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1 « L'héritage d'Argöth »
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Publié par Serenya, le vendredi 7 septembre 2018

- Des années à supplier ce foutu établissement pour qu'ils se chargent de la meute de crok'mars et tout ça pour quoi ? Pour nous envoyer six blancs-becs arrogants... S'ils survivent aux gars ce sera déjà un miracle, alors aux Ethérés...

 

Le silence s'installa autour de la table, notre mère n'affichant qu'une patience indulgente aux propos de notre père. Il en était pourtant une dont la curiosité était piquée au vif : Edën, ma sœur.

 

- Ils ressemblent à quoi ? Ils font aussi peur qu'on le dit ? Ils doivent être très forts si Chäsgær n'a envoyé que six hommes pour toute une meute...

Le chef de famille grogna avant de répondre.

 

- Chäsgær n'a envoyé qu'eux parce qu'ils se fichent d'un petit village comme le nôtre. Et ces six gamins sont aussi impressionnants que des poussins tout juste sortis de l'œuf, prêts à se jeter sur un renard...

 

La comparaison amusa beaucoup ma sœur et je me joignis à son hilarité. Il fallait reconnaître que cette image était à l'opposé de la réputation des élus de l'obscure Chäsgær.

 

- Selën !

 

Je sursautai au chuchotement glacial qui traversa la pièce et me ressaisis aussitôt.

 

- Pardon, maman.

 

Comme le reste de mon existence, ma voix se devait d'être aussi insaisissable que les Ethérés eux-mêmes. Ma vie toute entière était cantonnée aux quatre murs de notre modeste demeure, jamais je n'étais sortie de chez nous et jamais je ne le pourrais. Ma sœur et moi étions jumelles, un état de fait qui aurait dû me valoir de finir noyée ou abandonnée dans les bois dès ma naissance si mon père avait été superstitieux. Au lieu de cela, je vivais, à l'insu de notre village, dans la cave de notre maison. Mon existence aurait pu paraître amère à d'autres mais elle avait ses avantages : j'avais très peu de corvées à faire, la majorité nécessitant d'aller à l'extérieur, et j'avais une chambre pour moi toute seule au lieu de partager celle de nos parents, comme le faisait Edën.

 

Je m'absorbais dans l'observation de mon fond de soupe quand trois coups secs résonnèrent à la porte. Après un rapide échange de regards surpris, une danse connue de tous se mit en place. Je filai en silence à la cave alors qu'Edën déposait mes couverts au fond du baquet à vaisselle, puis notre mère tira le vieux tapis élimé sur la trappe menant à ma chambre pour la cacher. Pendant ce temps, notre père s'était avancé vers la porte et, lorsqu'il l'ouvrit, chacun avait repris sa place à table comme si je n'avais jamais été là.

 

- Qu'est-ce que vous me voulez ?

 

Le ton froid me surprit et je tentai d'apercevoir, par les interstices du plancher, ce visiteur qui semblait tant agacer notre père de sa seule présence, mais en vain, le dos paternel me cachant la vue. Il y eut un échange de paroles trop bas pour que je pusse le saisir et, finalement, la porte s'ouvrit en grand avec force, obligeant notre père à s'écarter d'un bond. Ma respiration se bloqua un instant à la vue de notre visiteur indésirable. Son armure de cuir et sa longue cape de voyage trahissaient son statut mais c'étaient avant tout son arbalète sans carquois, le reflet étrangement miroitant de ses yeux et la fourrure soyeuse qui courrait le long de sa mâchoire qui le rendaient si reconnaissable. Un Mutilé ! Sans aucun doute l'un de ceux dont avait parlé notre père. Contrairement à ce qu'il avait pu raconter, je ne trouvais aucune ressemblance entre cet être mi-homme mi-bête et un poussin. Et malgré son air effrayant et les rumeurs qui courraient sur ceux de son espèce, je ne pouvais m'empêcher d'éprouver une fascination admirative pour ce Mutilé. C'était, après tout, la première fois que je voyais un de ces chasseurs d'Ethérés.

 

Je fus surprise de découvrir que sa voix était bien plus douce que je ne m'y étais attendu lorsqu'il salua ma sœur et notre mère, mais elle me poussait bien plus à me méfier de lui qu'à lui faire confiance. Je remarquai seulement alors la sphère luminescente qu'il tenait dans sa paume ouverte. Celle-ci émettait une pulsation lumineuse étrange dont le rythme et l'intensité augmentèrent lorsque son porteur fit deux pas de plus à l'intérieur de la pièce. Il y avait une aura de mystère inquiétante autour de cet être, et je me sentis pour une fois soulagée de devoir me cacher de notre visiteur. Pendant ce temps, le Mutilé s'était tourné vers notre père.

 

- Il n'y a que vous trois ici ?

 

Il était tendu lorsqu'il répondit par l'affirmative mais l'inconnu ne parut pas le remarquer. Au lieu de cela, il ramena son regard sur sa bille éclatante et contourna la table pour s'avancer droit vers Edën. Arrivé devant elle, sa sphère brillait si fort qu'elle semblait émettre une lumière continue. Alors l'homme sourit avant de demander de sa voix douce.

 

- Comment t'appelles-tu ?

 

Mais ma sœur n'eut pas le temps de répondre, devancée par notre père.

 

- Cela ne vous regarde pas, et je vous interdis de vous approcher d'elle. Sortez de chez moi !

 

Le Mutilé se contenta de se tourner lentement vers le chef de famille.

 

- Chäsgær a les ordres de recrutement de tous vos maudits gouvernements. Je me fiche de ce que vous pensez de nous, mon devoir envers l'humanité est de ramener tous les futurs Gærs qui croisent ma route pour les former. Vous êtes bien contents de nous avoir lorsqu'il faut sauver vos poules et vos moutons, non ? Alors restez tranquille et soyez honoré d'avoir donné à ce monde une chance de plus de s'en sortir...

 

Mon père fulminait, je le voyais bien. C'était un homme doux en temps normal mais certaines choses pouvaient le mettre dans une colère noire parfois, les attaques d'Ethérés notamment. Et il n'était nullement question de quelques bêtes, comme l'avait dit l'inconnu. Ma sœur remarqua également la situation et elle trouva la force de la désamorcer, malgré la peur manifeste que lui inspirait le Mutilé juste devant elle.

 

- Edën... Je m'appelle Edën.

 

L'homme sourit gentiment et se pencha un peu plus au-dessus d'elle.

 

- Et quel âge as-tu ?

 

Je l'entendis jusque dans ma cachette : ma sœur déglutit nerveusement avant de répondre.

 

- Quinze ans... monsieur.

 

L'homme se redressa et glissa la bille lumineuse dans une sacoche à sa ceinture.

 

- Elle est un peu vieille mais elle a un bon potentiel, elle rattrapera vite son retard. Préparez ses affaires, huit jours de voyage seulement, et faites vos adieux. Je l'attends dehors mais hâtez-vous, que je ne tarde pas à rejoindre mes camarades qui s'occupent de vos mangeurs de poulets...

 

Le Mutilé fit mine de vouloir quitter les lieux mais il se retrouva plaqué au mur, notre père le tenant fermement par le col.

 

- Les crok'mars ont tué deux hommes et trois gamins rien que ce mois-ci. J'en viens presque à souhaiter que tu sois le suivant... Et tu n'emmèneras ma fille nulle part, mon gars. Sors d'ici avant de goûter de mes poings...

 

Il y eu soudain un grognement terrible, comme si la meute de crok'mars était entrée dans la maisonnée. Mais ce n'était que l'inconnu qui montrait les crocs à notre père. Je remarquai seulement ses dents plus pointues et ses ongles plus proche des griffes, plantés dans les bras du chef de famille. Pas de doute, les agents de Chäsgær méritaient leur surnom de Mutilés. Sous l'effet de la surprise, notre père lâcha prise et recula si précipitamment qu'il percuta la table.

 

- Bien... Des mangeurs de chair, moi qui avait peur de m'ennuyer... Faites vite, j'ai du travail qui m'attend.

 

Et sur ces mots, l'inconnu quitta les lieux en laissant la porte grande ouverte. Celle-ci claqua avec fracas sous l'impulsion que notre père lui donna et le charme se rompit. Notre mère se mit à sangloter en étreignant Edën tandis que notre géniteur fulminait devant l'huis clos. Ma sœur, quant à elle, les regardait tous deux sans savoir quoi faire, alors que je demeurais figée dans ma cachette.

 

- Je vais y aller.

 

Edën avait parlé d'une voix claire et sûre d'elle. Comment pouvait-elle ne pas avoir peur de cet homme, de l'idée même de l'accompagner ? Notre père ouvrit la bouche mais elle le devança.

 

- C'est le destin, Papa ! Voilà pourquoi nous sommes nées toutes les deux, pourquoi nous avons caché Selën toutes ces années. Je vais partir pour Chäsgær et comme ça, je pourrais protéger le village des Ethérés. Et Selën pourra prendre ma place et vivre comme tous ceux de notre âge ! Même si je reviens, elle ne craindra rien : personne ne me reconnaîtra une fois que je serais... une Mutilée.

 

Une onde glacée me figea sur place, m'interdisant de m'élancer dans le petit escalier pour la rejoindre. Edën acceptait sans sourciller de sacrifier son existence paisible parmi les siens... pour moi. Ma sœur m'offrait sa vie pour s'en aller rejoindre l'obscure organisation qu'était Chäsgær... Je ne parvenais pas à réaliser ce qui était en train de se produire.

 

Des échos de voix me parvinrent. Notre père protesta longuement et notre mère pleura en silence tandis qu'elle rassemblait quelques affaires dans un baluchon mais Edën ne changea pas d'avis. Pour ma part, j'aurais voulu la retenir, lui dire qu'elle n'avait pas besoin de faire ça pour moi, la supplier de ne pas devenir un monstre, mais mes mots demeuraient bloqués dans ma gorge et mon corps immobile. Au fond de moi, une voix pernicieuse me soufflait de me réjouir. J'allais enfin avoir tout ce dont ma sœur avait pu jouir jusque là et qui m'avait toujours été strictement interdit : une existence au-delà de ces murs.

  
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