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4 « La petite fille aux allumettes & Le petit chaperon rouge »
2 « Une lumerette pour un vœu »
Publié par Aislune S., le samedi 6 janvier 2018

Le crépuscule dévorait le ciel opalescent de Tændstik(1). Sa robe sombre dissimulait les rares rayons de soleil qui parvenaient à percer le ventre lourd des nuages. En dépit de l’heure tardive, même les rues les plus calmes étaient envahies de citadins. Chacun effectuait leurs dernières courses pour le réveillon du Nouvel An. En 2101, cette vieille tradition était restée.

Tændstik demeurait une des villes les plus polluées ; vingt ans auparavant, une entreprise avait réussi à mettre sur le marché le concept d’Énergies Régénérantes : elles permettaient à la Terre de se reposer et de se renouveler durant leur utilisation. Malheureusement, les multinationales continuaient d’user de ressources fossiles et du nucléaire alors que la planète était à bout de souffle.

Parmi les couples, les âmes seules, les enfants et les familles, une fillette qui n’avait pas encore atteint sa huitième année déambulait en grelottant. Elle tenait entre ses mains maigres un bocal recouvert d’un tissu qui avait été blanc naguère. Un énorme bouchon de liège le fermait. Il était impossible de deviner son contenu tant qu’elle ne l’ouvrait pas.

Elle avait pour nom Andersènia. Deux ans plus tôt, elle était vêtue des plus somptueux atours et n’aurait jamais imaginé se retrouver à la rue. Son père, un inventeur de génie dans les Énergies Régénérantes, avait été remercié par son employeur, car il n’était plus assez performant et rentable. Le gouvernement exerçait une pression immense sur l’entreprise, incapable de garder ses salariés et de s’étendre.

Le fameux bocal était une de ses plus belles créations. La matière dont il était constitué, ainsi que le mécanisme qui avait été intégré à sa base permettait une réaction chimique inédite alimentée en continu d’un peu d’hydrogène et d’eau. Elle maintenait en vie de véritables feux-follets capturés dans les quelques forêts non abattues par les humains.

Andersènia ne se souvenait pas de sa mère, qui les avait quittés lorsqu’elle avait à peine dix-huit mois. Toutefois, elle avait hérité de sa chevelure blonde et bouclée. Avec son père, ils vivaient au sein d’un bidonville à la périphérie de Tændstik.

Elle s’approcha d’une vieille femme à l’air avenant. Elle ignora sa fatigue et son mal de gorge, puis elle claironna avec entrain :

— Oh, madame ! Laissez-vous tenter par une lumerette, elle exauce les souhaits les plus chers !

Cet autre nom était plus joli que « feu-follet ». L’aïeule fronça les sourcils en l’apercevant et la scruta de haut en bas. Andersènia ne broncha pas malgré le mépris qui naissait dans son regard. Elle ajouta :

— Voulez-vous les voir ?

Elle s’apprêta à ouvrir son bocal, mais aussitôt, la vieille femme se détourna d’elle sans même lui répondre. Le découragement fleurissait au sein de son cœur, mais la fillette se dirigea vers un couple de jeunes adultes. Elle trébucha sur le trottoir et égara une de ses pantoufles en hermine confectionnées par sa feue grand-mère. Trop grandes, elles ne réchauffaient guère ses pieds. Elle la chercha en se lamentant. Il ne lui restait que peu de biens matériels ; elle y tenait comme à la prunelle de ses yeux !

Tout à coup, un garçonnet aussi misérable qu’elle la poussa rudement dans une congère sale pour voler son autre pantoufle. Andersènia tomba à quatre pattes et rattrapa son bocal de justesse. Ses pleurs menaçaient de jaillir d’elle, mais elle refusait de s’effondrer. Elle n’avait encore rien vendu ! L’affluence s’amoindrissait dans la rue où elle cheminait. Peut-être que si elle se rendait dans les beaux quartiers, elle aurait plus de chance…

Une douleur cuisante provoquée par le sol glacé naquit sur ses petits pieds vulnérables. Pourtant, elle se releva et marcha. Si elle rentrait maintenant, son père la battrait jusqu’au sang. À cause de sa déchéance, il avait sombré dans l’alcool et les drogues. Par moments, il ne reconnaissait plus sa propre fille.

Quelques larmes coulèrent sur ses joues rougies par le froid. Elle les sécha avant qu’elles ne gèlent. Au même instant, des flocons poudreux commencèrent à chuter. Elle rabattit la capuche de son chaperon sur sa tête. Tout miteux, il avait été d’un bleu tendre. Sa grand-mère le lui avait cousu aussi.

Combien d’heures erra-t-elle ? Malgré ses efforts, elle ne parvenait pas à intéresser les personnes encore dehors. Minuit ne tarderait pas à sonner. Plus personne ne croyait au destin, aux légendes ou à « toutes ces sornettes ». Plus personne ne s’offrait de rêveries. C’était mal, c’était une perte de temps.

Andersènia finit par s’affaler contre un mur argenté en métal. Il enceignait des appartements de luxe, fabriqués dans du bois de pin et isolés grâce à de la ouate de cellulose de première qualité. Elle avait trop froid pour continuer. Elle s’agenouilla, puis décida de s’asseoir sur ses pieds pour les protéger. En vain. Elle claquait des dents et resserrait souvent les pans de son chaperon tout enneigé. Elle avait posé son bocal à côté d’elle.

Cette nuit, elle ne rentrerait pas chez elle. Elle ne supporterait ni les coups de ceinture ni les gifles de son père. Hélas, elle ne trouverait plus âme qui vive à une heure pareille. Chacun devait profiter du réveillon désormais.

Son estomac se tordit ; elle n’avait rien avalé depuis plus de vingt-quatre heures, et son dernier repas se composait d’une quiche de pain rassis et d’eau non potable.

Andersènia se força à rester éveillée et agrippa son bocal. Le bout de ses doigts blanchissait de froid. Elle peina à ôter le bouchon de liège. Elle ânonnait sans cesse que prendre une lumerette exauçait les vœux. Elle brûlait de croire à une telle fantaisie. Son cœur d’enfant en éprouvait le besoin.

Et si elle en saisissait juste une ? Elle vendrait les autres plus cher si elle y arrivait. Le prix d’une lumerette était de deux Terriens, mais elle pouvait tenter d’échafauder un mensonge plus convaincant…

Elle plongea la main dans le bocal et frissonna à cause de la brume et l’humidité y siégeant. Elle attrapa un feu-follet d’une couleur aussi bleue que ses yeux et forma un écrin avec ses paumes. Elle renifla. Il dégageait une aura froide et électrique. Avec ça, elle ne se réchaufferait pas, pour sûr. Andersènia cala son dos contre le mur et observa le corps lumineux et gracile. Il l’hypnotisait. Elle formula un vœu : celui de ne plus jamais souffrir. Elle en avait assez. Elle n’avait jamais fait de mal à personne. Pourquoi le destin s’acharnait-il sur elle ainsi ?

Bientôt, plus rien n’eut d’importance mis à part la lumerette. Ses membres s’engourdissaient, mais elle ne s’en rendait pas compte. Petit à petit, elle se détendait. Lorsque son esprit commença à voyager, elle ne réagit pas. Devant ses yeux embrumés de rêve, un paysage se dessina. Un château envahi par les ronces et le brouillard. Elle le survola et se retrouva à la fenêtre de la plus haute tour. Une jeune femme qui ressemblait à sa mère reposait sur un lit, les mains jointes, avec une expression paisible. Un léger voile orangé recouvrait le baldaquin. La fillette avisa un rouet dans un coin de la pièce ; le bout du fuseau était rouillé, comme si du sang y avait séché. Elle se demanda qui viendrait réveiller cette princesse si belle – elle avait remarqué le diadème dans ses longs cheveux d’or. Elle sentait une douce odeur de rose, bien qu’un peu fanée.

Andersènia tressaillit quand elle entendit des pas dans l’escalier menant à la cambre. Un rayon de lumière la toucha et l’aveugla, si bien que lorsqu’elle recouvra sa vue, la rue déserte et enneigée la cernait de nouveau.

Entre ses mains dont les doigts bleuissaient à présent, la lumerette s’était éteinte.

Elle éprouva une tristesse lancinante. Non, elle ne pouvait pas rester ainsi ! Elle brûlait d’envie de se projeter dans une nouvelle histoire, pour oublier son existence si misérable et si cruelle ! Sans hésitation, elle captura un deuxième feu-follet. Aussi rouge qu’un coucher de soleil, il tremblotait. Avec impatience, elle attendit qu’une vision l’emporte.

La fillette ferma les yeux si fort que des points colorés dansèrent sous ses paupières. Ils se rassemblèrent en un seul et même halo, qui l’auréola. Désormais, devant elle, un paysage si azuré qu’elle fut saisie par le vertige. Des plantes aux nuances vives et joyeuses recouvraient le sol, ainsi que des coquillages. Elle se retourna en entendant une voix pure comme le cristal parvenir jusqu’à elle. Elle lâcha un hoquet de stupéfaction en avisant le palais le plus magnifique qu’elle ait jamais vu.

Un banc de dorades au ventre blanc l’effleura, puis se dirigea vers une jeune femme insolite. Le bas de son corps se terminait par une queue de poisson aux écailles miroitantes. C’était elle qui chantait si merveilleusement ! La fillette tendit la main vers elle et voulut s’approcher. Hélas, tout bascula au même moment. La sirène parut se dissoudre dans un tourbillon d’air, qui fonça sur Andersènia et la gela jusqu’aux os.

Elle grelottait quand elle se redressa et observa la rue où elle se trouvait toujours. Elle ne s’était pas aperçue que lors de sa béatitude, elle s’était allongée sur l’asphalte glacial. Elle serra les mâchoires et prit un troisième feu-follet, dont l’éclat rivalisait avec celui de l’ambre. Elle n’eut pas à attendre aussi longtemps que les deux premières fois.

Une forêt sombre l’accueillit. Cependant, la fillette remarqua non loin une maisonnette très particulière. Elle poussa une exclamation lorsqu’elle comprit qu’elle était composée de pain d’épice à l’aspect moelleux, de sucre d’orge, de crème fouettée parfumée à la vanille, de chocolat… Oh, tant de confiseries si alléchantes !

Son estomac gronda et se tordit de famine. Elle se plia en deux à cause de la douleur. Toutefois, elle avisa deux enfants, un garçon et une fille, sur le seuil de l’appétissante demeure. Elle haleta et fut aussitôt renvoyée à sa misère et à sa solitude.

Andersènia s’énerva. Pourquoi l’instant avait-il été plus court ? Elle n’était pas rassasiée, loin de là !

Ainsi, les unes après les autres, les lumerettes furent sacrifiées à sa soif d’histoires. Il n’en resta bientôt plus qu’un seul au fond du bocal, d’un ravissant turquoise aux reflets argentés. Elle s’en empara avec avidité. Celui-là, il lui montrerait quoi faire, elle en était absolument certaine ! Elle reviendrait sans le sou chez elle, mais peut-être serait-elle sauvée avant !

Elle ferma les yeux avec force et serra contre son cœur la lumerette. Elle percevait presque une pointe de chaleur au bout de ses doigts. Sous ses paupières closes, un paysage familier s’esquissa. Lorsqu’il fut plus net, Andersènia crut sentir l’air s’échapper de sa poitrine.

Juste devant elle, au pied d’un mur de métal aussi froid que gris, sur un trottoir recouvert d’une neige laiteuse de pollution, une enfant aux cheveux blonds et bouclés s’était recroquevillée sur elle-même. Ses phalanges violacées ressemblaient à des serres d’oiseau. Ses lèvres bleues ne remuaient plus. Ses prunelles contemplaient la voûte céleste pour l’éternité. La mort l’avait cueillie.

La fillette voulut hurler. Sa voix refusa de lui obéir. Elle ne pouvait plus bouger. Le feu-follet projetait une image d’elle-même dont elle était incapable de se dépêtrer.

Aussitôt, elle repéra trois badauds en train de regarder son double. Pourquoi ne s’approchaient-ils pas d’elle ? Pourquoi ne lui portaient-ils pas secours ?

— Pauvre petite…

— En même temps, à force d’effectuer des sales besognes, c’était sûr qu’elle finirait comme ça.

Andersènia se révolta. Non, elle était honnête ! Elle n’avait commis aucun acte criminel ! Même si parfois la tentation avait été grande, elle n’avait jamais volé… De nouveaux passants les rejoignirent.

— Son père est un débris.

— Elle serait devenue comme lui. La mauvaise graine ne donne rien de bon, marmonna une vieille femme.

— Vrai. Quand on est livré à soi-même, on tourne toujours mal !

Lentement, l’image s’étiola. La fillette retourna au sein de son corps. Elle frissonna. Elle s’était vue, car il s’agissait d’une vision prémonitoire. Elle mourrait – ou c’était déjà le cas.

Le froid l’envahissait même au sein de son esprit et de son cœur. Elle ne ressentait qu’une profonde lassitude. Oui, il en était sans doute mieux ainsi. Son père ne lui manquerait pas. Sa grand-mère et le reste de sa famille l’attendaient dans l’autre monde, celui d’où personne ne revenait jamais.

Andersènia s’abandonna aux ténèbres.

Une boule éclatante et argentée jaillit de sa silhouette d’où émanaient avec peine les dernières manifestations de vie. Vaporeuse, elle s’éleva lentement, chétive et gracieuse. L’âme d’Andersènia s’incarnait un bref instant en une lumerette. Elle ne tarderait pas à rejoindre les étoiles, si glaciales et si lointaines – et presque toutes éteintes en réalité, car leur lumière voyageait dans l’espace pendant si longtemps même après leur mort.

Elle tressaillit sous le vent empli de givre. Toute proche de sa destination finale, elle ne prit pas garde à l’enfant qui l’avait remarquée depuis plusieurs secondes et qui l’observait d’un air médusé. Lorsqu’elle s’évapora dans le velours de la nuit, il ordonna par commande vocale à son volet roulant de s’abaisser.

Demain, il en parlerait à ses parents. Son grand-père avait raison : les légendes existaient bel et bien. Après tout, il venait d’apercevoir une lumerette couleur de lune. Elle était sortie de cette petite fille qui s’était endormie contre le mur. Il s’agissait ni plus ni moins de son âme, comme son grand-père lui avait expliqué. Toutefois, tous les feux-follets n’étaient pas maléfiques.

Décidé, il prit un carnet pour dessiner. Il n’écrivait pas encore très bien, mais il voulait immortaliser sa vision. Il aurait pu se saisir de sa tablette dernier cri, mais il préférait le contact du papier. Il le montrerait à ses parents et leur ouvrirait les yeux. Plus personne ne croyait aux mythes ni à la magie. Eh bien, il leur prouverait qu’il le faut. Il s’en fit le serment.

____________

1. À la base, il s’agit d’un terme danois qui signifie « allumette ».

  
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