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1 « La Belle et la Vouivre »
Prologue « Lisière »
Publié par Pixie, le samedi 6 janvier 2018

Lisière était un bourg sans histoires, comme il en est beaucoup dans le royaume de Leone. Pimpant mais sans artifices, il alignait ses jolies maisons à colombages le long de rues tortueuses où se balançaient les enseignes colorées des échoppes et le linge fraîchement lavé des ménages. Des fleurs s'épanouissaient aux fenêtres. Des hirondelles nichaient sous les toits. De bonnes odeurs de viande rôtie et de pain chaud envahissaient les venelles dès le lever du jour. Des poules bien en chair picoraient les épluchures de légumes et les grains éparpillés dans les cours et les allées, s'égayant en gloussant sur le passage des charrettes.

 

Certes, tout n'y était pas parfait. Mais l'on y respirait le bonheur simple d'une vie rustique et sans surprises, endormie dans sa propre routine.

 

Non pas que Lisière n’avait pas souffert de la guerre contre les Toriens. Les combats avaient beau avoir cessé depuis près de deux années déjà, le chagrin des pertes était encore brûlant dans les mémoires. Comme tous les villes et villages du royaume, le bourg avait dû surmonter la cruelle blessure de voir partir ses enfants, soldats de métier ou volontaires des grands désespoirs, et de ne jamais les voir revenir pour un certain nombre d’entre eux. Le fait qu’aucun traité de paix définitif n’ait encore réussi à être négocié n’arrangeait rien. Le pays tout entier restait suspendu à cet état d’amnistie prolongé qui ne soulignait que trop bien que le danger n’était pas entièrement éradiqué.

 

Mais le temps passait, le spectre des batailles s’éloignait et la vie, elle, continuait de suivre son cours.

 

L’été commençait tout juste. Le printemps avait été particulièrement généreux cette année-là et commençait à porter ses fruits, comme si à sa manière, il avait voulu contribuer à adoucir la tristesse rémanente des habitants. En ce jour de marché hebdomadaire, le soleil matinal réchauffait les tuiles roses des toitures. En y prêtant attention, l’on aurait vu plus d’un chat paresser sur l’appui des fenêtres, indifférents aux ménagères et aux commerçants qui convergeaient vers les grandes halles. Ces dernières bordaient la grand-place, près de la maison du bourgmestre, et là-bas, tout n’y était que bruit et mouvement, cris et exhortations, hommes et bêtes mêlés dans la confusion la plus totale.

 

Les deux halles aux fruits se faisaient face de chaque côté de la grand-place et étaient les plus prisées des acheteurs étrangers à Lisière. Ces derniers, et ils étaient nombreux, venaient de tout le royaume de Leone, mais également de la contrée voisine du Lerid, que seule la forêt du Méridien séparait de l’arrière-pays lisiérois. Le savoir-faire des habitants de la région en matière de culture fruitière était ancestral et les fruits qui sortaient de leurs vergers étaient réputés dans toute cette partie du monde et même au-delà. Le roi Sage de Leone lui-même raffolait, disait-on, d’une certaine variété de pommes qui ne se négociait que sur le marché hebdomadaire de Lisière. Après quelques mois difficiles à la suite de la guerre, le commerce avait repris comme auparavant et affichait désormais une belle prospérité.

 

Les habitants du bourg, quant à eux, fréquentaient plus volontiers la halle aux bestiaux ou la halle aux grains. C’étaient deux belles constructions, quoique trapues, d’où émanaient une forte odeur de nourritures diverses, mêlée à celle de la sciure de bois qui absorbait le sang des carcasses, le jus sucré des fruits mûrs et les déjections des animaux. Qui aurait voulu prendre la juste mesure de l’atmosphère qui régnait dans Lisière aurait été bien inspiré de s’y rendre.

 

Or, les rumeurs qui s’échangeaient entre les usagers des halles aux bestiaux et aux grains par cette belle journée d’été ne manquaient pas d’intérêt. Il n’y avait qu’à écouter ces deux femmes discutant autour de l’étal du charcutier Bérenger.

 

« Avez-vous entendu la nouvelle ? demandait ce dernier en emballant soigneusement une demi-douzaine de saucisses dodues dans un papier gras.

 

— Au sujet de la vieille Marte ? Bien sûr. Je le tiens de Martin le charpentier. Je crois que c’est un bûcheron qui le lui a dit, répondit l’une des femmes en jaugeant distraitement du regard les jarrets de porc.

 

— Quand est-ce arrivé ? intervint la seconde cliente d’un air préoccupé.

 

— Il y a deux jours, je crois.

 

— Trois, en fait. Le forestier qui m’en a parlé m’a assuré que tout son groupe avait entendu des hurlements à glacer le sang et qu’ils ont été tellement terrorisé que le temps qu’ils reprennent leurs esprits, il était déjà trop tard.

 

— Ne m’en parlez pas. Rien que d’y penser, j’ai le frisson.

 

— Vous ne croyez pas si bien dire. Quand Ferdinand m’a dit qu’il allait ramasser du bois dans la forêt ce matin, j’ai cru que j’allais tourner de l’œil.

 

— Mais que fait donc le bourgmestre ? Ce n’est pourtant pas la première fois que quelqu’un disparaît dans les bois. Ne peut-il organiser des battues ? Prévenir le roi ? Faire venir un régiment ? Nous ne pouvons tout de même pas rester ainsi livrés à nous-mêmes !

 

— En fait, il me semble que le bourgmestre a envoyé une lettre à Castel. C’est Sarah, la lingère des Verdurin qui me l’a confié. Mais pour le moment, il n’y a eu aucun résultat.

 

— C’est honteux ! Je suis certaine qu’il se passe quelque chose de grave.

 

— Peuh ! Nous sommes trop loin et pas assez importants aux yeux du roi. Il préfère largement s’occuper de son traité de paix. Vous verrez, Mesdames, personne ne fera rien. 

 

— Mais a-t-on au moins une idée sur ce qui cause ces disparitions ? Ces gens ne se sont pas évaporés sans laisser de traces. Il y a bien des indices quelque part !

 

— Certains forestiers sont persuadés qu’il y a une créature dans les bois. Ils l’auraient vue.

 

— Une créature ? Quel genre de créature ? Pas une Chimère au moins ?

 

— Ne dites pas de sottises. Cela fait près d’un siècle que les Chimères ont disparu de notre monde. Tout le monde sait ça. Les fées nous ont abandonnés mais au moins, elles ont eu la décence d’emmener avec elles ces créatures de cauchemar.

 

— Si vous voulez mon avis, c’est une bande de brigands ou de déserteurs qui cherche à créer la panique. Cela s’est déjà vu.

 

— Mais par tous les Esprits, pourquoi ?

 

— Je n’en sais rien. Mais les faits sont là. Quelque chose se trame dans la forêt et il est hors de question que j’y mette un pied tant que l’on ne saura pas quoi.

 

— Vous pensez que nous courrons un grave danger ?

 

— J’en suis convaincu. Mais tant que personne ne prendra la menace au sérieux, j’ai peur que beaucoup d’autres ne disparaissent.

 

— Ne faut-il pas interpeler directement le bourgmestre ? Peut-être qu’une intervention des habitants le pousserait à tenter quelque chose de plus… décisif ?

 

— Je ne pense pas que le problème vienne du bourgmestre. Il fait ce qu’il peut, mais il est tout seul. D’après ce que j’ai entendu dire, il a encore essayé de rencontrer le Châtelain pour discuter de ce sujet récemment.

 

— Et ça n’a mené à rien, je suppose ? Cet homme n’en a rien à faire de Lisière. Personne ne l’a vu dans le bourg depuis qu’il est arrivé. Il n’a même pas eu la courtoisie d’aller voir le bourgmestre en premier. C’est à se demander ce qu’il est venu faire par ici.

 

— Par contre, le vieux Saugremure a raconté au forgeron qu’il quittait le Manoir tous les soirs pour aller dans la forêt.

 

— Pour quoi faire, à votre avis ? Il ne peut pas être mêlé à toutes ces disparitions, il vient d’arriver.

 

— Mais peut-être qu’il s’agit de brouiller les pistes ?

 

— Grands Esprits, je n’y comprends rien ! »

 

Cette dernière réplique résumait assez bien l’état d’esprit de la plupart des Lisiérois. Face à tous ces événements étranges, ces disparitions incompréhensibles et ces rumeurs absurdes, chacun y allait de son hypothèse, plus ou moins fantaisiste, sans que personne ne réussisse à apporter une réponse satisfaisante et définitive. On tâchait de se montrer plus raisonnable, plus calme et plus rassurant qu’on ne l’était vraiment, mais au fond, la crainte demeurait, insidieuse et tenace.

 

Lisière était donc un bourg sans histoires. Du moins, c’était ce que l’on espérait…

 

  
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