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1 « Abysses »
1 « La fin d'une parenthèse »
Publié par Ploum, le dimanche 24 juin 2018

Au travers de la petite vitre qui ornait le mur de sa cabine, Lionel n’apercevait que la noirceur du vide spatial et après un peu plus d’un mois d’un tel trajet, c’était lassant. Le Feirhedron avait pourtant traversé de nombreux systèmes mais ces instants où ils pouvaient voir de nouvelles planètes étaient si brefs qu’il ne retenait presque que cela. Du noir, du noir, et encore du noir.

Il se redressa sur sa couchette et son mouvement fit légèrement grincer le matelas. Il soupira. Le pire était qu’il n’avait strictement rien à faire dans ce maudit vaisseau ; il était biologiste, pas technicien, ingénieur en informatique ou quoique ce fût dans le genre. Hormis les réunions qui traitaient de leur future mission sur leur nouvelle planète en vue de les y préparer, il était réduit à attendre que le trajet s’achevât enfin. Il en avait pourtant été enchanté les premiers temps – et il y avait de quoi, car c’était la première fois qu’il voyageait dans l’espace. Mais la monotonie avait tôt fait de rattraper la réalité et bien vite éteint son enthousiasme à ce sujet. Mais au moins, il avait eu l’occasion de rencontrer quelques-uns de ses futurs collègues de travail et le temps de discuter avec eux et d’apprendre à les connaître – ils étaient même devenus amis. Pour le reste de l’équipe, comme ces derniers habitaient déjà sur place, aucun d’eux ne les avait encore jamais rencontrés. Cela ne les empêchait pas d’échanger régulièrement dans le cadre de leur future mission mais c’était tout. Leurs relations demeuraient pour l’heure strictement professionnelles et même s’ils connaissaient leurs visages, de simples présences holographiques n’avaient strictement rien à voir avec des corps réels.

Mais Lionel ne pensa rapidement plus à ces derniers. Comme de nombreuses fois depuis le début de ce voyage, les yeux du jeune homme se perdirent dans le vague et ses pensées dérivèrent vers les événements qui l’avaient conduit jusque-là. Malgré ses brillantes études, il avait eu énormément de mal à trouver un emploi et avait donc été forcé de travailler ici et là pour se loger, se nourrir et boucler ses fins de mois. Jusqu’à il y avait de cela trois mois, lorsque l’on était venu le voir pour lui demander de rejoindre le Projet.

Comme tous les Arguéens, Lionel était parfaitement au courant de son existence. Personne n’ignorait plus l’état dans lequel se trouvait leur planète, à force de surexploitation des ressources associée à une population bien trop importante et qui ne cessait pas de croître pour autant, et ce malgré des mesures de plus en plus drastiques pour tenter de la maîtriser. Ils étaient arrivés à un point où même espérer retourner à un état normal en réduisant la natalité et en raisonnant leur consommation n’était plus possible. Une seule solution s’offrait donc à eux.

Partir.

Bien sûr, ce n’était pas si évident. Les planètes habitables comme la leur n’étaient pas légion, la candidate idéale devait pouvoir contenir toute la population ou du moins suffisamment pour soulager leur planète à l’agonie, et il leur fallait penser sur le long terme. Ne pas refaire les mêmes erreurs que celles effectuées sur Argos. Et c’était là le but du Projet et l’espoir de tout un peuple.

Il n’entendit pas les légers coups portés à la porte de sa cabine, les yeux rivés vers le petit carreau luisant. Songer à ces détails le rendait étrangement nostalgique et distrait, désenchanté et amer, et en même temps particulièrement heureux et rempli d’espoir. Après un énième soupir ennuyé, il s’affaissa finalement sur son lit jusqu’à s’allonger, et ses bras glissèrent jusqu’à encadrer son visage, ses mains enfoncés sous son oreiller. Il ferma les yeux, ignorant les mèches rousses qui vinrent lui chatouiller les oreilles et le front. Aussitôt, il se mit à visualiser leur future planète, porteuse de tant d’espérances depuis sa découverte environ dix ans plus tôt. Assez lointaine et appartenant d’ailleurs à un autre système, elle était loin d’être parfaite. De petite taille, elle était essentiellement recouverte d’eau, ce qui ne les arrangeait pas beaucoup. Mais c’était la seule à posséder une atmosphère à peu près similaire à la leur et à abriter la vie sous forme de plantes et d’animaux divers, ce qui les confortait un peu plus dans leurs possibilités d’installation. Et le temps n’était pas leur meilleur allié : il leur avait fallu faire un choix et ce, rapidement.

Et cela expliquait également la raison pour laquelle l’essentiel des projets actuels se consacrait au développement de structures sous-marines pour leur permettre de s’installer sous l’eau. Et par conséquent, la création de leur équipe.

Un doux chuintement résonna en provenance de la porte mais il le réalisa à peine et n’en tint même pas compte. Il préféra continuer de rêvasser et d’imaginer la planète qui les accueillerait bientôt, immense sphère recouverte d’eau et dont il n’avait pour le moment vu que les scans mais qu’il rencontrerait bientôt, presque vierge de civilisation. Encore pure.

Mais l’instant ne devait pas durer et ne dura pas, car une masse humide plongea dans son cou, brisant par là même ce songe, et souffla un air chaud qui lui hérissa les poils. Il se retint de crier mais ne se gêna pas pour se redresser brusquement jusqu’à s’asseoir, cognant par la même occasion son tourmenteur. Ce dernier recula de quelques centimètres en gloussant, et ce simple son grave le laissa suspecter son identité avant même qu’il ne l’aperçût. Lionel plissa les yeux pour le jauger, mais son effort resta sans effet ; son vis-à-vis était trop occupé à se frotter le bout du museau d’une main en insistant sur sa truffe sombre, la chose visqueuse avec laquelle il avait touché son cou, et son air absolument satisfait ne laissait aucun doute quant à l’absence de regrets de ce dernier. Il lui avait suffi d’un coup d’œil pour conforter son hypothèse.

Quand Moriss comptait-il donc grandir un peu ?

Après tout, difficile de ne pas le reconnaître : seuls eux trois avaient accès à leur salle commune et à chacune de leurs chambres, et tous trois étaient d’espèces radicalement différentes – les trois qui constituaient le peuple d’Argos, d’ailleurs, détail plutôt amusant à constater. Si lui-même était humain, Moriss était darnien. Tout en lui montrait le caractère amphibie de son espèce : sa peau d’un vert pâle exempt de poils, ses pieds et ses mains palmées adaptées à la nage en eaux douces, sa longue et fine queue aplatie latéralement et la petite crête osseuse qui partait de la base du crâne pour finir à la base de la queue. Des sortes de tentacules amorphes parsemaient le crâne de son ami à l’instar des cheveux chez l’humain, dont la fonction était essentiellement sensitive d’après ce qu’il avait compris – mais ce sujet ne l’intéressait pas particulièrement.

Lionel finit par froncer les sourcils, agacé par sa présence. Enfin, pas réellement par sa présence, mais plutôt par sa manière de la manifester.

— Putain, Moriss, tu te fais tellement chier que tu t’es senti le besoin de venir jusqu’ici pour m’emmerder ?

Voilà pourquoi Lionel n’aimait pas les logements en commun, même s’il savait d’ores et déjà qu’il lui faudrait s’y habituer : chaque colocataire pouvait se rendre dans les cabines des autres, et des deux colocataires que se farcissait Lionel – ses futurs collègues de travail, justement – il avait fallu que l’un d’entre eux n’eût aucune notion de l’intimité. Enfin, une notion toute relative et propre à lui-même, en vérité. Et cela ne faisait que renforcer sa hâte d’arriver au complexe, avec ses chambres dont l’accès était strictement réservé grâce aux badges d’accréditation. A bord du Feirhedron, ils n’étaient que des locataires temporaires, ce qui expliquait qu’ils fussent soumis à ce type de fonctionnement plutôt archaïque à son sens – le vaisseau en lui-même n’était plus tout jeune et certaines rénovations tardaient à être mises en place. Il n’en était évidemment pas de même pour les quartiers des membres de l’équipage.

Malgré cela, il appréciait le darnien qui l’avait aussitôt pris sous son aile en quelque sorte, sous son insistance – lui-même était plutôt quelqu’un de solitaire et serait donc resté dans son coin s’il n’avait pas été le chercher, tout comme Kreya. Ses deux amis s’étaient imposés à lui, à son sens, et si sur le moment il les avait trouvés envahissants, il ne le regrettait plus du tout à présent.

Comme Moriss ne répondait pas et profita plutôt de l’instant pour balayer leur environnement du regard – comme s’il ne le connaissait pas déjà –, Lionel finit seulement par rouler des yeux avant de les fixer sur son interlocuteur et d’afficher un air blasé. Il croisa les bras en signe d’exaspération et pressa son dos contre la surface dure et froide de la paroi métallique qui faisait office de mur. Il ne fit cependant rien pour empêcher le déroulement de cette inspection visuelle dont il connaissait déjà l’issue.

La cabine était, somme toute, comme toutes les autres, du moins celles présentes dans les quartiers les plus modestes. De forme rectangulaire, elle était relativement étroite et spartiate, et ses murs aux teintes grises et métalliques renforçaient cette impression d’autant que peu d’ouvertures les découpaient – seulement le petit hublot et la porte. L’ameublement se réduisait au strict minimum fonctionnel, ce qui permettait également de dégager un peu d’espace ; il se résumait à un lit simple légèrement surélevé, un meuble de rangement à étagères, haut et de faible largeur, et un petit bureau aux formes géométriques, droites et sèches – le mobilier classique de toutes les chambres de ce vaisseau. Rien n’égayait la pièce ni ne la personnalisait ; Lionel n’avait jamais pris la peine de défaire ses affaires de sa valise hormis celles utilisées quotidiennement, jugeant l’effort vain. Et puis, cela lui accordait un gain de place considérable, puisqu’elle avait été glissée sous son lit. De toute façon, il n’avait jamais attaché d’importance à ce genre de détails et n’avait aucune sensibilité en matière de décoration d’intérieur, n’y prêtant guère attention – et cela amusait tout particulièrement ses collègues.

— Eh bien, tu as su prendre tes aises, ironisa-t-il tandis que ses lèvres s’étiraient en un sourire curieux du fait de son long museau.

Chose qu’il n’avait cessé de lui répéter depuis des semaines. Lionel lui adressa une petite moue pour toute réponse.

— Tu n’es venu ici que pour jouer le critique en matière de décoration ?

Il le concédait, il n’y avait pas grand-chose à dire de cette chambre ; elle était restée presque inchangée depuis le début de ce voyage. Ce n’était pas la première fois que Moriss s’y introduisait, pourtant. Force était de constater que son interlocuteur ne semblait toujours pas s’en remettre.

Le museau du darnien se plissa tandis que son sourire s’agrandissait, révélant des dents larges et plates.

— Je te dérange tant que cela ? Tu étais si occupé ?

Lionel enfonça son crâne contre son support avant de le regretter d’une grimace et tâcha de ne pas répondre. Au passage, il supplia mentalement Kreya de venir le délivrer de leur colocataire. Malheureusement pour lui et après quelques secondes d’attente, il dut se rendre à l’évidence : elle ne voulait pas surgir de derrière la porte.

— Toi, tu ne l’étais pas…, finit-il par grogner pour toute réponse, même s’il estimait que sa répartie était médiocre.

Et était-ce réellement mieux que rien, ou valait-il mieux laisser son ami débattre tout seul sur cette question ?

— Mmh, en fait si, répondit Moriss, soudain songeur. D’ailleurs –

— Eh, vous deux ! s’écria soudain une voix derrière la porte, que Lionel reconnut comme étant celle de sa sauveuse dont l’arrivée s’était révélée un peu tardive. Qu’est-ce que vous branlez encore ? Bougez-vous de là, la navette part dans quarante minutes !

Puis le silence revint et Lionel n’eut que le temps de se redresser. Kreya avait le don de marcher si silencieusement qu’il ne l’entendait jamais ni venir, ni s’en aller. C’était bien dommage que d’autres n’eussent pas bénéficié de ce talent – il se rappelait encore de son logement étudiant et de ses voisins de l’étage au-dessus du sien ; pas une nuit il n’avait pu jouir d’un silence total plus que quelques heures ici et là, lorsque les soirées s’achevaient. Mais là n’était pas la question.

— C’est pour ça que tu étais venu ?! s’exclama-t-il alors en attrapant la veste de son uniforme gris marqué du symbole du Projet, un arbre doré sur fond noir.

Heureusement pour lui, il portait déjà le reste de son uniforme puisqu’il s’était vautré sur sa couchette ainsi vêtu sans prendre la peine de se changer au préalable comme il en avait pourtant l’habitude. Par contre, il n’avait plus qu’à espérer que ses vêtements ne seraient pas trop froissés ou que cela ne se verrait pas trop.

Moriss se tenait déjà debout et se contenta de le regarder s’agiter, un air amusé affiché sur son visage. Comme Lionel le pressait de répondre en râlant, il haussa les épaules et se justifia :

— Que voulais-tu que je fasse ? Tu m’as directement agressé et accusé de –

— Oh, ça va ! Tu ne t’es pas empressé de me démentir non plus ! Et puis, pourquoi n’ai-je pas été mis au courant du départ avant ?

Il ne lui était jamais arrivé d’être en retard pour quelque rendez-vous d’importance que ce fût, jamais. Et il ne comptait pas que ce fût le cas aujourd’hui – et encore moins pour celui-là !

Pourtant, même s’il s’était douté que la date fatidique approchait, il ne se rappelait pas qu’elle eût été mentionnée à un moment ou à un autre. Et puis, le pont n’était qu’à dix minutes de leur cabine. En quoi était-il nécessaire d’y aller si tôt ? Les derniers détails de leur mission et de leur installation dans le complexe leur seraient expliqués sur place, en présence de toute l’équipe !

Moriss lui adressa un sourire narquois en réponse.

— En fait si, on nous l’a annoncé au réfectoire tout à l’heure. Et tu étais toujours là, soit dit en passant, s’empressa-t-il d’ajouter, un brin moqueur. Mais peut-être ton esprit était-il parti vers quelque plante ou vers je-ne-sais-quoi d’autre de plus… intéressant.

Lionel afficha une petite mine boudeuse mais ne rétorqua rien. Il était incapable d‘argumenter à ce sujet, car le darnien avait malheureusement raison. Effectivement, comme souvent, il s’était bien mis à songer à leur mission et aux perspectives qui les attendaient une fois sur place. Après tout, étudier une végétation dans les profondeurs abyssales était totalement inédit, puisque jusqu’à sa découverte tous avaient cru que cela n’était tout simplement pas possible ! Alors forcément, il s’était mis à rêver de leurs futures explorations et des plantes qu’ils étaient susceptibles de rencontrer et d’étudier. Au mauvais moment, visiblement. Au pire moment.

Il préféra garder le silence et heureusement Moriss n’insista pas, même s’il conserva son air ironique. Il brossa ses vêtements une dernière fois même si cela se révéla inutile, si ce n’était pour se donner une certaine contenance, et les deux hommes se dirigèrent ensuite vers la porte sans un mot. Cependant, Lionel se crispa et s’arrêta à mi-chemin pour se retourner vers ses affaires, incertain. Moriss, qui avait compris son dilemme, secoua négativement la tête à son encontre.

— Ce n’est pas la peine, les droïdes s’en chargeront. Il y en a pas mal dans le vaisseau, et plus encore sur Argaphylion à ce qu’il parait – par rapport à la population humanoïde, ils représentent une part plus importante de la population que sur Argos.

Lionel lui adressa un regard étonné puis hocha la tête, bien qu’il le sût déjà. L’idée avait toutefois du mal à faire son chemin dans son esprit ; cela faisait tant de temps qu’il avait vécu dans un environnement technologiquement appauvri qu’il avait l’impression d’être encore dans une sorte de bulle détachée de la réalité. Les droïdes étaient monnaie courante sur Argos et il devinait sans peine la raison pour laquelle c’était davantage le cas sur la planète-colonie – les machines n’avaient pas les mêmes besoins, notamment au niveau alimentaire, ce qui les arrangeait tout particulièrement là-bas.

Mais il n’en avait plus réellement l’habitude désormais, ce que Moriss concevait parfaitement.

— Comme aides scientifiques aussi ? demanda finalement Lionel, comme le silence causé le mettait mal à l’aise.

— Pas spécialement. Un peu de tout, sans doute, fit le darnien en haussant les épaules avec indifférence avant de se retourner pour partir.

Lionel acquiesça et n’ajouta rien. C’était dans la logique des choses.

Ils quittèrent la pièce pour entrer dans la petite salle commune que les trois collègues se partageaient – ou plutôt qu’ils avaient partagé jusqu’à présent –, et la porte se referma automatiquement derrière eux. Plus grande que les trois cabines réunies, la pièce respirait un sentiment de confort par les couleurs chaudes qui l’égayaient et les quelques fauteuils qui la parsemaient. Un large tapis s’étalait à leurs pieds et une petite table en verre leur faisait face, présentement vide. Et c’était tout ce qui s’y trouvait – le mobilier était assez sobre. Après tout, elle ne devait faire qu’office de salle de repos et de détente, et même s’ils avaient techniquement le droit de manger là, un réfectoire était consacré aux prises de repas.

Avec surprise, ils retrouvèrent Kreya vautrée sur l’un des canapés, vêtue elle aussi de son uniforme gris et occupée à compulser des données affichées sur un hologramme surplombant un petit écran plat. Lorsqu’elle les vit, elle s’empressa de l’éteindre et de le ranger avant de se lever. Elle leur jeta un regard torve et croisa les bras tandis que ses traits affichaient une moue blasée, renforcée par son sourcil haussé. Mais comme à son habitude, Lionel se prit plutôt à admirer les yeux couleur émeraude incroyablement vifs et brillants de sa collègue et ne s’en rendit donc pas compte. Ils contrastaient incroyablement avec sa peau mauve et épaisse recouverte de très fines écailles miroitantes – et surtout, ils lui faisaient toujours autant d’effet malgré le mois écoulé. Les siens, bleu clair, paraissaient si ternes en comparaison ; mais aucun œil humain ne parvenait à reproduire de telles couleurs alors qu’elles étaient communes chez leurs compagnons theris.

— Vous n’êtes pas pressés, leur fit-elle remarquer avec un sourire en coin en étirant ses jambes, rompant ainsi le contact visuel.

Lionel se retint de secouer la tête et haussa un sourcil tandis que Moriss roulait des yeux, amusé. Son attente avait duré moins de cinq minutes – pas de quoi en faire tout un drame. Pourtant, ils savaient que même si cette dernière ne le montrait pas, elle était plutôt d’une nature assez stressée concernant les heures de rendez-vous et elle avait ainsi tendance à prendre des marges plutôt larges. Les attendre incluait pour elle une lutte âpre contre elle-même, ce pourquoi ils ne s’en offusquaient jamais même si cette habitude devenait agaçante en certaines circonstances.

— On a quarante minutes d’avance, argua le darnien en haussant les épaules. Une fois sur place, on en aura presque trente, c’est très large je trouve.

— Trente-six, corrigea-t-elle en consultant son horlogyre à son poignet, que la manche de sa veste recouvrit ensuite. Donc vingt-six une fois là-bas, au mieux. Ils doivent nous passer nos badges d’identification et nos appareils régulateurs de gravitation, justifia-t-elle alors, comme si ce seul argument se suffisait à lui-même.  

Les deux hommes ne cherchèrent pas à s’y opposer et s’entreregardèrent quelques instants avant de lui concéder ce fait dans leur esprit. Ils n’eurent cependant pas le temps de le formuler à voix haute car Kreya ne tarda pas davantage pour traverser la pièce à grandes enjambées dans le but d’en sortir. Ses deux compagnons lui emboitèrent le pas d’une démarche un peu plus lente. Ils débouchèrent dans un long couloir aux parois métalliques mais d’un gris plus clair que celui de leurs quartiers privés, ce qui rendait le passage plus lumineux. Il était presque vide ; quelques rares personnes y circulaient en chuchotant et les ignoraient. Eux-mêmes empruntèrent l’itinéraire dont ils avaient l’habitude pour l’effectuer régulièrement, et ce depuis plusieurs semaines. Habituellement, c’était pour se rendre dans l’une des quelques salles de conférence que comportait le vaisseau. Cette fois-ci, ils ne s’y arrêteraient pas, la dépasseraient et continueraient jusqu’au pont.

La substance du sol était telle qu’aucun de leurs pas ne résonna dans le silence ambiant. Comme ils se trouvaient côte à côte, leurs différences de taille étaient d’autant plus notables – Kreya dépassait les deux autres de deux bonnes têtes. Pour l’heure, aucune ouverture ne donnait sur l’extérieur mais le couloir se trouvait encore en plein cœur du vaisseau ; cependant il déviait et se rapprochait de sa périphérie, et après deux cloisons ils auraient le luxe de l’observer au travers de larges vitrines. Ils se contentaient donc pour le moment de suivre le chemin, à moitié dans leurs pensées. Mais Moriss n’était pas quelqu’un de pensif et n’aimait ni l’introspection ni le silence. Il le rompit donc, même si le sujet se révéla ennuyeux et redondant pour ses collègues.

— Les droïdes n’auront pas beaucoup de travail à effectuer avec toi, fit remarquer Moriss avec ironie au jeune homme.

Lionel tourna son regard vers lui, hésitant d’abord à penser que cette phrase n’avait été qu’imaginée. L’air moqueur de son ami le détrompa et il roula les yeux, exaspéré. Un coup d’œil jeté à la dérobée vers sa collègue lui confirma que le sentiment était partagé. Il décida donc de dévoiler sa pensée à haute voix et rétorqua sur le même ton :

— Je suppose que cela compensera ton carnage.

Car si lui-même était d’un naturel minutieux et minimaliste, le darnien était tout son contraire : il aimait accumuler les choses, surtout les plus inutiles, mais ne s’embarrassait pas de les ranger, ce qui donnait lieu à un fatras sans nom, même ici – car la quantité d’affaires qu’ils avaient pu emmener avec eux était limitée. Mais chose incroyable, il avait malgré tout réussi. Il tenait sans doute à élever ce trait de caractère au rang d’art.

Kreya fut secouée d’un petit rire bref à ces paroles tandis que la cabine du darnien s’imposait dans son esprit. Si le darnien n’éprouvait aucune gêne à s’insinuer dans celles des autres, il n’en n’éprouvait pas plus lorsque d’autres venaient dans la sienne. Il avait invité ses collègues à y entrer plusieurs fois, d’ailleurs. Ils avaient donc eu le temps de bien s’imprégner des lieux.

— Personnellement, j’avais déjà tout rangé, ajouta Kreya d’un ton plat. Je ne sais pas comment vous faites, je ne supporterais pas que l’on vienne farfouiller dans mes affaires.

Pas qu’elle fût soignée comme Lionel ; cela témoignait encore de son naturel angoissé, comme beaucoup de ses habitudes. Car sans même avoir vu ses bagages, les deux hommes savaient qu’elle les avait cadenassés et qu’elle avait conservé la clé sur elle. Au-cas-où.

Et ironiquement, a contrario, elle était tranquille voire nonchalante sur bien d’autres choses. Aux yeux de ses amis, Kreya représentait un réel paradoxe ambulant.

— Ce ne sont que des droïdes, fit Moriss en roulant des yeux. Et ils ne viennent pas farfouiller, mais ranger et plier.

La theris secoua la tête avant de maugréer :

— Cela ne change rien. Ils ont un minimum de conscience quand même, tu vois.

— Ouais, alors là, je crois que c’est sujet à débat, se hasarda le darnien, mais ses deux amis devinaient à son ton son avis bien tranché sur la question, quoiqu’ils le savaient déjà.

La question se posait véritablement sur Argos depuis quelques temps et opposait ses citoyens, bien que les droïdes fissent parti de leur quotidien depuis plusieurs siècles déjà – mais le déclin de leur société avait éveillé de nombreuses paranoïas dont celle-ci.

Comme les deux regards se tournaient vers lui, Lionel leva les mains en signe de défense.

— Je n’ai aucun apriori sur la question !

— Lâcheur…, souffla Moriss, mais cette discussion s’arrêta là, au grand soulagement du jeune homme qui n’eut pas à se prononcer.

Le couloir longeait à présent le bord périphérique du vaisseau, et de grandes baies s’étendaient sur leur droite et leur offraient une vue de l’extérieur. Contrairement à la maigre vue dont il disposait dans sa cabine, il n’y avait pas que du vide. Une étoile rouge se dessinait à des milliers d’années-lumière d’eux – ou des millions ? Il n’avait aucune idée de la distance et n’était pas en mesure de l’évaluer –, qu’il devinait énorme, même si elle ne formait qu’une sphère de quelques dizaines de centimètres de diamètre à leurs yeux. Heureusement pour eux, la vitre était teintée et les protégeait de son éclat intense qu’elle atténuait quelque peu. Ils purent donc l’admirer tranquillement pendant plusieurs secondes.

Moriss devina à l’air de son jeune collègue, à ses lèvres pincées et à ses sourcils froncés sa réflexion muette tandis qu’il identifiait l’étoile en question.

— C’est bien DY-9648, lui confirma-t-il brièvement, avant de poursuivre : Je ne sais pas si tu avais remarqué, mais nous sommes entrés dans son système depuis plusieurs heures. Nous devrions atteindre l’orbite d’Argaphylion dans moins d’une heure.

— Logique, vu que nous partons dans moins d’une heure, fit remarquer Kreya, le regard toujours rivé vers l’étoile.

Le cœur de Lionel s’accéléra aussitôt, ignorant les mots de la jeune femme pour ne considérer que ceux du darnien, notamment les derniers. Argaphylion. Le voyage s’achevait enfin – leur destination était presque à leur portée. La gorge du jeune homme se serra d’émotion, et il déglutit avant de lâcher :

— Non, je ne m’en suis pas rendu compte.

Moriss haussa juste les épaules en se détournant de la vue.

— Bah, il est vrai que nos cabines sont mal placées. Mais apparemment, la planète est déjà visible depuis un moment, et son étoile l’est depuis plusieurs jours.

Lionel afficha une courte grimace qui disparut rapidement. Il n’avait presque rien fait de ses journées mais n’avait pas eu l’occasion d’observer ni l’une ni l’autre jusqu’alors. C’était dommage. Cependant, il n’y songea pas davantage. Ils reprirent leur route et aucun ne prononça un mot et chacun se contenta de suivre les autres, car l’observation de l’étoile les avait de nouveau plongés dans leurs réflexions. L’attente était presque terminée.

Dans moins de deux heures, ils fouleraient la surface de la planète.

 

  
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