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4 « La petite fille aux allumettes & Le petit chaperon rouge »
4 « La pierre aux loups »

Méfie-toi du loup, mon enfant.

Il te regarde quand au bois, tu vas chantonnant.

Depuis le toit de l'auberge, Garance fouillait la nuit du regard. La lune était pleine et baignait le paysage en contrebas d'une luminescence irréelle, tout en étirant des ombres monstrueuses entre les ruelles pavées. Le fond de l'air était froid. La jeune femme avait dû abaisser son capuchon de cuir sur son front pour empêcher la fraîcheur insidieuse de se glisser dans son cou et lui geler les oreilles. Son souffle se condensait en petits nuages blancs devant son visage avant de s'évaporer. Pas un bruit ne se faisait entendre. Les villageois étaient restés cloîtrés chez eux, terrifiés à l'idée que le garou ne vînt arracher leurs enfants jusqu'entre leurs bras. Une réaction qui n'était pas entièrement dénuée de bon sens... Cependant, il y avait fort à parier que par les fentes des volets clos, la plupart des habitants épiait avec fébrilité ce qui se passait dans la nuit claire.

La jeune femme ne tenta pas de réprimer un sourire satisfait. Elle caressa la crosse lustrée de son arbalète avec une lenteur toute charnelle. Le carreau était encoché, prêt à cueillir une nouvelle proie.

Il n'y avait plus qu'à attendre que celle-ci se montrât.

En attendant, tout était tranquille, serein. Le parfum de la forêt toute proche, mélange de terre humide, de feuilles en décomposition et de musc animal, était porté par le vent jusqu'à elle. Garance se laissa enivrer. Elle pouvait bien se le permettre : personne ne l'observait sur son perchoir. Et au dire de tous, elle était la meilleure chasseresse de toute la région. Qu'aurait-elle pu redouter ?

La jeune femme modifia légèrement sa position pour éviter de finir ankylosée au moment où elle aurait besoin de toutes ses capacités. Ses pieds bottés crissèrent sur les ardoises en losange du toit. Elle entendit un chat miauler quelque part en dessous d'elle et son ombre hérissée détala dans une venelle noire comme l'enfer.

Un instant plus tard, le vent tourna, rabattant vers elle les relents de fumée qui s'échappaient des cheminées. La chasseresse pinça les narines.

C'est à ce moment que le loup hurla.

Garance se redressa, tous les sens en alerte. Immobile comme une gargouille, elle attendit. Rien ne bougeait mais l'atmosphère avait changé. Une tension diffuse s'était installée et le corps de Garance l'avait absorbée pour mieux la canaliser.

Une silhouette émergea des ténèbres de la forêt. Plus grosse qu'un loup, la créature avançait à un trot léger. La chasseresse, malgré la distance et la pénombre, put voir jouer les muscles puissants de la bête sous la fourrure noire. Ses yeux comme des billes de jais accrochaient les rayons de lune. La jeune femme fut même certaine de voir luire ses crocs dévoilés. Garance épaula son arme et visa. Le garou ne semblait pas pressé. Joueur, il s'arrêtait, levait son museau formidable et flairait le vent. La jeune femme prit une profonde inspiration avant d'appuyer sur la détente. Chtong ! fit l'arbalète en lâchant son carreau. Le trait fila en sifflant.

La bête fit un bond adroit et évita la flèche de justesse. Cette dernière se ficha dans le sol jusqu'à l'empennage. Le garou leva les yeux vers Garance. La jeune femme plissa les yeux. Aussi vite que possible, elle tendit la corde de l'arbalète et rajusta un carreau.

La créature lâcha un nouveau hurlement avant de reprendre son avancée, guère impressionnée. Plus elle se rapprochait, plus la chasseresse pouvait discerner les détails de sa silhouette, la puissante charpente osseuse qui jouait sous la fourrure hirsute, les lignes musculeuses de ses pattes aux griffes démesurées, les crocs longs comme sa main qui dépassaient de la gueule écumante.

Son arme de nouveau opérationnelle, Garance épaula, visa et tira. Cette fois, elle ne rata pas sa cible. Le carreau fusa et se planta dans la bosse qui saillait derrière l'épaule de la bête, à la jonction avec le cou. Le garou hurla de douleur et son cri sembla faire trembler tous le village. Il chercha à atteindre le carreau avec ses pattes et ne réussit qu'à l'enfoncer davantage dans sa chair.

Garance entreprit de recharger son arme. Mais avant qu'elle n'en vînt à bout, la bête avait fait volte-face et s'enfuyait en direction des bois.

La chasseresse fit basculer l'arbalète dans son dos et sortit le long coutelas de chasse qu'elle portait à la ceinture. Agilement, Garance descendit du toit. Quand elle eut atteint le sol, elle tourna le regard vers la forêt. Le garou n'était visible nulle part. Sa lame à la main, la jeune femme se lança à sa poursuite.

A l'orée du bois, elle ne marqua pas la moindre hésitation et s'enfonça entre les arbres.

*

Garance aurait eu bien du mal à décrire le délire qui avait saisi les villageois à la vue de la tête tranchée du garou. En son for intérieur, elle reconnaissait que ce déploiement d’euphorie presque rageuse n’était que la conséquence de la terreur qu’ils avaient ressentie. Mais la vérité, c’était qu’elle les trouvait ridicules, à parader dans les rues au beau milieu de la nuit en brandissant la tête aux yeux morts de la bête. Certains agitaient des fourches et des torches. D’autres invectivaient le garou mort comme si cela pouvait encore être d’une quelconque utilité.

Dès que les choses avaient commencé à dégénérer, elle s'était repliée dans un coin d'ombre, à proximité d'un tonneau de bière encore intact, en attendant qu'ils se fussent tous assez calmés pour venir enfin lui remettre sa récompense.

L'aube blanche pâlissait l'horizon quand une délégation de notables se dirigea vers la chasseresse. Certes, ils s'intéressaient bien davantage au tonneau qui lui tenait compagnie qu'à elle-même. Néanmoins, le boucher qui menait le groupe eut le bon goût de ne pas le montrer et de lui tendre une bourse bien rebondie. Le curé expédia un discours de remerciements et tous s'en furent, embarquant le tonneau avec eux.

Pas mécontente de l'échange, Garance soupesa le petit sac de cuir. A l'intérieur, les pièces cliquetèrent les unes contre les autres, un joli son d'abondance qui enchanta ses oreilles. Elle desserra les cordons pour vérifier le contenu et ne fut pas déçue. Satisfaite, elle récupéra ses affaires en toute discrétion, avant de se fondre dans la masse et de disparaître en direction de la forêt. Les échos de la fête accompagnèrent sa retraite jusqu'à ce qu'elle atteignît les bois.

Là, la jeune femme se laissa envelopper par le silence si particulier du lieu à l'heure où le jour n'a pas encore éveillé ses habitants diurnes. Garance vit quelques chauves-souris se hâter de rejoindre leur repaire, tandis que résonnait le hululement fatigué d'une chouette.

Les sens aux aguets, la chasseresse progressait, sans hésiter sur le chemin à suivre. Elle écartait les ronces, évitait les branches basses, contournait les racines. Un petit renard ou peut-être un gros furet détala devant elle.

La jeune femme sourit, sans raison particulière.

A ce moment, quelque chose craqua sur sa droite. Garance s’immobilisa. Le bruit se reproduisit. Un léger frémissement agita les fourrés. La chasseresse porta la main au manche de son coutelas, fouillant la pénombre du regard. Elle écouta encore, analysant chaque nuance de ces petits bruits qui trahissaient la présence s’un prédateur discret et habile.

Puis…

« Wolfgang, n’essaye pas de me faire peur. Je sais que c’est toi. »

Un grognement se fit entendre. Il y eut un froissement de feuilles et une masse énorme et poilue bondit souplement par-dessus les buissons pour atterrir juste devant elle, babines retroussées et crocs dévoilés.

Un sourire étira les lèvres de Garance.

« On s’en est tiré comme des rois, déclara-t-elle. Regarde. »

La jeune femme tira de sa besace la bourse que lui avaient donnée les villageois. Elle la lança aux pattes du garou. Elle s’ouvrit, libérant un flot de pièces d’or, d’argent et de bronze rutilant.

Garance s’accroupit. La bête s’approcha, assez près pour qu’elle pût sentir son haleine chaude contre sa peau. Elle enfouit ses mains dans la fourrure épaisse du garou. Du sang séché encroûtait sa bosse au garrot, là où le carreau d’arbalète l’avait atteint. L’animal lui donna un coup de museau dans l’épaule. Déséquilibrée, la jeune femme bascula et atterrit brutalement sur son postérieur.

Le garou lâcha un grognement amusé à son oreille avant de s’éloigner. Il disparut au milieu des buissons et revint avec quelque chose entre les dents. Il s’avança vers Garance qui, entretemps, avait récupéré son pécule. Le garou lâcha son fardeau sur ses genoux. La jeune femme déploya le paquet que l’animal avait apporté. C’était une peau humaine écorchée, d’un blanc ivoirin souillé de terre et de débris de feuilles. Garance en couvrit le garou.

Aussitôt, la peau sembla adhérer à la masse trapue de la bête. Dans une débâcle de craquements d’os répugnants et de torsions de membres, le corps de l’animal se transforma. Il perdit en corpulence ce qu’il gagna en taille. Les muscles s’allongèrent, la tête rapetissa, la mâchoire craqua et rétrécit. Le garou endura la métamorphose en grognant et en grinçant des dents.

Puis tout cessa. Ne resta plus, allongé sur le sol couvert de feuilles mortes, que le corps d’un homme entièrement nu, encore un peu tremblant. La jeune femme tira de sa besace une longue cape de laine épaisse et l’en enveloppa.

Avant qu’elle ne pût réagir, l’homme avait agrippé le revers de sa veste de chasse et l’avait attirée vers lui. Garance perdit l’équilibre et son adversaire roula par-dessus elle. Un caillou lui écorcha méchamment les reins. Wolfgang se mit à rire, un son rauque et grave qui ressemblait aux grognements du garou.

« Un prêté pour un rendu, ma chère, ricana-t-il. Tu as failli me tuer tout à l’heure.

— Le mot important, c’est « failli », répliqua-t-elle avec un sourire. Tu sais bien que je ne rate jamais ma cible.

— Peut-être, mais tu te laisses surprendre plus facilement qu’avant. Je vais finir par croire que tu vieillis. »

Piquée au vif, Garance se pendit à son cou, crocheta l’une de ses jambes et donna un solide coup de hanche qui lui permit de basculer par-dessus Wolfgang.

« Tu vas voir qui vieillit », gronda-t-elle.

Elle mordilla sa clavicule découverte. Le jeune homme éclata de rire.

« C’est si facile de te faire sortir de tes gonds », se moqua-t-il.

Garance se redressa et croisa les bras.

« Ah oui ? N’empêche, qui vient de nous rendre riches ? »

Le regard translucide de Wolfgang étincela.

« Sans fausse modestie, je dirai bien que c’est moi », répondit-il.

Garance lui assena un coup de poing dans l’épaule.

« Quoi ? répliqua-t-il. J’ai raison, non ? »

De fait, il n’avait pas tort. La chasseresse semblait avoir le beau rôle, mais elle ne faisait que de la figuration. Leur combine, tout bien ficelée qu’elle fût, reposait essentiellement sur Wolfgang. Lorsqu’ils avaient repéré un village susceptible d’accueillir leur petite mascarade, le jeune homme terrorisait les habitants sous sa forme de garou plusieurs jours durant. Quand ils étaient mûrs, Garance entrait en scène. Quelques insinuations bien placées dans la taverne du village et elle se retrouvait chargée de l’affaire. Il suffisait ensuite aux deux compagnons de simuler un combat plus ou moins épique selon les situations. La jeune femme faisait mine d’avoir reçu une blessure quelconque pour un peu plus de réalisme et elle revenait victorieuse au village, trimbalant la tête tranchée d’un loup quelconque, savamment améliorée par les bons soins de Wolfgang. Ce dernier avait un don pour naturaliser les animaux. Garance ignorait comment il faisait, mais ses têtes de garou étaient toujours criantes de vérité. C’était elle qui se chargeait de chasser les loups – tâche autrement plus aisée que de traquer un vrai garou : ceux-là ne se laissaient pas attraper si facilement. Mais lorsque leurs cadavres étaient passés entre les mains de Wolfgang, ils semblaient cinquante fois plus terrifiants et sanguinaires qu’ils ne l’avaient été de leur vivant. Les gens, en tous cas, n’y voyaient que du feu. Dès lors, il ne leur restait plus qu’à encaisser la récompense qu’on ne manquait jamais de réserver aux héros qui débarrassaient les innocents villages des monstres assoiffés de sang.

« Peut-être, finit-elle par répondre. Ça dépendra de ce que tu comptes faire dans les secondes à venir. »

Wolfgang arqua un sourcil.

« Est-ce à dire que je risque de perdre ma part de gloire si je te demande un pantalon ?

— Probablement.

— Il fait froid…

— Ah bon ? Je n’avais pas remarqué. Veux-tu que je te réchauffe ? » demanda-t-elle avec innocence.

Le jeune homme fit mine de réfléchir.

« C’est une option intéressante. Après tout, tu as encore un carreau d’arbalète à te faire pardonner.

— Oh, tais-toi », grogna-t-elle en se penchant pour l’embrasser.

*

Garance et Wolfgang avaient décidé de s’accorder un peu de répit et de profiter de leur fortune. Ils avaient pris leurs quartiers dans la meilleure chambre d’une auberge de Volstein où ils profitaient allègrement de tout ce que la jeunesse et un joli paquet de pièces d’or pouvaient offrir. Ils festoyaient tous les jours, buvaient plus que de raison et roulaient sous les draps dès que l’occasion se présentait.

La belle vie, en somme. Mais une belle vie qui se serait bien passée d’être arrosée d’un seau d’eau fétide en plein milieu de la nuit.

La jeune femme hoqueta, prise par surprise. A ses côtés retentit un juron. Le drap fut brutalement arraché et elle se retrouva trempée, glacée et indéniablement nue sur le matelas souillé. Avant même de réaliser ce qu’elle faisait ou ce qui se passait, elle étendit la main pour agripper le manche de son coutelas. Aussitôt, la pointe d’une baïonnette entra dans son champ de vision et se posa dans le creux de sa gorge. Le métal était glacé contre sa peau.

« Pas de gestes brusques, Fräulein, ou nous nous verrons dans l’obligation de vous faire du mal.

— Une perspective peu alléchante », capitula-t-elle en croisant les bras derrière sa nuque.

Une escouade entière avait investi leur chambre, ce qui faisait beaucoup de monde pour un espace aussi étroit. Certains portaient des lanternes, mais pas assez pour éclairer les visages de chacun. La chasseresse se demanda à quoi rimait tout ce raffut. Certes, ils gagnaient leur vie en escroquant les autres, mais jusqu’à preuve du contraire, c’était l’occupation de bien des gens et on n’avait jamais rameuté l’armée pour ça.

A ce moment, un grognement de fond de gorge suivi de bruits de lutte la tira de ses réflexions. Le son d’un poing heurtant la chair et un râle de douleur lui indiquèrent que Wolfgang, de son côté, avait décidé de ne pas se laisser faire.

Garance jeta un coup d’œil dans sa direction. Il avait roulé hors du lit et il avait fallu trois hommes pour le maîtriser. Son regard lançait des éclairs et il avait la lèvre fendue. Du sang coulait sur son menton. Il fixait quelqu’un, l’un des soldats, sûrement, mais le hussard à la baïonnette se trouvait entre elle et la cible de sa colère et elle ne voyait rien du tout.

« Peut-on savoir à quoi nous devons les honneurs de la cavalerie ? s’enquit-elle avec nonchalance.

— Excellente question, Fräulein Weidmann. »

Un frisson glissa le long de la colonne vertébrale de Garance. Celui qui avait parlé avait une voix profonde, paisible, affable, et pourtant, il y avait quelque chose de menaçant dans son ton velouté. Et ce n’était pas le pire. Personne ne connaissait son vrai nom. Elle l’avait abandonné depuis longtemps. Si quelqu’un avait pris la peine de déterrer son passé, c’était qu’ils avaient affaire à un adversaire déterminé et très bien informé. Ce n’était pas bon signe.

Les hussards s’écartèrent pour livrer passage à une silhouette plutôt petite et replète, engoncée dans une vareuse d’un brun terne. Son visage disparaissait à demi dans l’ombre d’un tricorne élimé.

L’homme retira son chapeau, révélant à la lumière d’une lanterne un visage rond aux traits grossiers, nez camus, joues flasques, et aux yeux jaunâtres, brillant d’intelligence et de ruse.

« Je sais ce que vous êtes et ce que vous faites, déclara-t-il en faisant peser un regard lourd de sens sur Wolfgang. En temps normal, je ne m’embarrasserais guère avec des escrocs de bas-étage dans votre genre, mais je n’ai ni le temps ni les moyens de faire autrement. Vous êtes ce que j’ai de mieux sous la main, alors je m’en contenterai.

— Vous êtes charmant, répliqua Garance. On vous l’a déjà dit ?

— Oui, à de maintes reprises. »

Avec une grâce un peu maniérée, l’homme prit un escabeau, l’épousseta soigneusement et s’y assit.

« Avant toute chose, il va sans dire que cette discussion devra rester secrète.

— Je n’avais pas conscience que nous discutions », cracha Wolfgang.

Garance était bien d’accord. Et au passage, elle aurait éminemment apprécié qu’on lui redonnât son drap. Il y avait plus agréable que de se faire menacer nue sous le regard d’une escouade de soldats qui en profitaient pour se rincer l’œil. Et puis, elle commençait à avoir froid.

« Restons courtois, voulez-vous ? Je ne me suis pas montré grossier, que je sache, répondit l’homme sans se départir de son affabilité. Bien. J’ai besoin que vous me rendiez un service. Si vous réussissez, vous serez récompensés au-delà de vos espérances. Si vous échouez, dans le pire des cas, je ferai en sorte que plus personne ne soit en mesure de se laisser prendre à vos arnaques, dans le meilleur des cas, vous serez morts.

— C’est encourageant », souffla Garance, excédée par tous ces atermoiements.

L’homme esquissa une moue boudeuse.

« Cessez de m’interrompre ou nous n’en verrons jamais le bout. »

La jeune femme échangea un regard exaspéré avec Wolfgang, mais tous deux tinrent leur langue.

« Vous comprendrez vite que vous avez tout intérêt à m’aider, reprit leur interlocuteur. Laissez-moi vous expliquer. Vous connaissez le Waldingen, je suppose ? »

Garance arqua un sourcil.

« Comme tout le monde. Je n’y suis jamais allée.

— Moi si », répondit Wolfgang.

Sa voix était si sombre en prononçant ces mots que la jeune femme lui lança un coup d’œil interrogateur. Mais ce n’était ni le lieu ni le moment pour les confessions. L’homme balaya leur réponse d’un geste négligent de sa main potelée.

« La région n’a que fort peu d’intérêt en elle-même, si l’on excepte les curieuses légendes qui entourent sa forêt. »

Wolfgang lâcha une exclamation moqueuse.

« Par le Ciel, vous ne voulez tout de même pas parler de la Pierre aux Loups ! »

Un sourire carnassier étira les lèvres fines de l’homme.

« Hélas, c’est exactement ce dont il s’agit. Je vois que vous semblez au fait. Sa Majesté est très désireuse d’obtenir cette pierre et de s’assurer qu’elle ne tombe pas entre de mauvaises mains. Avec la guerre qui menace, je crois que c’est aisé à comprendre. Personne ne veut voir arriver les Terns à la tête d’une meute de loups apprivoisés. Malheureusement, vous devez savoir qu’elle est bien cachée et bien gardée. Beaucoup se sont essayés à la trouver, sans succès. Mais d’après la légende, un loup peut la dénicher sans crainte. Alors quand j’ai appris votre existence… Un garou et une chasseresse aux méthodes douteuses, qui de plus indiqué pour repérer cette pierre et évincer les éventuels dangers qui l’entourent ? Vous accompagnerez mes hommes et les guiderez. »

Wolfgang ricana.

« Cette pierre n’est qu’une légende. Elle n’existe pas. Allez courir après si ça vous chante, mais ne nous embarquez pas là-dedans. »

La voix du jeune homme était ferme, mais Garance le connaissait bien et elle n’était pas loin de penser que son compagnon avait peur. Mais de quoi ?

Elle n’eut pas le temps de s’interroger davantage. La réponse du garou n’était pas du goût de leur interlocuteur qui fit un geste de la main en direction de ses hommes. L’un des hussards qui retenaient Wolfgang leva le poing et lui décocha un coup en pleine figure. Son nez émit un craquement sinistre et du sang se mit à couler.

« Cette pierre existe. Nous le savons l’un et l’autre, rétorqua l’homme. Vous allez me la trouver et me la ramener. Je n’ai pas de temps à perdre avec votre mauvaise volonté. »

L’homme se leva et frappa dans ses mains gantées.

« Vous partez demain à la première heure. Mes hommes vous escorteront et s’assureront que vous accomplissez votre mission. Dès que la pierre sera en ma possession, vous serez libres. »

Il grimaça un sourire.

« Je vous souhaite bon voyage et… bonne chance. Je ne doute pas que nous nous revoyons bientôt. »

Là-dessus, il quitta la chambre. La baïonnette délaissa le creux de la gorge de Garance et les hussards relâchèrent Wolfgang. Un à un, raides comme des piquets, les soldats se retirèrent à leur tour.

La jeune femme n’attendit pas que la porte se fût refermée dans leur dos pour bondir hors du lit et se précipiter vers son compagnon. Au passage, elle attrapa un mouchoir qui traînait. Wolfgang était accroupi sur le parquet. Son nez pissait le sang et une petite flaque brillante était en train de se former sur le plancher.

Délicatement, Garance lui releva le menton et pressa le mouchoir contre son visage.

« Je crois que tu as une ou deux choses à m’expliquer.

— On s’est fourré dans un sacré merdier. »

Garance soupira.

« Ça, j’avais remarqué. »

*

Sächen sous la pluie était loin d’être une vision idyllique. La ville s'étirait, noire, triste, morose, jusqu'à la lisière de la forêt dont le sommet formait une ligne dentelée qui semblait grignoter le ciel maussade.

Garance et Wolfgang chevauchaient côte à côte, sévèrement encadrés par une demi-douzaine de hussards. L'humeur n'était guère à la discussion et encore moins à la rigolade. La jeune femme avait rabattu le capuchon de sa veste de chasse pour se protéger de la pluie. Elle n'entendait que le lourd clapotis des gouttes s'écrasant sur le cuir écarlate et le roulement des sabots sur la route pavée. Elle était trempée, elle avait froid et elle avait faim.

La jeune femme jeta un rapide coup d'œil à Wolfgang. Ce dernier affrontait le mauvais temps la tête rentrée dans les épaules. La pluie s'écoulait sur son pardessus en suivant les bords relevés de son tricorne comme deux gouttières. Il avait l'air sombre.

Garance ressassa pour la énième fois de la journée les explications succinctes que son compagnon lui avait données avant de partir. La Pierre aux Loups était une légende qui circulait en Waldingen depuis plusieurs générations. La version la plus répandue disait qu'une sorcière l'avait créée pour contrôler les loups de la forêt et terroriser les villages alentour. Depuis, la pierre demeurait cachée quelque part, dans la forêt, et personne n'avait jamais réussi à la retrouver. Les rares inconscients que l'aventure avait tentés avaient été retrouvés lacérés et démembrés. Pas étonnant que leur commanditaire n'ait pas voulu lui-même s'y risquer. La jeune femme se demandait même si le capitaine Hahn qui les menait était au courant de cette facette de leur mission.

Mais plus que cette sombre histoire, c’était ce que Wolfgang ne lui disait pas qui inquiétait Garance. Il avait admis être né en Waldingen, mais il était resté évasif sur les raisons qui l’avaient poussé à partir. Non pas qu’elle tînt à tout connaître à son sujet. Elle-même préférait ne pas s’étendre sur son passé si elle pouvait l’éviter. Mais elle sentait que ce qu’il lui cachait risquait de leur revenir en pleine figure s’ils faisaient semblant de l’ignorer.

Le plus simple aurait été qu’ils parvinssent à s’enfuir, à quitter la région et tant pis pour leur réputation. Ils trouveraient bien moyen de gagner leur vie autrement. Mais c’était sans compter sur cette bande de soldats bien décidés à leur coller aux fesses jusqu’à ce que victoire ou mort s’ensuivît.

Garance se redressa pour soulager un peu la douleur qui sourdait dans son dos, mais sans grand succès.

Ils entrèrent dans Sächen en même temps qu’un flot de gens, de chiens errants et de charrettes emplies de cageots de choux, de carottes et de navets. Des visages flous se tournaient sur leur passage, mais leur expression était indiscernable sous la pluie. L’odeur de la ville en revanche – suie, sueur, nourriture avariée et crottin – était parfaitement perceptible. Ils s’enfoncèrent dans les rues et finirent par aborder une auberge dont l’enseigne indistincte se balançait en grinçant dans l’air froid. Ils entrèrent dans la cour. Là, ils laissèrent leurs chevaux à deux palefreniers renfrognés, tandis qu’ils allaient se mettre à l’abri dans l’hôtellerie.

Leur arrivée ne passa pas inaperçue. Un air mi méfiant mi-obséquieux sur le visage, l’aubergiste vint à leur rencontre. Après force pourparlers, le capitaine des hussards obtint que chacun fût logé et nourri pour la nuit.

Sans leur demander leur avis, les deux voyageurs furent conduits à leur chambre et on les y laissa sous bonne garde.

Le postérieur endolori, la jeune femme se laissa tomber sur le lit qui leur était destiné et fut étonnée de trouver le matelas si confortable. Wolfgang, de son côté, laissa tomber ses sacoches de selle sur le fauteuil disposé à côté de la cheminée et alla s’appuyer contre la fenêtre de la pièce.

Garance sentait une aura d’émotions contradictoires entourer le garou, vibrant autour de lui au rythme de ses pensées. Ses épaules tremblaient. Indécise, la jeune femme l’observa sans savoir que faire.

Finalement, elle se leva et alla entourer de ses bras le torse de son compagnon.

« Ça ne me dit vraiment rien qui vaille », souffla-t-elle, la joue appuyée contre son dos.

Un son rauque s’échappa de la gorge de Wolfgang.

Le jeune homme se retourna et enfouit son visage dans le cou de Garance. Ses bras l’enveloppèrent. Un peu surprise par ce soudain élan de tendresse, la chasseresse resta quelques instants sans savoir que dire ou que faire.

« Dans quel état elle te met, cette foutue pierre… » soupira-t-elle.

Elle passa une main sur la nuque du jeune homme. Ce dernier se recula un peu, juste assez pour river son regard au sien. Son nez était encore enflé et avait pris une méchante couleur violacée.

« Je ne dois pas entrer dans cette forêt, Garance », déclara-t-il gravement.

La jeune femme fronça les sourcils.

« Je sais, ça n’a pas de sens. Mais crois-moi, je sais ce que je dis. Cet endroit a… a un effet terrible sur les gens comme moi. »

Garance acquiesça, enregistrant l’information sans être certaine de pleinement la comprendre.

« Je ne veux pas devenir un monstre », murmura-t-il.

*

Garance avait cru que fausser compagnie à leur escorte ne serait pas très compliqué. Sächen était une ville populeuse, même aux premières heures du jour. Ses rues étaient dans un perpétuel état d’encombrement et son plan prévoyait d’utiliser ce fait à leur avantage.

Aussi, dès qu’ils s’engagèrent dans la rue principale, au lendemain de leur arrivée, elle échangea un regard assuré avec Wolfgang et d’un même mouvement, ils sautèrent à bas de leur cheval. La jeune femme obliqua à gauche, laissant son compagnon se perdre dans un lacis de ruelles à droite.

Des exclamations retentirent dans son dos. Un coup de feu partit, entraînant encore davantage de cris. Garance profita de la pagaille pour sauter par-dessus une charrette. Une volée de poules se dispersa en caquetant sur son passage. Elle courut, tournant dès qu’elle en avait l’occasion pour semer d’éventuels poursuivants. À cheval, dans ces étroites venelles, les hussards n’avaient aucune chance de les rattraper. Le temps qu’ils le comprissent, Wolfgang et Garance auraient largement eu le temps de quitter Sächen.

La jeune femme remonta une rue et jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Personne ne la poursuivait. Elle ralentit un peu. Wolfgang et elle avaient décidé de se retrouver un peu à l’extérieur de la ville, près d’une cabane en ruines qu’ils avaient tous deux repérée le long de la route, la veille. Si elle parvenait à rejoindre les faubourgs, elle aurait fait le plus dur.

À un pas plus naturel, mais les sens en alerte, la chasseresse continua sa progression. Les maisons étaient si proches les unes des autres qu’il était parfois difficile d’apercevoir une bande de ciel grisâtre au-dessus de sa tête. Une femme vida une bassine par la fenêtre et son contenu s’écrasa avec un bruit mi humide mi-spongieux sur le sol de terre battue devant Garance. La chasseresse plissa le nez, sauta par-dessus la flaque et déboucha dans une rue un peu plus spacieuse. Des étals s’accrochaient aux façades à colombages. Elle vit un gamin des rues chaparder un feuilleté à la viande, juste sous le nez d'un boucher occupé avec une cliente charpentée comme un tonneau de bière. Le garçon surprit son regard et une étincelle de peur passa dans ses yeux. Un demi-sourire aux lèvres, la chasseresse lui adressa un clin d'œil et poursuivit sa route sans mot dire.

Elle se demanda si tout allait bien pour Wolfgang. Sa détresse la veille l'avait troublée. Le garou n'était pas du genre impressionnable. Si l'idée même de pénétrer dans la forêt le glaçait de la sorte, Garance préférait ne pas en savoir davantage et se tenir éloignée. Ne restait plus qu'à espérer qu'il eût réussi à semer ses poursuivants avec autant de chance qu'elle.

Elle traversa l'artère commerçante avant de bifurquer dans une ruelle plus étroite. Un pan de grosse maçonnerie grise apparut dans son champ de vision. Le rempart. Elle était donc tout près des faubourgs. Avec un regain d'énergie, la jeune femme se dirigea par là.

Elle aurait dû se douter que c'était trop facile.

À l'instant où elle mit le pied dans la rue du rempart, elle se sentit observée. Elle voulut faire demi-tour, mais un coup de feu retentit. La balle arracha un morceau de pavé à quelques pouces de son pied. Garance fit un bond de côté. Le cœur battant, elle chercha un endroit où se mettre à l'abri. On ne lui en laissa pas le loisir. Alors qu'elle allait se retourner, elle sentit la pointe d'une baïonnette s'enfoncer entre ses omoplates.

« Bien essayé, Fräulein. »

Garance ferma les yeux et soupira.

Quelques minutes plus tard, la jeune femme fit son entrée entre quatre hussards sur une place surplombée par un beffroi. Plusieurs chevaux s’abreuvaient à la fontaine sous la surveillance d’autres soldats. Parmi eux, la chasseresse reconnut immédiatement la silhouette replète en vareuse terne. Elle se rembrunit.

Lorsqu’ils arrivèrent à sa hauteur, l’homme lui adressa un regard triste.

« Je soupçonnais quelque tentative de cette sorte, soupira-t-il. Mais j’espérais sincèrement que vous auriez l’élégance de tenir vos engagements.

— Nous n’avons conclu aucun engagement, rétorqua-t-elle.

— Je vous ai offert une récompense, cela me semble bien suffisant. Mais puisque vous n’êtes pas de cet avis… »

Le capitaine Hahn s’approcha, impassible, des fers à la main. Les bracelets de métal cliquetèrent quand ils se refermèrent sur les poignets de la jeune femme et elle en sentit le poids tirer sur ses bras.

« Nous retrouverons votre comparse, reprit l’homme. Et sachez qu’à la prochaine tentative de fuite, mes hommes auront ordre de vous tuer, Fraülein. Après tout, votre présence n’est pas indispensable à la réussite de cette entreprise. Peut-être que cela persuaderait votre compagnon de se montrer plus… coopératif. »

Garance décocha un regard assassin à son interlocuteur.

Ils restèrent là un long moment, tandis que la pluie se remettait à tomber. Bientôt, Garance fut trempée jusqu’aux os. Mais s’ils attendaient ainsi, c’était qu’ils n’avaient pas encore retrouvé Wolfgang et c’était une consolation malgré tout.

Mais cela ne dura pas.

Au moment où Garance commençait à se dire qu’elle allait finir par se liquéfier à force d’attendre sous la pluie, un attroupement de soldats déboucha sur la place. Wolfgang était avec eux. On lui avait déjà passé des fers aux mains et aux pieds.

« Vous savez ce que je veux, déclara l’homme en vareuse lorsqu’ils furent réunis. Et vous allez me le ramener. Même s’il faut vous couvrir de chaînes ou vous mettre en cage. »

Il se pencha vers eux.

« Ne réessayez pas de vous enfuir. Vous savez ce qui vous attend … », glissa-t-il à l’attention de Garance.

La jeune femme serra les dents. Wolfgang cracha à ses pieds un mélange de salive et de sang. L’homme grimaça et se recula d’un pas.

« Ne le prenez pas de manière si grossière. Ce sont les règles du jeu. »

Garance le fusilla du regard.

Il ne fallut pas longtemps à la petite troupe pour être prête à repartir. Les chaînes de Wolfgang et de Garance furent fixées à la selle de leur monture et deux hussards furent chargés de les conduire. Impuissants et rageurs, ils n’eurent pas d’autre choix que de plier.

Le groupe eut tôt fait de passer les murs de Sächen. La lisière de la forêt se dressa alors devant eux. La jeune femme jeta un regard à son compagnon. Le garou regardait droit devant lui, le dos raide, les poings serrés. Une tension sourde se diffusait dans la poitrine de la chasseresse. Les paroles sibyllines et glaçantes de Wolfgang la veille n’y étaient pas pour rien.

La masse sombre de la forêt avait quelque chose de menaçant sous la grisaille du ciel. La jeune femme vit se rapprocher les troncs tordus et les ténèbres du sous-bois avec un sentiment grandissant de danger. Insensibles à leur répugnance, les hussards s’engagèrent sans hésiter sur l’étroit sentier qui s’ouvrait dans le mur végétal.

La pénombre les enveloppa, en même temps que les odeurs d’humus, d’écorce et de champignons décuplées par l’humidité ambiante. Les frondaisons étaient épaisses et laissaient à peine passer un maigre rayon de lumière. En revanche, elles les mirent un peu à l’abri de la pluie.

Garance jeta un regard tendu à son compagnon. Il était très raide et son regard parcourait les alentours comme s’il craignait de voir surgir quelque chose des fourrés. Sans pitié, les hussards les entraînèrent plus avant entre les arbres. La jeune femme gardait les yeux rivés sur Wolfgang. Mais à mesure qu’ils avançaient, ses épaules se détendirent légèrement.

« Wolfgang… »

Il tourna vers elle un regard soulagé et incrédule à la fois.

« Tout va bien. Je pensais… Ne t’inquiète pas. Tout va bien. »

La chasseresse acquiesça. Elle n’était pas complètement rassurée, mais son compagnon savait mieux qu’elle de quoi il se sentait menacé. S’il ne ressentait plus l’urgence et l’horreur qui l’avaient étreint la veille, elle n’avait aucune raison de les éprouver non plus. Malgré tout, impression rémanente ou sentiment véridique, cette forêt ne lui disait rien qui vaille.

Les hussards firent une halte à l’orée d’une petite clairière. La pluie tombait bruyamment sur l’herbe découverte. Quelques hommes s’éloignèrent pour se soulager. Garance en profita pour interpeler le capitaine Hahn.

« Est-ce que vous savez où vous allez ? »

Le soldat se tourna vers elle avec un regard ennuyé.

« Pour le moment, on suit le sentier. Nous vous dirons quand nous aurons besoin de vous », répondit-il sèchement.

La jeune femme eut une moue boudeuse. Elle se tourna vers Wolfgang et fut agacée de le voir si éloigné. Elle pressa les flancs de son cheval avec ses cuisses pour le pousser à avancer un peu. L’animal renâcla, mécontent d’être dérangé dans sa collation. Mais il se mit à avancer avant de s’arrêter et de reprendre résolument son repas. Garance leva les yeux au ciel.

« Comment tu te sens ? demanda-t-elle à son compagnon.

— Normal », répondit-il.

La jeune femme pencha la tête sur le côté. Le garou avait l’air pensif, mais pas nécessairement disposé à en dire davantage. Tout ce mystère commençait à l’irriter, parce qu’elle sentait que cela influait sur ses impressions et c’était loin d’être une bonne nouvelle. Si son ressenti était biaisé, elle n’était pas capable de déceler le danger. Et d’après ce qu’elle savait de cette Pierre aux Loups et du destin qui s’était abattu sur ceux qui l’avaient recherchée, elle aurait besoin de toutes ces capacités.

« Vas-tu te décider à me dire ce que tout ça signifie ? » réclama-t-elle à voix basse en fronçant les sourcils.

Wolfgang jeta un regard aux hussards qui revenaient à leur monture.

« Pas maintenant », décida-t-il.

Garance plissa les yeux.

« Ne t’avise pas d’oublier. »

Le capitaine Hahn laissa fuser quelques ordres et la troupe se remit en marche. Ils continuèrent de suivre le sentier qui s’enfonçait de plus en plus dans la forêt. Ils firent de nouveau une courte pause quelques heures plus tard pour se restaurer des provisions qu’ils avaient emportées, mais ce fut dans un mutisme maussade. Les hussards étaient peu loquaces et à part les ordres que Hahn lâchait de temps à autre, le voyage se faisait dans un silence de plomb.

Ils chevauchèrent jusqu’à ce que la nuit tombât et rendît la pénombre du sous-bois impénétrable. Le capitaine Hahn décréta qu’ils allaient faire halte pour prendre un peu de repos. Garance et Wolfgang se retrouvèrent enchaînés l'un à l'autre au pied d'un sapin. Puisqu'ils étaient partis pour rester là un long moment, la jeune femme adressa un regard d'avertissement à son compagnon. Ce dernier soupira.

« Très bien. »

Ils s'adossèrent au tronc du sapin, observant d'un œil distrait les soldats qui préparaient le campement.

« J'ai grandi à Fehrn, un village de l'autre côté de cette forêt, commença le jeune homme. Mes parents y avaient une ferme. Mon père était un garou, mais je ne l'ai vu se transformer qu'à trois ou quatre reprises et uniquement quand la ferme était menacée. J'avais un frère et une sœur. Nous avions interdiction d'entrer dans la forêt. Nos parents nous avaient dit qu'il arrivait des choses affreuses à ceux qui y pénétraient. Alors évidemment, un jour, nous y sommes allés. »

Le regard du jeune homme était distant, hanté. Garance devinait que la suite était douloureuse, mais elle n'osa pas l'interrompre.

« Au début, tout était normal et nous avons ri de la peur stupide de nos parents. Et puis, mon frère a commencé à avoir un comportement bizarre. Je ne m'en suis pas rendu compte tout de suite, parce que j'étais persuadé d'entendre quelque chose qui m'appelait. Et puis... Et puis, je ne sais pas. Je me souviens que ma sœur s'est mise à pleurer. Je ne sais pas si elle s'est blessée ou si elle voulait juste rentrer. Mais elle pleurait et... Je crois que c'est à ce moment-là que mon frère a commencé à se transformer. Ça ne lui était jamais arrivé avant et... et à moi non plus. Pourtant, pour la première fois, j'ai senti le loup en moi et il avait envie de sortir. J'étais mort de peur et en même temps j'avais envie de... de tuer quelque chose. Ça m'a paralysé. Alors, mon frère s'est transformé pour de bon. Il a... il a sauté sur ma sœur. Elle a hurlé et puis il y a eu cet affreux gargouillis. Je ne sais pas pourquoi je me suis mis à courir. Quand je me suis arrêté, j'étais près de la maison. J'avais du sang partout. Un loup a hurlé et... je crois que j'ai vomi mes tripes dans l'auge des cochons. Je ne me souviens pas de ce qui s'est passé ensuite. On n'a jamais retrouvé mon frère. Et mon père ne s'est jamais pardonné ce qui était arrivé. »

Wolfgang se frotta les yeux et rejeta sa tête contre le tronc de l'arbre.

« Tu sais, les garous pensent que c'est cette fameuse Pierre aux Loups qui est à l'origine de notre existence. De là viendrait la magie qui nous permet de nous transformer. Mais au fond, nous restons des animaux. Après tout, nous avons toujours besoin de notre peau d’homme pour redevenir humain, jamais l’inverse. Alors je ne sais pas si c'est cette maudite pierre qui se trouve dans les parages, mais en tout cas, il y a quelque chose dans cette forêt qui a rendu fou mon frère. Et je ne veux pas que ça m'arrive. »

Garance pinça les lèvres. Elle avait le cœur serré. Tout près d'elle, le corps de son compagnon exsudait la souffrance, mais elle ne savait pas comment l'apaiser.

« Comment s'appelaient-ils ? demanda-t-elle au bout d'un moment.

— Hans et Antonia. »

Wolfgang ferma les yeux.

« Je n'avais jamais parlé d'eux à qui que ce soit, avant. »

La jeune femme se tortilla de manière à pouvoir s'appuyer contre le torse de son compagnon. La manœuvre s'accompagna d'un vacarme de chaînes qui attira l'attention des hussards sur eux. Garance les fusilla du regard.

« Donc, si je comprends bien, tu peux te transformer en danger mortel à tout moment », récapitula-t-elle.

Wolfgang dut lever les bras et laisser retomber ses fers sur elle pour l’enlacer.

« En quelque sorte.

— Tu parles d’une sale journée… »

*

La nuit se déroula sans anicroche, à l’exception notable d’une moufette qui trouva l’un des hussards fort à son goût et manifesta sa colère d’être rejetée d’une manière pour le moins nauséabonde. L’incident allégea un peu l’esprit de Garance et elle parvint à s’endormir sans peine dans les bras de Wolfgang.

Elle fut réveillée d’un coup de botte dans les côtes par le capitaine Hahn. L’aube parvenait à peine à faire entrer un peu de jour dans la pénombre de la forêt. Toujours enchaînés, la chasseresse et le garou durent se joindre au rapide déjeuner que prirent les hommes autour du feu avant de remonter en selle. La jeune femme avait espéré qu’ils leur retireraient leurs fers, mais personne ne sembla décidé à leur accorder cette grâce.

Aussi, ils reprirent leur route dans les mêmes conditions que la veille. À l’évidence, Hahn savait où ils devaient se rendre. Garance l’avait vu consulter une carte à une ou deux reprises la veille et le matin même. L’homme replet avait donc dû lui donner des informations dont ni elle ni Wolfgang n’avaient connaissance. Quoiqu’il en fût, ils continuaient de suivre le sentier exigu qui s’enfonçait à travers la forêt.

La chasseresse vit une horde de daims détaler dans une clairière toute proche en les entendant arriver. Même s’ils parlaient peu, la troupe faisait du bruit. Garance tiqua sur ce point. Pour ce qu’elle en savait, ils allaient se jeter tous droit dans la gueule du loup, il aurait mieux valu qu’ils ne lui indiquassent pas en sus qu’ils arrivaient.

Ils chevauchèrent toute la journée et l’ennui finit par s’emparer de Garance. Elle se prit plusieurs fois à somnoler.

Elle était justement en train de dodeliner de la tête lorsqu’elle se rendit compte qu’il y avait quelque chose d’anormal. Une sorte de vibration étrange résonnait dans ses os, un tressaillement qui n’avait rien des bruits habituels de la forêt. Cela la réveilla tout à fait.

« Garance, tu entends ? » demanda Wolfgang derrière elle.

Elle ne pouvait pas se retourner pour s’en assurer, mais elle sentait la tension dans sa voix et la devinait dans ses épaules.

« Oui, répondit-elle. Je crois. Tu ne vas pas te transformer, hein ?

— Non. »

L’incertitude dans la voix de son compagnon la convainquit de réagir.

« Capitaine Hahn, arrêtez-vous ! » s’écria-t-elle.

Surpris de se faire héler de la sorte, le hussard immobilisa brutalement sa monture qui hennit et rua. Il y eut un moment de confusion que Garance employa pour se contorsionner et voir dans quel état se trouvait son compagnon. Il était très pâle, respirait vite et ses yeux clairs étaient écarquillés. Même son cheval commençait à montrer des signes de nervosité.

« Qu’est-ce qui vous prend de nous interrompre ainsi ? grogna Hahn.

— J’imagine que nous ne sommes plus très loin », répondit Garance en guettant les signes avant-coureurs de la transformation chez Wolfgang.

Les pupilles du jeune homme étaient dilatées et un tremblement agitait tout son corps. Le capitaine Hahn laissa passer un instant de silence avant de reprendre d’un air perplexe :

« Comment savez-vous que…

— Peu importe. Il vaudrait mieux que vous me fassiez descendre de ce cheval. »

Elle ne sut pas si c’était l’urgence dans sa voix ou le trouble qui commençait à se répandre parmi les montures qui décida le soldat. En tout cas, un instant plus tard, ses chaînes étaient détachées et elle pouvait se précipiter vers Wolfgang.

« Pas de blague, fit-elle en posant ses deux mains sur la cuisse du jeune homme. Je n’ai pas envie de te coller un carreau d’arbalète entre les yeux.

— Ce ne serait pas la première fois que tu essayerais », tenta de plaisanter le garou.

La chasseresse posa sa paume sur le front de son compagnon. Il semblait un peu fiévreux. Au contact de sa main, cependant, il poussa un soupir de soulagement et ferma les yeux.

« N’arrête pas », murmura-t-il.

Quand il leva les paupières, ses pupilles avaient retrouvé leur taille normale. Garance arqua un sourcil.

« C’était quoi, ça ?

— Je ne sais pas.

— Dites donc, vous deux, vous ne seriez pas en train d’essayer de nous ralentir, gronda le capitaine Hahn.

— Nous sommes encore loin de… de là où vous voulez nous amener ? » l’ignora Garance.

Le soldat émit un « Mmph » boudeur.

« Je viens d’envoyer deux hommes en reconnaissance », admit-il.

La jeune femme acquiesça.

« Bien. Je pense qu’à partir de maintenant, nous ferions mieux d’avancer à pied.

— Qu’est-ce qui vous fait dire que…

— Dites, il faut bien que nous soyons là pour une raison, non ? » s’irrita-t-elle.

Cela moucha le hussard.

Quelques minutes plus tard, les deux éclaireurs revinrent.

« Il y a une stèle pas très loin, capitaine, déclara l’un d’eux. Je pense que c’est ce qu’on cherche.

— Vous êtes prêts à repartir ? » s’enquit Hahn à l’attention de Garance et Wolfgang.

La jeune femme adressa un regard interrogateur à son compagnon. Ce dernier hocha la tête.

« Allons-y. »

Ils reprirent leur route à pied, la chasseresse et le garou marchant côte à côte dans un concert de chaînes grinçantes. Garance grimaçait à chaque pas. Il faudrait qu’on les leur enlevât où cela allait devenir un problème.

Peu après, la stèle annoncée par les éclaireurs se profila à l’ombre d’un très vieux chêne. C’était une simple pierre de granite gris sombre, sans aucune inscription à l’exception d’une tête de loup stylisée, grossièrement gravée.

« C’est ici qu’ont été retrouvés les cadavres de ceux qui ont cherché à trouver la Pierre aux Loups, indiqua Hahn.

— Charmant », commenta Garance.

Elle sentait toujours la vibration résonner en elle, plus pressante qu’auparavant, et Wolfgang serrait les dents. Mais il n’avait pas recommencé à trembler et ses pupilles étaient normales. Il avait repris le contrôle.

Le jeune homme étudiait leur environnement immédiat, humant l’air.

« C’est le territoire d’une meute, déclara-t-il. Une très grosse meute.

— Alors la pierre ne doit pas être bien loin, déduisit le capitaine Hahn avec une satisfaction évidente. Avançons. »

Garance claqua la langue contre son palais.

« Un instant. Vous n’allez quand même pas nous forcer à y aller désarmés et enchaînés. »

Le regard que lui adressa le capitaine indiquait que c’était exactement son intention. La jeune femme allait protester, mais Wolfgang la coupa dans son élan.

« Dites-moi, capitaine, savez-vous ce que c’est qu’une meute de loups qui veut votre peau ? »

Hahn hésita un instant, jetant un œil incertain à ses hommes. Puis, il secoua sèchement la tête, une seule fois.

« Croyez-moi, vous préférerez savoir que nous sommes à vos côtés. »

Le hussard balança de nouveau avant d’acquiescer.

« Ôtez leurs fers, ordonna-t-il. Dépêchez-vous. La nuit va tomber. Je préférerai que cette affaire soit réglée le plus rapidement possible. Quant à vous, ajouta-t-il en pointant un index sur Wolfgang, vous savez où nous devons aller. Vous nous guiderez. »

Garance ne savoura guère la sensation de sa liberté retrouvée. Elle s’accroupit à côté de Wolfgang.

« Il vaudrait mieux que tu restes là, déclara-t-elle. Quoi qu’il y ait de l’autre côté de cette stèle, je ne pense pas que nous pouvons prendre le risque de… »

Wolfgang s’était mis à sourire et avant qu’elle ne pût aller plus loin, il avait enroulé sa main autour de sa nuque et l’avait attirée vers lui pour l’embrasser.

« J’aime quand tu t’inquiètes pour moi.

— Idiot ! grogna Garance en lui donnant une tape dans l’épaule. Je suis sérieuse.

— Je sais. »

Il regarda autour de lui, tandis que les hussards s’activaient, fourbissant leurs armes, attachant les montures.

« Je ne pense pas que nous séparer soit une bonne idée. Si la pierre est là-bas, nous la trouverons plus vite ensemble. Et si nous sommes attaqués…

— Ce n’est pas un bon plan, rétorqua Garance. Si tu te transformes, je…

— Escroquer des villages en leur faisant croire qu’ils sont attaqués par un garou, ça aussi, c’était un mauvais plan.

— Mais…

— Tant que je reste avec toi, ça ira, l’interrompit le jeune homme. Tu m’aides à… à rester humain. »

La réplique de Garance mourut sur ses lèvres. Elle soupira.

« J’espère que tu as raison. »

La jeune femme récupéra son coutelas et son arbalète avec un mauvais pressentiment.

Ils partirent.

À pied, ils avançaient plus lentement. Sans compter que cette partie de la forêt semblait plus épaisse, plus menaçante. Garance se sentait observée et elle n’aimait pas cela. La vibration augmentait en même temps que la sensation d’urgence et de danger. Et Wolfgang respirait de plus en plus fort. Mais au bout de quelques minutes à peine, ce dernier avait pris la tête de la troupe et les dirigeait très précisément dans le labyrinthe de broussailles et de ronces. Garance comprit que c’était la pierre qui le guidait et cela lui fit peur.

Une comptine que lui chantait sa grand-mère quand elle était enfant revint la hanter, entêtante.

Méfie-toi du loup, mon enfant.

Il te regarde quand au bois, tu vas chantonnant.

Une jeune enfant,

Une jeune enfant,

S’en allait voir sa mère-grand.

Elle la trouva dans son lit dormant.

« Dis, Mère-grand, chantonna l’enfant,

Qu’ont donc tes vêtements ? Ils sont si grands ! »

« C’est que j’aime beaucoup les gâteaux, mon enfant. »

Dis, Mère-Grand, chantonna l’enfant,

Pourquoi ton nez est-il si grand ? »

« C’est pour mieux te sentir, mon enfant. »

« Dis, Mère-Grand, chantonna l’enfant,

Pourquoi tes crocs sont-ils si grands ? »

« C’est pour mieux te manger, mon enfant. »

Un loup avait pris la place de la mère-grand,

Un loup avait pris la place de la mère-grand.

Méfie-toi du loup, mon enfant.

Il te regarde quand au bois, tu vas chantonnant.

Elle avait dû fredonner la comptine une demi-douzaine de fois quand ils atteignirent une clairière bien dégagée. De l’autre côté, les restes d’une cabane pourrissaient au gré des éléments. Une lueur rougeâtre en émanait. Garance crut d’abord que c’était un reflet du soleil couchant sur un objet brillant quelconque. Mais après une inspection plus poussée, elle dut bien se rendre à l’évidence : quelque chose brillait là-bas.

Le capitaine Hahn et quelques-uns de ses hussards se dirigèrent dans cette direction sans hésiter. Méfiante, Garance resta en retrait. La vibration était si intense désormais que la chasseresse en avait presque la nausée. À ses côtés, Wolfgang tomba à quatre pattes, couvert de sueur, la respiration sifflante. La jeune femme s’accroupit à ses côtés, saisie de la terreur la plus profonde qu’elle eût jamais ressentie.

« Ne me lâche pas, souffla-t-elle. Reste avec moi. »

— Qu’est-ce qui vous prend, marmonna l’un des hussards, vous… »

Il fut coupé par le hurlement d’un loup, repris à l’unisson par d’autres, des dizaines d’autres.

« Par le Ciel… »

Un craquement d’os écœurant se fit entendre.

« Wolfgang… »

Le jeune homme leva les yeux vers elle, ses pupilles étaient si dilatées qu’elle ne voyait plus l’iris vert clair.

« Va-t’en. »

La jeune femme recula, affolée de l’angoisse qu’il y avait dans sa voix. Elle n’eut pas le temps de s’en inquiéter davantage.

Des dizaines de loups surgirent d’entre les fourrés, leurs yeux brillants dans la pénombre de la nuit tombante, leurs crocs dénudés. Ils étaient encerclés. La chasseresse n’en avait jamais vu autant rassemblés. C’était la pierre, comprit-elle. Elle les appelait à son aide.

Près d’elle, le jeune homme gémissait et semblait se débattre contre une force plus puissante que lui.

La chasseresse épaula son arbalète.

À ce moment, les hussards menés par Hahn sortirent des restes pourris de la cabane. Le capitaine tenait quelque chose qui ressemblait à une petite étoile rouge dans son poing serré.

Et tout se produisit en même temps. Wolfgang acheva sa transformation dans un hurlement déchirant que les loups reprirent en écho avant d’attaquer. Ce fut la panique. Des coups de feu retentirent. Des hommes hurlèrent. Des loups glapirent. Garance décocha un trait qui atteignit une bête en plein front.

La peau humaine encore fumante de Wolfgang était étalée sur le sol, piétinée. Le garou, quant à lui, était hors de vue, perdu dans la mêlée.

La clairière n’était plus qu’un chaos d’uniformes souillés de sang, de membres déchiquetés et de cadavres de loups. Les animaux grognaient, les hommes hurlaient. Les bruits, celui des mâchoires se refermant sur la chair, des os qui craquaient, des déflagrations et des gémissements des blessés étourdissaient la jeune femme. Elle perdit la notion du temps. Plus rien ne comptait que les masses de griffes et de crocs qui se jetaient sur elle.

N’étant pas en mesure de recharger son arbalète, elle l’avait délaissée pour le fusil d’un hussard tombé dès les premières secondes de l’assaut. Elle tirait coup sur coup, rechargeant aussi vite que possible, jouant de sa baïonnette pour décourager les plus téméraires. Mais rien n’y faisait, les loups semblaient toujours plus nombreux. Son flanc et sa jambe lui cuisaient. Elle était blessée, mais elle n’arrivait pas à se souvenir quand c’était arrivé. Et elle ne voyait toujours pas Wolfgang.

Puis, brutalement, tout cessa. Elle lâcha un coup de feu et tous les loups déguerpirent en glapissant de terreur. Les jambes de Garance ne la portèrent plus. Elle tomba. La tête lui tournait. L’odeur métallique du sang était partout, le sien, celui des autres. Elle vomit.

Un grognement lui fit lever les yeux.

C’était Wolfgang.

Sa fourrure était couverte de sang. Dans son regard noir, il n’y avait plus la moindre trace d’humanité.

« Wolfgang… C’est moi, hoqueta-t-elle. Tu te souviens de moi, n’est-ce pas ? »

Le garou approcha, un grognement de fauve dans la gorge.

« Wolfgang… »

Elle se releva, tremblante. La peau du jeune homme se trouvait à quelques pas seulement. Sans faire de gestes brusques, elle s’en approcha. Le garou ne la lâchait pas du regard. Elle s’accroupit, tâtonna, parvint à mettre la main sur la peau.

« Tu ne vas pas me faire ce coup-là, hein ? Pas aujourd’hui. Ce n’est pas le moment d’essayer de me faire peur. »

La chasseresse se releva. D’un mouvement vif, elle jeta la peau sur le garou. Mais rien ne se produisit comme à l’accoutumée. La peau n’adhéra pas à la masse du loup. Il s’en débarrassa d’une secousse et avança vers elle, grondant de plus en plus fort, les crocs dévoilés.

Garance se retrouva acculée contre le tronc d’un arbre, sans comprendre.

« Wolfgang, je t’en prie… »

Il fléchit sur ses pattes et bondit. Elle détourna les yeux. Un coup de feu retentit dans le silence de la clairière.

C’était fini.

La jeune femme observa la dépouille du garou à ses pieds, chancelante, les yeux écarquillés.

« Fräulein, vous allez bien ? »

Garance tourna un regard vide en direction du hussard qui accourait dans sa direction, son fusil encore fumant dans l’air froid de la nuit.

« Pourquoi ça n’a pas marché ? » demanda-t-elle d’une voix blanche.

Le soldat la regarda avec des yeux ronds, l’air de ne pas comprendre ce qui se passait. Puis, il secoua la tête, comme pour revenir à la réalité.

« Le capitaine Hahn est mort, déclara-t-il. Nous ne sommes plus que trois et… vous. Mais votre ami… nous ne l’avons pas retrouvé.

— Vous venez de le tuer.

— Je… hein ?

— Vous venez de le tuer », répéta-t-elle, comprenant soudain ce que cela signifiait.

Le hussard se tourna, incrédule, vers le cadavre du garou. Il l’avait eu en plein dans l’œil.

« Je … »

Elle lui avait sauté dessus avant qu’il ne pût ajouter un seul mot. Le soldat se mit à hurler, à se débattre. Garance abattit ses poings sur son visage, sur son torse, chercha à lui arracher les yeux, à mordre, à griffer, à tuer.

Soudain, un éclair de douleur lui vrilla le crâne et tout devint noir.

*

« Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda l’homme replet après que Garance eut laissé tomber devant lui une bourse de cuir.

— Ce que vous cherchiez », répondit froidement la jeune femme.

Un sourire illumina brièvement le visage de l’homme. Il ouvrit le sachet et son front se plissa.

« C’est une plaisanterie ? » demanda-t-il en faisant rouler sur sa paume quelques grains de cristal rouge.

C’était tout ce qu’ils avaient retrouvé de la Pierre aux Loups. Plus de lumière fantastique, plus de vibration. Elle avait dû se briser contre une pierre quand le capitaine Hahn était tombé sous l’assaut des loups et sa magie s’était envolée avec elle. Garance supposait que c’était la raison pour laquelle les loups avaient abandonné si soudainement le combat. La raison aussi qui expliquait pourquoi Wolfgang n’avait pas pu se retransformer.

« Elle est brisée, commenta inutilement l’homme replet. Ce n’est pas ce dont nous avions convenu.

— Nous n’avions convenu de rien du tout », rétorqua sèchement Garance avant de tourner les talons.

L’homme tapa du poing sur la table.

« Vous n’avez pas le droit de… »

Garance fit volte-face et fondit sur lui. Elle l’empoigna par la gorge et le plaqua contre le mur blanchi à la chaux. Le visage froid, aucun des hussards présents ne fit un geste pour l’en empêcher.

« Estimez-vous heureux que je ne vous étouffe pas avec, gronda-t-elle. C’est tout ce que vous mériteriez. »

Elle le lâcha et l’homme s’effondra sur le sol en se tenant la gorge.

La chasseresse quitta l’auberge sans se retourner.

Le roulement de la mer qui s’écrasait contre la falaise et les cris des mouettes emplissaient ses oreilles. Garance ferma les yeux et inspira à plein nez l’odeur d’algues, de bruyère et de sel que portait le vent. C’était la première fois qu’elle voyait la mer.

Les dents serrées, la jeune femme s’agenouilla à côté de la peau humaine de Wolfgang. Elle avait placé quelques galets à l’intérieur et l’avait recousue.

« Ça a toujours été ton rêve de venir ici, pas le mien, souffla-t-elle. Et regarde où j’en suis, tout ça pour tes beaux yeux. »

Elle renifla et écrasa les larmes qui s’obstinaient à couler sur ses joues. Elle jeta un regard à l’immensité gris-bleu qui s’étirait à ses pieds.

« Je n’ai pas eu d’autre idée. J’espère que ça te conviendra, où que tu puisses être d’ailleurs. Si ça se trouve, tu n’en as rien à faire. »

La jeune femme prit une grande inspiration.

« Tu dois te dire que je suis ridicule à parler toute seule », se moqua-t-elle.

Elle se mordit la lèvre et sans se donner davantage de temps pour réfléchir, elle fit basculer la dépouille dans le vide, du haut de la falaise. Emportée par les galets, la peau s’enfonça dans l’eau dans une gerbe d’écume.

« Adieu, Wolfgang. »

Garance se redressa et offrit son visage à la caresse du vent. Au loin, l’horizon était brumeux. Un frisson la saisit. Elle rabattit sur son front le capuchon écarlate de sa veste de chasse.

Méfie-toi du loup, mon enfant.

Il te regarde quand au bois, tu vas chantonnant.

Méfie-toi du loup, mon enfant.

Qu’il ne s’en aille pas, ton cœur dévorant.

FIN

  
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