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1 « La Belle et la Vouivre »
1 « La Chaumière des Saugremure »

Isabelle soupira. Elle détestait le reprisage. Mais il fallait croire que son père prenait un malin plaisir à l'irriter, vu son habitude pathologique de ramener tous ses vêtements troués au bout de quelques jours. C'était à se demander ce qu'il fabriquait parfois. Le pire, c'était les chaussettes. Par moment, la jeune femme se demandait s'il y restait un tant soit peu du lainage d'origine. 

 

Elle piqua l'aiguille dans son ouvrage, un pantalon troué aux genoux, en l'occurrence, le posa sur la table et regarda par la fenêtre ouverte.

 

C'était une belle journée. L'été tenait toutes ses promesses. La lumière du soleil entrait à flot dans la cuisine. Des abeilles bourdonnaient dans le verger, juste à côté. La brise lui apportait des parfums d'herbe coupée et de fruits mûrs, qui venaient se mêler à l'odeur sucrée des confitures en train de cuire sur le poêle à bois. 

 

Un léger sourire vint se percher sur les lèvres de la jeune femme. Elle ne regrettait pas son ancienne vie. Beaucoup de choses étaient différentes, pourtant. Ils devaient vivre plus simplement, se passer de ce qui autrefois lui aurait semblé indispensable. Mais Isabelle était jeune, optimiste et savait s'adapter quand les circonstances l'exigeaient. Tout l'inverse de sa sœur aînée, Ombelle, qui serait morte plutôt que de venir enterrer ses belles robes et ses souliers fins dans la boue de Lisière. Fort heureusement, elle était mariée depuis trois bonnes années et n'avait pas eu à subir les effets de la catastrophe et du malheur qui les avaient chassés de Castel.

 

Le plus difficile était de supporter l’absence. Le manque. Celui de sa mère. De ses frères, tous trois morts au combat. Parfois… Parfois la douleur la frappait encore comme un coup de poing dans l’estomac. Brutale. Exclusive. Atroce. Et puis, elle refluait. Ne laissant qu’une amertume diffuse. Une sensation de gâchis hideuse. Et les souvenirs. Les souvenirs de tous ces jours heureux où elle courrait partout pour éviter les taquineries de Thibaud, fuir les regards réprobateurs d’Ombelle, les réprimandes amusées de sa mère ou simplement pour jouer avec Arnaud.

 

La jeune femme se leva et, perdue dans ses pensées, alla remuer la confiture de prunes qui bouillonnait sur le feu. 

 

Boum !

 

Isabelle sursauta. Le bruit venait du verger. Sans plus réfléchir, elle abandonna la cuillère en bois dans la confiture, empoigna ses lourdes jupes brunes et courut hors de la cuisine. 

 

« Papa ? » s'enquit-elle, inquiète. 

 

Le regard plissé, la jeune femme scruta le jardin planté d'arbres fruitiers. Elle finit par repérer son père au bas d'un figuier. Elle se précipita vers lui. 

 

« Papa ! »

 

Combien de fois lui avait-elle dit de ne pas grimper aux arbres comme un enfant ? La jeune femme se laissa tomber à côté de son père. Il grimaçait, mais il n'avait apparemment rien de cassé. 

 

« Ça va ? » s'assura-t-elle. 

 

Elle débarrassa ses cheveux blancs des quelques feuilles qui s'y étaient mêlées. En retour, son père lui adressa un regard brun espiègle comme celui d'un écolier, même s'il n'était plus si jeune. De profondes rides marquaient son visage, traces de longues années de rire et de larmes. La vie au grand air avait tanné sa peau, effaçant toute trace de l’homme qu’avait été Félicien Saugremure, distingué marchand de tissus et soieries à Castel.

 

« Ma chère petite fille... commença-t-il avec un sourire. Je suis plus solide que tu ne le crois. 

 

— C'est bien ce qui me fait peur, soupira Isabelle. Que se passera-t-il quand tu seras moins solide que je ne le pense ? » 

 

Elle leva les yeux vers le figuier qui posait sur eux son ombre touffue. 

 

« Qu'est-ce que tu faisais là-haut, d’ailleurs ? »

 

Une expression penaude passa sur le visage de son père.

 

« Eh bien… Il y avait encore des figues, vois-tu… »

 

Isabelle plissa les yeux et finit par apercevoir les fruits incriminés, se balançant narquoisement à la cime de l’arbre, hors de portée. Elle secoua la tête tandis que son père haussait les épaules d’un air distrait.

 

« Mais Papa, il y a déjà cinq paniers pleins qui attendent dans le cellier… soupira la jeune femme. Dix figues ne valent pas la peine que tu te brises les reins ! »

 

Le vieil homme se releva et épousseta son pantalon couvert de poussière.

 

« Tu me connais, je n’aime pas le travail à moitié fait », déclara-t-il avec emphase.

 

Isabelle leva les yeux au ciel mais accepta la main qu’il lui tendait pour qu’elle se relève à son tour. Elle avait toujours aimé les mains de son père. Longues et fines, elles avaient connu la délicatesse de la soie, éprouvé la douceur du velours, estimé la qualité du lin. Désormais, elles étaient couvertes des callosités qui allaient de pair avec le travail de la terre et la vie paysanne.

 

Perdue dans ses pensées, la jeune femme regarda son père ramasser un dernier panier à demi empli de figues rouges et charnues. Elle accepta le bras qu’il lui proposait et côte à côte, ils s’en retournèrent vers la maison.

 

« Cesse de te faire du souci pour ton vieux père, ordonna Félicien tandis que le silence se prolongeait. Je peux très bien prendre soin de moi tout seul, tu sais. Tu devrais penser un peu plus à toi. »

 

Isabelle soupira. Ils avaient déjà eu cette conversation mais son père ne parvenait pas à s’empêcher de remettre le sujet sur le tapis.

 

« Papa…

 

— Je suis sérieux. Tu devrais sortir, aller voir Charles… »

 

La jeune femme ferma les yeux et amorça mentalement le décompte. Trois… Deux… Un…

 

« Quand lui donneras-tu une réponse ? »

 

Isabelle rouvrit les yeux, ses sentiments perdus quelque part entre la gêne et l’irritation.

 

« J’ai dit que… j’ai dit que j’y réfléchirai.

 

— On réfléchit quelques jours, pas toute une semaine », insista son père.

 

La jeune femme se mordit la joue. Depuis qu’ils étaient arrivés à Lisière, deux ans auparavant, Charles, le fils aîné du bourgmestre, ne cessait de lui vouer une cour assidue. C’était un grand garçon, fort et intègre, dont les grands yeux bleus avaient quelque chose d’enfantin. Il s’était toujours montré aimable et attentionné à l’égard d’Isabelle, compatissant au malheur que son père et elle avaient traversé, prêt à leur venir en aide en tout s’ils en avaient besoin. Isabelle n’avait rien fait pour encourager cette affection. Pourtant, Charles avait demandé sa main la semaine précédente, sous le prétexte de leur proposer son aide pour la cueillette des prunes.

 

C’était un jeune homme sympathique. Isabelle l’appréciait et souhaitait qu’il soit heureux. Mais elle n’était pas sûre d’être la bonne personne pour cela. Elle avait conscience que de le faire attendre de cette manière n’était pas bien charitable et même cruel. Mais la perspective d’aller le voir et de refuser sa demande sans autre raison que la vague intuition que leur couple n’avait pas d’avenir la paralysait.

 

« Je ne sais pas, Papa, admit-elle après quelques instants. J’ai l’impression que… Je ne sais pas. »

 

Félicien soupira.

 

« Je crois, moi, que ta mère n’aurait jamais dû te faire lire ces romans à deux sous, déclara-t-il. Tu as la tête pleine de grandes idées sans queue ni tête, maintenant. »

 

Isabelle sourit, mélancolique. Sa mère était morte quand elle avait quinze ans, d’une maladie terrible qui l’avait presque privée de raison. Néanmoins, elle avait eu le temps de donner à sa cadette le goût des livres et des belles histoires. S’accorder quelques pages de lecture tous les soirs était l’un des rares plaisirs qui lui restaient dans sa vie de fourmi industrieuse.

 

« C’est pour ça que j’ai dit que j’y réfléchirai », prétexta-t-elle.

 

Félicien s’arrêta à la porte de la cuisine et se tourna vers la jeune femme. Son regard s’était soudain fait grave et solennel, contraste saisissant avec sa mise dépenaillée.

 

« Je ne veux que ton bonheur, Isabelle. Et qui peut dire ce que les Esprits nous réservent ? Je veux simplement que ton avenir soit assuré, que tu sois à l’abri si jamais je… si jamais je n’étais plus là. »

 

Un spasme contracta sa main calleuse. La confiance qu’il accordait désormais à l’avenir n’était que toute relative, Isabelle le savait. La disparition de son épouse, suivie quelques années plus tard par l’entrée en guerre contre les Toriens, la mort de ses trois fils et la ruine de son commerce avait tout emporté. Sa fille aînée mariée à un notable de Pluciel, il ne lui restait plus qu’Isabelle, de même qu’Isabelle n’avait plus que lui. Ensemble, ils s’étaient reconstruits une vie, loin de Castel. Une vie agréable, routinière, à des centaines de lieues du faste de la Cour et de l’agitation de la ville. De manière un peu enfantine, la jeune femme redoutait de laisser tout cela derrière elle. Qui aiderait son père, si elle devait partir s’occuper de son propre foyer ? Avec qui partagerait-il ses souvenirs et ses craintes ? Elle doutait que son père ait jamais envisagé les choses sous cet angle.

 

Mais il avait peur et Isabelle pouvait comprendre que l’inquiétude lui fasse tenir des propos désespérés. C’était ce qui la poussait à retenir sa langue et son agacement quand il se montrait un peu trop pressant, indiscret ou paranoïaque.

 

« Je sais, Papa », murmura-t-elle.

 

Un bref sourire étira les lèvres de son père. Isabelle était un peu plus petite que lui aussi n’eut-il pas à se pencher pour déposer un baiser sur son front. 

 

La discussion était close.

 

Puis son père renifla, les sourcils froncés.

 

« Il n’y a pas quelque chose qui brûle ?

 

— Les confitures ! » s’écria Isabelle avant de se ruer dans la maison.

 

🍃 

 

Pensif, Félicien observait sa fille. Avec des gestes rapides et sûrs, elle versait une louche de confiture brûlante dans un pot, essuyait le rebord en un tour de main et le posait sur la table pour qu’il refroidisse un peu avant qu’elle ne le ferme à l’aide d’un bouchon de liège. Il la trouvait calme, mesurée, bien loin de la petite fille enjouée et intrépide qu'elle avait été. Ses bêtises avaient peuplé leur maison castellane de plus de cris et de rires qu'il ne saurait en compter. Il la revoyait perchée sur des escabeaux, s'enroulant pour jouer dans des lés de soie tout juste livrés, mélangeant les commandes ou retournant la boutique en courant après le chat. 

 

Cette petite fille-là n'existait plus. Isabelle avait vingt ans et ressemblait plus à sa mère qu'elle ne pouvait l'imaginer. Petite, elle avait les mêmes yeux, sombres et rêveurs, bordés de cils épais, les mêmes cheveux d’une riche couleur d’acajou. Par moment, Félicien voyait passer sur son visage les mêmes expressions qui avaient éclairé celui de sa regrettée Lyna. Son aînée, Ombelle, avait sans doute des traits plus fins et distingués, mais ceux d'Isabelle étaient plus doux, se prêtaient davantage au sourire. 

 

Mais sa fille ne souriait plus beaucoup. Plus autant. Elle ne semblait pas malheureuse pour autant. Elle paraissait même avoir trouvé une certaine forme de sérénité dans leur nouvelle vie. Mais Félicien demeurait persuadé qu'avoir sa propre famille l'aiderait à tourner définitivement la page. Isabelle avait été très affectée par la mort de ses frères, surtout d'Arnaud. Il lui fallait du changement, de l'occupation, quelqu'un qui l'aimerait et lui donnerait des enfants. 

 

Le jeune Charles Verdurin semblait le candidat parfait. Solide, plutôt fortuné, bien élevé, joli garçon et surtout, fou amoureux d'Isabelle. Il saurait lui offrir une vie confortable, certes moins brillante que celle qu'elle aurait pu espérer s'ils habitaient encore Castel, mais à l'abri du besoin. Félicien était certain que sa fille pourrait être heureuse auprès de lui. Ne restait qu’à en convaincre la principale concernée et cela s’avérait beaucoup plus difficile que prévu, mais à vrai dire, il en était en partie responsable. Isabelle était têtue, mais c’était de lui qu’elle tenait ce trait de caractère et, les Esprits le pardonnent, il n’avait pas assez cherché à le corriger quand elle était petite. Enfin, le mal était fait, il n'était plus temps de se lamenter. Il fallait faire avec. 

 

Néanmoins, Félicien ne désespérait pas de faire entendre raison à sa fille. La Fête des Moissons ferait sans doute évoluer les choses dans le bon sens. Isabelle ne pourrait pas refuser une ou deux danses à Charles. Restait à espérer que le jeune homme saurait lui aussi trouver les mots pour la convaincre et saurait profiter des occasions qui se présenteraient. 

 

Plongé dans ses pensées, le vieil homme observa le vol hasardeux d'un petit papillon de nuit, fasciné par la flamme de la chandelle posée sur la table. S'il s'approchait encore, il allait s'y brûler les ailes. D'un revers de main, Félicien l'écarta du danger. Lui savait ce que cela faisait de voir sa vie partir en fumée et il ne le souhaitait à personne, pas même au plus humble des insectes. 

 

Il avait joué de malchance. Et le sort ne lui avait laissé aucune échappatoire. Sa famille avait bâti son aisance sur le négoce des tissus, toriens en particulier. Des décennies durant, des accords commerciaux privilégiés avec les filatures de la vallée du Cendron leur avait assuré le monopole sur les plus belles, les plus fines, les plus précieuses soieries du monde. Et du jour au lendemain, tout s'était effondré. Le royaume en état de siège, les ports bloqués, les marchandises n’arrivaient plus. Sans compter que plus personne ne s'intéressait aux étoffes de prix quand la mort et la dévastation grattaient à la porte. Plus personne ne voulait se vêtir de brocarts toriens, quand les Toriens eux-mêmes menaçaient le royaume et tuaient ses enfants. Plutôt porter des tuniques en toile de jute.

 

Et puis, était venu le Grand Effroi. Les Toriens à quelques lieues seulement de Castel, après avoir écrasé les armées de la reine Preuse à Grandval. Cette dernière s’était battue jusqu’à la fin, avait donné jusqu’à son dernier souffle pour protéger son peuple. En vain. Des centaines de cavaliers ennemis avaient marché vers la capitale, menaçant de faire tomber le royaume. Et tout s’était précipité.

 

L’appel aux armes. Les rumeurs sur la fuite du roi et des princes. Le départ des deux derniers fils Saugremure, trop jeunes, beaucoup trop jeunes, alors que leur aîné avait déjà disparu lors du siège de Sambre. Et la bataille des plaines de Ménandre. Les bruits du combat avaient percé le silence de cette matinée brumeuse, jusqu’au cœur de Castel. Le cœur à l’agonie, Félicien n’avait pu qu’écouter sa vie partir en larmes.

 

Il secoua la tête pour en chasser ces souvenirs si noirs à sa mémoire. Depuis, il avait remonté la pente. Il avait essayé, du moins. Terminés les tissus, terminés Castel et son agitation de tous les instants.

 

La liquidation de ses arriérés, de son fonds de commerce et des restes de son stock lui avaient laissé tout juste de quoi partir et s’installer à Lisière, avec Isabelle. Ils avaient trouvé cette petite chaumière, à l’écart du bourg, au bord du chemin qui menait au manoir sur la colline. La maison était entourée de champs et de vergers et possédait elle-même plusieurs arbres fruitiers de bon rendement, ainsi qu’un poulailler.

 

Depuis, Félicien s’était mis au jardinage. Il avait créé quelques carrés de légumes dans un coin du jardin, s’occupait du fruitier et de la petite ruche qu’il avait installée l’automne précédent. De son côté, Isabelle soignait les poules, tenait la maison et réalisait les confitures qu’ils allaient ensuite vendre sur le marché ou échanger contre ce dont ils avaient besoin. Bien que Lisière soit réputée pour ses fruits, le sucre était une denrée très rare et très chère que peu de Lisiérois pouvaient s’offrir. Félicien y avait vu une chance d’améliorer leur ordinaire.

 

Il avait gardé d’excellents contacts avec l’un de ses anciens apprentis, Yorev, qui s’était lancé dans le commerce des produits et épices andrasiens, très recherchés. Par amitié, en témoignage de sa reconnaissance et sans doute avec une arrière-pensée en tête, Yorev avait accepté de lui envoyer des sacs de sucre, en échange de quelques caisses de confiture qu’il revendait dans sa boutique. Leur association fonctionnait au-delà de toute espérance : les confitures de fruits de Lisière s’arrachaient à prix d’or à Castel, Yorev se frottait les mains et Félicien se satisfaisait assez bien de sa reconversion dans la confiture artisanale.

 

Sa vraie chance, c’était d’avoir Isabelle à ses côtés. Intelligente, optimiste en dépit de tout, elle l’avait encouragé dans tout ce qu’il avait entrepris, lui avait redonné confiance en lui et en ses capacités. Elle avait même pris la relève aux fourneaux avec un enthousiasme non feint, reprenant et améliorant les recettes que sa mère lui avait léguées. Même s’ils avaient autrefois eu les moyens d’employer les services d’une cuisinière, Lyna avait toujours supervisé avec soin la réalisation des repas, n’hésitant pas à mettre la main à la pâte. Isabelle avait pris sa suite avec un naturel désarmant. Et il fallait dire qu’elle avait un don certain pour les confitures. Sa dernière réalisation avec des figues et les gousses de vanille envoyées par Yorev était un pur délice.

 

Parlant de délices, la jeune femme avait terminé de remplir ses pots. A présent, elle grattait la grande bassine de cuivre du bout de sa cuiller en bois et versait le surplus dans un bol. Pour leur petit-déjeuner du lendemain, présuma-t-il. Il n’y résista pas et alors qu’elle tournait le dos pour placer casserole et cuillère dans l’évier, il cueillit un peu de confiture de prunes du bout de l’index avant de l’enfourner dans sa bouche.

 

C’est alors qu’il croisa le regard mi réprobateur mi amusé de sa fille, qui s’était retournée juste à temps pour le prendre la main dans le sac. Ou plutôt le doigt dans le bol. 

 

« Papa…»

 

Félicien haussa un sourcil.

 

« Tu as mis quoi dedans ? C’est nouveau ? demanda-t-il pour détourner son attention.

 

— De la cannelle. Il en restait un peu, déclara-t-elle. Je vais chercher de l’eau, tâche de ne pas finir le bol avant que je ne revienne, ajouta-t-elle avec un sourire.

 

— Promis », fit-il en tirant le récipient à lui.

 

La jeune femme secoua légèrement la tête, mais ne fit pas de commentaire et sortit, récupérant au passage un grand seau de bois à côté de la porte d’entrée.

 

Félicien savoura encore un peu de confiture. Un luxe simple, sans apprêt, qu’il avait appris à estimer à sa juste valeur. Et c’était absolument divin, ce qui ne gâchait rien. Il attendrait la prochaine tournée de figues avant de faire partir à Castel les pots qu’ils avaient mis de côté de pour Yorev. Les coings, les mûres et la seconde tournée de rhubarbe attendraient le milieu de l’automne. Il aurait pu tout faire partir en même temps, mais la fortune lui avait enseigné la prudence à grands coups de latte. Même les petits colporteurs se faisaient parfois attaquer par les bandits de grand chemin sur la route et il n’était pas question que la quasi-totalité de sa production soit perdue de cette façon. Deux caisses avaient déjà pris la route de Castel depuis le printemps. Aucune perte à déplorer pour l’heure, mais on n’était à l’abri de rien.

 

Le vieil homme jeta un regard par la fenêtre ouverte. Les grincements de la chaîne rouillée du puits emplissaient le silence serein de ce début de soirée. De là où il était, Félicien pouvait voir le ciel s’assombrir. Le croissant pâle de Lune Prime s’y détachait de plus en plus nettement. Bientôt, les étoiles apparaîtraient, dessinant les contours scintillants des constellations. Puis, quand la nuit serait entièrement tombée, ce serait au tour de Lune Seconde d’envahir le firmament. A Castel, il n’avait jamais vraiment pris le temps d’observer le ciel et de toute manière, les lanternes à lumière vaporeuse installées dans les rues et aux carrefours avaient fait oublier ce qu’était la nuit. Mais pas à Lisière.

 

Les couinements de la chaîne du puits cessèrent. A ce moment, les bruits de sabots d’un cheval lancé au galop résonnèrent. Quelques instants plus tard, une ombre fila sur le chemin de terre caillouteux qui passait à quelques pieds de la chaumière. Le Châtelain descendait vers le bourg. Encore.

 

C’était curieux tout de même. Arrivé depuis quelques mois seulement, personne ne l’avait vu, personne ne l’avait rencontré. Il s’était installé dans le manoir, inoccupé depuis que le précédent châtelain de Lisière était mort à Grandval avec son fils. On avait supposé qu’il s’agissait d’un cousin éloigné, rescapé de la guerre, venu panser ses plaies loin de tout. Mais au fond, personne n’en savait rien.

 

Le plus étrange, surtout, c’était ces virées nocturnes que le Châtelain semblait effectuer chaque jour, quel que soit le temps. Comme à l’accoutumée, il était vêtu de noir de la tête aux pieds, le visage dissimulé derrière le col montant de son manteau et par l’ombre de son tricorne. Il dévalait à toute vitesse le chemin qui reliait le manoir à Lisière, traversait le bourg et galopait droit vers la Forêt du Méridien. Chaque soir, dès que le soleil commençait à disparaître à l’horizon, les Saugremure le voyaient passer devant leur chaumière. Et comme tout le monde, Félicien s’interrogeait.

 

Isabelle entra, son seau à la main et ses jupes toutes éclaboussées.

 

« Il est passé plus tard que d’habitude, aujourd’hui », nota la jeune femme d’un air distrait.

 

Elle versa l’eau que contenait son seau dans une grande casserole, qu’elle mit à chauffer sur le poêle.

 

« C’est vrai. Je me demande ce qu’il fabrique…

 

— Papa, tu poses la question tous les soirs, répliqua sa fille en souriant.

 

— Certes, et je n’ai toujours pas la réponse.

 

— Je doute que qui que ce soit l’obtienne un jour. »

 

Pour ça, elle n’avait pas tort. Le Châtelain n’acceptait aucune visite. Quelques semaines seulement après son arrivée, tous les notables de Lisière avaient renoncé à établir des liens de courtoisie avec lui. C’était bien simple : personne n’était admis dans l’enceinte du manoir. Le seul contact connu du Châtelain était un coursier qui traversait Lisière au grand galop de temps à autre, restait un ou deux jours au manoir et repartait sans avoir parlé à personne. Et pour le reste, le nouveau maître n’avait avec lui qu’une vieille servante qui descendait chaque jour au village, mais dont on n’avait pas pu tirer un mot. A croire qu’elle était muette.

 

Pour compenser ce silence impénétrable – et sans doute dans un esprit bassement vindicatif –, les gens jasaient et avec force. Certains prétendaient même qu’il avait quelque chose à voir avec les effroyables rumeurs de disparition qui inquiétaient Lisière depuis quelques mois. Félicien ne savait qu’en penser, mais les virées nocturnes du Châtelain ne parlaient pas en sa faveur.

 

« Quoi qu’il en soit, ce n’est pas très important, déclara Félicien. C’est une belle soirée. Nous aurons du beau temps demain. »

  
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