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Chapitre 1 « Le double »
1432



Mira soupira, accroupie auprès de leur nouvelle prise qui s'était soudain écroulée sous la poigne d'Elide et se trouvait maintenant allongée dans l'herbe. Endormie. Elle scruta longuement le jeune homme puis tendit une main.

― Ne…

― Il dort, Elide. Il ne se réveillera pas.

C'était vrai. Ces inspirations qui secouaient son maigre corps étaient si lourdes qu'elles faisaient presque peur à entendre. Mira posa une main prudente sur la manche, puis sur l'avant-bras et l'épaule de l'inconnu. Le sang qui le maculait était encore frais, aucun doute. Elle l'essuya sur son propre habit.

― Où a-t-il pu se blesser ainsi ?

Elle remonta la manche du jeune homme pour dévoiler un avant-bras très blanc qui trancha l'obscurité. Elle plissa les yeux. De grands traits sombres lacéraient cette blancheur de cadavre, des nuages de couleur diluée la souillaient ici et là. Mais beaucoup de ces traces étaient anciennes et cicatrisées.

― Qu'allons-nous faire de lui ? demanda-t-elle soudain.

― Rien. Je ne sais pas.

― On pourrait…

― Le laisser ? Non.

Mira ferma les yeux. Non, bien sûr que non. L'idée l'avait traversée, vague, pour mourir aussitôt sous le joug d'une envie supérieure. Impérieuse. Presque un besoin, une nécessité vitale. Ils ne pouvaient le laisser. Ce n'était pas pour sa vie qu'elle craignait mais pour la chose que ce corps, cette couleur et ces blessures, cette maigreur, cette respiration maladive et ces tremblements constants renfermaient et protégeaient comme un secret. Elle voulait tout savoir. Qui il était, d'où venaient ses blessures, quel était le monstre qui avait pris possession de lui un peu plus tôt. Elle voulait savoir comment, pourquoi, et sentait chez Elide la même attente. Lui qui n'avait jamais laissé ses émotions ou ses instincts lui dicter sa conduite.

Ils étaient finalement unis dans une même curiosité malsaine. Ils allaient le garder avec eux et, le moment venu, lui feraient cracher la vérité. La question de savoir que faire de lui se poserait ensuite. Lorsqu'ils auraient compris. Et si ses explications ne suffisaient pas à étancher leur soif, alors il serait toujours temps d'invoquer l'autorité des Dix et de l'escorter jusqu'à Venise.

― Nous l'emmenons, décida Elide. Nous allons trouver un endroit où passer la nuit et lorsqu'il se réveillera…

Il hocha la tête en guise de conclusion, se pencha sur l'inconscient pour le jucher sur son épaule, puis les mercenaires retournèrent sur leurs pas. Depuis les profondeurs où ils se trouvaient, la forêt s'élevait comme un temple, vertigineuse. Les rochers se mêlaient aux feuilles et aux troncs. Il y avait une lueur verte, sourde, sombre.

Presque par hasard, ou bien parce que leurs pas les avaient menés sans les consulter sur les lieux qu'ils avaient traversés à la va-vite un peu plus tôt, le moulin réapparut devant eux. Ici la couverture de feuilles était plus épaisse. Ils attachèrent le cheval restant à un arbre et Elide jeta le jeune homme en travers de son dos. Il décrocha un sac de sa selle. Mira savait qu'il s'apprêtait à allumer un feu. Des frottements successifs, un crépitement et un point rougeâtre indiquèrent bientôt qu'Elide avait allumé un peu d'amadou à l'aide des étincelles produites par un briquet. Un petit bout de bois au soufre s'enflamma lentement au contact de l'amadou. Elide amena ensuite la flamme vers un chiffon enduit d'une substance huileuse, noué autour d'une torche, et le tissu prit feu à son tour. La torche forcit péniblement. Le mercenaire rangea ses affaires et se remit debout, récupérant par la même occasion leur prise de la soirée.

Mira poussa la porte du moulin et fut frappée par l'odeur de sang, parmi plusieurs autres effluves déplaisantes. L'air était un voile visqueux, prêt à se déchirer à tout moment et à répandre ses différents constituants aux quatre coins de la pièce. Le sol était constellé de gouttes de sang, minuscules étoiles scintillantes dans un univers de plancher, mêlé de poussière. Les murs étaient peints de giclées dont la palette de senteurs s'étendait du sec au plus frais, du vieux au plus récent. Il y avait eu des attaques. Des attaques... de petits os d'animaux étaient éparpillés, des côtes, fémurs ou tibias arborant de derniers lambeaux de chair noircie.

Mira comprit que le sang trouvé sur le corps de l'inconnu ne provenait pas de ses blessures à lui. Ce n'était pas le sien non plus qu'ils avaient aperçu sur le sol de la forêt, mais certainement celui d'un animal. Cet homme avait-il chassé pour se nourrir ? Comme ceci, à mains nues, sans aucune arme. Cet endroit devait être son repère, sa tanière.

Voulant éviter les ossements, Mira trébucha sur un objet qu'elle n'avait pas vu. Elle s'accroupit. C'était un bol en terre cuite, accompagné de ce qui ressemblait à une plume taillée qui reposait dans une flaque sombre agglutinée. Elide, qui avait laissé tomber son prisonnier dans un tas de paille, se pencha et approcha la flamme pour mieux les éclairer. Mira huma l'odeur de sang datant de quelques jours qui s'échappait du récipient. La plume en était maculée. Elle la ramassa et effleura sa pointe. Autour du bol se trouvaient deux bouts de parchemin sur lesquels on avait tracé quelques lettres, avant d'abandonner précipitamment la besogne – les traits se faisaient irréguliers, paniqués, pour se terminer dans un brouillon de bavures.

― On dirait... du matériel pour écrire.

On n'avait pas écrit avec de l'encre, mais bien avec du sang.

― Ah... et il y a des crottes d'oiseau.

Bientôt, ils distinguèrent un corps encore recouvert de plumes parmi les débris. Mira traversa la pièce et poussa l'animal du pied. C'était un oiseau voyageur, le cou brisé. Elide eut un grognement neutre.

― Étrange... murmura-t-il.

Il revint vers le prisonnier.

― On va devoir le garder ici. Il doit y avoir une clef quelque part, dit-il en jouant distraitement avec le fer au bout d'une chaîne fixée au mur.

Mira regarda par terre. Du sang, de la chair, des plumes... des os…

― Sur lui ? demanda-t-elle soudain. Il la garde peut-être sur lui.

Elle s'accroupit près de l'otage et fouilla dans son col. Il fut alors parcouru d'un long spasme ; sa main froide bondit et se referma sur le poignet de Mira. Le corps entièrement contracté, il poussa un hurlement. Elle voulut reculer mais la poigne était trop forte, surhumaine presque.

Les muscles de l'inconnu se détendirent subitement et il la lâcha. Des perles écarlates jaillissaient de son bras, aux endroits où il l'avait blessée.

― Tout va bien ? dit Elide à voix basse.

― Tout va bien.

Elle écarta à nouveau le col de l'homme, marqua une pause lorsque ses doigts touchèrent sa gorge. Il ne bougea plus. La jeune femme chercha autour de son cou et tomba sur une petite lanière au bout de laquelle reposait une clef en fer. Elle dégaina sa dague et trancha la lanière pour récupérer l'objet.

― Essayons avec ceci.

Elle plaça le fer autour du poignet de l'homme, le serra et introduisit la clef dans la serrure.

― Ça fonctionne, annonça-t-elle, satisfaite, en se relevant.

― Crois-tu vraiment qu'il vit ici ?

― Comment ?

― Crois-tu vraiment que ce soit son... sa demeure ?

― Dis plutôt sa tanière. Il est à peine humain, jeta-t-elle en crachant sur le plancher.

Elide avait un air songeur, penché sur l'être endormi qui eut un grondement dans son sommeil. Il devait être plongé dans un rêve, et marmonnait d'une voix aiguë, obstinée, celle d'un enfant autoritaire et triste. Elide n'avait pas bougé mais le plissement de son front s'accentua sensiblement.

― Tu devrais dormir un peu, dit-elle en posant une main sur son épaule. Enfin, si tu y arrives, ajouta-t-elle avec ironie. Reprends des forces.

Reprends des forces... Mira, quant à elle, avait besoin de reprendre ses esprits. Les villageois les avaient chargés de retrouver une bête monstrueuse, buveuse de sang humain, qui rôdait dans les parages depuis quelques nuits. La mercenaire n'avait pas voulu prêter attention à ces contes destinés aux faibles et s'était simplement attendue à pourchasser un loup.

Ils avaient cherché, mais aucune trace de présence lupine dans les bois. En revanche... n'avaient-ils pas précisément sous les yeux l'objet de toutes les inquiétudes des villageois ?

― Je monte la garde, assura-t-elle à Elide, qui la regardait d'un air interrogateur.

― Tu es sûre ?

― Je ne suis pas fatiguée.

― Comme tu voudras.

Il s'enroula dans sa cape et s'assit dos au mur, puis ferma les yeux. Mira le regarda un instant. C'était un mensonge, elle ressentait la fatigue dans chaque parcelle de son être. Mais elle n'avait pas envie de dormir aux côtés de ce monstre hybride, qui pouvait se replonger dans la démence sans prévenir.



0 ~ * ~ 0




1432 – Milan


Il ferait bientôt jour. Menda était très impatience, assise sur une chaise trop haute pour elle. Ses pieds se balançaient dans le vide et elle ne cessait de lisser les pans de sa robe.

Siva l'avait contrainte de regagner la petite pièce qui lui servait de chambre.

Quelques servantes avaient suivi leur maître, le duc de Milan, au château de Pavie où il s'était réfugié voilà déjà plusieurs jours. Les autres avaient été renvoyées dans leur famille ou, plus simplement, abandonnées à elles-mêmes aux portes du château. Siva, comprenant vite que Menda ne se laisserait pas manipuler par d'autres mains que celles du duc à n'importe quel prix, s'était donc débrouillé pour lui improviser lui-même une couche, qui ressemblait plus à un tas de chiffons et de linge récupéré. Il lui avait également cédé la chaise qu'elle occupait à présent. Pas de tapis sur le sol de pierre, son indulgence ne s'était pas étirée si loin mais la fillette s'en fichait. Ses pieds souvent nus, lorsqu'ils n'étaient pas perchés trop haut sur le siège, goûtaient la chaleur du mois de mai doucement emmagasinée par le château. Pas cette nuit-ci cependant. Depuis l'orage qui s'était déclenché, le matin où ce drôle de seigneur vénitien avait fait irruption, le ciel faisait la moue et le soleil n'était plus que rare sur Milan.

Malgré son impatience, Menda avait les yeux piquants de sommeil. La fillette avait dormi une ou deux heures, roulée en boule dans sa couche, vêtue de pied en cap car Siva lui avait formellement interdit d'ôter la robe. Mais un cauchemar l'avait replacée dans la réalité. Renonçant au sommeil, elle avait allumé une bougie et l'avait placée sur le rebord de la fenêtre avant de venir s'asseoir pour attendre l'aube. Peut-être le jour prochain serait-il le bon. Peut-être le cadeau du duc ferait-il enfin son apparition.

Elle l'espérait, car les humeurs de Siva n'étaient pas des plus agréables. Elle se mit à chantonner un air mais se tut bien vite, mortifiée, l'oreille aux aguets pour discerner le moindre bruit en provenance du couloir. Siva lui interdisait ce genre de frivolités. Menda se laissa glisser au sol, aperçut son reflet dans la vitre et ajusta soigneusement les mèches qui lui tombaient dans le cou. L'aube s'était décidée à poindre. L'enfant s'approcha de la fenêtre qui lui donnait une vue plongeante sur le chemin semi-sauvage qui menait à la ville de Milan, dont on voyait les premiers toits au loin.

Un cheval galopait furieusement jusqu'à la porte du château, ombre incertaine qui fila devant la fenêtre, si rapide qu'elle crut presque rêver. Elle se colla fébrilement contre les carreaux mais ne put rien distinguer de plus ; le cheval était sorti de sa vision. Pas de doute cependant, il se dirigeait vers la porte. Menda se précipita et sortit dans le couloir pour prévenir Siva. C'était peut-être le cadeau…

― Maître Siva. Maître Siva, où êtes-vous ?

Elle traversa le corridor étroit où elle se souvenait avoir conduit le seigneur vénitien et, suivant son instinct, continua dans la même direction. Le silence était pesant, épais comme une couche de laine, brumeux. Elle avait le souffle court. S'il s'agissait bien du cadeau qui attendait dehors…

― Maître…

Elle était arrivée devant cette lourde porte derrière laquelle Siva avait emmené le seigneur vénitien, le jour de son arrivée. Justement, la poignée crissait ; l'ombre du maître d'armes tomba sur elle. La petite fille recula, non pas de peur, mais parce que la chandelle qu'il tenait à hauteur de poitrine l'aveuglait.

― Qu'est-ce que tu veux ?

― Maître Siva, salua-t-elle d'un ton déférent.

Elle tenta de glisser un regard par l'entrebâillement de la porte, qu'il avait déjà commencé à refermer. Le seigneur de Venise se trouvait-il toujours derrière? Siva l'avait-il emmené et enfermé dans cette salle qui se trouvait au fond, tout au fond... elle savait que Siva était furieux parce que le cadeau n'était pas encore arrivé. Qu'avait-il fait subir au seigneur ?

― Éloigne-toi ! asséna-t-il en refermant la porte. Qu'est-ce que tu veux ?

― Un cheval arrive au château.

Dans un réflexe, les petits yeux noirs de l'homme la détaillèrent du haut vers le bas. Sa mâchoire se crispa et il la prit par un bras.

― Petite écervelée ! Tu es pieds-nus !

Il la secoua comme un prunier, jusqu'à lui arracher un gémissement.

― Les souliers de Bianca. Vite, va les chausser.

Il la frappa. Elle partit en courant vers la chambre en trébuchant dans sa longue robe, les yeux embués de colère.

Menda avait été arrachée à sa famille à l'âge de cinq ans et amenée dans le cocon de la famille Visconti comme une prisonnière. On l'avait choisie et condamnée car elle ressemblait à la fille du duc, Bianca, cette princesse illégitime. Mêmes cheveux blonds, mêmes yeux bleus limpides, visage pas tout à fait semblable, mais suffisamment pour berner les visiteurs qui n'avaient jamais rien vu de Bianca et s'étaient nourris de rumeurs ; ou les gens comme Anis, employés par le duc mais tenus à l'écart de la petite fille. Oui, il fallait en effet bien connaître la princesse pour différencier les deux enfants.

Menda avait appris les manières des nobles. Elle oscillait constamment entre habits soyeux et haillons de servante, vastes chambres débordantes de luxe et petits débarras. Mais ce soir, si le cadeau franchissait bel et bien le seuil du château, elle pourrait dormir dans un grand lit douillet, sous un édredon de plumes... tout cela pour prendre la place de la princesse.

Le duc Visconti avait constamment peur pour sa fille, que beaucoup haïssaient par simple principe, et Menda était son double. Son ombre, celle qui était restée lorsque le duc était parti à Pavie avec sa famille et ses adorateurs. Elle devait jouer son rôle à la perfection, comme appât, comme mensonge, alors que Siva faisait croise à une absence momentanée du duc. Le duc ne pouvait être bien loin puisque sa fille chérie, ou ce que tout visiteur prenait comme tel, se trouvait au château.

Seulement, une chose manquait dans sa chorégraphie minutieuse. Elle regagna la chambre, tira rageusement les souliers de sous ses draps et les chaussa.

Siva avait disparu lorsqu'elle revint devant la porte. Menda continua le long du couloir, raide dans la robe qui lui semblait tout à coup trop étroite. Elle comptait mentalement la cadence diabolique de ses pas. C'était une affaire de précision. Pas trop vite, ni trop lentement...

Elle descendit une volée de marches en redressant imperceptiblement les pans de son habit, d'une pression délicate des mains. Voilà, elle entrait peu à peu dans son personnage.

Arrivée au bout du chemin qui menait directement à la cour, elle poussa la porte, qui lui résista. Siva avait certainement utilisé la sortie principale, à l'aile ouest du château, pour se tenir prêt à accueillir les visiteurs. Menda remonta rapidement les marches, traversa le couloir en sens inverse, s'engagea vers l'aile ouest en courant presque, car après tout ni Siva, ni ses « précepteurs » n'étaient présents pour l'admonester.



0 ~ * ~ 0




La herse venait de se refermer. Dans la lumière éthérée du matin, le cheval d'Anis fit halte. Un homme les attendait déjà, placé au centre du décor tel un roi dans son domaine.

L'apparence et le faste prenaient toute leur importance dans un endroit comme celui-ci : les ailes du château présentaient des fenêtres larges au verre délicat. Luca tenta de discerner l'intérieur de la bâtisse à travers l'une d'elles mais n'y aperçut qu'une répétition de ciel, teintée de rose, ridée de nuages déjà amoncelés. Anis se laissa tomber à terre alors que l'homme écartait les bras et leur souriait. Luca n'aimait pas ce sourire, ces dents gâtées qui luisaient, ces yeux noirs qui le scrutaient, lui, alors que la voix profonde de leur propriétaire saluait sa guide et l'accueillait.

― Siva, répondit Anis d'une voix neutre. Cela me fait plaisir de te revoir.

― Mais où sont tes hommes ?

― Malheureusement, nous sommes tombés dans un traquenard et ils n'ont pu en réchapper.

Siva ne répondit rien, comme s'il n'avait pas entendu. Il se tourna vers Luca et hésita un instant avant de demander :

― Et ce jeune homme, il ne nous rejoint pas ?

Luca était resté à dos de cheval sans savoir quoi faire, et cette phrase lui inspira aussitôt une colère violente. Non, fulmina-t-il en son for intérieur, ce jeune homme ne nous rejoint pas.

Un garçon au teint cireux, l'air de ne pas avoir dormi de la nuit - et c'était certainement le cas - était sorti à pas chancelants d'une écurie, sur la droite.

― Monsieur, dit-il à Luca en s'inclinant. Monsieur, dois-je m'occuper de votre cheval ?

Luca se laissa tomber sur ses pieds. Son cou dissimulé par son vêtement dont le col avait été noué une seconde fois par Anis, étendait un fourmillement désagréable jusqu'à son épaule. Il frotta sa clavicule dans l'espoir vain d'apaiser sa blessure alors que l'adolescent saisissait les rênes de l'animal et le tirait avec lui.

Sous le regard insistant du prénommé Siva, Luca s'approcha.

― Où sont vos compagnons ?

― Pardon ? dit brusquement Luca.

― Vos compagnons, articula Siva plus lentement. Les deux hommes qui voyageaient avec vous, si mes renseignements sont exacts.

Parlait-il de Leo et d'Achille ? Luca entrouvrit la bouche pour répondre mais Anis intervint.
― Ils ne sont pas avec nous. Mais le duc n'a que faire d'eux, n'est-ce pas ?

Un rictus indécis, furtif, surgit sur les lèvres de Siva, et disparut pour laisser place à un air étrangement grave.

― Comptes-tu nous laisser ici ? demanda Anis après quelques temps, alors qu'il portait une main à son menton avec une expression de réflexion intense.

Il rejeta la tête en arrière et leur offrit un sourire.

― Bien sûr, que non. Entrez. Je suis heureux de votre venue, dit-il à Luca en opinant brièvement du chef. Nous commencions à nous inquiéter de ce retard. Tout est pour le mieux à Venise, n'est-ce pas ? Le duc sera assurément très heureux de votre présence, ajouta-t-il sans lui laisser le temps de répondre.

Il gravit les marches qui menaient à la magnifique porte principale, en bois taillé bordé de métal, et s'écarta très soigneusement pour les laisser passer. Luca s'apprêta à entrer. Avant de lui tourner tout à fait le dos, il eut le temps d'apercevoir les sourcils froncés de Siva et un éclair passer dans ses prunelles, avoisinant l'exécration. Il eut un mouvement de recul, plus si certain de vouloir s'enferrer auprès du duc de Milan. On ne l'aimait pas ici.

― Jeune maître ? murmura Siva dans son dos. Y a-t-il un problème ?

Luca n'avait plus le choix. Il s'engouffra à l'intérieur de la pièce d'entrée. Tout était froid, humide. Des tapisseries bleu et argent avaient été tendues sur les murs ; on ne discernait pas bien leurs motifs. Un escalier brut partait dans les étages depuis leur gauche.

― Par ici, je vous prie.

Luca était sur le point de suivre Siva lorsqu'il se rendit compte qu'Anis s'était immobilisée.

― Où est le duc ? Murmura cette dernière.

― Que veux tu dire ? demanda Siva.

― Où est-il ? Il est très tôt mais je sais que le duc a l'habitude de se lever avant l'aube. Et tu le sais aussi bien que moi, Siva.

― Ta méfiance m'avait manqué, Anis.

Siva eut un rire dur et presque sauvage.

― Il est parti chasser. Il ne devrait plus tarder, un jour tout au plus. Mais…

Il s'interrompit. Un claquement de porte retentit, suivi par un bruit léger de pas, et une respiration saccadée leur parvint bientôt depuis une flaque d'obscurité étalée sur les marches supérieures. Une voix cristalline et enfantine voleta dans l'air.

― Qui m'amenez-vous, Siva ?

― Voilà qui devrait te rassurer, souffla celui-ci par-dessus son épaule avant de tendre une main vers le haut des escaliers. Venez donc, Bianca, votre cadeau est arrivé.

Un soulier brillant fit son apparition sur l'avant-dernière marche. Puis, dans un froissement d'étoffe, le bas d'une robe bleu ciel, deux mains fines qui retenaient ses pans de chaque côté, un poignet décoré de bracelets scintillants, un cou paré de colliers en perle, un visage sortirent peu à peu du cocon de pénombre. La fillette avait les pommettes hautes, deux grands yeux clairs et une cascade de cheveux blonds lui retombait sur les épaules. Elle leur lança un regard méprisant. Luca, malgré lui, fut saisi de dégoût mais aussi d'admiration.

― Je suis Bianca Maria Visconti, fille du duc de Milan, annonça cérémonieusement la fillette de son ton haut perché en saisissant la main tendue de Siva.

Anis, toujours dans ses vêtements de voyage, le visage et les cheveux barbouillés de poussière, fit une révérence profonde. Luca la regarda faire sans broncher, puis croisa le regard intraitable de Siva sans le comprendre et reporta son attention sur la petite fille qui haussait maintenant un sourcil, la bouche entrouverte.

― Je suis Bianca Maria Visconti, fille du duc de Milan, répéta-t-elle.

Comme il ne réagissait pas, et se demandait simplement quel besoin la gamine avait de réitérer sa phrase, elle serra les poings et tapa du pied. Anis enfonça son coude dans les côtes de Luca.

― Saluez, idiot.

Il inclina la tête et le releva presque immédiatement, certain de s'y être mal pris. La fillette ne l'avait pas quitté des yeux.

― Bien, en attendant le retour du duc, je vais vous montrer vos quartiers, annonça Siva. Nous vous avons réservé…

― Merci, interrompit Anis, mais nous allons plutôt descendre chez Ollin. Le voyage a été long et éprouvant, ajouta-t-elle. À commencer par la perte de mes camarades de route.

― Oui, dit Siva, l'air tout à coup peiné. Je comprends.

Luca ne doutait pas qu'il s'agissait d'un masque, et l'intérêt soudain qu'il portait à la mort de ces hommes ne pouvait duper personne. Avec un tiraillement de culpabilité dans l'estomac, le jeune homme se rendit compte que lui-même n'avait prêté à Anis qu'une oreille distraite lorsqu'elle lui avait esquissé cette histoire.

― Que s'est-il passé, Anis ?

Ce n'était pas Siva qui venait de parler, mais la petite fille. Son visage ne laissait transparaître ni chagrin, ni compassion, pas même une légère curiosité. Poser la question avait dû répondre à une des exigences brumeuses de la noblesse, un code auquel Luca n'entendrait jamais rien.

― Un simple traquenard de bandits, mademoiselle. Malheureusement ils leur ont tout pris, ainsi que leurs vies. Ils ont réussi à s'enfuir avec nos chevaux et c'est la raison de notre retard.

Bianca ne répondit rien mais son expression était sévère. Luca retint un rire nerveux. Décidément, la scène était plus qu'improbable. Si on lui avait dit, quelques jours plus tôt, qu'il était sur le point de vivre ces aventures débridées, pour se retrouver ici…

― Avec votre permission, reprit Anis, pourrions-nous descendre chez…

― Faites, dit Bianca avec un geste las de la main. Et venez ensuite me rejoindre dans mes quartiers. Vous savez où ils se trouvent, n'est-ce pas, Anis ?

― Oui, mademoiselle.

L'enfant haussa les épaules et émit un bruit dédaigneux, puis fit volte-face. Anis saisit Luca par un bras et l'entraîna sur la droite.

― Venez.

Ils prirent un couloir dissimulé derrière une tapisserie. C'était un passage si exigu qu'il sentait ses bras racler la pierre. Une bourrasque d'air froid lui glaça le visage juste au moment où Anis laissait retomber la tenture. Il n'y avait que de longues ouvertures, comme des meurtrières inversées, qui laissaient voir le rose du ciel, mais ce n'était pas suffisant pour éclairer leur marche. L'humidité étendait ses toiles immatérielles d'un mur à l'autre. Luca s'y empêtrait à la suite de sa guide, se sentait frissonner à chaque pas supplémentaire. Comment pouvait-elle se diriger ? Était-ce la simple force de l'habitude ? Plus ils avançaient, plus il avait l'impression de descendre et de s'enfoncer dans un dédale toujours plus profond, plus étroit, plus vicieux.

― Là, dit-elle en le poussant légèrement au dos.

Il s'apprêta à ouvrir la porte devant lui, et prit conscience du battement lancinant dans sa poitrine. Son cœur s'était emballé.

― N'ayez pas peur, ajouta Anis après un temps. Ce n'est certainement pas moi qui vous veux du mal.

Il se sentit alors stupide et ouvrit la porte. Derrière, le même type d'ouverture laissait passer une quantité minimale de lumière. Anis le gratifia d'une légère pression à l'épaule et le mena sur la gauche. Un autre couloir, encore plus impraticable que le précédent... une porte, une salle où trônait une table rustique, croulant sous les bibelots en verre. Anis referma la porte.

― Ollin n'est manifestement pas là. D'ailleurs, cela ne vous a-t-il pas frappé ?

― Quoi ?

― Il n'y a personne dans ce château. C'est un désert.

― Oh.

Luca aurait voulu lui dire qu'il ne savait rien de l'usage ou de l'habitude qui avait cours dans ces lieux-là. Il se sentait si lointain et décalé dans un monde pareil, et aurait tout donné pour simplement s'évaporer, disparaître ; il n'avait certainement pas sa place chez le duc de Milan. L'idée lui paraissait si stupide, à présent…

― Non pas que le duc soit très populaire ni très sociable, continua Anis. Mais une telle désolation... Venez. Puisque Ollin n'est pas là, je vais m'occuper de vous.

― Mais qui est Ollin ?

― Le médecin du château, dit-elle avec un froncement de sourcils. Et je doute qu'il ait accompagné le duc à la chasse.
  
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