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Chapitre 1 « Nouveau baptême »
Murano -1414

Le petit garçon déplia ses jambes en grimaçant. Il était resté assis au bord du canal trop longtemps et des fourmis remontaient dans ses muscles ; il les chassa en massant légèrement. Dans un réflexe, il tourna la tête pour attraper le regard de sa sœur... mais elle n'était pas là. Il avait oublié que ce soir-là, elle ne l'avait pas suivi.
Elle était sa sœur jumelle et l'accompagnait presque partout dans ses escapades. Ensemble, ils fouillaient jusqu'aux moindres recoins de Murano, exploraient les multitudes de passages suspendus, se faufilaient dans les trous et les bicoques abandonnées. Une fois, ils s'étaient même retrouvés à patauger dans l'eau, au fond d'une cave qui ne servait plus à rien, jonchée de cadavres de bouteilles et de tonneaux. Les torrents du canal y entraient par le soupirail. Lorsqu'ils étaient revenus chez eux, leur père les avait découverts trempés et malodorants et leur avait administré à chacun une lourde correction.

Ils n'étaient pas des enfants très obéissants, et n'avaient pas vraiment d'amour pour leurs parents. Pas non plus pour leurs deux frères... oui, la famille était nombreuse. Il y avait eux, les deux jumeaux prêts à tout, indépendants comme des oiseaux et inséparables. Ils étaient bien utiles : depuis qu'ils savaient marcher ils couraient ensemble dans les rues de l'île pour voler de la nourriture, quand ils en trouvaient ; ou simplement pour échapper à la poigne trop dure de leur père. Le bébé, le dernier-né passait le plus clair de son temps à pleurer, et ils fuyaient aussi le vacarme. C'était leur petit frère, oui, mais cela ne changeait rien. Ils ne supportaient pas ses plaintes. Quant à l'autre... Stefano, le plus grand, était un garçon trop étrange qui les effrayait un peu.

Leur père était souffleur de verre. Une fois, avant la naissance du bébé, il avait voulu emmener Stefano à son travail. Lorsqu'ils étaient rentrés, accompagnés de messieurs inconnus - sans doute d'autres souffleurs -, Stefano pleurait à chaudes larmes et se débattait comme un diable. Les jumeaux, très jeunes à l'époque, n'avaient pas compris tout de suite ce qui s'était passé. Leur grand frère s'était brûlé la main si férocement que sa paume semblait avoir fondu au soleil. Il avait perdu trois doigts dans la fournaise ; on les lui avait coupés sur place car la chair avait été entièrement consumée. Son avant-bras aussi était déformé par le feu, rouge, suintant et inutile, et le faisait si terriblement souffrir qu'il fit d'horribles cauchemars et hurla toute la nuit. Il fallut le veiller jusqu'au matin avec un seau d'eau et un chiffon en guise de compresse.


Plusieurs jours avaient passé dans cette lourde atmosphère. A la mine sombre et fatiguée de leurs parents, les jumeaux s'étaient dit qu'il fallait s'attendre à ce que Stefano meure. Cela n'arriva pas. Mais il ne fut plus jamais le même. Le garçon joyeux et enthousiaste se ferma tout à coup, eut toujours plus d'idées noires et se comporta de manière blessante. Il ne sortait presque plus de sa couche de paille, tassé dans un coin du grenier où ils vivaient tous les six. Le père répétait souvent d'une voix aigre qu'il n'espérait plus rien faire de son premier fils, qu'il était un bon à rien. Dans tous les cas Stefano ne pouvait pas devenir souffleur... pas avec son bras si malhabile. Le père ne songea pas à se tourner vers les jumeaux. La fille ne lui servirait à rien non plus, puisqu'aucune fille n'avait jamais travaillé le verre ; c'était une tradition. Quant au garçon... il était bien trop têtu. Il n'obéissait jamais aux ordres, filait entre les doigts des adultes telle une anguille. Un jour, disait le père, son puîné disparaîtrait pour de bon, glisserait et tomberait peut-être au fond du canal. Cela vaudrait mieux pour tout le monde. La mère n'osait pas le contredire et se contentait de prendre un air triste.

Le bébé arriva peu après l'accident de Stefano. C'était un garçon, et visiblement il était en pleine forme. Dès le jour de sa naissance, les jumeaux ressentirent pour lui une sorte d'aversion. Pendant l'accouchement leur père, énervé, brusque, leur avait interdit l'accès au grenier. Ce n'était pas qu'ils n'aimaient pas se retrouver dehors ; malgré leurs quatre cycles de saison, ils étaient déjà dégourdis et savaient gambader dans tous les recoins. Mais cette interdiction, en elle-même, de pénétrer le nid familial, aussi désagréable puisse-t-il être, les rongeait. Cela avait duré plusieurs heures, parmi les plus chaudes du jour. C'était la période de plein soleil. Pas de nuages, pas de brise, seulement les oiseaux qui striaient le ciel en piaillant leur son sinistre, le tintement amer de la cloche censée rappeler les artisans à leur travail, et à laquelle leur père n'avait pas obéi. Pas cette fois.


Lorsque le père était venu les chercher, il affichait des cernes impressionnants et un large sourire. Sa lèvre tremblait et une légère humidité colorait le coin de ses yeux. De la sueur, pas des larmes. C'est un garçon, avait-il dit dans le vide, tendant vaguement les mains vers ses enfants. Je vais l'appeler Luca.
Les jumeaux étaient entrés. C'était la première fois qu'ils voyaient tant de sang. On ne l'avait pas encore nettoyé, on n'avait pas pu. Leur mère n'était pas morte mais n'avait eu aucune réaction lorsqu'ils s'étaient approchés. L'odeur, l'odeur et les cris de ce nouvel être qu'elle tenait, tout rouge et fripé, la pénombre noyée de sang, tout ceci était insupportable.

Le père avait trouvé son nouvel héritier. Jour et nuit, nuit et jour, l'attention des parents allait toute entière au bébé.

Après cela, les jumeaux passèrent encore plus de temps à errer. Ils faisaient toujours attention, cependant, de ne pas rester à la merci de la nuit trop longtemps : à minuit, les cloches de Venise sonnaient un unique coup qui traversait la mer et qu'on entendait à Murano si faiblement, si déformé que beaucoup n'y faisaient pas attention. Mais c'était le signal du couvre-feu et il était très important de le suivre. Si vous ne regagniez pas l'abri d'un toit, des créatures flottantes, vêtues de noir et empestant la cendre, vous trouveraient et vous rendrait fous pour de bon.

Mais la journée, ils étaient libres. Ce qui les distrayait le plus, c'était ces histoires qu'on leur racontait parfois. Les tenanciers, marchands de fortune, ivrognes qui dormaient à même le sol, riches héritiers de familles consanguines qui n'avaient pas mis le pied en dehors de Murano depuis des lustres, tout ce monde cherchait à les effrayer avec leurs contes ridicules au sujet de voleurs ; ils parlaient de deux hommes et d'un énorme serpent. Deux hommes et un serpent qui marchaient dans l'île endormie à la recherche de petites proies à voler.

Le petit garçon avait souvent essayé d'imaginer le serpent.


Il étendit une dernière fois ses jambes, sentant les derniers fourmillements le quitter. Ce jour-là, il avait essayé de bien s'amuser. Il avait escaladé les façades de pierre pour s'enfoncer entre les maisons. Là, les passerelles et les minuscules passages coupaient les bâtiments pour former une grande étoile, ou une grande toile d'araignée. C'était très facile pour un enfant comme lui de se faufiler dans les plus petits trous et de courir un peu de tous les côtés, comme il lui plaisait. S'il avançait suffisamment loin, suffisamment haut, il arrivait à un endroit où le ciel était juste au-dessus de sa tête ; ses cheveux avaient l'air de vouloir toucher les nuages. Il était resté là et avait écouté le bruit du vent et des hommes ivres sous ses pieds, dans la rue. Il s'était penché pour apercevoir le sommet de leur crâne et jeter des bouts de bois, ou des morceaux de pierre effrités. Mais sans sa sœur, le temps lui avait paru si long. Il était redescendu de son perchoir en glissant parfois sur les pierres mouillées et en s'écorchant les genoux et les mains sur le bois.

Il se leva. Non loin de lui, un étal de poissons arborant des yeux vitreux, enfoncés dans leur tête aplatie, diffusait une senteur de pourriture salée. Les yeux de ces poissons, avec leur regard mort, lui montraient un éclat pourpre ; il leva la tête et aperçut, sur la ligne des toits, un ciel qui se dégradait vers des couleurs plus sombres. Le soir tombait. Puisque sa sœur n'était pas avec lui, l'amusement de rester dehors le plus tard possible, jusqu'à percevoir le tintement des cloches de Venise, lui parut bien faible. Tout avait moins de saveur sans elle. Il entreprit de regagner le grenier. La rumeur humaine emplissait encore les rues, gaie, sombre, mal assortie. On le bousculait, il se contorsionnait pour passer entre d'opulentes silhouettes et d'autres, plus maigres. La lumière verte des lanternes éclairait son chemin et les corps qui restaient allongés. Certains étaient endormis, d'autres morts. Généralement il savait faire la différence. L'odeur très acide et sucrée en même temps, celle de la maladie qui s'était abattue sur l'île et qui tuait toujours plus de monde, flottait souvent dans les rues, au-dessus de sa tête. Il se rappelait. S'il la sentait, il fallait partir et ne surtout pas toucher le corps dont elle venait.

Longeant la lagune qui bruissait un son de vagues mourantes, il arriva bientôt devant la masure qui abritait leur grenier. Il entendit un roulement de chaînes en métal. Une ombre sans forme passa au coin de la rue maintenant déserte, sur les pierres ; il n'eut presque pas eu le temps de l'apercevoir. Elle avait déjà disparu. Il essaya de se persuader qu'il n'avait rien vu, un peu effrayé, puis s'approcha et poussa le panneau de bois grinçant qui leur servait de porte pour monter l'escalier étroit, semé de toiles d'araignée. Il arriva en haut et délogea les insectes et la poussière de ses cheveux.

Sa mère était assise par terre et tenait dans ses bras le bébé, qui était maintenant âgé de deux cycles de saison. Sa sœur était là aussi, accroupie, et grattait le parquet d'un air absent, ses longs cheveux dégringolant de ses épaules et masquant son visage. Il ne manquait que Stefano.

Le petit garçon entra et fit mine de rejoindre sa jumelle. Il se rendit alors compte que des pas retentissaient dans l'escalier. Fronçant les sourcils, il se retourna et vit son père, jambes arquées, mal rasé, ruisselant de sueur et avançant comme un spectre, une ombre désincarnée. L'homme se courba et entra. Une odeur de feu tombait par petites gouttes de sa barbe.

Bientôt, le petit garçon comprit que son père n'était pas seul. Un grand homme coiffé d'un chapeau, les épaules étrangement voûtées, tête baissée, fit son apparition au bas des marches, suivi d'un adolescent qui devait avoir une quinzaine d'années, vêtu plus simplement. Le directeur, Galladun, et son fils Vito.

- Merci de nous accueillir, dit Galladun en se redressant, faisant craquer son dos.

Il retira son chapeau et dévisagea la petite famille. Le petit garçon recula. Dans ces yeux, à demi voilés par la pénombre, il ne lisait aucune méchanceté, pourtant il avait la certitude que les choses n'allaient pas bien se passer. Vito restait en retrait et souriait d'un air mauvais.

- Madame, salua le directeur en faisant un geste vers la mère, qui serrait le bébé contre elle. Votre mari n'a sans doute pas eu le temps de vous mettre au courant.

- Au courant de quoi ?

- Il est temps de me rendre un petit service, continuait le directeur. Vito, tais-toi donc.

L'adolescent avait eu un rire discret, mais cruel. Il obéit à son père. Ses yeux, eux, brillaient encore comme ceux d'un prédateur trop jeune et inexpérimenté pour savoir mener la chasse sans ses aînés.

- Vous n'êtes pas sans savoir que je vous ai gracieusement octroyé ce logement, dit le directeur en paradant inutilement devant la famille, retranchée comme au fond d'un piège. Il est donc tout naturel que je vous demande ce service. Vous n'êtes pas en mesure de refuser. Sommes-nous bien d'accord ? J'ai avec moi des... amis – ils attendent au bout de la rue – qui m'ont demandé de faire quelque chose pour eux. Ce sera très pénible, et malgré tout nécessaire.

Ses prunelles d'orage contrarié, de plus en plus distantes, se posèrent tour à tour sur chacun des visages levés vers lui. Il émit un claquement de langue et se tourna sèchement vers son fils.

- Vito, prends le bébé.

La mère se leva, paniquée. Le bébé braillait à faire trembler les murs et se cachait derrière elle. Vito, dégingandé, curieusement raide sur ses trop grandes jambes, traversa la pièce avec son sourire carnassier. La femme se débattit en implorant son mari de réagir, mais celui-ci, le visage contracté, ne bougeait pas d'un poil et se contentait de fixer le plancher. Il ne savait pas quoi faire. Il ne pouvait rien faire, parce que son directeur lui avait demandé de lui livrer son plus jeune fils, et qu'on ne tenait pas tête au directeur.

Les jumeaux étaient serrés l'un contre l'autre, terrorisés. Pourquoi leur père laissait-il sa mère se débattre ainsi ? Pourquoi devait-elle supporter seule ce poids affreux ? Elle n'était presque plus jamais sortie à l'air libre depuis l'accouchement, happée par sa propre faiblesse physique et par les soins constants que lui demandait le bébé. C'était horrible de se retrouver ainsi prisonnière. Et maintenant, on voulait lui enlever l'enfant qui avait occupé son temps.
La mère tenait encore tête à Vito.

- Pas Luca ! hurlait-elle. Je vous en prie, pourquoi lui, pourquoi nous ?

- Je suis navré, dit Galladun en haussant la voix. La maladie qui rôde sur l'île infecte et tue la plupart des jeunes enfants. Vous avez été épargnés, vous avez beaucoup de chance ; mais nos amis ont besoin de plus d'enfants. Je regrette.

- Alors prenez-le, lui ! cria la mère en désignant son puîné.

La tête du directeur pivota lentement jusqu'à l'endroit où les jumeaux se tenaient. Il se pencha en avant avec une expression perplexe vers le garçon. Il sentait le froid, la fraîcheur de la nuit, et le métal poli.

- Je ne sais pas, marmonna-t-il en détaillant sa nouvelle proie. Vous croyez ? Il me semble un peu trop âgé pour ce que nous avons en tête. Quel âge as-tu, mon garçon ?

- Il a presque six cycles de saison, intervint son père en le poussant vers l'avant, avec ferveur. Mais il est pas bien futé. On peut penser qu'il en a moins. Je vous en prie, ajouta-t-il. Prenez-le.

Galladun fit mine de réfléchir.

- Je ne sais pas, répéta-t-il. L'idéal serait évidemment qu'il ne garde aucun souvenir...

Il jeta un regard furtif autour de lui, visiblement en colère d'avoir trahi ces paroles.

- Il oubliera bien vite, sans doute. Dans ce cas... c'est d'accord. Afin de ne pas contrarier mes amis, cependant... nous allons prendre la fille aussi. Voyez ceci comme un dédommagement. Vito ?

Il claqua des doigts et l'adolescent fondit sur les jumeaux.



0 ~ * ~ 0




Le crépuscule mangeait l'horizon et ses derniers efforts de couleur. Les ombres s'abattaient d'un seul mouvement bref et se fondaient entre ciel et terre comme si la lumière du soleil n'avait jamais été qu'une illusion ; il ne resterait bientôt plus rien de la journée. Augustus laissa son regard se promener lentement dans le jardin recouvert d'un voile de tranquillité et de fraîcheur. La température estivale tempérait encore la brise. Il inspirait profondément tout en époussetant les manches de son habit noir, et ajusta le collier autour de son cou.

Dans le décor de pins crénelés, de bâtiments à demi effondrés et de pierres, la ligne de torches qui reliait la chapelle à l'école proprement dite, grand bâtiment qui se dressait au milieu des semi-ruines, brillait de mille feux. Tout était prêt pour accueillir les nouveaux enfants.

La carriole avait été aperçue plus tôt sur la route de campagne, qu'ils pouvaient voir en contrebas de la colline au sommet de laquelle se trouvait l’Établissement ; puis sa masse brinquebalante avait disparu au détour d'une torsion du chemin. Quelques éclats de voix clairement enfantines avaient réussi à fendre l'air et la distance. Plus aucun doute n'était permis : ils arrivaient, bel et bien.

- Ils devraient bientôt être là, mon cher, grinça Viviane de sa voix nasillarde en se plaçant aux côtés d'Augustus.

Il hocha la tête sans la regarder.

- Alors, reprit-elle au bout d'un certain temps.

Son ton s'était fait doucereux, savant mélange de miel susurrant et d'amertume accumulée.

- Oui ? se résolut-il à dire lorsque rien ne vint.

Mais Viviane ne répondit pas. Elle s'enroulait dans sa longue robe noire, les bras enfouis sous le tissu et repliés sur son corps comme de grandes ailes de chauve-souris. Elle savourait sa victoire d'avoir tiré ne serait-ce qu'un mot à son interlocuteur. Viviane était une femme déconcertante, cela, Augustus l'admettait. Son visage ne portait aucun signe de cruauté, ni même de méchanceté. On aurait même pu se trouver attendri par l'éclat doux-amer qui avait pris place au fond de ses yeux, résultat de la vieillesse et d'une vie mouvementée. Même dans sa façon de se comporter, envers lui ou bien Ronan, elle pouvait se montrer charmante et de bonne compagnie lorsque le masque de directrice laissait place à l'envers plus généreux de sa personnalité.

Augustus s'était souvent demandé comment elle en était arrivée là. Sa présence ne lui était pas désagréable. Il avait également l'impression qu'elle l'appréciait tout particulièrement, et aurait volontiers accepté un peu plus d'attention de sa part. En tant qu'ami, peut-être. Ou plus. Non, très sincèrement, ce n'était pas qu'il ne partageait pas cette sympathie instinctive. S'il mettait un point d'honneur à ne pas tomber dans son piège de gentillesse, après tout ce qu'il savait de mauvais et de condamnable, c'était précisément parce qu'un tel décalage entre l'être et les actes lui paraissait insensé.

Avec les enfants, Viviane se montrait intransigeante, dénuée de pitié. Violente. Distante. Était-ce parce qu'elle ne les aimait pas, ou bien redoutait-elle justement de devoir les aimer un jour ? Ils étaient comme un bouquet de jolies fleurs. Plaisants, si on voulait bien le voir. Mais vite fanés.

Au bruit de roues et de sabots creusant la poussière, Viviane eut un sourire léger pour Augustus et celui-ci fut frappé d'y déceler une joie presque juvénile. L'instant d'après, elle faisait claquer sa langue sur son palais dans un geste d'énervement passager et descendait jusqu'au portail pour accueillir les nouveaux pensionnaires. Augustus ne bougea pas d'un pouce ; il savait pertinemment qu'elle avait encore la force nécessaire pour effectuer cette petite formalité.

La lanterne de la carriole se balançait comme un point de lumière folle, excentré sur sa gauche, un feu-follet rendu flou par les mouvements saccadés des roues et menaçant de mourir au sol à chaque instant. Les deux chevaux noirs agitaient leur crinière qui, gonflée de poussière, brillait d'un feu presque argenté sous les étoiles. Leur souffle puissant les drapait de vapeur et parait leur poil d'une aura de miroir. Augustus se serait volontiers penché sur le ventre d'une des bêtes pour tenter d'y apercevoir le reflet distendu de son visage. Mais il était trop loin. Et puis, cette pensée était stupide, tout à fait futile. Il ne voulait plus s'autoriser à rêver de telles sottises. Pas alors que de tous nouveaux martyrs s'apprêtaient à s'agenouiller devant lui pour recevoir sa bénédiction. Une bénédiction bien incertaine mais il allait leur mentir, pour leur bien. Et puis il prendrait soin d'eux comme il le pourrait.

Il se demandait souvent s'il n'aurait pas été préférable de partir. La place qu'il occupait dans cet orphelinat de malheur noircissait son esprit de jour en jour. Il avait une folle envie de respirer à pleins poumons sans plus penser à rien de tout cela. C'était devenu chose impossible. A présent qu'il savait ce que l'on espérait faire de ces enfants, il rechignait tout autant, peut-être même plus, à les abandonner à leur sort.

Et puis, si malgré tout, une belle nuit, il se réveillait en sursaut avec la ferme intention de s'enfuir sans penser aux remords, il lui restait la conviction que Viviane, Ronan et Ladro ne le laisseraient jamais quitter cet endroit en vie.

Augustus était arrivé quelques années auparavant, un simple vagabond. Ils l'avaient convaincu de leur profonde compassion et du bien-fondé de leur entreprise. Un Établissement pour les enfants les plus démunis. Il avait alors consenti à entrer à leur service...

Il n'avait encore jamais exprimé le désir de s'en aller. Peut-être avait-il immédiatement pressenti que cette liberté ne lui serait plus jamais accordée ? Peut-être préférait-il ne jamais poser la question, ne jamais entendre la réponse ?

Il savait bien trop de choses.

Se ressaisissant, Augustus lissa les pans serrés de son habit et, jouant nerveusement avec son collier de bois, décida qu'il était temps de se manifester aux enfants. Il s'enfonça dans le noir léché de flammes ; ses pieds heurtaient des cailloux qui jonchaient le chemin mal dessiné, au fond des herbes hautes. Des spectres de ruines s'élevaient çà et là, aux côtés de tours encore debout qui envoyaient leurs ombres déformées dans la nuit. Augustus respira à pleins poumons l'air tiède, ponctué de senteurs agréables. Oui, vraiment agréables. Et ces petites voix qu'il entendait... si seulement tout ceci appartenait à une autre réalité. Augustus, les yeux mi-clos, s'arrêta près de la carriole et observa la scène sans mot dire. Ladro se tenait là, capuchonné, les avant-bras dégagés et labourés de cicatrices qu'il arborait fièrement. Une marque bien trouble.

Oui, Augustus avait compris que Ladro était quelqu'un de très particulier. Ronan, lui, n'avait jamais fait grand cas de ces blessures, les prenant pour témoins d'un passé révolu et se disant peut-être qu'il y avait une raison tout à fait compréhensible à leur présence : Ladro avait dû être attaqué par un molosse, ou bien un autre animal sauvage. Mais ce que Ronan n'avait pas remarqué, ou bien ce qu'il préférait ne pas voir, c'était que parmi le fouillis de cicatrices des traces plus récentes et parfois même encore sanguinolentes apparaissaient régulièrement. Augustus en était arrivé à la conclusion que le fils de Viviane – car oui, il était son fils – se mutilait lui-même. Pourquoi ? Cela, en revanche, Augustus n'en savait rien.

Il s'éclaircit discrètement la gorge. Viviane avait serré son fils contre elle avec un large sourire, lui murmurant des mots que personne ne saisit. Ronan avait sauté de la carriole à leurs côtés, visiblement épuisé par le voyage depuis Murano, qui avait duré une journée entière. La lumière blafarde de la lanterne donnait à son visage des allures de mort. Il tenait une perche de bois sculpté, au bout de laquelle flottait paresseusement le blason du duché milanais, grand serpent sur fond d'argent. Il eut un regard sombre et lourd pour Augustus et désigna les enfants tout dernièrement récoltés à Murano, destinés à suivre les enseignements de l’Établissement. Il y en avait quatre. Deux enfants très jeunes, d'à peine deux ans sans doute, et deux autres serrés l'un contre l'autre. Ces derniers étaient âgés, bien plus âgés que ce à quoi ils étaient ici habitués. Augustus s'approcha d'eux et s'accroupit.

- Bienvenue, leur dit-il doucement.

Ils ne réagirent pas. Augustus effleura leurs cheveux, maculés de sueur et des saletés du voyage. Ils étaient sans doute assoiffés, affamés aussi.

- Ne vous inquiétez pas. Nous allons vous occuper de vous. Ensuite, nous vous trouverons un nom.

- J'ai déjà un nom, marmonna faiblement la fillette.

- Il te faut l'oublier, insista l'homme. Vous commencez ici votre nouvelle vie. Oubliez tout ce que vous avez pu connaître jusqu'à présent, cela vaudra mieux.


Lorsque les enfants furent désaltérés, encore sales et affamés cependant, on les conduisit jusqu'à la chapelle. C'était une étrange bâtisse noire qui conservait à l'intérieur une atmosphère de froidure, quelle que soit la saison. Un unique vitrail aux ornements de couleur passée, ocres et rouges, déversait ses gouttes de miel et de sang voilés sur le mur, lorsque la lumière du soleil ou bien de la lune s'y engouffrait. Il n'y avait pas de bancs ni de chaises, et la toiture arborait un trou béant par où passaient les courants d'air et les pluies diluviennes de l'automne ou de l'hiver. Pour l'heure, l'arrière-saison n'était qu'un vague souvenir mais la chaleur de l'été avait peine à laisser son empreinte sur les pierres. Ronan et Viviane alignèrent les quatre enfants qui frissonnaient de froid et de peur, dans l'obscurité tout juste dérangée par le vitrail crasseux, contre le mur du fond.

Augustus allait leur offrir un nouveau baptême.

Il choisissait avec soin les prénoms qu'il attribuait à chaque enfant. En son for intérieur, il se disait que le prénom, et la symbolique qui pouvait l'accompagner – religieuse ou plus ancienne encore – étaient des alliés précieux pour ces êtres livrés à l’Établissement. Cela le rassurait de penser ainsi... il les aidait dans la mesure de ses faibles moyens, et c'était par cela qu'il pouvait commencer.
Oh, les prénoms sur lequel il arrêtait son choix étaient très variés. C'était selon son impression du moment, et selon l'enfant ; chacun dégageait une aura particulière. Il s'agissait de ne pas les trahir. Il faisait de son mieux.

Il commença par les deux plus âgés. Feuilletant négligemment un ancien volume relié de cuir dont la tranche craquait à chacune de ses manipulations, sous le regard impatient de Viviane, il se concentra tout d'abord sur la fille. Il avait senti chez elle une force inhabituelle, amoindrie par la terreur mais bien présente. Voyons, comment la nommer ?
Il se décida pour Ambrosia. Sonorités agréables et sucrées, nom tiré de la langue des grecs et signifiant immortelle. Voilà le cadeau qu'il lui faisait, espérant que celui-ci porterait un jour ses fruits et lui permettrait de vivre. Elle saurait se montrer à la hauteur.

Le garçon, à présent. Une énergie différente encore émanait de lui. Enfant sauvage, débrouillard, agile. Les deux petits êtres semblaient se compléter, former un tout inséparable. Augustus puisa cette fois dans la langue latine. Comment le nommer ?

Il lui fallut un peu plus de temps. Il arrêta finalement son choix sur Leo. Nom court, précis et pourtant mystérieux, désignant le lion, compagnon des monarques, animal qui transcendait l'imagination de tous.

Voilà le cadeau qu'il lui faisait.
  
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