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Publié par Chimere, le lundi 16 novembre 2015

GEPPETTO – PAR CHIMERE

D’après le conte « Pinocchio » de Carlo Collodi

L’inspecteur Antoine Germont remonta le col de manteau en frissonnant. Le vent glacé de la nuit s’infiltrait dans la cour de l’ancienne prison parisienne et rendait l’atmosphère encore plus inquiétante que d’habitude. Promsies à la démolition depuis plusieurs mois, les geôles dressaient toujours leurs sinistres silhouettes face au Grand Pont. Désertées depuis le massacre de 1792, seule une aile du bâtiment était encore occupée par la morgue.

Bien sûr, ce dédale de couloirs sombres était devenu, en dix ans, le repère de pauvres hères, malandrins et rebuts de toutes sortes. On n’y entrait plus qu’à ses risques et périls, ou fortement escorté, comme ce soir.

Second fils d’un négociant nantais, ancien lieutenant de l’armée révolutionnaire blessé dans les marais d’Arcolle, il s’était engagé dans la police deux ans auparavant lors de la création de la magistrature du préfet de police. Ses états de services exemplaires, ainsi qu’une lettre de recommandation de son ancien officier commandant, lui avaient obtenu une position confortable qui ne lui demandait que rarement de telles sorties sur le terrain. Mal à l’aise, il serrait convulsivement la crosse de bois de son pistolet. Devant lui, l’agent Lebrun éclairait le couloir et le guidait. Il ne semblait pas vraiment à l’aise non plus et jetait de fréquents regards furtifs autour de lui.

Mais rien n’entrava leur progression ce soir. Il y avait deux hommes devant une des anciennes cellules. Des vieux de la vieille qui considéraient toujours la réforme de la police du Premier Consul comme une aberration. Mais c’était des hommes solides qui avaient sans doute tout vu dans leur vie. Les voir ce soir si tendus et pâles rendit l’inspecteur encore plus nerveux.

Il prit une profonde inspiration et entra dans la cellule.

— Seigneur ayez pitié, marmonna-t-il en reculant d’un pas.

Le sol avait été consciencieusement balayé et on y avait dessiné une étoile avec une substance rouge qu’il supposa être du sang. A chaque pointe se trouvait une petite coupelle dans lesquelles se trouvaient des cendres encore fumantes. Au-dessus, un enfant d’une dizaine d’années, était suspendu par de fines cordelettes qui mordaient dans sa chair par de petits crochets métalliques. Plus haut, les ficelles étaient accrochées à une croix horizontale en bois. Le sang de la victime avait coulé le long de son corps supplicié et formait une flaque au centre de l’étoile. L’expression de douleur sur son visage était difficilement supportable.

Comme frappé au visage, le policier recula en tentant de garder le contrôle de son estomac. Lui qui croyait avoir vu les pires horreurs pendant sa brève carrière militaire…

— Ça va monsieur ? demanda Lebrun.

Lui-même ne semblait pas très à l’aise. Il respirait doucement, par la bouche et regardait ostensiblement ailleurs que dans la cellule.

— Qui a découvert le corps ? demanda l’inspecteur en essayant de garder une voix claire.

— Une hospitalière. Ses sœurs l’ont entendue hurler depuis le couvent et ont cru qu’elle se faisait agresser.

— Je vois. Elle peut parler ?

— C’est possible… elle est sérieusement secouée. Mais vous saurez peut être la convaincre.

— Je vous suis !

Il en avait bien assez vu. Pareille atrocité ne pouvait qu’être l’œuvre du démon ou d’un homme tellement dérangé que ça en revenait au même. Avec un peu de chance, la sœur hospitalière se souviendrait-elle de quelque chose. Sinon il lui semblait bien peu probable de prendre un tel monstre. Jamais il n’avait entendu parler d’un tel crime.

Les sœurs s’occupaient de l’inhumation des malheureux, retrouvés chaque nuit dans les rues de Paris, qui n’avaient pas été reconnus par leur famille. Travail ingrat que personne ne leur enviait.

Flanqué de l’agent Lebrun, l’inspecteur franchit le porche du couvent. Une sœur un peu boulotte vint rapidement à leur rencontre. Elle avait dû s’habiller à la hâte et des cheveux noirs dépassaient de sa coiffe. Elle portait haut une petite lanterne qui dégageait une lumière tremblotante.

— Encore des policiers ! Notre pauvre Constance est déjà bien assez remuée. Devez-vous être si nombreux à lui parler ?

— Je vous demande pardon, ma sœur ? Je suis l’inspecteur Germont en charge de l’enquête. Je n’ai envoyé personne lui parler.

— Mais… il a dit…

— Conduisez nous à elle. Vite !

Elle les fit passer par une poterne sur la droite du bâtiment principal. Ils s’engagèrent dans un couloir sombre qui s’ouvrait sur un petit cloître. Des murmures étouffés venaient d’un banc un peu plus loin où brillait une lanterne. Une très jeune sœur y était installée et tremblait en racontant son histoire à une silhouette dans l’ombre. Furieux, l’inspecteur fit quelques pas avant d’être arrêté par un mouvement près de lui. Son cœur manqua un battement en réalisant qu’une jeune femme se trouvait près de lui. Il nota inconsciemment qu’elle était vêtue comme un homme et portait un lourd manteau de cuir pour dissimuler sa silhouette lorsqu’il était fermé. Mais les immenses yeux noirs l’avaient hypnotisé et il dut faire un effort de volonté pour déglutir et balbutier quelques paroles intelligibles.

Elle porta l’index droit à ses lèvres pour toute réponse et repoussa le petit groupe vers l’entrée du cloître.

— S’il vous plaît, inspecteur. Laissez-le faire, souffla-t-elle. Cela ne prendra que quelques minutes et nous vous expliquerons tout ensuite.

— Mais je ne peux pas vous autoriser à…

— Vous savez déjà que ce meurtre est bien plus complexe que tout ce que vous avez connu jusqu’ici. Nous agissons sous les ordres directs du ministre Fouché. Faites vérifier si vous le souhaitez. Mais en attendant, laissez-nous procéder.

La nonne protesta à son tour. Elle considérait l’intrusion comme un scandale, tout autant que la tenue de celle qui nous bloquait le passage sans doute. Comme celle-ci l’ignorait superbement, elle partit finalement chercher la mère supérieure. Germont envoya de son côté Lebrun s’enquérir d’éventuels ordres du ministre et se retrouva seul avec l’étrange femme. Il essaya de secouer la contemplation béate dans laquelle il se trouvait depuis qu’il l’avait vu en détaillant sa tenue. Pratique et solide, elle aurait mieux correspondu à un aventurier des Amériques. Il n’aurait pas eu une femme en face de lui, il aurait été sûr de trouver une arme en la fouillant. Sans doute habituée à attirer les regards, elle l’observait avec un demi-sourire calculateur.

— Satisfait ? demanda-t-elle finalement.

— Et bien… Je ne sais trop quoi penser.

— Je comprends. Mais vous avez vu le corps. Ne perdez pas de vue la priorité. Trouver celui qui a fait ça.

— Vous en savez plus n’est-ce pas ? Qui peut commettre pareille atrocité ?

Elle l’étudia quelques secondes, songeuse, avant de lâcher un nom, du bout des lèvres.

— Gepetto.

<--O-->

Une heure plus tard, un étrange trio était attablé dans une auberge près de Notre Dame. Ils étaient arrivés au moment de la fermeture, mais le patron de l’établissement n’avait pas osé leur fermer la porte au nez.

Germont reposa sa choppe et regarda l’homme en face de lui. Large d’épaules, des cheveux poivres et sels coupés courts, il devait avoir la cinquantaine mais chacun de ses gestes montrait une énergie contenue peu commune. L’inspecteur avait côtoyé assez de soldats de métier dans sa vie pour en reconnaître un immédiatement. Pourtant, l’habit noir et la croix chrétienne sur le col envoyait un tout autre message.

— Est-il si difficile de croire qu’un homme d’église puisse avoir eu une autre carrière, inspecteur ? demanda-il soudain avec un léger accent étrange.

— Et bien… je suppose que non, bien sûr. Mais admettez que tout ceci est déconcertant.

— Je vous l’accorde. Je suis le père Antonio Rocchetti. J’ai été chargé par le saint siège de retrouver un assassin qui perpétue des meurtres atroces en Europe depuis plusieurs années. Il a débuté à Florence il y a quatre ans. Mis en fuite par la police, il a refait brièvement surface à Rome, puis à Barcelone. Il tue trois fois dans chaque ville avant de disparaître. Nous l’avions perdu depuis six mois avant qu’il ne recommence à tuer ici.

— Ici ? J’en aurais entendu parler.

— Monsieur Fouché a donné expressément l’ordre de tenir cette affaire secrète. Il a bien assez de choses à faire en ce moment pour avoir à gérer en plus la présence d’un tueur satanique.

— Satanique ? Vous parlez des dessins au sol ?

Il les vit hésiter et c’est finalement la jeune femme qui prit la parole.

— Nous pensons qu’il tente d’invoquer le diable en effet. Et de l’incarner dans sa victime. Ensuite, les fils lui permettront de se faire obéir, comme s’il contrôlait une marionnette.

— C’est complètement dingue !

— Bien entendu inspecteur, souffla-t-elle. Nous savons tous que le démon ne se laissera jamais prendre à un piège aussi grossier. Mais ça n’empêche pas Gepetto d’essayer. Encore et encore. Il était menuisier à Florence. Il fabriquait également des marionnettes à ses heures perdues. Nous ignorons ce qui l’a fait basculer dans la folie. Son fils a été sa première victime. C’est d’ailleurs ainsi qu’il a pu être identifié.

— Mon dieu… Peut-on attraper un tel fou furieux ?

— Avec votre aide inspecteur, reprit le prêtre. Nous avons toujours fait l’erreur de travailler seuls. Le secret primait. Mais vous connaissez cette ville bien mieux que nous. Vous nous serez très utile. Si vous acceptez de nous aider bien sûr.

Comment refuser une telle offre ? S’ils réussissaient, son nom serait connu du ministre, du Premier Consul, du Pape en personne peut être. Et ce monstre devait être arrêté de toute façon. Il hocha la tête en vidant sa chope et les regarda à tour de rôle.

— Que vous a appris la sœur qui a découvert le corps ?

— Peu de choses. C’est l’odeur qui l’a attirée dans les cachots. Sauge et verveine. Les braseros étaient encore chauds mais elle n’a rien vu d’autre.

— Choquée comme elle était, je suppose que l’assassin aurait pu lui passer à côté qu’elle ne l’aurait pas remarqué.

— Probablement en effet.

Germont sourit et fit claquer sa langue en signe de réprobation.

— Je pensais que nous faisions équipe ? Vous savez comme moi qu’elle n’était pas là par hasard. Une jeune et jolie novice, seule la nuit dans un endroit désert…

— Je ne peux vous révéler ce que j’ai entendu en confession, grommela le prêtre. Mais il y a peut-être un témoin à l’affaire, en effet. Souhaitez-vous l’interroger ?

— J’apprécierai, en effet.

— Bien. Mademoiselle Hodge vous accompagnera si vous le voulez bien.

— Avec plaisir. A la première heure demain matin ?

— A demain, inspecteur répondit la jeune femme avec un hochement de tête amusée.

<--O-->

Paris – Grand Châtelet – 17 brumaire an X

Après une très courte nuit de sommeil, l’inspecteur se rendit à l’adresse indiquée. L’une des pires ruelles de l’Ile de la cité. Les bâtiments hauts et tassés les uns sur les autres empêchaient le vent d’évacuer les remugles pestilentiels des pots de chambres déversés à même la rue tous les matins. Le premier consul avait raison, songea Germont, lorsqu’il disait vouloir raser toute l’île.

Inquiet pour la jeune femme qui risquait de l’attendre seule, il allongea le pas et se retrouva devant une porte cochère en quelques minutes. Il était le premier, constata-t-il rassuré. Il hésita un instant à frapper mais choisit d’attendre un moment. Ce matin, il s’était assuré, de la véracité de l’histoire du père Rocchetti. Le bureau du ministre avait bel et bien confirmé l’histoire et l’inspecteur avait à présent tout intérêt à jouer franc jeu avec les envoyés du Vatican.

— Vous êtes bien pressé, inspecteur, fit une voix près de lui. Le quartier vous rend nerveux ?

Il se retourna brusquement et observa la jeune femme derrière lui. Comment pouvait elle s’être glissée si près de lui sans qu’il la remarque ? Son manteau refermé et ses cheveux dissimulés par un chapeau, elle pouvait passer pour un homme si on n’y regardait pas de trop près. Il aurait dû l’arrêter pour sa tenue indécente, songea-t-il. Mais le Saint Siège n’aurait sans doute pas apprécié.

— Je… heu… bonjour mademoiselle Hodge.

— Bonjour inspecteur. Nous y allons ?

Il frappa trois coups brefs à la porte, puis à nouveau quelques secondes plus tard. De l’intérieur, une voix geignarde répondit d’attendre un moment. Puis il y eut un bruit sourd et un homme se mit à courir dans la rue. En levant les yeux, Germont, comprit que le fuyard venait de sauter du premier étage sur une carriole qui s’était renversée. Il se lança à sa poursuite en jurant, et sauta par-dessus l’obstacle qui bloquait la rue. L’inconnu courrait vite et avait l’avantage du terrain. Il tourna dans une ruelle, puis une seconde. Il était déjà hors de vue. Des protestations, un éclat de voix… Le voilà à nouveau !

L’inspecteur courrait vite, mais perdait du terrain. Soudain, une forme tomba sur le suspect et l’envoya au sol. Il n’eut pas le temps de se relever que Germont était sur lui et l’immobilisait rudement. Une fois maîtrisé, il le fit se relever et le colla un mur d’une ruelle. Hodge le rejoignit rapidement en ramenant sa longue chevelure ébène sous son chapeau qui avait roulé dans l’altercation.

— Sacré saut, mademoiselle. Vous allez bien ?

Elle lui répondit d’un sourire puis s’intéressa au fuyard qui gémissait, à moitié sonné.

— Je suis sûre que monsieur Lannes a beaucoup de chose à cacher pour fuir aussi vite.

— Je ne sais pas de quoi vous… ahhh

L’inspecteur avait resserré sa prise sur le bras tordu qu’il tenait toujours. S’il ne cautionnait pas particulièrement l’usage de la violence, il savait encourager les suspects à parler quand il le fallait.

— Nous savons pour tes rendez-vous avec une jolie nonne. La bonne nouvelle, c’est que nous nous en moquons éperdument. Nous voulons juste savoir ce que tu as vu hier soir. Parle et tu repartiras sur tes deux jambes. Clair ?

Il répondit d’un hochement de tête et soupira.

— Je suis rentré dans les cachots comme d’habitude. Mais il y avait ces bruits bizarres, des murmures. Et des cris, des appels à l’aide. J’ai compris en m’approchant que c’était un enfant qui appelait. Et puis j’ai regardé dans la cellule… un vrai spectacle du diable. Je ne suis pas un lâche inspecteur, mais là, c’était trop. Je suis parti sans me retourner.

La jeune femme se rapprocha de lui, presque à le toucher et riva son regard à celui de leur témoin.

— Vous ne nous dites pas tout, monsieur Lannes. Je pense que vous avez vu celui qui a fait ça. Ce matin, vous étiez persuadé que c’était lui n’est-ce pas ? Parlez-nous, nous pourrons vous protéger.

Il la regarda un instant, puis une larme coula sur sa joue et Germont sentit qu’il se détendait. Puis il se mit à parler. Longuement.

<--O-->

Paris – Quai du Nord — 27 brumaire an X

Germont frissonna dans le froid et resserra son lourd manteau. L’air rendu glacial par la Seine toute proche rendait la surveillance du bateau devant lui particulièrement pénible. Immobile à ses côtés, Hodge grelottait et s’était mise à mâchonner un morceau de bois pour éviter de claquer des dents. La galanterie lui commandait d’offrir son manteau à la jeune femme. Mais ce geste lui coûterait probablement une pneumonie. Sans compter qu’il ne vaudrait rien au moment où leur suspect se montrerait. Avec un juron étouffé puis un mot d’excuse, il quitta l’abri de bric et de broc qu’ils s’étaient constitués, et traversa la rue en quelques enjambées. Il revint quelques minutes plus tard avec une couverture sous le bras et deux bols de soupe fumante dans lesquels flottaient une tranche de lard et quelques légumes.

— Je ne vous en garantis pas la qualité, mais ça devrait nous réchauffer.

— Merci. Je ne savais pas qu’il pouvait faire aussi froid ici. Je suis habituée à des températures plus douces.

Elle avala quelques gorgées et soupira. L’inspecteur se réinstalla à ses côtés et déploya la couverture pour qu’elle les recouvre. De loin, personne ne les distinguerait d’un couple d’errants, comme il y avait tant dans Paris.

— Je suis née et j’ai grandi au Caire, reprit-elle devant son regard interrogateur. Mon père était un archéologue anglais et ma mère la fille de son guide.

— C’est là-bas que vous avez rencontré le père Rocchetti ?

— Oui, alors que vos concitoyens débarquaient à Alexandrie. Il s’occupait du salut des âmes d’une compagnie de mercenaires combattant pour l’Angleterre. Ils avaient besoin d’un espion local et m’ont en contrepartie appris à me battre. Après la reddition de ma ville natale le Père fut rappelé à Rome et il me proposa de l’accompagner. Il savait le genre de mission qu’on allait lui proposer et qu’il aurait besoin de quelqu’un avec mes talents. A moins qu’il se soit dit que la place d’une jeune femme n’était pas au milieu de brutes le plus souvent avinées.

— Sans doute un peu des deux, avança Germont, surpris de ces confidences. Votre pays vous manque ?

— Pas vraiment. Enfin si, certains jours, comme aujourd’hui. Mais ce que nous faisons est important. Je me vois mal rentrer chez moi et fonder une petite famille rangée. Dans vingt ans peut être.

Le silence se réinstalla entre eux et ils reprirent leur surveillance du Cachalot. Grâce à la description précise de Lannes et aux informateurs de l’inspecteur, ils avaient pu faire rechercher Gepetto dans toute la ville. Il y avait eu un meurtre de plus, une pauvre gosse retrouvée torturée comme le précédent. Il ne leur restait donc plus qu’une chance de l’attraper avant qu’il ne change de ville à nouveau.

Le meurtrier avait été repéré près du port la veille. Et ce matin, un jeune vendeur de journaux l’avait vu descendre de ce vieux bateau. Germont et Hodge avaient passé la majeure partie de la journée ainsi et la fatigue se faisait de plus en plus sentir.

De l’autre côté de la Seine, le soleil couchant embrasait la façade de la conciergerie. Soudain le coude de la jeune femme s’enfonça dans les côtes de l’inspecteur.

— Regardez !

Un homme au visage dissimulé par un chapeau impressionnant se dirigeait vers le bateau. Il tenait par la main un garçonnet malingre qui ne devait pas avoir dix ans. Celui-ci avançait en titubant légèrement, comme ivre.

— Allez chercher Rochetti. Je reste ici. Mais faite vite.

— Ne tentez rien, seul. Il ne doit pas nous échapper.

— Je ne suis pas fou. Dépêchez-vous !

Resté seul, l’inspecteur se leva pour se dégourdir les jambes et se rapprocha du bateau ou était monté l’homme et l’enfant. Les hublots étaient aveugles et le bois sentait la pourriture. Le pont, encombré de détritus, n’était pas plus accueillant, ce qui était sans doute le but recherché.

Les minutes s’écoulaient lentement, sans que les deux envoyés du Vatican ne se manifestent. Germont vérifia une nouvelle fois que ses deux pistolets étaient correctement chargés. Une courte épée, dissimulée dans son manteau complétait son arsenal. Un cri bref déchira soudain la nuit. Il avait déjà commencé à torturer l’enfant. Il n’était plus temps de tergiverser. En quelques enjambées énergiques, il fut sur le pont du Cachalot et ouvrit la porte par laquelle avait disparu Gepetto.

L’odeur de bois moisi était plus forte à l’intérieur et se doublait de senteurs de plantes aromatiques qui lui firent légèrement tourner la tête. Devant lui, une volée de marches s’enfonçait dans l’obscurité de la cale. S’il n’y voyait quasiment rien, des bruits de voix chuchotées remontaient vers lui. Il ne discernait pas les mots mais distinguait au moins deux voix différentes et des gémissements à fendre le cœur. Pistolet braqué devant lui, il descendit lentement dans les entrailles du navire.

Un long couloir, éclairé par une chandelle le menait vers une porte fermée. Les murs étaient décorés de gravures représentant des créatures effrayantes dévorant, torturant ou abusant des victimes humaines aux visages criant de vérité. Les boiseries étaient couvertes de taches brunâtres dont l’origine probable lui fit dresser les cheveux sur la tête. En essayant de ne pas regarder autour de lui, il avança vers la porte et la poussa le plus doucement possible.

Derrière se trouvait une pièce drapée de tentures noires. Au sol, la même étoile peinte avec du sang que dans la cellule, les mêmes coupelles fumantes… Et au-dessus, l’enfant suspendu par des crochets à une croix de bois. Ses blessures saignaient abondamment. Il tourna néanmoins la tête vers le nouvel arrivant et lui jeta un regard implorant.

Mais l’inspecteur avait le regard rivé sur l’autre occupant de la pièce. Nu lui aussi, son corps était parcouru de scarifications et de marque de brûlures. Une de ses jambes avait été remplacée par une jambe de bois, sculpté à l’effigie d’une gargouille. Il lui manquait aussi trois doigts à la main droite, auxquels se substituait une prothèse terminée par une courte lame recourbée.

— Un autre Invité surprise !! Bienvenue. Maître sera content. Approche.

Le visage de cauchemar de l’ancien menuisier hypnotisait l’inspecteur qui avança sans le vouloir. Lannes leur avait décrit un homme grièvement brûlé, mais c’était peu de le dire. Il n’avait quasiment plus rien d’humain. Pas étonnant que sa raison ait basculée.

Germont fit encore quelques pas, le pistolet toujours tendu devant lui. Il n’arrivait pas à presser la détente. Pétrifié par l’horreur ou de mystérieux pouvoirs surnaturels de la chose devant lui. Un nouveau gémissement attira son attention. Dans un coin de la pièce, gisait Rocchetti. Il tentait d’empêcher son sang de s’échapper d’une plaie béante à son coté. Près de lui, Hodge était adossée au mur. Sa gorge ouverte ne saignait déjà plus. Avaient-ils voulu protéger l’inspecteur ? Ou considéré que l’arrestation du monstre était de leur ressort ?

Il sentit la rage monter en lui et appuya enfin sur la détente. Mais Gepetto n’était déjà plus face à lui. Avec une vitesse surnaturelle, il s’était coulé près de lui et le frappa de son crochet. Par chance l’arme buta sur l’épée dissimulée et y resta bloquée. Pendant un seconde, les deux hommes se retrouvèrent à quelques centimètres l’un de l’autre, et échangèrent un regard chargé de haine. Puis Germont déchargea son second pistolet et envoya le menuisier vers le prêtre moribond.

Celui-ci passa ses bras ensanglantés autour du cou du tueur et avec un cri de rage, le souleva du sol en lui brisant les vertèbres. Ils s'effondrèrent ensemble comme des marionnettes aux fils tranchés.

L’inspecteur lui aussi était à terre. Si son arme cachée lui avait sauvé la vie, la vicieuse petite lame avait mordu dans son flanc avant d'être arrachée par le recul du coup de feu. Il tituba jusqu'à l’enfant et libéra un de ces bras. La petite tête se releva alors en ricanant. La douleur

l’avait-il finalement rendu fou ? Ou le rituel de Gepetto avait-il finalement fonctionné ? Il leva son arme pour abréger les souffrances de la victime mais ne put finalement s’y résoudre. En quelques coups précis il le libéra et enveloppa le corps martyrisé de son manteau.

— Je reviens, mon garçon. Ne t'inquiète pas.

Il se dirigea ensuite vers Rocchetti. Le prêtre avait repoussé le corps de sa victime un peu plus loin et berçait celui de sa jeune protégée en lui donnant les derniers sacrements.

— Ce coup m’était destiné… elle s’est interposée.

— Venez, mon père, je connais un médecin pas loin d’ici. Il va vous recoudre.

— L’enfant va bien ?

— Je ne crois pas. J’ai bien peur qu’il ait perdu la raison.

— L’église s’en chargera. Il faut tout détruire ici, faire disparaître les preuves de ce rituel. Qu’il ne fasse pas d’émules.

— Je m’en occuperai, venez !

Sans lui laisser le temps de réagir, il aida le prêtre à se relever puis il prit l’enfant dans ses bras et ils sortirent enfin à l’air libre.

Germont inspira avec délice l’air pourtant fétide de la ville, puis interrogea doucement le garçonnet blessé.

— Comment t’appelles-tu ?

L’enfant partit alors d’un rire hystérique, haut perché et articula finalement :

— Pinocchio… Pinocchio…

  
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