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Prologue
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Combien de temps s'était-il passé depuis son arrivée à l’Établissement ? Leo n'aurait su le dire. Peut-être quelques mois. Pourtant, il avait déjà presque tout oublié de sa vie passée. C'était comme si on lui avait volé ses souvenirs et qu'on les avait brisés. Il tentait parfois de recoller les morceaux mais ça n'était pas facile, et ce n'était que pour revoir un visage, une expression, l'éclat particulier d'un regard, pendant un instant trop court pour se faire une véritable idée. À qui appartenait ce visage ? Et ce regard ? Il ne savait pas.

Cela faisait donc quelques mois, une véritable éternité.

C'était toujours le soir, à la nuit tombée, que Viviane et Ronan laissaient sortir les enfants dans le grand jardin de l’Établissement. C'était un moment béni, chaque jour, pas très long, durant lequel ils étaient libres.

Ce soir-là, la nuit était si épaisse que les flambeaux n'étaient guère plus que de petites lucioles dorées, ponctuant çà et là sa vision, points brillants dans un océan de ténèbres où résonnaient les cris des enfants.

Leo était seul. Indécis, il fit un pas vers un groupe de garçons aux airs de conspirateurs qui s'étaient rassemblés sur les marches de l’Établissement. Ils étaient maigres et leurs manches recouvraient parfois entièrement leurs mains. En le voyant approcher, l'un d'eux fit une mine terrorisée et tapa l'épaule de ses camarades, qui se retournèrent en coup de vent et s'élancèrent au bas des marches, le bousculant sans ménagement, piaillant comme des oiseaux effarouchés. Leo resta donc seul sur la première marche.

Il ne savait pas où étaient Ambrosia et Achille. Ils avaient sans doute besoin d'être seuls chacun de leur côté.

Il descendit de la marche où il était perché, songeur, et s'engouffra dans un passage encadré de hautes herbes, invisibles dans la nuit. Elles caressaient ses paumes et guidaient sa marche.

Lorsqu'il entendait une voix chuchoter, des pas détaler dans un sens ou bien dans l'autre, lorsqu'il percevait la moindre présence humaine, sans la voir, il changeait résolument de direction.

Alors, un bruit devenu familier mais toujours aussi mystérieux et terrifiant, un murmure qui se glissait dans sa chair et l'empoisonnait lentement de peur retentit dans son dos. Il se figea. Il tendit l'oreille dans l'espoir de saisir autre-chose, un autre bruit, ces petits témoins de vie qu'il avait si bêtement fuis. Mais rien. Il était seul avec le grondement. Un grondement qui le hantait de temps en temps. Il faisait tout pour l'éviter mais c'était une malédiction qui revenait inlassablement ; elle pouvait le laisser tranquille pendant quelques jours et, alors, il baissait la garde. Il se croyait délivré. Mais c'était toujours à ce moment que ça recommençait.

Il crispa les mains sur ses flancs.

Tous les enfants craignaient l'homme à la capuche. Ladro.

Il ne leur faisait pas de mal, mais en mourait d'envie. Cela se voyait dans sa façon de marcher, d'arpenter le jardin aux heures de récréation parfois. Il faisait des allées et des venues silencieuses et s'arrêtait de temps en temps pour regarder un groupe d'enfants plus en détail. C'était lui, en ce moment, que Leo entendait chanter de sa voix monocorde. Chanter... on ne pouvait vraiment le décrire. Des grognements, des gargouillements, grondements d'animal, mais un animal qui serait en train d'essayer de chanter.

Leo tenta de réprimer le bruit de sa respiration. Peut-être que s'il ne bougeait plus du tout et faisait semblant de ne pas exister...

Un bruissement de flammes le tira soudain de sa prudence et il se retourna. Une torche l'éblouit, qui semblait se mouvoir seule dans le ténèbres, avançant vers lui. Et dans la lumière agressive, la silhouette de Ladro se découpait comme une blessure infectée, noire, drapée de mystères. Les murmures de ce dernier s'interrompirent subitement.

C'était Viviane, qui tenait une torche devant elle.

― Viens, dit-elle en lançant un regard à Leo.

Le petit garçon crut voir un sourire jouer sur ses lèvres et l'entendit murmurer le nom d'Ambrosia. Elle saisit le bras de son fils et le tira à sa suite, jetant un deuxième regard beaucoup plus insistant à Leo. Elle semblait le mettre au défi de les suivre.

La lumière s'éloigna en compagnie de leurs deux ombres, l'une raide et maigre, l'autre plus replète et courbée. Leo les suivit des yeux, stupéfait. Ambrosia ?

Il se mit en route, trottinant derrière eux. Il haletait au rythme des vacillements de la lumière, son cœur se serrait à chaque enjambée de Ladro et de Viviane. Ne pas les perdre...

Il entendait les autres enfants, sentait leur présence dans le noir, mais il avait maintenant l'impression d'évoluer dans un rêve. Les pas, les cris n'avaient plus vraiment de réalité, vides, lointains, dénués d'importance. Tout ce qui comptait, c'était cette lumière devant lui...

Il prenait soin de garder quelque distance entre eux, mais dut tout de même se mettre à courir. Viviane et Ladro venaient de disparaître derrière la porte de l’Établissement. Augustus n'était pas loin, à réprimander des enfants de sa voix douce. Leo gravit les marches, tira la lourde poignée et se glissa à l'intérieur sans bruit.

Augustus ne l'avait pas vu.

Il se remit à courir, sa respiration ricochant bizarrement sur les murs de pierre et créant comme un cocon autour de lui ; le son oppressant et énervant l'empêchait de cerner le murmure diffus des pas qu'il suivait. À droite.... à droite encore. Il saisit l'image de Viviane tournant à l'angle. Il se précipita au somment d'un escalier étroit et très pentu. Tout en bas, une porte avec une grille à hauteur d'homme venait de se refermer dans un bruit qui résonna longtemps. Leo avait le cœur battant. Il descendit marche après marche, très lentement à présent, les mains serrées l'une contre l'autre. Il ouvrit la porte en tirant sur ses petits bras et se retrouva dans un autre couloir, très sombre et très humide. Il frissonna. Son souffle s'élevait en nuage devant son visage. Il entendait des murmures, ramper comme des araignées contre les murs. Il aperçut Ladro, à une dizaine de pas, ouvrir grand une autre porte qui grinça terriblement. Alors il y eut des pleurs d'enfant, et des plaintes.

― La ferme ! rugit Viviane en s'engouffrant dans la pièce.

Leo s'approcha en longeant le mur. Ladro avait disparu à l'intérieur lui aussi, mais la porte ne s'était pas refermée. Leo savait qu'il n'aurait pas dû s'approcher. Il aurait dû s'enfuir, mais les pleurs et les gémissements étaient plus forts que lui, cela faisait trop mal à entendre, et il avait une sorte de pressentiment affreux. Le nom de sa sœur tournait dans son esprit.

Bientôt, Leo fut assez près pour voir ce qu'il y avait dans la pièce. Il se pencha un peu et risqua un œil à l'angle du mur.

C'était un cachot. Il n'y avait pas de lumière à part celle de Viviane, qui se tenait de dos. Une petite fille était enchaînée au mur. Elle leva lentement la tête et son visage se dégagea de ses longs cheveux. Ses yeux croisèrent ceux de Leo... qui la reconnut et hurla. Il voulut entrer mais la main de Ladro surgit soudain et se crispa sur sa gorge. Viviane s'approcha à petits pas et regarda patiemment Leo se débattre pour respirer.

― Tiens, mais c'est le frère qui nous fait l'honneur d'une petite visite ! lança-t-elle avec un sourire.

Ladro le tira sans ménagement à lui. L'enfant s'empêtra dans le long habit noir, y plongeant comme dans une mare d'eau glacée, respirant à pleins poumons l'odeur de pourriture qui en émanait. Viviane ferma la porte et fit tourner la clef dans la serrure.
  
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