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3 « Pinocchio & Peau d'âne  »
Chapitre 2 « Peu d'âme »
PEU D’AME – PAR ISABELLE
D’après le conte « Peau d’âne » de Charles Perrault



Tamina n’avait qu’une seule question en tête : comment sortir de ce corps ? Bien sûr, originaire de Louisiane, elle n’avait pas échappé aux histoires qui hantaient le Bayou et encore moins à celles qui parlaient de magie, mais de là à croire qu’un jour elle se retrouverait dans le corps d’une libellule, il y avait de la marge !
Tranquillement posée sur une frange de mousse espagnole, elle se balançait. Elle observait son reflet, légèrement brouillé par le petit vent de l’après-midi, dans l’eau du marais. Elle logeait dans une platycnemis pennipes dont la couleur bleue l’avait toujours fascinée. Cependant, ses énormes globes oculaires avaient quelque chose de hideux auxquels elle ne se faisait pas.

S’il est vrai que la jeune étudiante en botanique n’avait pas d’idée pour redevenir elle-même, elle savait cependant parfaitement comment et pourquoi elle était arrivée jusqu’au cœur du bayou de Lafayette.

Tout avait commencé à son retour de La Nouvelle-Orléans. C’était là que seize ans durant, elle avait vécu chez sa marraine. Lula était une femme généreuse tant par ses formes que par son caractère. Cuisinière hors pair, elle préparait un jambalaya d’écrevisses exceptionnel. Il avait fait sa réputation et celle de son restaurant au-delà même des murs de la capitale de l’état de Louisiane. Cependant, cette femme, à la peau caramel et aux yeux couleur de miel, pratiquait une seule chose mieux que la cuisson de ce ragoût traditionnel : le vaudou. Il était sa vraie passion. Son arrière-cuisine était pleine de fioles bariolées et de poudres légères aux effets surprenants. Tamina savait que la magie faisait partie de ce monde, mais ne l’avait jamais expérimentée.

Lula et sa filleule n’avaient rien en commun. La jeune femme, grande, athlétique était blonde et avait des yeux plus bleus que l’océan lui-même. Bien proportionnée, elle avait aussi la démarche élégante de ces femmes qui font tourner la tête aux passants sans même s’en rendre compte. Pourtant, Tamina désespérait de trouver un jour l’amour. Sa marraine ne cessait de lui expliquer qu’elle était bien jeune et que le véritable amour viendrait sans crier gare. Elle lui disait aussi qu’il lui manquait pour l’instant ce tout petit supplément d’âme qui ferait naître la passion dans les yeux de son promis. Lula nommait cela : le syndrome de l’âme sœur. Une sorte de maladie contre laquelle vous ne pouviez pas lutter.
Le père et la mère de Tamina avaient, en leur temps, expérimenté ses théories. Ils avaient vécu heureux jusqu’à la mort de Jasmine. Elle avait laissé son mari et sa fille seuls. Jasper n’avait pu supporter la présence de Tamina qui ne lui rappelait que trop son épouse défunte. Alors qu’elle n’avait que deux ans, elle avait été envoyée chez sa marraine, laissant son riche industriel de père seul face à son chagrin.

À seize ans, elle était revenue pour les vacances afin de reprendre contact avec ce géniteur qui ne voulait pas d’elle. La bâtisse familiale était blanche, à colonnades et fort isolée au milieu du bayou. Le hall aux dimensions démesurées était sombre. La maison, dans son ensemble, était lugubre.
Dès son arrivée, Tamina s’était sentie mal à l’aise. Le regard que Jasper portait sur elle avait quelque chose de cruel et de malsain tout à la fois. Heureusement, Lula l’avait accompagnée sinon qui sait ce qu’il serait advenu d’elle cette nuit-là ?
Son père était entré dans sa chambre alors qu’elle se brossait les cheveux. Il avait continué le démêlage avant de poser la brosse sur la coiffeuse. Ensuite, ses mains s’étaient d’abord égarées sur ses épaules avant de descendre sur sa poitrine naissante. Révoltée et en colère, Tamina s’était levée d’un bond giflant ce père incestueux. Mais, elle ne put lutter lorsqu’il la saisit la forçant à l’embrasser. Son premier baiser lui donna la nausée.
Elle se débattit en hurlant. Pendant que Lula intervenait, l’adolescente vida ses tripes dans le cabinet de toilette adjacent. Ne cessant ensuite de se laver les dents afin de faire partir cette sensation de dégoût qui ne la quittait plus. Lorsqu’elle était revenue dans sa chambre, son père molestait sa sauveuse qui essayait de négocier. Sur les conseils, pour le moins étranges, de sa marraine, Tamina passa un accord avec Jasper.

— Je serai ta « femme » au sens biblique du terme le lendemain du jour où tu m’auras offert : une robe aussi douce que le souffle du vent, une autre couleur de lune, une troisième aussi légère que les ailes d’une libellule et pour finir ta Ferrari 1955 Monza.
— Si je te donne tout cela, tu viendras à moi de ta propre volonté ?
— C’est cela, le lendemain du jour où tu m’auras offert toutes ces robes ainsi que ta Ferrari.
— Ma Ferrari, tu es sûre ?
— Oui. Pourquoi tiendrais-tu plus à elle qu’à moi ?
— Non, non bien sûr que non ! Mais, tout de même, elle est un peu ma deuxième enfant.
— Alors que décides-tu ?
— C’est entendu.

L’accord, bien que bizarre, n’avait toujours pas été rompu. Tamina étudiait seule la botanique, trouvant dans un travail acharné un peu d’oubli. Le soir de sa disparition, cela faisait quatre ans qu’elle vivait, prisonnière, de l’ancestrale demeure familiale et autant d’années que son père parcourait le monde à la recherche des techniques les plus innovantes afin de combler ce qu’il appelait « le caprice » de sa fille. Mais, le soir de ses vingt ans, il était rentré triomphant de son dernier voyage. Il avait tendu trois boîtes et les clefs de sa voiture à Tamina. Montant ensuite l’escalier d’honneur d’un pas vif, il lui avait dit : « À demain », avec un regard lubrique qui ne trompait pas quant à ses intentions. La jeune femme savait que dans l’esprit de son père la journée commençait juste après minuit, ce qui ne lui laissait que quelques heures pour agir.

§§§


Le vent se levait doucement annonçant la fin de journée. La jeune libellule commençait à avoir du mal à se maintenir sur l’extrémité du tallandsia usneoides. Même pour un insecte aguerri, lorsque ces mousses blanchâtres bougent au vent, elles deviennent instables et insaisissables ; alors pour une humaine habitant le corps d’une demoiselle ! Son envol obligé égara un instant le fil de ses pensées. Il n’y avait que peu de place dans la tête de cet insecte bleu à la ligne effilée et seulement peu d’âme pouvait y séjourner. Elle profita de son vol au raz de l’eau pour l’espace d’un instant, tout oublier. De loin, elle repéra une feuille d’ajonc qui semblait offrir une place sûre et fixe pour la nuit. Elle se posa avec la maladresse des débutants, risquant, à plusieurs reprises, un bain fort dangereux. Une fois stabilisé, son esprit en profita pour retourner à cette nuit où tout avait basculé.

En réponse, à son appel téléphonique, Lula n’avait mis que vingt minutes pour arriver en catimini de La Nouvelle-Orléans. Éludant toutes les questions de sa filleule quant à l’invraisemblance de sa rapide venue, elle avait expliqué à la jeune fille son plan. Il était fort simple. Elle prendrait la voiture, les robes et roulerait le plus vite et le plus loin possible. Lula s’occuperait des cadenas du portail et de tout autre détail de nature matérielle. Les deux femmes s’étreignirent les larmes aux yeux dans un silence morose. Juste avant que Tamina ne mette la clef sur le contact, Lula lui offrit un médaillon en forme de libellule et de précieux conseils.

— Surtout, n’oublie pas, pousse cette voiture au maximum de ses capacités. Ensuite, mon enfant chérie, souviens-toi qu’il est une robe pour chaque occasion et qu’en ce monde si une libellule par trois fois frotte ses ailes, son vœu le plus cher sera réalisé. Fato protegam te docebit vos casum Amori.
— Qu’est-ce que tu m’as fait ? J’ai l’impression d’avoir trop bu.
— Rien qui ne soit interdit dans le Bayou, mon enfant. Prends soin de toi.

La jeune femme était consciente, même si elle avait du mal à l’admettre, que sa marraine venait de lui jeter un sort. Espérant que cela l’aiderait, elle démarra la voiture. L’étudiante n’arrêtait pas de se demander pourquoi Lula avait attendu aussi longtemps avant de la sortir de cette prison. L’esprit occupé, elle n’alla pas bien loin. Au premier virage en sortant de la propriété, elle fit une embardée. Alors que la décapotable faisait son deuxième tonneau, Tamina fut éjectée de l’habitacle. Dans un ralenti irréel, tout se mit à tourner autour d’elle. Elle entendit une dernière fois les paroles de Lula avant que son âme ne sorte de son corps. Cela précéda de quelques secondes le choc entre la Ferrari et le tronc d’un arbre centenaire qui bordait l’allée d’honneur. Une chose était sûre, la voiture était morte. La jeune fille se transforma en une lumière dorée et vive. Elle trouva refuge dans le premier objet croisé : le pendentif. À ce moment-là, la libellule d’argent prit vie, hébergeant l’âme de Tamina.

§§§


La nervure centrale du sépale vert sombre offrait un refuge prometteur pour la nuit. Tamina n’arrivait pas à se souvenir si les libellules dormaient. Cependant, ses yeux se firent lourds et elle ne tarda pas à tomber dans un sommeil empli d’horreur.
Ce furent tout d’abord les cris puis les flashs qui la sortirent de ses cauchemars. Une bande d’étudiants jouaient à se faire peur en canotant, de nuit, au milieu du bayou. L’embarcation frôla si près la berge que les feuilles d’ajonc se mirent à balancer. Tamina fit un salto avant extrêmement élégant qui la propulsa dans l’eau. Bien malgré elle, elle frotta ses ailes avant de rentrer dans la masse froide.

Allan n’en revenait pas. Cet étudiant de quatrième année de l’Université de Harvard avait accepté d’accompagner quelques amis dans un voyage à la découverte de la Louisiane et de ses merveilles. D’une nature déjà confiante, il s’était découvert une âme d’enjôleur dès leur arrivée à La Nouvelle-Orléans. Le carnaval battait son plein. Lui qui avait parfois des difficultés avec les demoiselles, s’était avéré être un vrai séducteur dès que l’alcool et la musique coulaient à flots. Il n’avait pas passé deux nuits avec la même fille durant son séjour dans l’état du sud.
Il ne se souvenait plus vraiment comment ils avaient atterri ici, au milieu du bayou de Lafayette, mais une chose était sûre, il était toujours ivre. Il n’y avait pas d’autre explication possible. Sinon, qui était cette jeune femme à la chevelure or et aux formes parfaites ? Et que faisait-elle avec de l’eau jusqu’à mi-cuisse ? Elle était sortie du bayou juste après que son bateau eut heurté un massif d’ajoncs. Venue de nulle part, elle avait émergé tel un bouchon de champagne. Elle portait une robe d’une couleur difficilement définissable entre le bleu et le blanc dont le tissu se soulevait doucement comme s’il s’était agi du vent lui-même. Raoul, son colocataire et compagnon de fête, dormait au fond de l’embarcation, assommé par l’alcool. Il n’y aurait donc pas de témoin à sa mystérieuse rencontre. La naïade dont l’aspect invitait à la douceur le fusilla du regard.

— Mais vous vous attendiez à quoi à naviguer ainsi ?
— Heu... Ben à te rencontrer ma belle !
— Non, mais ça va pas ! Il faut être rudement incohérent pour se balader dans le bayou de nuit et complètement ivre qui plus est !
— Oh que non ! Je crois que c’est toi qui es totalement avinée.
— Mais pas du tout !
— Moi, je pense au contraire qu’il faut être saoule et idiote pour se baigner de nuit, seule, dans ces marais. On dit qu’ils sont hantés.
— Attends un instant, tu peux me voir !
— Bien sûr, pourquoi serais-tu une hallucination ? Ou alors t’es tellement partie que tu te prends pour un ectoplasme.
— Non, non, bien sûr que non. Je suis...

Allan d’un bond l’avait rejointe dans l’eau. Elle le trouvait arrogant et stupide. Empli d’alcool, il se croyait irrésistible. Doucement, il passa ses bras autour de la taille de la jeune femme avant de l’attirer tout contre lui. La chaleur de son corps la fit rougir malgré elle. Heureusement, la nuit protégea son secret. Alors qu’il s’approchait de son oreille pour lui susurrer des mots doux, elle prit peur.

Le jeune homme referma ses bras sur du vide. L’obscurité avait fait disparaître sa nymphe. Au même instant, son regard fut attiré par une raie de lumière provenant d’une libellule bleue. Il s’agissait d’une femelle platycnemis pennipes dont les ailes reflétaient la clarté lunaire. Il ôta son T-shirt. Nouant le fond, il transforma ce dernier en nacelle. D’un geste prompt et sûr, il captura l’insecte en le faisant passer par le col, avant de l’emprisonner dans le tissu.
Ayant à nouveau perdu son statut d’humaine et bien que pouvant visualiser cent-soixante-quinze images par secondes, Tamina ne put éviter l’encolure qui arrivait vers elle à grande vitesse. Elle eut même l’impression qu’une force surnaturelle la précipitait dans le piège.

Allan, en scientifique méthodique, prit grand soin de sa prise. Apparemment, sa proie venait de muer et était même encore un peu humide de sa transformation. Il n’avait pas de vraie passion pour les insectes. Cependant, il avait choisi l’entomologie en seconde matière afin de contrarier son père. Né dans une famille dont les origines remontaient au May Flower, il n’avait pas eu d’autre choix que d’étudier la médecine. Lorsque vous êtes le cadet d’une longue lignée bostonienne reconnue et respectée, vous n’avez que peu de marge de manœuvre que ce soit pour vos études ou simplement pour votre propre vie. Son entourage venait d’ailleurs de lui annoncer qu’il devrait être marié dans un an, deux tout au plus. Il n’était aucunement question de déroger aux traditions. Sa promise se devrait d’être d’un physique agréable et bien sûr d’une bonne famille. Il plaça la libellule dans une bouteille d’eau minérale vide dans un premier temps. Il organiserait mieux son transport de retour à l’hôtel. Il ne savait pas vraiment pourquoi, mais une chose était sûre : il ne pouvait pas la laisser ici.

Tamina faisait son possible pour ne pas bouger. Elle préférait de loin les dangers du plein air à l’inconfort de la vie en captivité. Cet idiot qui l’avait attrapé n’avait eu absolument aucun scrupule à la mettre dans un bocal. Il avait placé ce dernier dans son sac avant de le passer au détecteur à rayons X de l’aéroport. Maintenant que l’avion allait décoller, elle avait encore plus peur. Elle ressentait toutes les vibrations et son corps devenu si fin et si long avait du mal à supporter le choc. Elle se trouvait plus grande et plus bleue aussi depuis son bain dans le marais. Elle cherchait encore ce qui avait pu la ramener à sa condition antérieure ? Et qu’est-ce qu’elle avait bien pu faire pour redevenir un insecte ?

§§§


Installée depuis un peu moins de huit mois à Boston, Tamina avait fini par accepter sa condition ainsi que sa vie en captivité. Elle avait tout à loisir le temps d’observer les deux étudiants dont elle partageait l’appartement de Beacon Street. Sise au troisième étage d’un bâtiment de brique rouge, la chambre d’Allan avait une vue magnifique sur la Charles River.
Le mois de décembre s’était installé et la neige avait depuis peu fait son apparition. Si Raoul était doué pour ses études, il avait aussi une fâcheuse tendance à laisser ses slips sales, canettes de bière et autres emballages de nourritures grasses traîner un peu partout, ce qui écœurait la jeune fille. Allan, de son côté, était un bourreau de travail. Menant de front ses deux cursus, il n’avait que peu de temps pour lui. Pourtant, cela ne l’empêchait pas de faire régulièrement ses lessives pour le plus grand plaisir de l’odorat développé de Tamina. Elle aimait son parfum et appréciait de plus en plus l’étudiant en médecine. Elle connaissait ses tics lorsqu’il était anxieux et savait quelle était sa nourriture préférée. En comparaison de Raoul, c’était un prince. Il était grand et brun. Ses yeux bleu clair et son sourire n’étaient pas pour laisser la sudiste indifférente.

Les garçons lui avaient construit un immense vivarium dès leur retour de La Nouvelle-Orléans. Ils avaient aussi ouvert les paris sur sa durée de vie. Dans un premier temps, elle fut choquée d’entendre que Raoul ne lui donnait pas plus de trois mois. Cependant, elle se rassura de savoir qu’une libellule pouvait vivre environ cinq ans. Allan en connaisseur ne lui en avait, cependant, pas octroyé plus de deux. Un point restait mystérieux aux yeux de l’entomologiste en herbe : la nourriture. Sa libellule refusait de chasser moucherons et autres petits insectes volants. Elle était végétarienne. Il avait pris l’habitude de lui parler et de partager avec elle ses états d’âme. Il ne cessait également de conter les beautés d’une fille, la nommant la mystérieuse inconnue sans pour autant lui en dire davantage. L’ailée réagissait toujours à ses propos et il avait fini par en conclure qu’une petite âme animait l’insecte. C’était d’ailleurs en s’appuyant sur ses observations qu’il l’avait nommé Peu d’Âme.

L’année avançait doucement vers sa fin, Allan et Tamina partageaient une vie qui n’allait ni à l’un ni à l’autre. Lui n’arrivait pas à oublier la fille du bayou, elle ne pouvait se résoudre à finir épinglée dans une boîte. Ce fut Raoul qui amena un peu de gaieté dans cette chambre à l’atmosphère morose :

— Hé mec ! Il y a une fête dans trois jours. Tu viens ?
— Tu sais que la réponse est non ! Pourquoi est-ce que tu poses la question ?
— Parce que nous avons déjà travaillé pendant les vacances de Noël et qu’il n’est pas question que nous laissions passer la fête du réveillon !
— Le réveillon ? Déjà !
— Ouais mec, le réveillon. En plus, c’est peut-être le seul moyen que tu as de revoir ta belette.
— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
— Dans le marais cette fameuse nuit, il n’y avait que des étudiants de Harvard toutes sections confondues. Donc je crois qu’il n’y a que deux solutions : un, elle a eu tellement honte qu’elle veut plus te voir ; deux : elle était tellement bourrée qu’elle ne se souvient même pas de toi. Mais, une fêtarde comme ça ; elle ne laissera pas passer la fête du réveillon. Alors t’en es ?
— OK, mais je rentre juste après minuit.
— D’accord Cendrillon !

Tamina était outrée. Une belette ? Elle qui était l’élégance même. Elle accordait volontiers que son regard globuleux laissait à désirer, mais de là à la traiter de belette ! Bien que ses moyens soient réduits, elle empêcherait Allan d’aller à cette fête. Il était son entomologiste. Vivre à ses côtés au jour le jour avait permis à la jeune femme de découvrir des aspects cachés de sa personnalité. Il était sérieux et bien élevé. Bien qu’un peu cynique, il était aussi très généreux. Elle supposait donc, que son attitude dans le bayou était le fruit de l’excès d’alcool. De plus, elle venait de réaliser que la fille dont il ne cessait de lui vanter les mérites : c’était elle !

§§§


Toutes les lumières étaient éteintes et seuls les bruits extérieurs signalaient qu’il ne s’agissait pas de n’importe quelle nuit. Tamina volait en rond dans son vivarium. Elle n’avait rien pu faire. Allan était superbe ce soir dans son smoking de couturier coupé sur mesure. Il était parti s’amuser sans même lui avoir jeté le moindre regard. Elle se sentait triste. La jeune femme n’avait qu’une seule consolation : elle avait vu, le jeune homme, au sortir de sa douche. C’était une vision qu’elle n’était pas près d’oublier. Trop pressé, l’étudiant avait laissé ses affaires dans sa chambre. C’était donc nu qu’il était revenu de la salle de bain. Précipité, il avait tourné un petit moment à la recherche de son boxer laissant à l’insecte le temps de l’admirer sous toutes ses facettes. Il avait un grain de beauté en forme de libellule au creux des reins, juste au-dessus de la fesse droite. C’était cette dernière partie de son anatomie à laquelle Tamina ne cessait de penser. Il s’agissait sûrement d’un signe.

Distraite, elle prit le dernier tournant trop tard et s’écrasa contre la paroi de sa prison de verre. Ses ailles se frottèrent les unes aux autres durant le choc et Tamina se retrouva sur ses deux jambes au milieu de la chambre d’Allan. Vêtue d’une robe longue qui renvoyait la lumière comme la lune elle-même, elle fut prise au dépourvu. À ses pieds gisait un manteau aussi léger que chaud. Regardant son reflet dans la vitre de la fenêtre, elle s’aperçut qu’elle était coiffée et parée pour la fête. Elle essaya désespérément de joindre Lula dont le téléphone était, de toute évidence, en dérangement. Ne sachant que faire d’autre, elle prit quelques billets dans la boîte de l’étagère de la bibliothèque, celle où l’étudiant gardait la monnaie pour les pizzas, et se précipita dehors.

Elle eut un peu de mal à trouver un taxi, mais finit par arriver avant minuit à la fête. Il y avait du bruit et beaucoup de monde. Elle ne fut même pas surprise lorsque le videur trouva son nom sur la liste des invités. Elle entra.

Au milieu des centaines de convives, il la vit. Elle était immobile. Il se fraya un chemin jusqu’à elle osant à peine croire que Raoul avait raison.

— Bonsoir, tu cherches quelqu’un ?
— Je viens de le trouver !
— Heu... Tu veux dire que tu savais que je serais ici ?
— Oui.
— OK. Bien si tu sais tout, quel est mon nom ?
— Tu t’appelles Allan, tu as une fossette qui se creuse au menton lorsque tu réfléchis et un charmant grain de beauté au-dessus de la fesse droite.
— Waouh ! Apparemment oui, on se connait. Comment ai-je pu oublier ? Comment ai-je pu passer une nuit avec une fille telle que toi et ne pas m’en souvenir ?
— Peut-être parce que nous n’avons jamais dormi ensemble ou du moins pas dans le même lit.
— OK, OK ! Là, tu commences à me faire flipper. Toi, moi dans la même chambre et rien ne s’est passé ? On s’est bien croisé lors du voyage de carnaval ?
— Oui, je prenais un bain involontaire et tu m’as rejoint.
— Et tu as disparu.
— Oui... J’ai...

La conversation fut interrompue. Les voix des invités résonnaient à l’unisson dans un décompte joyeux qui annonçait la nouvelle année. L’entomologiste laissa ses doigts frôler ceux de l’ancienne libellule. Les deux jeunes gens se prirent la main et lorsque minuit fut venu, ils s’embrassèrent. Délicatement, Allan posa ses lèvres sur celles de Tamina. Cette dernière frissonnait. La peur et le dégoût étaient tout ce qu’un baiser remémorait à la jeune femme. Mais le froid et la violence qui évoquaient ce souvenir douloureux furent vite effacés par la chaleur de ce doux larcin d’amour.

— J’avais tellement peur que tu t’enfuies une nouvelle fois.
— Allan, je ne suis pas sûre de pouvoir rester. Je risque de disparaître à tout instant.
— D’accord, alors j’ai une proposition à te faire.
— Je t’écoute.
— Accorde-moi une journée. Un seul jour pour vivre toute une vie.
— Entendu.

Ils commencèrent par danser langoureusement une bonne partie de la nuit avant d’aller prendre un copieux petit déjeuner sur le port. Allan n’en revenait pas, Tamina était végétarienne comme sa libellule, exception faite cependant pour le jambalaya. Il lui parla de ses études, de sa famille et de Peu d’Âme. Elle lui confia le terrible secret de son père, son intérêt pour la cuisine et le fait qu’elle avait une prêtresse vaudou pour marraine. Ils firent une bataille de boule de neige le long de la Charles River avant de boire un chocolat chaud au TD garden. Il faisait de l’aviron et aimait le hockey. Elle était marathonienne et ne jurait que par le football américain. Il aimait Miller, elle adorait Shakespeare. Mais, ils étaient d’accord que Stars Wars valait mieux que Star Trek. Ils rirent beaucoup et s’embrassèrent encore plus. Il lui fabriqua un bracelet de fortune avec des fils entremêlés de sa robe et de son smoking. La journée se passa dans un enchantement irréel. Alors qu’ils approchaient de Beacon Street, ils croisèrent Raoul qui rentrait d’une nuit agitée dans les bras de sa dernière conquête. Il eut du mal à croire que Tamina existait vraiment. Il alla jusqu’à lui toucher le bras pour s’en assurer. Allan le prit alors à part lui demandant de le prendre en photo avec sa bien-aimée avant que celle-ci ne s’enfuie une fois encore.

Lorsqu’il se retourna, il ne restait rien. Seuls ses souvenirs lui permettraient de la conserver en son cœur. Tamina, prise soudainement par la peur que la photo ne soit mise sur les réseaux sociaux, se retrouva à nouveau dans le corps de l’insecte. Elle s’accrocha dans un réflexe de survie à la chevelure de Raoul. Une fois à leur appartement, les deux étudiants ne purent que constater les dégâts. Ils avaient été cambriolés pendant la nuit. Le vivarium avait été fracassé et on leur avait volé quarante-trois dollars.
Allan chercha Peu d’Âme partout jusqu’à ce qu’il entende un cri en provenance de la chambre de son colocataire. Il décrocha délicatement la libellule de la chevelure de son ami. En entomologiste consciencieux, il prit sa loupe afin de s’assurer que l’insecte allait bien. Quelque chose de brillant et de sombre tout à la fois attira son regard. Peu d’Âme avait mué durant la nuit. Plus grande, elle avançait vers son âge adulte. De plus, une strie noire et argentée cerclait sa patte avant gauche. En observant de plus près, il remarqua également qu’elle n’avait pas les yeux de toutes les libellules. Les siens étaient aussi bleus que l’océan lui-même. Il eut un mouvement de recul qui le fit tomber de sa chaise. Un doute emplit son esprit.

§§§


Les deux mois qui avaient séparé la nouvelle année de la fête de carnaval avaient été interminables. Tamina n’avait plus de vivarium et vivait à l’étroit dans un bocal. Allan avait pris des billets pour La Nouvelle-Orléans et ne se promenait plus nu dans sa chambre. Il n’avait osé parler de ses réflexions à personne. Le trajet vers la capitale de l’état de Louisiane se fit également en silence. Raoul croyait Allan malheureux et approuvait grandement qu’il veuille noyer son chagrin dans la fête et les alcools forts.

Leur hôtel se trouvait dans le Carré, l’ancien quartier français, non loin de Canal Street. Le bâtiment vieillot possédait des balcons de fer forgé dont les ramures représentaient des feuilles d’ajoncs. Ils avaient préféré faire chambre à part afin de préserver leur intimité dans l’espoir d’éventuelles rencontres coquines. Allan posa le bocal contenant Peu d’Âme sur la table ronde qui prenait la place devant la fenêtre. Il ouvrit le récipient lui rendant sa liberté. Il ne savait plus que penser. En mettant tous les événements bout à bout, il en concluait que Tamina et Peu d’Âme ne faisaient qu’une. Mais, son esprit cartésien lui interdisait de croire à de telles sornettes.
Il laissa la libellule ainsi, livrée à elle-même, et alla se chercher à manger. Tamina ne comprenait pas. Non seulement son compagnon avait beaucoup changé depuis le Nouvel An, mais en plus elle ne savait pas comment renouveler l’exploit de son changement de condition. Elle se rendait bien compte qu’un élément important lui manquait. Il ne restait plus qu’à savoir : lequel ?

Allan rentra, surpris de trouver la libellule toujours à la même place. Il posa les restes de son jambalaya sur la table avant d’aller prendre sa douche. Ce soir, quoi qu’il se passe, il boirait beaucoup et rentrerait aux bras d’une fille. Une créature peu farouche qui voudrait de lui et qui n’aurait rien de magique. Il la toucherait, la caresserait et la laisserait partir le matin venu. Il enfila un jean’s et une chemise blanche avant de s’enfoncer dans la nuit, les vapeurs d’alcool et le jazz.
Tamina n’avait plus d’espoir. Elle vola hors du bocal et se posa sur la barquette qui contenait les restes d’écrevisses à la sauce épicée. Soudain, elle reconnut l’odeur. Prenant du recul, elle lut le nom sur l’emballage : « Chez Lula, jambalaya et autres enchantements ». Un à un, les éléments de sa vie se remirent en place. Elle réalisa alors que pour sortir de sa condition et retrouver forme humaine, elle n’avait qu’à frotter ses ailes l’une sur l’autre. Elle se trouvait bête de ne pas avoir compris plus tôt. Relevant doucement sa tête, elle arqua son abdomen fin jusqu’à ce que ses élytres se touchent. Les frottant les unes contre les autres, elle ne désirait qu’une chose : se retrouver aux côtés d’Allan.

Dans un éclair de lumière vive, une jeune femme plus mature sortit du corps d’une libellule. Sa robe était légère ; aussi légère que les ailes d’un insecte. D’un bleu électrique, elle avait de fines bretelles et ne descendait pas en dessous des genoux laissant tout à loisir aux passants d’admirer les jambes de sa propriétaire. Avant de partir à la recherche de son amour, Tamina voulut faire une halte chez sa marraine.
Lula était ravie de voir qu’en une année sa filleule était devenue une adulte capable de se défendre seule. Elles mangèrent un jambalaya, bien entendu, et parlèrent de cette année écoulée. Tamina demanda des nouvelles de son père. Elle ne put réprimer un soupir de soulagement lorsqu’elle apprit qu’il était mort de chagrin à la suite de la perte de sa décapotable. Lula lui expliqua que son philtre d’amour protecteur avait besoin d’objets pour se véhiculer et que sans les cadeaux de son père, elle ne serait jamais arrivée à créer un enchantement aussi puissant. La peur de l’amour de Tamina était si forte qu’elle avait créé un artefact à la magie de sa marraine, lui faisant vivre plusieurs fois le même sort. Alors que le son des cuivres se fit entendre et que les premières ombrelles de dentelle apparurent, Lula se leva et fit signe à sa filleule qu’il était temps.

Tamina se laissa porter par les gens et leurs mouvements ondulants et continus. L’alcool était présent et la foule compacte empêchait toute progression rapide. La jeune femme ne luttait pas et laissa la magie du carnaval opérer. Elle finit par le voir. Appuyé à un poteau de soutènement en métal forgé d’un immeuble du quartier historique, il buvait son whisky à même la bouteille.

— Bonsoir, tu attends quelqu’un ?
— Elle vient d’arriver.
— Et tu comptes boire seul ?
— Ça dépend de ton âge, je ne sais même pas  ; quel âge tu as ?
— Quel jour sommes-nous ?
— Le neuf février. Pourquoi ?
— C’est mon anniversaire, j’ai vingt et un ans tout juste !
— Waouh, une vraie femme !
— Tout dépend de ce que tu entends par vrai. Nous ne sommes pas forcément ce que nous paraissons.
— Vraiment ?
— Mi-fille, mi-libellule.
— Et tu as fini par choisir.
— Apparemment, j’ai décidé de ne plus avoir peur d’aimer.

Il lui tendit la bouteille qu’elle laissa tomber avant de lui prendre la main. Les amoureux parcourent la fête sans vraiment savoir où ils allaient. Ils partirent en courant traversant les Bands, esquivant colliers et confettis, avant de se retrouver essoufflés devant l’hôtel. Allan s’arrêta. Il confia à Tamina sa situation familiale et son obligation de se conjoindre. Il avait une idée : consommer leur union avant même le mariage. Bien sûr, la jeune femme aurait dû avoir un doute, mais après avoir vécu un an à ses côtés, elle savait l’entomologiste honnête. Elle n’avait plus peur et désirait rester, pour toujours, à ses côtés. L’étudiant de Harvard prétendrait s’acquitter d’une dette morale, seule solution à l’acceptation de leur nuptialité par ses parents. Il s’agirait donc d’un compromis entre la tradition et la modernité.
Il tourna vers elle un regard empli de désir. Elle lui répondit, en rougissant, d’un sourire timide. Ils reprirent leur course folle, montant les escaliers quatre à quatre, en direction de la chambre. L’alcôve aux murs ocres accueillit leur amour le temps d’une nuit.

Alors que le soleil transperçait les rideaux de voile blanc, Allan ouvrit les yeux. Au gré de son envie il eut tout le loisir de contempler Tamina, mais ce fut la beauté de son âme qui s’empara définitivement de son cœur.
  
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