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4 « La petite fille aux allumettes & Le petit chaperon rouge »
1 « Rotkäppchen »

« Rotkäppchen ». En lettres d’or, le titre s’étalait sur la jaquette en cuir rouge. Virginia caressa une dernière fois la patine de la couverture avant de ranger l’ouvrage dans son coffret d’acajou. L’intérieur tapissé de velours pourpre dissimulait dans son couvercle une loge. La jeune femme en actionna le mécanisme et en sortit un poignard d’argent. Elle savait sa magie puissante, mais suffirait-elle ?

*

C’était un de ces froids matins d’été où l’aube fraîche et vivifiante annonçait une chaude journée. La haute vallée de l’Aude s’éveillait lentement aux sons des roulements du fleuve et Quillan ne faisait pas exception. La cité endormie revivait sa gloire passée une fois l’an : le temps du week-end de l’Assomption. En août, les forains investissaient la ville la transformant en une fête quasi continue. Les gendarmes appréhendaient plus de petits malfrats et autres trafiquants en quatre jours qu’ils n’en arrêtaient le reste de l’année.

Jacques Plâtreur en était bien conscient. Assis au volant de sa voiture garée sur ce parking miteux, il se demandait comment il avait pu en arriver là. Recroquevillée sur la banquette arrière, la brunette en mini-jupe lui rappelait qu’il n’avait pas rêvé. Il avait merdé. Comment une mission d’infiltration toute simple avait-elle viré en un plan cul ? Le commandant de gendarmerie se souvenait parfaitement d’Alet les bains, de sa discothèque et de cette étrange fille. L’excitation de l’arrestation l’avait amenée à sortir de sa réserve. Draguer une inconnue n’était bon ni pour son image ni pour sa carrière. Soudain, une sonnerie téléphonique méconnue interrompit son marasme.

« Inspectrice Wolf. »

Répondit la jeune femme dans son dos. Jacques jeta un œil dans le rétroviseur. La belle endormie s’était réveillée. Son mascara avait coulé, lui dessinant des cernes artificiels. Sa chevelure était emmêlée et son chemisier toujours déboutonné. Elle demanda à son interlocuteur deux secondes de patience et sortit poursuivre sa conversation à l’extérieur du véhicule. Il sursauta une nouvelle fois lorsque son portable se mit à vibrer. Il vérifia le numéro entrant : son adjoint.

« Commandant Plâtreur, déclara-t-il d’un ton assuré. Qu’est-ce que tu me racontes, Filibert ?

— On a une disparition sur les bras : la fille Genty.

— OK, tu sais quoi faire. Lance tout le protocole, j’arrive.

— Vous êtes où, commandant ?

— Alet… pas de commentaires Filibert !

— Commandant, hum… Elle devait sacrément en valoir la peine ! rit son second à l’autre bout du fil.

— Filibert ! Tu perds ton temps avec moi, on a une gamine à retrouver, s’impatienta-t-il.

— Tout le monde est déjà sur le coup, commandant. Par contre, Carcassonne nous envoie son profiler.

— Son quoi ? Tu regardes trop la télé…

— Rigolez pas ! Une inspectrice de Paris, échouée à Toulouse avant de se faire muter à Carca… Il paraît que c’est un sacré numéro, je sens que vous allez bien vous entendre. Virginia Wolf qu’elle s’appelle. »

Jacques ne répondit pas. Il raccrocha simplement et sortit de sa voiture. Il se frotta énergiquement le visage avant de se rendre compte que sa braguette était toujours ouverte. Dodelinant de la tête, il se rhabilla.

« Impensable ! Quelle coïncidence, c’est toi Plâtreur ? l’invectiva sa conquête de la veille.

— Exact ! Je ne crois pas au hasard. Wolf ?

— À ton avis ? Ma caisse est en rade. Un connard a crevé mes pneus, maugréa-t-elle.

— C’est pour ça que t’avais besoin d’un chauffeur ?

— Évidemment, je ne pouvais pas me douter qu’il aurait les mains baladeuses et un préservatif sur lui !

— Non, non, non ! Tu avais les mains baladeuses et moi une capote dans ma poche. Soyons clairs !

— Si tu t’arrêtes à quelques détails, rit Virginia. D’accord, reprenons depuis le début. Pour commencer, on oublie la soirée d’hier.

— Commandant Plâtreur, enchanté de vous accueillir dans la région. Inspectrice Wolf ? Que puis-je faire pour vous aider ? répondit-il sarcastiquement.

— T’es trop chou. Appelle-moi Virginia, profiler au trente-six en disgrâce en ce moment, mutée à Toulouse et expédiée à Carcassonne afin de relire de vieilles archives.

— Et accessoirement, fêtarde invétérée, compléta-t-il.

— OK, je t’ai demandé si tu pouvais me raccompagner parce que tu me semblais le seul mec cortiqué de cette putain de discothèque. J’y suis pour rien si un connard avait crevé mes pneus. J’admets t’avoir mis la main au cul, pardon !

— J’ai horreur d’être pris pour un objet ! essaya-t-il de plaisanter.

— Bienvenue dans mon monde ! Dis-moi, je ne t’ai tout de même pas forcé à t’allonger sur la banquette arrière ? Quatre fois !

— OK, tu sais quoi, oublions tout ça. Nous avons tous deux des torts ! intervint-il.

— Hum… Apparemment, une gamine de dix-sept ans a disparu entre vingt-deux quinze et minuit.

— Oui, la fille Genty. Il faut que j’y aille.

— Moi aussi, tu me conduis ?

— Pas vraiment, non.

— Tu déconnes ? s’étonna-t-elle.

— Tu vois, hier j’étais de repos, mais là je suis en service. T’es flic, tu sais quoi faire. J’ai une enquête sur les bras, moi.

— Oh ! Tu veux la jouer : guerre des polices, tu ne vas pas être déçu. Prépare-toi mon grand, tu vas t’en mordre les doigts jusqu’au coude.

— J’attends ça avec plaisir », ironisa Jacques.

Le commandant Plâtreur remonta dans sa voiture et actionna la fermeture centralisée des portières. Il démarra dans un nuage de poussière. Une fois sur la nationale, il jeta un regard dans le rétroviseur : le parking était vide !

*

« Rotkäppchen ». Ce mot résonnait. Inlassablement, il battait contre ses tempes. Jacques se massa la nuque une dernière fois avant d’avaler d’une traite le contenu du petit sachet. L’aspirine lui brûla l’œsophage et lui piqua le nez. Il fit apparaître en vitesse une bouteille d’eau sur le siège du passager. Il en but une gorgée et sortit.

*

C’était un samedi en nul autre pareil. L’air chaud infiltrait doucement les ruelles, soulignant un peu plus les excès de la veille. Les rues portaient encore les stigmates de la fête. Confettis, ballons, musiques et lumières s’étaient évanouis laissant les poussières, le silence et les papiers gras envahir les lieux. Seuls les platanes régnaient, indifférents. Les camionnettes se bousculaient sur la place de la République à la recherche d’un espace pour décharger. Déballant un à un leurs étals, les commerçants relançaient peu à peu le cœur de la ville. Leurs voix fortes, emplies d’accent où les R sont ronds à force d’être roulés, se répandaient tel un grondement. Les bruits anarchiques redonnaient vie à la cité.

Virginia n’était pas la bienvenue, elle en était parfaitement consciente. Le fait d’avoir eu une aventure avec le commandant de la gendarmerie locale n’arrangerait pas ses affaires, bien au contraire. Cet idiot l’ayant laissé sur un parking miteux, elle avait dû déroger à l’une des sacro-saintes règles de sa famille : pas de magie pour le quotidien ! Elle avait claqué une première fois des doigts pour se refaire une apparence décente, une seconde pour réparer sa voiture et une troisième pour les téléporter toutes deux à moins d’un kilomètre de Quillan. En raison du marché, elle se gara avec difficulté sur la place principale. Un gendarme vint à sa rencontre.

« Désolé, mademoiselle, le public n’est pas autorisé.

— Inspecteur Wolf, police judiciaire, soupira-t-elle en montrant sa plaque.

— Désolé, je vous en prie, passez, maugréa le planton.

— Qu’est-ce qu’on a exactement ?

— Une fille a disparu : Carole Genty, dix-sept ans, blonde, les yeux noirs, un mètre soixante-trois. Vue la dernière fois aux alentours de vingt-deux heures quinze, derrière le bar “Les Pyrénées”.

— Hum… Pourquoi Paris a-t-il appelé Toulouse puis Carcassonne afin de me réhabiliter dans mes fonctions ? Il doit y avoir plus qu’une simple fugue ?

— Le sang. Il y a du sang en grande quantité à côté du local à poubelles. AB négatif, le même groupe que celui de la victime. Il paraît que vous avez déjà eu affaire à pas mal de cas semblables quand vous étiez à la capitale.

— Petite précision, elle n’est pas encore une victime… Autre chose ?

— Non, je ne pense pas. Vous devriez peut-être attendre le commandant avant de jeter un coup d’œil. Il aime bien être le premier.

— Il n’avait qu’à être à l’heure. Montrez-moi la scène du crime, je vous suis. Vous avez déjà appelé la scientifique ? »

Tout en se dirigeant vers la zone balisée, Virginia passa une combinaison de protection et des surchaussures. Elle embrassa du regard les lieux et laissa faire son instinct. En effet, il y avait beaucoup de sang, mais pas de quoi tuer un homme et sûrement pas une adolescente. L’inspectrice pencha la tête de droite à gauche : quelque chose clochait. Cependant, elle n’arrivait pas à savoir ce qui n’était pas à sa place dans cette arrière-cour. Du bout de son index droit, elle dessina dans le sens inverse des aiguilles d’une montre un cercle au creux de sa paume gauche. Le temps suspendit son vol et Virginia put remonter le cours de l’action.

Elle était la veille au soir. Une jeune fille se précipitait à côté des poubelles pour passer un coup de téléphone. L’inspectrice ne pouvait pas entendre ce qu’elle disait. Pourtant, elle comprit immédiatement à qui elle avait à faire tandis que l’adolescente s’entaillait l’avant-bras à l’aide d’un morceau de fer. Elle eut la confirmation que ses soupçons étaient fondés lorsqu’elle la vit dessiner un pentacle et psalmodier une incantation. Quelques secondes plus tard, Carole Genty dissimulait le tout grâce à son propre sang avant de disparaître dans un nuage de fumée.

Ramenée soudainement à la réalité par un hurlement, Virginia sursauta.

« Comment t’es arrivée là ?

— Bonjour, Virginia Wolf, police judiciaire, enchantée. Vous êtes ? On se connaît pour que vous preniez la liberté de vociférer ainsi ? Non, ne me répondez pas, ordonna-t-elle en levant l’index droit. Avant toute chose, allez passer une combinaison de protection, vous souillez ma scène de crime. »

Le commandant Plâtreur s’éloigna. Il maugréa quelques paroles incompréhensibles aux gendarmes à l’entrée de la zone et disparut un instant, Virginia sourit puis reprit le cours de ses pensées. « Grand-mère » était de retour. Depuis le temps qu’elle la cherchait ! Carole Genty serait donc son vecteur, son moine rouge. L’inspectrice se demanda si l’antique sorcière affublait encore ses acolytes d’une cape vermillon. Leur ordonnait-elle toujours de mettre leur capuche avant de se promener dans les bois ? Rangeaient-elles bougies et encens dans un petit panier d’osier ? Virginia soupira. Elle n’avait pas le droit à l’erreur. Elle devrait se débarrasser des deux où sinon… En attendant, elle s’occuperait de Jacques, certaine qu’il allait lui poser des questions.

« Alors Wolf, ma tenue te convient-elle ? ironisa-t-il. On va peut-être arrêter de jouer au con et collaborer.

— Qui a commencé ?

— Je plaide coupable sur ce coup-là. Cela étant, nous avons une affaire à diriger. Que donne l’enquête préliminaire ? Filibert m’a dit que tu avais fixé la tache de sang une bonne dizaine de minutes.

— Des nouvelles de la gamine ? s’inquiéta Virginia.

— Pas encore… Premier relevé ? s’impatienta-t-il.

— Je ne crois pas qu’il y ait eu meurtre. Pour l’instant, les éléments me font penser à un culte satanique. Dans ce cas-là, elle ne devrait plus tarder à rentrer. J’ai déjà traité ce genre d’affaires, le modus operandi…

— Waouh ! l’interrompit-il. Et t’as trouvé ça en fixant une flaque ? Quels indices étayent ta théorie ?

— Si tes hommes prêtent attention, ils mettront en évidence que le sang couvre un pentacle et… »

Virginia n’eut pas le temps de finir sa phrase. Le téléphone de Jacques venait de sonner et sans attendre ce dernier avait répondu.

« Hum… Je comprends, comment va-t-elle ? Entendu. Je la préviens, abrégea le commandant.

— Wolf, incroyable, mais tu as raison. Carole est rentrée chez elle. Blessée au bras gauche, elle a expliqué avoir voulu reproduire un rituel vu sur Internet.

— Rien de plus ? s’étonna-t-elle.

— Tu peux repartir ou rester jusqu’à demain. Le contre-interrogatoire aura lieu cet après-midi. L’affaire sera sans doute classée et la jeune Genty consultera un psy. Une fin heureuse en somme.

— Pourrais-je rencontrer l’adolescente ? Seule à seule je veux dire.

— Pourquoi ?

— Je tiens à m’assurer qu’elle va bien. Ce genre d’action peut être collective et je souhaite vérifier personnellement qu’il n’y aura pas d’autres victimes.

— Entendu, à une condition. Dis-moi, comment as-tu fait pour être sur la scène du crime avant moi, pimpante et changée?

— Un brin de magie, minauda-t-elle en haussant les sourcils.

— Très drôle ! Tu sais où dormir ?

— Pas encore, mais je vais éviter la banquette arrière de ma voiture, sourit-elle.

— J’ai des courbatures un peu partout, toi aussi ? Sinon, j’ai un sofa. Il est à ta disposition… pour te dépanner. Ça t’intéresse ?

— Laisse-moi deviner, tu n’es pas d’astreinte et tu as besoin de compagnie ? conclut-elle hargneuse.

— Non, soupira-t-il. Je souhaitais juste te montrer que je ne suis pas qu’un con prétentieux, mais de toute évidence je vais avoir du mal à te faire changer d’idée.

— Donc tu ne me proposes pas ton lit ? s’étonna-t-elle.

— Certainement pas ! riait-il maintenant. Alors, ce canapé il t’intéresse ?

— Bien évidemment ! Ou veux-tu que je trouve une chambre de libre, à Quillan, le samedi treize août. »

*

« Rotkäppchen ! » Virginia sursauta dans son sommeil, prise d’une vive angoisse. Le chaperon rouge n’allait pas tarder à rejoindre « Grand-mère ». Son instinct la prévenait, la magie de la région s’agitait. Anxieuse, elle se leva. Bien que confortable, la couche de Jacques n’empêchait pas les cauchemars.

*

C’était un de ces dimanches matins types où le soleil perçait doucement les voilages. La chaleur avait déjà donné les premiers signes de son arrivée imminente et la sueur perlait, imperceptible, sur les corps. La veille, l’interrogatoire de la fille Genty n’avait rien apporté de neuf. La fête foraine avait battu son plein et Jacques avait éhontément dragué Virginia. À sa grande surprise, elle avait répondu favorablement à ses avances et accepté de passer un demi-week-end crapuleux avec lui.

Un sourire béat aux lèvres, il se tourna. Ses doigts cherchaient le corps de sa compagne et ne trouvèrent que des draps froids en retour. Il bondit hors du lit et se précipita dans son salon. Là, Virginia assise sur le bord du canapé se tenait la tête entre les mains. Sa respiration était saccadée. Elle avait dû faire un mauvais rêve, rien d’extraordinaire. Elle n’allait pas le quitter avant mardi comme promis ; elle passerait le férié avec lui. Tandis qu’il allait retourner dans sa chambre, le regard du commandant Plâtreur s’arrêta sur le sac à dos de la jeune femme. Jeté à même le sol, il vomissait ses affaires. Ce n’était ni le T-shirt sale ni la trousse de toilette de son invitée qui captèrent son attention. Un coffret d’acajou ouvert s’offrait à sa vue. De la taille d’un livre, son intérieur capitonné de velours pourpre contenait un ouvrage ancien.

« Rotkäppchen » crut-il lire. Intrigué, il s’approcha lentement. Il ne savait que faire. Demander sans prendre de détours risquait de la braquer. Utiliser la magie pouvait s’avérer encore plus dangereux. Heureusement, il n’eut pas à choisir, car il fut interrompu dans sa réflexion par la jeune femme.

« Qu’est-ce que tu fixes comme ça ? s’inquiéta-t-elle.

— Je…

Il hésita un instant. Cependant, il n’arrivait pas à lâcher l’antiquité du regard et préféra de ce fait dire la vérité.

— Ton foutoir dans mon salon bien rangé ! En particulier, ce coffret d’acajou.

— Ne t’approche pas ! Ce ne sont pas tes affaires, cria-t-elle.

— OK… OK, Wolf. C’est juste que je suis fan des frères Grimm.

— Tu vas être déçu. Cette histoire est celle de Perrault.

— Je t’arrête tout de suite. Perrault a écrit un conte malheureux et triste. Il a même fait gagner le loup ! Enfin, jusqu’à ce que deux chasseurs ne l’éventrent dans la version définitive des frères Grimm.

— Débile, cette fin ! Tu ne souhaiterais tout de même pas qu’il laisse triompher cette pourriture de “Grand-mère” ! s’emporta-t-elle.

— Je sens que je vais avoir besoin d’un verre pour supporter tes “théories”. Tu veux boire quelque chose. Café ? lui demanda-t-il en quittant la pièce.

— Vodka, si elle est fraîche. Ce ne sont pas des “théories”.

— Il n’est que huit heures, s’étonna-t-il. Des balivernes, si tu préfères, ironisa-t-il.

Après avoir sorti l’alcool du congélateur où il le gardait, Jacques se surprit à revenir s’asseoir à côté de Virginia avec un plaisir non feint. Il attendait sa prochaine réponse. Il souhaitait en son for intérieur que la conversation durât toute la journée. Elle but cul sec le godet qu’il lui tendait et reprit :

— Des balivernes. Tu as vraiment touché le fond. Tu dis aimer les contes… Cependant, tu n’y connais absolument rien.

— Parce que toi tu es une spécialiste peut-être ?

— Et pas qu’un peu ! »

À ces mots, la jeune femme s’interrompit. Elle avait blêmi. Ses joues tremblaient légèrement. Soudain, le livre à leurs pieds s’ouvrit en émettant une lumière rouge vif qui éclaira toute la pièce. Ils sursautèrent et se prirent la main dans un geste réflexe. Jacques se surprit à ne pas avoir peur. Son instinct lui indiquait qu’il aurait bientôt toutes les informations nécessaires à la compréhension du phénomène auquel il venait d’assister. Dans un claquement, l’ouvrage se referma et lévita jusqu’à eux. Ils tressaillirent une nouvelle fois, mais ne se lâchèrent pas. Jacques resserra un peu plus l’emprise qu’il avait sur les doigts de Virginia et attendit.

« Je m’y connais plutôt bien en ésotérisme, murmura-t-elle soudain timide.

— Je suis prêt à apprendre. Explique-moi avec des mots simples tout de même, essaya-t-il de plaisanter.

— C’est un sujet sérieux. Le livre… Le livre me demande de tout te dire. Personne ne doit jamais savoir. Mon secret pourrait exposer de nombreux innocents.

— Pardon, je suis tout ouïe. Je t’écoute, je ne dirai rien. Tu as ma parole, se reprit-il.

— Je suis une magicienne, une chasseresse plus exactement, précisa-t-elle en passant nerveusement sa main dans ses cheveux.

— Que chasses-tu donc ? fit-il mine de s’étonner.

— Les sorcières. Ma famille traque depuis le douzième siècle la plus célèbre d’entre elles. Elle se fait appeler “Grand-mère” et, en apparence, elle agit comme une petite vieille. La réalité est différente. Au dix-septième…

— Attend ! l’interrompit-il stupéfait qu’elle lui dise la vérité. Quel bon dans le temps ! Elle a déjà vécu cinq cents ans ?

— Laisse-moi finir, tu vas comprendre. Au dix-septième, Perrault, un autre mage, a bien failli la tuer. Elle a perdu tous ses adeptes et presque toutes ses forces. En fait, depuis, elle survit grâce à un culte satanique qui consiste à aspirer la jeunesse de ses fidèles. Cependant, ces derniers doivent céder leur vie de leur plein gré. Pour cela, elle se prétend malade. La plupart du temps, ils viennent lui offrir des gâteaux, du pain, de la confiture ou une bonne soupe pour qu’elle se sente mieux.

— C’est plutôt sympa pour l’instant, ils s’occupent de leur gourou.

— Pas vraiment. En fait, ils sont déjà impliqués dans de nombreux sacrifices par cupidité ou par vanité. Ils espèrent obtenir encore plus en retour. Sa puissance réside dans son habileté à mettre les gens en confiance.

— Ne me dis pas pas que quand ils arrivent, ils lui serinent : coucou, tue-moi !

— Bien sûr que non. Ils répètent bêtement deux, trois banalités : bonjour, je t’offre ceci pour prolonger ta vie, pour que tu prennes des forces et autres formules toutes faites.

— Je sens qu’il va y avoir un mais.

— En effet… Avec ce genre de sorcière, chaque mot compte…

Virginia suspendit sa phrase. Jacques fixait ses lèvres, hypnotisé. Vraie ou fausse, il désirait tant connaître la suite de sa version du conte. L’attente dura presque une minute, il crut mourir !

— Elle leur fait remarquer qu’ils ont une dette envers elle.

— Pour les avoir aidés à obtenir ce qu’il voulait : argent, beauté…

— Tout à fait. Ne me demande pas comment parce que je n’en sais rien, mais elle arrive à ce qu’ils prononcent la phrase maudite. »

Virginia s’arrêta une nouvelle fois. Elle prit une profonde inspiration puis posa son index droit sur ses lèvres. Le Commandant Plâtreur réalisa qu’il ne devait plus parler. Elle déplia l’ouvrage où il put lire l’enchantement. Ses tripes et ses boyaux se serrèrent au point qu’il crut qu’il allait s’évanouir dans l’instant. Il ouvrit la bouche à la recherche d’un peu d’air. Elle ferma le livre. Il respira à nouveau.

« Si j’ai bien compris… ânonna-t-il avant de reprendre complétement son souffle. Seule une lame d’argent peut rompre cet enchantement.

Jacques était maintenant le plus sérieux du monde. En commandant de gendarmerie, il avait vu et entendu bon nombre d’horreur. En tant que mage, il avait également fait face à des situations incongrues, mais rien ne l’avait préparé à Virginia. Elle l’intriguait.

— Pas n’importe quel poignard. Uniquement celui-ci, continua-t-elle en sortant le couteau de sa cachette.

— Il est si petit.

— Pourtant, lui seul peut mettre fin à toute cette sordide histoire.

— D’ailleurs, tu n’as pas fini de me la raconter. Pourquoi Rotkäppchen ?

Remarqua-t-il, réellement intéressé. En quelques minutes à peine, il se souvint ce qu’il aimait dans la traque. Il était passé du stade de commandant prétendument dubitatif et sceptique à celui de chasseur convaincu de son bon droit.

— Perrault était un enchanteur. Par l’écriture, il a enfermé de nombreuses créatures maléfiques à l’intérieur de ses contes. Cependant, il n’était pas le seul à être doué. La sorcière est dangereuse, car elle pervertit l’âme humaine.

— N’étaient-ils pas déjà véreux ? Ses adeptes j’entends…

— Ne le sommes-nous pas tous ? N’as-tu jamais souhaité être riche, beau, aimé ou ne serait-ce qu’en bonne santé ? Si oui, tu pourrais être une victime de “Grand-mère”. Les frères Grimm étaient des chasseurs dont ma famille descend en ligne directe. Ce sont eux qui ont découvert le fin mot de l’histoire de ce démon et surtout pourquoi Perrault crut l’avoir vaincu un temps avant qu’elle ne refasse surface dans la forêt noire. Sa puissance se décuple les soirs de Lune rousse. Ces nuits-là, elle choisit un esprit clair et le transforme en moine rouge d’où Rotkäppchen. La sorcière divise ses pouvoirs et investit le corps d’une innocente. Ainsi, elle devient encore plus difficile à tuer, car présente dans deux êtres en même temps.

— Perrault…

Jacques réfléchissait. “Grand-mère” vidait ses victimes de leur force, mais jetait son dévolu sur une âme pure afin de se dédoubler. Il cherchait un moyen pour que Virginia ne comprenne pas qu’il était au courant. Puis, soudain, il fit une analogie.

— Oh ! Comme Voldemort dans Harry Potter ! Le petit chaperon rouge est sa relique de la mort !

S’exclama-t-il, fier de lui. Virginia éclata de rire et acquiesça avant de continuer.

— En quelque sorte… C’est tout à fait cela. La Lune rousse est annoncée dans deux jours et je compte bien mettre fin à cette histoire ce soir-là.

— Comment vas-tu t’y prendre ?

— Cela veut-il dire que tu me crois ? »

La jeune femme semblait suspicieuse. Il devait étouffer le moindre doute dans l’œuf sinon elle risquait d’utiliser un enchantement et il ne serait pas de taille. En plus, il commençait à trouver cette fille intéressante. Elle était puissante, sûrement la seule à pouvoir tuer « Grand-mère ». Virginia lui plaisait, c’était certain. Cependant, il se demanda si la magie n’accroissait pas l’affection qu’il avait pour elle. Il sourit, cette pensée venait de lui donner une idée.

« Qu’y a-t-il de drôle pour que tu ressembles à un benêt ? l’agressa-t-elle. Me crois-tu ?

— Tu as l’air d’en douter. Pourtant, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai la certitude que tu dis vrai.

— Hum… tu en as la conviction, comme ça ? se méfia-t-elle.

— Non, une chaleur dans mon estomac, suivi d’une légèreté dans mon esprit.

Décrit-il en connaissance de cause. Il savait qu’il y avait une chance sur deux qu’elle le prenne pour un élu, un humain croyant d’instinct à la magie. Elle le regarda avec intensité. Il ne lui laissa pas le temps de tergiverser davantage.

— Comment vas-tu t’y prendre ? redemanda-t-il.

— Je fais filer Carole Genty. Je suis certaine qu’elle va fuguer et se rendre dans les bois qui bordent le plateau de Sault. Là, je tuerai “Grand-mère” et Genty si nécessaire.

— Déjà, tu n’iras occire personne de moins de cinq cents ans et, c’est quoi cette lubie des forêts ?

— C’est là qu’il y a le moins de lumière et que les rayons de l’astre argenté sont les plus puissants. En ces lieux, la sorcière est presque immortelle.

— OK, je t’accompagne.

— Je ne crois pas, bougonna-t-elle en haussant les épaules.

— Demande au livre ? »

Virginia n’eut pas le temps de se tourner que Jacques l’avait embrassée. Les pages du conte se mirent à bouger seules. Dans ses bras, il sentit Virginia se détendre. Enfin !

*

« Rotkäppchen ! » Le cri de Jacques résonna dans la demi-pénombre. Il frissonnait au milieu des bois. L’odeur épicée des sapins jeunes se répandait tout autour de lui et invitait à la relaxation plus qu’à la traque. Il venait de perdre Virginia de vue et Carole Genty se trouvait maintenant à quelques mètres de « Grand-mère ».

*

C’était une nuit claire où la Lune presque pleine était rousse. Elle éclairait de sa douce lumière les forêts du plateau de Sault. Les étoiles reflétaient l’infini et scintillaient dans le ciel pur du mois d’août. Les rayons de l’astre argentés suivaient l’Aude et donnaient encore un peu plus de reliefs aux gorges du fleuve. Un cri déchira le silence. Virginia tressaillit. Elle s’arrêta un instant. Le hurlement de Jacques avait retenti jusqu’au plus profond de ses entrailles. Elle serra la garde de son poignard et se remit à courir. Ils avaient un plan, elle s’y tiendrait. Aucune ruse, nulle fourberie ne viendrait à bout de sa détermination.

La jeune femme ralentit. Maintenant, elle marchait et faisait bien attention à ne pas faire de bruit. Les racines tortueuses encombraient le sentier. Devant elle, seulement à quelques mètres, une vieille, un homme et une adolescente semblaient figés dans la clarté de la Lune. Virginia se dissimula derrière un tronc. Accroupie, elle retenait son souffle. Elle se remémora ce que sa mère lui avait appris et puis au fond d’elle le courage nécessaire pour exécuter sa tâche avec précision. D’une main, elle devait bloquer les narines et la bouche de « Grand-mère » et de l’autre l’égorger. Un jeu d’enfants !

Elle se redressa lentement. Puis, elle contourna un bosquet, se faufila entre deux grands sapins et enfin enjamba une énorme souche pour se retrouver en position. D’un geste souple, elle contrôla que son livre soit toujours bien en place dans son sac à dos. Rassurée, elle observa la scène devant elle.

Des ramures de conifères jonchaient le sol. Elles dessinaient un cercle à l’intérieur duquel des pierres représentaient une étoile à cinq branches. « Grand-mère » ressemblait à une femme de quatre-vingts ans. Légèrement voûtée, elle portait un châle tricoté sur ses épaules. Ses cheveux blancs mettaient en valeur son sourire angélique. À côté d’elle, au milieu du pentacle, Carole Genty en jean’s et T-shirt finissait d’attacher sa cape. Cette dernière était rouge et possédait une grande capuche. Aux pieds de l’adolescente, un panier à champignons attendait. Non loin d’elles, mais tout de même en dehors des balises ésotériques, Jacques patientait. Il pouvait la voir ; elle en était sûre. Cependant, le commandant Plâtreur se gardait bien de la regarder. Il fixait Carole Genty et menaçait « Grand-mère » de son arme de service. En uniforme, il avait allumé sa radio et tentait de négocier avec les deux femmes.

« Halte-là ! Rotkäppchen !

Hurla-t-il une nouvelle fois tandis que la sorcière levait imperceptiblement les bras.

— Je ne le répéterais pas. À genoux ! reprit-il.

— Mais enfin ! Qu’est-ce que c’est que ces façons ! Mon garçon, nous venons ramasser des cèpes.

— “Grand-mère”, à genoux. Vous êtes en état d’arrestation. Mademoiselle Genty, nous savons qu’il s’agit de votre contact Internet. Elle a dû vous faire miroiter : un bel avenir ou, n’importe quoi d’autre. Cependant, rien ne justifie que vous vous fassiez du mal.

— Je vous connais, murmura l’adolescente. Vous êtes le gendarme qui est venu m’interroger avec l’inspectrice.

— L’inspectrice ! Quelle inspectrice ? » vociféra la sorcière.

Elle n’eut pas le temps d’en dire plus. Virginia avait bondi. Sa main gauche enserrait les orifices du visage de la vieille. Ses phalanges droites se crispaient si fortement sur le manche de son poignard qu’elles étaient blanches. La jeune femme prit une profonde inspiration puis prononça lentement :

« Tire la chevillette, la bobinette cherra. »

Les bras de « Grand-mère » se firent immenses. Ses jambes grandirent. La sorcière changeait de taille et soulevait maintenant Virginia du sol. Elle n’était plus vraiment humaine et ses oreilles pointues trahissaient le démon en elle. Ses yeux exorbités semblaient démesurés. Virginia s’agrippa de toutes ses forces à la gueule de son adversaire. Elle enroula ses cuisses autour de la poitrine de cette dernière de façon à ne pas tomber. Le changement de morphologie de son opposant lui donnait l’avantage. En effet, la sorcière ne pouvait pas se métamorphoser et se battre en même temps. À ce moment-là, Virginia sut qu’elle touchait au but. « Grand-mère » allait enfin embrasser la mort. Elle enfonça son poignard dans la gorge du démon, un coup sec et profond comme lorsqu’on plante une cheville de tente dans la terre lui avait expliqué son père. Puis elle tira la lame de toutes ses forces vers elle et la face de « Grand-mère » se fit minuscule. Telle une bobine, elle se désolidarisa du cou de l’être maléfique et roula à terre. Virginia chut. Ses épaules percutèrent violemment le sol. Ses membres lui faisaient mal et sa respiration devint difficile.

Son sac à dos n’avait pas suffi à amortir sa chute. Devant elle, le corps et la tête de « Grand-mère » se transformaient en poussière grise. Elle prit appui sur ses coudes pour s’asseoir et inspira. Elle observait avec attention le nuage maléfique et se demanda si elle l’avait réellement vaincu.

Soudain, éblouie par une vive lumière, elle sentit les sangles bouger. Le livre ! Il sortait seul de sa cachette. Les pages se déchiraient. Elles se transformaient en loup de papier. Ils avalaient un à un les grains de poussière qui, un jour, avaient été une sorcière. Virginia soupira. Elle était fourbue, mais toute cette histoire était enfin finie. Se relevant, elle réalisa qu’il lui restait du travail. Elle frotta ses mains et se débarrassa des aiguilles de sapins. Elle prit la direction de Jacques et de Carole.

Le commandant Plâtreur avait tenu son rôle à merveille. Dès les premiers signes de magie, il avait donné un léger coup de crosse de revolver à l’adolescente. Carole avait perdu connaissance et il l’avait emmené dans les bois, là où l’inspectrice Wolf n’était pas, pour la protéger. Puis, il avait sommé ses collègues de venir à leur secours. Ils avaient besoin de renforts : Carole Genty s’était fait kidnapper et ils étaient sur le point d’appréhender le coupable. Tous deux avaient choisi un lieu de rendez-vous, une seconde clairière abritée des regards et située un peu plus au sud. Virginia avançait dans cette direction lorsqu’elle les vit. Adossé à un tronc, Jacques était maintenant assis par terre, la tête de l’adolescente sur ses genoux.

Virginia et lui avaient calculé qu’entre l’appel, le réveil de l’ensemble de la caserne et le trajet, ils n’avaient pas plus d’une heure pour mener à bien leur mission. S’ils avaient vu juste, cela ne laissait qu’une dizaine de minutes à la jeune femme pour tout nettoyer. Sa magie était puissante, mais pas forcément rapide.

Lorsqu’elle eut rejoint Jacques et Carole, de son index droit elle dessina un pentacle dans sa main gauche. Dans un claquement sec, de ses doigts elle fit apparaître au bord de la route une fourgonnette blanche sans plaques d’immatriculation. Elle ferma ensuite les yeux et visualisa un visage puis un corps. Elle essaya de se conformer aux standards et créa un « homme ». Elle le vêtit et lui donna des attributs patibulaires. Les a priori rendraient sa version plus crédible ; elle en était certaine.

« Jacques, reste au sol et lorsque je soulèverais le Gollum tire lui dessus tant qu’il avance, lui expliqua-t-elle.

— Parce que tu peux aussi fabriquer ces machins, Wolf ? s’étonna-t-il.

— Jacques ! Focus… nous n’avons pas beaucoup de temps.

— OK, mais fais attention une balle perdue est toujours possible.

— Merci, je vais me méfier. »

L’être de terre se mit en mouvement et le commandant s’exécuta. La créature s’effondra à quelques mètres du gendarme. Virginia frotta ses mains l’un contre l’autre. Le prochain sort était complexe. Elle dessina de son index droit une spirale dans le sens inverse des aiguilles d’une montre au creux de sa paume gauche. Puis, elle enchaîna aussi vite qu’elle le put par un cercle en sens contraire. Une douce lumière rose jaillit de son corps tandis qu’elle psalmodiait quelques vers. La couleur la quitta et envahit la jeune fille non loin d’elle avant que cette dernière ne se réveille. Virginia tomba à genoux. Exténuée, elle regarda Carole. L’adolescente était hébétée. Cependant, elle reconnut immédiatement le commandant de gendarmerie.

« Com… Comman… Commandant Plâtrier ? ânonna-t-elle.

— Tout va bien, Carole. Tout est fini, tu es en sécurité maintenant, lui dit-il en lui ôtant sa capuche rouge.

— Il est mort ? demanda-t-elle en se redressant.

— Ton kidnappeur ?

— Hum… Il m’a fait si peur ! Je n’ai pas vraiment compris ce qu’il m’arrivait, mais quand je me suis réveillée dans cette camionnette, les mains et les chevilles attachées… pleurait-elle.

— Tout est terminé, Carole. Tu n’as pas besoin de tout me raconter maintenant. Nous allons attendre les secours et lorsque tu iras mieux, nous reparlerons de tout cela. »

De son côté, Virginia sourit. Elle avait réussi ; elle avait modifié les souvenirs de Carole en remontant le temps dans sa mémoire. La jeune femme se frotta le visage. Elle était nauséeuse, sûrement l’abus de magie.

*

« Rotkäppchen ». En lettres d’or, le titre s’étalait sur la jaquette de cuir rouge. Virginia caressa une dernière fois la patine de la couverture avant de ranger l’ouvrage dans son coffret d’acajou. L’intérieur tapissé de velours pourpre dissimulait dans son couvercle une loge. La jeune femme en actionna le mécanisme et en sortit un poignard d’argent. En sueur, elle se réveilla. Cette histoire ne finirait-elle donc jamais ?

*

C’était un de ces chauds matins d’automne où l’aube claire et orangée annonçait une belle journée. Paris s’éveillait lentement aux sons des embouteillages. Jacques faisait les cent pas. Il hésitait encore à rejoindre la file d’attente pour les taxis. Le bus serait peut-être plus discret. Cependant, sa demande de congés exceptionnels et son voyage avaient déjà attiré l’attention de ses collègues. Toute la caserne se doutait qu’il montait à Paris afin de voir Virginia. L’inspectrice avait eu vite fait de retrouver ses fonctions au quai des Orfèvres suite à l’affaire « Genty ». Elle avait quitté Toulouse trois mois auparavant sans un mot. Ils s’étaient mis d’accord, personne ne devait connaître le lien qu’ils partageaient. Bien sûr, Filibert l’avait charrié et il avait dû admettre avoir eu une relation extra professionnelle avec Wolf, mais les quolibets avaient cessé depuis longtemps.

Jacques opta pour un taxi plus rapide selon lui. Il vérifia sa poche intérieure. Tout était là, aucun des pickpockets de la gare d’Austerlitz ne l’avait volé. Un provincial en déplacement à la capitale devait toujours se méfier.

Il repensa à la véritable raison de son voyage. Virginia et lui avaient fait bien attention. Cependant, l’infinitésimale probabilité qu’un accident arrive était survenue. Il n’imaginait pas possible que l’erreur vienne de son côté. Pourtant, il était bien responsable de la situation. Virginia était enceinte. Il avait appelé ses parents afin d’adopter l’attitude la plus digne. Son père avait soupiré et sa mère avait pleuré, puis ils lui avaient dicté la conduite à tenir dans de pareils cas. Jacques suivrait leur conseil.

La mort dans l’âme, il descendit du véhicule. Il leva la tête et regarda la jolie façade qui se trouvait devant lui. De style haussmannien, elle imposait le calme et le respect. La famille de l’inspectrice devait être aisée pour pouvoir lui prodiguer un logement si luxueux. Malgré ses réticences, cela faisait trois mois que Jacques rêvait de se retrouver là, trois longs mois pendant lesquels il avait lutté pour ne pas appeler la jeune femme. Il voulait discuter de ses présomptions, justifier ses mensonges et lui déclarer sa passion. Il souhaitait lui expliquer que leur lien était magique et qu’il était fait l’un pour l’autre. Cependant, ils avaient un accord et le commandant Plâtreur en homme de parole s’y était tenu. Si Virginia n’avait pas pris les devants, il n’aurait eu que des soupçons. En effet, il avait eu des doutes dès le lendemain de la disparition de « Grand-mère » ; Virginia avait eu de violentes nausées matinales. Il avait interrogé sa mère, elle lui avait conseillé de patienter six mois afin d’obtenir la preuve d’une éventuelle bévue.

Seulement, Wolf n’avait pas attendu. Dès qu’elle avait eu la certitude d’être enceinte, elle l’avait contacté. Les pires craintes de Jacques s’étaient alors confirmées. Soudain, tandis qu’il fixait toujours les murs de l’immeuble, son téléphone vibra. Il sursauta. Virginia lui envoyait un SMS qui demandait s’il était bien arrivé. Il lui répondit qu’il était devant sa porte, elle ouvrit la clenche à distance. Une fois à l’intérieur du hall, il hésita entre l’ascenseur et les escaliers. Bien qu’elle habite au sixième, il prit les marches. Jacques ne savait pas comment repousser l’inéluctable. Il espérait éperdument qu’elle n’en meurt pas.

En sueur et légèrement essoufflé, il sonna. Il entendit des pas précipités. La porte s’ouvrit. Virginia était rayonnante. Elle plaqua ses lèvres sur les siennes puis le noya de questions. Il ne comprenait pas ses mots, seul un bourdonnement envahissait ses tympans. Elle allait l’embrasser une seconde fois. Il ferma les yeux et puisa dans sa détermination à mener à bien sa mission pour repousser la jeune femme.

« Wolf, nous devons parler.

— Bien évidemment ! Tu es tout pâle, le voyage ne s’est pas bien passé ?

Demanda-t-elle en lui prenant le bras. Il la fit pivoter et la plaça face à lui. Il fronça les sourcils et se lança. La nouvelle allait déjà être difficile à digérer, pas besoin de tergiverser.

— Wolf ! Nous n’aurons pas ce bébé.

Affirma-t-il posément en claquant des doigts. Il souhaitait que son enchantement fût suffisamment fort pour qu’elle ne souffre pas.

— Salaud ! hurla-t-elle. Sors de chez moi ! Je me débrouillerai sans toi.

— Non, tu ne comprends pas. Cette grossesse doit prendre fin et si tu survis, tu ne pourras probablement plus jamais enfanter.

— Si je... quoi ?

Elle le regardait droit dans les yeux. Figée, elle essayait désespérément de bouger, mais le sort de Jacques était beaucoup trop puissant. Seules les larmes silencieuses de la jeune femme troublaient l’immobilisme de l’instant.

— Je n’ai pas beaucoup de temps avant que tu brises ma magie. Je suis un mage, tu l’auras compris. Plâtreur est l’anagramme de Perrault, je suis l’un de ces descendants. Je dois terminer l’histoire, c’est mon destin.

Il se frotta le front du plat de la main, sujet au doute et reprit :

— Hum… Tu ne portes pas que notre enfant.

— “Grand-mère”, réussit-elle à articuler péniblement.

— Oui. Comment aurais-je pu savoir que cette capote était poreuse ? Si j’avais réalisé que tu pouvais être enceinte, jamais je ne t’aurais laissé approcher ce monstre. Il a suffi d’une seule poussière maudite, d’une seconde…

Jacques sortit de sa poche intérieure, une lame en argent semblable à celle que possédait Virginia, bien que beaucoup plus longue.

— J’avais eu des doutes parce que les dents de “Grand-mère” étaient devenues immenses…énonça-t-elle les yeux dans le vague.

— Pour mieux te manger, souffla-t-il.

— Perrault avait raison.

— Exactement ! Perrault avait tout deviné. Il avait visualisé parfaitement la fin de l’histoire. Le ventre du loup contient “le petit chaperon rouge” et “Grand-mère” », déclara-t-il les larmes aux yeux.

Jacques avait maintenant le bras tendu. Armée et tremblante, sa main se dirigeait vers Virginia. Dans un premier temps, il ne comprit pas ce qu’il se passait. À son tour immobilisé, il la fixait. Souriante, elle s’approcha de lui et l’embrassa. « Je t’aime », susurra-t-elle à son oreille avant de s’empaler sur le poignard. Le sang chaud et visqueux coula le long des doigts de Jacques. L’arme se brisa et émit mille éclats ; c’en était fini de la sorcière. Au même instant, la magie de Virginia s’interrompit et il retrouva sa mobilité. Il retint le corps de la jeune femme et tomba à genoux avec elle. En pleurs, Jacques ne savait que faire. Avec difficulté, il attrapa son téléphone portable et composa le numéro des secours. Impuissant, il fixait sa main ensanglantée. Son regard glissa vers Virginia. Elle gisait sur le parquet de chêne, sa peau d’une pâleur morbide semblait encore plus blanche entourée de tout ce rouge. Jacques la souleva doucement et la serra contre lui. Il l’embrassa puis lui murmura : « Je t’aime, Virginia », juste avant qu’elle ne ferme les yeux.

*

« Rotkäppchen ». Les lettres d’or s’évanouissaient une à une dans les airs. Le flou qui troublait sa vision embrumait toute chose. Virginia admira une dernière fois le visage de Jacques. Elle n’avait pas mal. Ni froid, ni peur. La vraie magie était là : leur amour, cette improbable alchimie, rendait réels tous les possibles.

  
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