. 

Aussitôt allongée, elle se met à ronfler. Vassilissa s'installe à table, sort la poupée de sa poche et la nourrit, puis mange à son tour.

— Va dormir, maintenant, dit la petite bonne femme de tissu et de bois, je te réveillerai à temps pour préparer le petit déjeuner. 

Le lendemain, quand la sorcière s'étire, le café est déjà servi. 

— Bien ! glapit-elle, ce n'est pas ce matin que je te mangerai. Aujourd'hui, tu vas nettoyer mon isba de fond en comble, je veux qu'à mon retour tout brille et sente bon ! Et puis tu feras un dîner comme hier, c'était très bien. Mais si à mon retour je trouve le moindre grain de poussière, je te dévore en dessert ! Compris ?

Vassilissa tremble, mais acquiesce. Baba Yaga sort et s'envole dans son mortier. Il y a un balai et un seau près de la cheminée. La jeune fille fait chauffer de l'eau et commence à récurer le plancher. Dans son dos, la poupée s'active. Elle ne la voit jamais bouger, mais elle se déplace de secteur en secteur et partout où elle est passée les meubles et les murs sont propres comme s'ils étaient neufs. Vers la fin de l'après-midi, le ménage est fini. Il faut à présent couper du bois et rentrer les bûches. Pendant que Vassilissa s'affaire, de grands bruits résonnent dans la cuisine. Et lorsque la belle rentre dans l'isba, elle trouve la table chargée de mets appétissants. Elle range le dernier rondin quand le fracas du mortier qui se pose au sol retentit dans la cour. L'isba tourne à nouveau sur elle-même pour laisser entrer Baba Yaga.

— Ça sent la bonne chère ici ! Viens ça mon enfant, tu as bien travaillé, j'ai un présent pour toi.

Vassilissa avance, mais un sang glacé parcourt ses veines. La vieille fouille dans les plis de sa robe, répandant des effluves nauséabonds, et brandis trois petits os.

— Je crois que ceci est à toi, je l'ai trouvé dans ma fidèle serrure... approche, te dis-je ! Donne-moi ta main.

Vassilissa tend sa main mutilée vers la sorcière qui lui enfonce alors les trois os dans la plaie. La jeune fille s'effondre sous le coup de la douleur qui irradie de sa paume vers son coude, tout son bras lui semble en feu !

— Debout fainéante ! Sers-moi le dîner, je meurs de faim !

Les jambes flageolantes, le cœur au bord des lèvres, avec cette douleur lancinante qui fait une barrière entre le monde et elle, Vassilissa se relève en chancelant et, tel un automate, dresse l'assiette de son hôtesse. Encore et encore. Jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un infime morceau de poulet à partager entre sa poupée et elle, dans le son des ronflements de la vieille. Puis elle s’écroule à son tour, d'épuisement et de souffrance.

Le lendemain, la poupée la réveille une fois de plus avant l'aube, pour faire chauffer l'eau. Son étrange doigt d'os ne lui fait plus mal. Il se plie comme les autres, bien que n'ayant aucun tendon ni muscle pour lui imprimer les mouvements.

L'odeur du café tire la Baba Yaga de son sommeil. Tout en déjeunant, elle donne ses ordres du jour :

— Dans le sellier, il y a des sacs de grain. Lorsque la moisson a été faite, beaucoup de poussière s'est ajoutée à mes précieuses graines. Je veux que tu tries tout cela aujourd'hui. S'il reste le moindre petit caillou dans mon blé ou mon sésame ce soir, je te croquerai !

Après le départ de la sorcière qui décolle en tapant de son grand pilon sur le sol, Vassilissa va chercher un premier sac. Elle le renverse dans un grand plateau et récupère graine après graine. Elle est habile de ses doigts et son regard est perçant. Mais le soleil est déjà au zénith qu'elle n'a pas encore fait diminuer son tas de moitié. Et il y a des quantités d'autres sacs dans la réserve ! La poupée fait là-bas un raffut de tous les diables. Vers la fin de la journée, elle rejoint la jeune fille :

— Va te reposer, je prends la relève.

Vassilissa ferme les yeux et s'endort aussitôt. Elle les rouvre au fracas que fait le mortier de retour dans l'enceinte de la palissade. Baba Yaga entre en trombe et se plante devant elle, un sourire narquois tordant ses lèvres pelées :

— Alors, où en es-tu ? Vais-je me régaler de toi ce soir ?

Mais lorsqu'elle ouvre le sellier, elle pousse un cri de rage. Elle enfonce la main dans tous les sacs et n'y trouve que du grain débarrassé de toute l'ivraie. Elle tape du pied par terre, ses yeux sont injectés de sang. Elle regarde Vassilissa avec férocité et s'approche d'elle en grondant un son qui se transforme en grincement de porte rouillée. Elle agrippe la main de la jeune fille, saisit les os de son petit doigt entre les siens noueux et le tord dans tous les sens. Vassilissa serre les dents et retient sa respiration pour ne pas hurler. Elle tourne de l’œil. Des coups de pied dans les côtes la font revenir à elle.

— Apporte-moi le souper, feignasse ! grogne la vieille.

Puis elle tape dans ses mains. Deux coups brefs et sonores. Une paire de gants noirs apparaît soudain, se saisit d'un sac et l'emporte. Une paire de gants blancs et une autre de cuir rouge arrivent également et s'emparent à leur tour de sacs. Ils reviennent dans un ballet de valse jusqu'à ce que la réserve soit vide.

La poupée s'agite dans la poche de Vassilissa, qui détourne les yeux de ce spectacle hypnotique, se secoue d'une torpeur qu'elle n'avait pas sentie l'envahir et va chercher les plats. La voyant servir, Baba Yaga fronce les sourcils :

— Tu as vraiment un comportement étrange. Mais puisque tu es là, demain, tu laveras tout mon linge !

— Ensuite vous me donnerez du feu ?

— C'est ça, c'est ça... ou je me remplirai la panse. Allez, fiche le camp pour aujourd'hui !

La jeune fille attrape au vol le quignon de pain que lui lance l'ogresse et va se recroqueviller dans un coin.

Le lendemain, après le départ de l'affreuse femme, elle ouvre la buanderie, au fond de la cour, et découvre un monceau de draps et de vêtements allant du sol au plafond. Le tout dégage des effluves d'urine, de beurre rance et de moisi, avec quelques relents de charogne. Vassilissa en fait un ballot immense qu'elle place sur une charrette à bras et tire jusqu'à la rivière. Là, sur une berge aménagée en lavoir, des silhouettes sombres battent leurs draps dans des écumes de savon. La belle s'installe à côté d'elles et commence à tremper des pièces de tissu dans l'eau. Une des femmes en agrippe un pan de ses doigts crochus et tourne des orbites vides vers la jeune fille. Ses lèvres décharnées s'ouvrent en un sourire carnassier et laissent échapper un crissement suraigu en guise de rire. La créature tourne le linge comme pour l'essorer et Vassilissa est entraînée dans le mouvement, elle est prise dans le tissu qui se resserre autour d'elle jusqu'à l'étouffer, elle tente de se débattre, mais ses mouvements sont entravés, elle ne peut plus respirer, son cœur s’affole, la toile se teinte de rouge...

Soudain sa poche se met à remuer. La poupée s'est réveillée. Elle sort de son abri, court au cou de sa maîtresse en déchirant le drap pour se frayer un passage. Elle dégage la tête de la jeune fille afin qu'elle puisse respirer. Ensuite elle remonte le long du linge jusqu'à la lavandière qui pousse un cri et lâche prise quand elle mord son poignet. Les autres silhouettes se regroupent par gestes coulés, retroussent leurs lèvres et feulent avec fureur. Une brume violacée enveloppe le bas de leur corps et la surface de l'eau. La poupée se tourne vers Vassilissa :

— Va te soigner dans l'isba, je m'occupe de ces démons-là et de la tâche qui t'est confiée.

Encore haletante, à peine dégagée de son suaire sanglant, la belle file en trébuchant jusqu'à la maison de la sorcière. Aussitôt entrée, elle s'effondre sur le tapis, moitié dans les pommes, moitié endormie. Elle somnole jusqu'au soir et se redresse, paniquée, en entendant le mortier atterrir dans la cour. Un regard autour d'elle l'apaise rapidement : la cuisine est faite, le linge propre entassé dans les armoires, dont les portes sont restées ouvertes. Sa petite poupée se repose à ses côtés, mais dans un drôle d'état ! Le bois est éraflé, le tissu déchiré laisse entrevoir de la bourre de chanvre. En passant ses doigts guéris sur sa minuscule amie, Vassilissa laisse couler une larme le long de sa joue. C'est à ce moment que Baba Yaga entre à la volée.

— Quoi ? Tu as encore réussi mon épreuve ! Je renonce à vouloir te manger. Mais qui es-tu donc ?

— Juste une pauvre fille qui a besoin de feu.

— Soit, je te donnerai du feu, et la réponse aux questions que tu voudras me poser. Commence.

— Quand je suis venue ici, j'ai été dépassée sur le chemin par un cavalier tout en noir, un autre tout en blanc et un dernier tout en rouge. Qui sont-ils ?

— Ma nuit, mon jour et mon soleil. Une autre question ?

— Qui étaient ces femmes à la rivière ?

— Tu le sais aussi bien que moi, c'étaient les lavandières. Malheur à qui les approche ! Je ne comprends pas comment tu y as réchappé.

— C'est que j'ai une protection depuis la mort de ma mère.

— Misère ! Tu es bénie par l'amour ! Je ne peux rien contre toi ! Allez, va-t’en d'ici, vite !

— Mais, et mon feu ?

La sorcière attrape un grand bâton et descend près de la palissade. Elle décroche un crâne dont les yeux viennent de s'allumer avec la tombée de la nuit.

— Tiens, prends ça et file ! Je ne veux plus jamais te voir !

Vassilissa franchit la porte faite de dents et d'os, et s'enfonce dans la forêt en direction de chez elle. Le chemin lui semble plus court dans ce sens, avec le crâne qui éclaire ses pas et la poupée qui continue de la guider malgré son état. Lorsqu'elle arrive à l'isba de son enfance, le lendemain, ses belles-sœurs et sa marâtre accourent la serrer dans leurs bras. Vassilissa est un peu sonnée par cette valse à laquelle elle n'est pas habituée. Elles lui expliquent que depuis qu'elle est partie il n'y a pas eu la moindre flamme dans la maison. Toutes les chandelles s'étouffaient, les braises mourraient dans l'âtre. Elles sont allées toquer chez des voisins, mais tous les feux qui ont passé leur porte se sont éteints aussitôt. Et puis l'ombre a envahi l'isba même de jour, on aurait dit que le soleil refusait de traverser les fenêtres.

— Ne vous inquiétez plus maintenant, la lumière que je vous ai rapportée brille dès qu'il fait sombre.

Elles entrent toutes et effectivement le crâne se met à luire par les orbites. Vassilissa entreprend de réparer les dégâts faits à sa poupée. Alors qu'elle coud sagement à un bout de la table, les trois autres femmes se tortillent sur leur siège.

— Qu'avez-vous donc ? s'inquiète la jeune fille.

Elles ne répondent pas. Elles ont levé leurs bras au-dessus de leur visage pour se protéger de la lumière, mais le crâne les fixe, chacune et toutes en même temps. Leurs mains se dessèchent, la peau se tend et craquelle, se rétracte. Les jointures sanguinolentes laissent voir les tendons puis les muscles apparaissent, à vif. De leur visage on ne voit plus que les globes oculaires qui roulent dans les orbites, deux trous pointus à la place du nez et des gencives osseuses plantées de dents qui se déchaussent. La chair se nécrose et se résorbe, découvrant les os. Bientôt, ce ne sont plus que trois squelettes à l'allure suppliante, qui finissent par tomber en poussière. 

Vassilissa va chercher un balai et pousse toute cette cendre sur le perron, où le vent l'emporte en tourbillon. Elle termine de réparer sa poupée et prépare à manger. Son père ne va plus tarder à revenir, maintenant.

  
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