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Chapitre 1 « La Frontière »
« La Frontière est un croisement entre le monde visible – le monde des humains – et le monde invisible – le monde des dieux. Elle est seulement accessible par des failles naturelles dans la réalité, aujourd’hui bien gardées par les quatre Clans de Sorcières ayant colonisés ce territoire. »

Extrait du Grimorium de l’Hétia Nara Lys’ Ordali



~O~



— Bois, bois, bois…

Les badauds accoudés au comptoir scandaient sans relâche cet ordre à l’encontre d’Eko. Un rictus moqueur et alcoolisé trônait sur leur faciès. Les poings cognaient le bois à mesure que les voix s’intensifiaient, la forçant à avaler l’énième shoot de sardon, une liqueur locale au goût âpre particulièrement appréciée par les habitants de la Frontière. Accompagné d’une rondelle de citron, la saveur n’en était pas si désagréable mais les incitations à la débauche ne lui laissaient guère le temps de s’inquiéter de ce menu détail.

— Attendez ! s’écria un homme sur la droite. C’est l’heure de la Vrine !

Une cloche retentit pour confirmer les dires. Le reste hurla de contentement, bras levés, choppes en main. Eko grimaça et suspendit son geste à quelques centimètres de sa bouche ; la tête lui tournait quelque peu, prise dans le manège de l’ivresse, ses yeux embués d’un voile flou.

— Je relève le défi ! grogna-t-elle, ramenant ses cheveux pour les nouer en une queue serrée, dévoilant des tempes rasées et tatouées. Bande de lopettes !

Une femelle couleuvrine fut déposée sur son avant-bras, sifflante d’indignation, prête à enfoncer ses crocs dans la peau au moindre mouvement brusque. Ce petit serpent végétal, recouvert de mousse, se distinguait des mâles par la fleur éclose sur le sommet de son crâne et par le venin mortel de ses crochets luisants ; à ne pas l’oublier, songea la volontaire sans quitter la bête du regard.

— Bois, bois, bois…

Les acclamations reprirent de plus belle, attisées par l’étincelle du jeu fou. Eko se concentra, roula des épaules pour immobiliser le reste de son corps et éviter tout à-coup involontaire puis respira profondément en arrimant son attention sur son verre. Sans trembler, d’un mouvement fluide et vif, elle avala le liquide mauve et reposa rapidement le contenant vide pour se débarrasser du reptile irritée.

— Alors les mauviettes, on ferme son clapet ? se vanta la jeune femme, ragaillardie par les applaudissements des spectateurs. Dégagez maintenant, vos couilles vous attendent !

Le tavernier enferma la minuscule créature dans son bocal, et attendit que la foule se disperse dans les recoins de l’auberge pour se pencher vers elle, un sourire de confidence accroché à ses lèvres.

— Il faudra penser à payer tout ça, Eko, murmura-t-il en disposant quelques chandelles autour d’eux.
— Mets ça sur l’ardoise de l’Hétia, Akner. J’ai pas une tune sur moi…
— L’Hétia a bon dos. Ecoute, les patronnes risquent de ne pas être contentes si elles voient que tu n’as toujours pas réglé ta dette. Et tu sais ce que ça fait quand elles sont contrariées…
— J’ai pas une tune, je dois le dire comment ?
— Comme tu voudras, baragouina l’homme bedonnant. Je t’aurais prévenue.
— Ouais ouais, c’est enregistré. Sers m’en un autre tu veux ? Ces brises-noix m’ont assoiffée.

Il accéda à sa demande, les traits agacés, et s’éloigna d’elle. Elle posa le menton dans le creux de sa paume, soupira un bon coup, à la fois contrariée et fatiguée, et se décida enfin à engloutir le spiritueux d’une lampée. Le goût n’irritait plus le fond de sa gorge, son palais anesthésié par les effluves éthyliques de sa consommation excessive.

— Je vais subir demain, bougonna-t-elle en pivotant sur le tabouret.

Elle observa la salle d’un regard absent, grimaçant à l’écoute de la harpiste en plein spectacle près de l’âtre rougeoyant. Des milliers de chandelles laissaient dégouliner leur cire sur les murs et poutres apparentes, trouant chaque recoin ténébreux d’une clarté intimiste. Les tables rustiques souffraient d’innombrables marques arrondies, laissées par les bocks de cervoise remplis à ras bord. Ça-et-là, chiffons et balais se baladaient à l’affût de la saleté, serpentant entre les clients, animés par quelques charmes efficaces.

— Merde, je crois que j’ai trop bu…

Eko ramena ses coudes sur les cuisses, et se plia vers l’avant pour contrer les maux de ventres. Elle respira profondément et ferma les yeux pour se concentrer sur son mal-être soudain. Le tournis la pris au moment où ses paupières avalèrent les dernières notes de lumière ; il fallait sortir au plus vite et prendre l’air pour éviter tout ridicule en dégurgitant devant les malpropres.
Elle tituba vers la porte, s’essayant à garder une trajectoire droite sans rien bousculer au passage. Echec lamentable. Son pied droit se prit dans le gauche, elle manqua de s’affaler et se rattrapa au bras poilu d’un buveur. Sa boisson se déversa dans l’agitation, arrosant le torse de l’homme et les cheveux de l’éméchée.

— Te donner en spectacle te suffit pas ? pesta-t-il en repoussant vivement la jeune femme. Tu te sens obligée d’en rajouter une couche ? T’es pitoyable !
— Bouge de là, tu crois que t’as à faire à qui ? rétorqua-t-elle sans même réfléchir. T’es devant une Sœur de l’Equilibre mon gars, alors ferme-la !

La gifle percuta sa joue avec violence. Elle porta une main à sa peau meurtrie, la bouche entrouverte de consternation. Au loin, la harpiste cessa de martyriser les cordes invisibles de son instrument magique ; un silence s’abattit dans l’auberge.

— Pauvre tarée, grogna l’individu. Une sœur de l’équilibre bonne qu’à jouer les piliers de comptoir. Et c’est ça qui doit nous sauver ? Plutôt crever !

Sa remarque la piqua au vif mais sa vexation se transforma en rage lorsqu’elle lui donna un coup de tête. Un sinistre craquement suggéra un nez cassé, confirmé par un flot de sang ruisselant sur les lippes grimaçantes de la victime. Avant qu’elle n’ait pu enfoncer son poing dans l’abdomen du mécréant, et de lui rompre la mâchoire à coup de genoux, de puissantes mains l’immobilisèrent sans effort pour la jeter dehors comme une souillon. Akner la dominait de son imposante stature, bras croisés sur sa bedaine couverte de son tablier autrefois blanc.

— Rentre chez toi Eko, va te reposer. Tu as assez fait de dégâts pour ce soir !

La Place du Marché n’accueillait plus grand monde à cette heure tardive. Les silhouettes des étalages prenaient des formes monstrueuses dans les ombres nocturnes, créatures aux gueules hideuses truffées de dents acérées. Elle ignora son imagination et remonta l’Allée du Carmin en trainant ses pieds sur les pavés rouges de la rue principale. Bras ballants le long de son corps, elle se donnait l’air d’une loque trempée à la gnôle. Face à elle, le manoir de l’Hétia se dessinait dans le flanc de la montagne, majestueux sous les rayons de la pleine lune plantée sur la voûte céleste. Les tourelles hérissées, ornées de vitraux colorés, témoignaient de l’immensité de la demeure et manifestaient le pouvoir détenu par la maîtresse des lieux : l’Hétia régissait la ville de Lysel d’une poigne de fer, assurant paix et prospérité à tous les habitants.
L’Hétia. Ce titre l’honorait en tant que chef d’un des quatre clans principaux de sorcières, et lui conférait un pouvoir exécutif sur les différentes communautés qui composaient le clan du Lysel’Mar. Autrement dit, les adeptes du Lys. Eko ne saisissait pas l’entièreté de cette signification, et l’esprit embué par sa soirée festive ne l’aidait pas à analyser au mieux les pensées qui la parasitaient ; mais elle savait surtout que Nara Lys’ Ordali, Hétia en place, l’agaçait au plus haut point par sa suffisance et son arrogance naturelle : une pimbêche fière de son rang, pensa-t-elle en bifurquant dans une ruelle sur la gauche.

Lorsqu’elle referma la porte derrière elle, fusillée par l’œillade meurtrière de Nathaniel, une pointe de regret mordilla ses sens. Assis dans l’un des canapés duveteux disposés autour du feu central, ses cheveux bruns en bataille, il attendait l’air furieux. Les bras croisés sur son blazer gris, la chemise légèrement défroquée, il haussa le menton pour l’inciter à prendre la parole.

— Quoi ? maugréa-t-elle.
— T’es allée boire ? Tu t’es battue ?
— On est mariés ?
— Non. Réponds à ma question.
— Ouais, et ?
— Tu abuses, Eko ! rugit-il en passant ses mains dans ses courts cheveux. T’es vraiment inconsciente.
— Ça te va bien de dire ça, ironisa-t-elle en s’adossant au mur.
— Tu te comportes comme une vraie gosse…
— Va te faire foutre !
— Tu vas trop loin, Eko, soupira-t-il en camouflant son visage de ses paumes. Comment veux-tu qu’on arrive à quelque chose si tu…
— Si je ?
— Rien, laisse tomber. T’es qu’une bonne à rien…

Elle ouvrit la bouche, prête à rétorquer, à insulter ce bouseux de paroles dures. Mais à quoi bon ? L’alcool amplifiait sa rancœur, insufflait de la force à cette fureur contenue. Elle avait bien conscience ne pas agir comme il le fallait, à se laisser aller à cette débauche facile et jouissive, mais il l’avait attristée, blessée même. Elle se laissa glisser vers le sol et se recroquevilla, fermée comme une gamine aux reproches de Nathaniel, Ogham des Sœurs de l’Equilibre et gardien du savoir des trois sorcières légendaires. Un bel abruti surtout, accroché à ses basques à défaut d’autre chose.

— Tu piges rien à rien, Nath ! dit-elle simplement. Je suis une handicapée ésotérique sans mes foutues sœurs. Et tu me rappelles où elles sont, maintenant ?

Elle n’attendit pas sa réponse, et continua sur sa lancée avec plus de verve.

— Et toi mon gars ? Tu fais quoi ? A part jouer au toutou conciliant accroché aux jupons de Ade ? Tu ne sais que suivre les ordres et baver sur ses chaussures. Ne me sors pas le baratin du lavage de cerveau, elle a choisi son camp. Ma conne de sœur est une garce finie. J’peux pas la blairer, Nath, tu comprends ça ?

Elle avait hurlé cette dernière phrase, prise dans l’engrenage de son aigreur, confessant son amertume à une oreille absente. Une porte claqua à l’étage ; Nathaniel n’avait pas jugé bon d’attiser la querelle.
Elle grimpa à son tour les marches poussiéreuses et s’isola dans sa chambre. Elle attrapa son walkman sur la commode, plaça les écouteurs sur ses oreilles, et se laissa porter par la musique criarde crachée dans ses tympans. Les ondes magiques de la Frontière ne permettaient pas l’utilisation de technologie avancée, aussi dut-elle se contenter de bonnes vieilles cassettes enregistrables pour pouvoir assouvir son besoin de modernité. Toute la maisonnée reflétait la réalité de la Frontière : un mélange de bois et de pierre taillée formait les murs de l’habitation, terminée par un toit pointu habillé d’ardoise. L’intérieur souffrait également de cette vétusté, tranchant immanquablement avec les logements standards du monde visible. Elle s’acclimatait à cette vie différente, à cette rusticité gorgée de magie pour simplifier le quotidien. Elle-même dénotait avec les autres habitants de ce monde caché, préférant la mode humaine aux fripes ésotériques.
Elle délaissa son manteau de cuir et se planta devant le miroir mural : une rougeur de dessinait au coin de la lèvre et grimpait à l’assaut de sa joue. Sa natte n’était plus qu’un amas graisseux et poisseux, puant l’alcool et le tabac de trèfle. Ses yeux s’arrêtèrent sur les signes sibyllins tatoués sur ses tempes dénudées, un rituel empêchant toute manipulation mentale à son encontre. Une épreuve douloureuse qui avait porté ses fruits, la coupant cependant de ses sœurs toujours sous l’emprise d’une influence extérieure ; Eko vivait avec cette solitude, cet abandon involontaire de son sang, nourrissant l’espoir qu’un jour elles seraient à nouveau réunies. Les tatouages sur son bras gauche ne cessaient de le lui rappeler, illustrant son désir de liberté à coups de couleurs criardes et d’innombrables dessins sur la moindre parcelle de peau libre. Pour un peu, elle se trouverait presque belle : le visage plongée dans la faible obscurité de la chambre et l’hématome sur sa joue lui procurait un air revanchard assez attrayant… ou carrément flippant, à bien observer.

Elle ne se souvint pas s’être abandonnée au sommeil ; une délicieuse odeur de saucisse grillée lui chatouilla les narines, piqueta ses sens et la réveilla pourtant en douceur. Lorsque ses paupières se décollèrent, annihilant les dernières traces de sa léthargie, un mal de tête la saisit, punition de l’ivrogne un matin de bacchanale ; sa bouche pâteuse dégageait une haleine désagréable. Eko n’avait pas pris la peine de se déshabiller totalement, tordue sur le matelas et à moitié nue, la trace de l’oreiller dessinée sur ses pommettes rondes. Typique.
Un détour par la salle d’eau était inévitable ; elle s’arma de courage, traversa le couloir d’une lassitude bien matinale, ignora les rumeurs de discussions au rez-de-chaussée puis s’enferma dans le cabinet de toilette en grognant son mal-être. La cuve déjà pleine d’eau fumante, au ras bord mousseux, l’accueillait au centre de la pièce : ses camarades avaient dû le lui remplir en prévision de son réveil. Le robinet de cuivre gouttait encore, trouant l’écume savonnée d’un clapotis régulier et harmonieux ; son corps se délassa dans le bain, l’esprit enfin assaini de toute sa confusion nocturne. Elle s’engonça pour finir dans une serviette moelleuse, la serrant à la poitrine, les cheveux trempés et tentaculaires sur ses épaules et rejoignit le reste du groupe.
Yorge s’affairait aux fourneaux, son ventre imposant couvert d’un torchon de cuisine, tournant les saucisses d’un coup habile de spatule. La jeune Robin discutait vivement avec Gareth d’une histoire de dragées volées ; ils étaient affalés autour de la table sans même s’étonner de la nouvelle venue. Seule Anja, assise près du feu, décocha un petit sourire contraint, sans doute frileuse à l’idée de déformer son minois de poupée.

— Où est Nath ? demanda Eko en prenant place sur le banc. J’ai la dalle. C’est prêt Yorge ?

Le cuisiner haussa les épaules ; Robin pivota sa tête auburn vers elle, un large rictus sur ses lèvres minces. Son nez se plissa ce qui accentuait les tâches de rousseurs mouchetées sur la pâleur de son visage.

— L’est parti quand nous sommes arrivés, répondit-elle de sa nonchalance habituelle. M’a dit d’te dire qu’il ne rentrait pas ce soir. Hé, Gareth, tu penses quoi de ce qu’annonce l’Opinium ce matin ?

Mais déjà Eko n’écoutait plus. Elle releva la jambe, positionnant son pied sur l’assise et s’accouda au genou plié. Le drap de bain s’ourla ; l’indignation ne fut pas longue à sortir. Anja jeta un regard courroucé vers elle, les yeux écarquillés d’infamie, les bras repliés sur son corset.

— Ça va, on a la même non ? ronchonna la brune sous l’insistance d’Anja. Oh merde, regarde, je baisse la jambe. C’est bon ? Miss Coincée-du-cul est contente ?
— La pudeur est une qualité qui te fait vraiment défaut, répondit la délicate d’un froncement de sourcils.

Yorge disposa les assiettes devant les convives, et tapota l’épaule de Eko au moment où il lui servit la sienne. Un signe amical pour lui souhaiter une bonne journée. Le pauvre avait perdu sa langue, coupée lors de son service dans les rangs de l’Ordre, la faction armée du Vatican chargée de traquer et exterminer toute influence ésotérique. L’ennemi. Il s’accommodait de son handicap avec légèreté, mimant sa bonne humeur dans des gestes assurés et précis. Eko lui sourit en guise de remerciement ; ses joues se rosirent légèrement, son regard noisette devint fuyant si bien qu’il se précipita vers le fournil pour y camoufler son trouble.

— C’est quoi le programme aujourd’hui ? demanda Robin la bouche pleine de purée. On zigouille qui ?
— Pas de contrats pour aujourd’hui, chevrota Gareth en jouant avec son couteau. Le repos nous attend, et un corps reposé est un corps reconnaissant. Une lettre est arrivée pour toi ce matin, Eko.

Il farfouilla dans la large poche de son gilet rapiécé et déposa l’enveloppe au centre de la table ; le sceau apposé sur la cire rouge désignait l’Hétia comme expéditrice de la missive. Eko grimaça : le morceau de papier n’augurait rien de bon. Elle la déchira d’une moue boudeuse et laissa le contenu s’en échapper. Une gerbe bleutée embrasa le document ; les mots se formèrent dans l’air en un tourbillon de fumée, énonçant en lettres de feu le message du courrier.

Eko Arceus,

Par la présente, je vous informe que vous êtes attendue au manoir de l’Hétia,

Je vous recevrai obligatoirement en personne lorsque le soleil descendra du midi vers l’heure prochaine.

Amicalement


Nara Lys’ Ordali, Haute Sorcière du Clan Lysel’Mar


— Elle me les brise, vociféra la concernée en dispersant les éclats lumineux de la paume de sa main. Il me reste combien de temps ?
— Un quart d’heure, je suppose, babilla le vieil homme occupé à ciseler sa nourriture. Et tu ferais bien de t’habiller, jeune cacahuète. La vue est belle mais sans doute inappropriée pour une réception officielle.
— Et d’un mauvais goût, accentua Anja, toujours clouée sur le sofa.
— Oh, Marie-Jeanne serait-elle offensée par ma vulgaire présence ? Je m’en excuse platement, Votre Majesté. Maintenant, si tu le veux bien… Ferme-la !

Anja arqua un sourcil, ouvrit la bouche pour riposter et se ravisa en un soupir tragique. Couper la chique à la française était un passe-temps auquel Eko aimait s’adonner, toujours prête à apprécier la joute verbale engagée avec la minaude. Triomphale, elle s’éclipsa à l’étage pour se préparer, sans même toucher à son repas : le grand manitou attendait, et mieux valait limiter la casse en arrivant… quelque peu en retard.

Le soleil amorçait la descente de son zénith, posé sur un ciel bleu taché de quelques nuages filandreux. La chaleur était supportable en cette période estivale, les climats – à l’instar de toute la Frontière – étant régis par des procédés magiques qui dépassaient les connaissances de la sorcière. Elle ajusta son manteau de cuir sur ses épaules et dégagea ses tempes en nouant sa chevelure sur le sommet de son crâne ; l’Hétia exécrait son allure, autant lui en mettre plein la vue.
Une ombre tapissa le sol. D’une œillade furtive, elle distingua un zeppelin au ballon de verre filer vers l’horizon ; l’énergie qui permettait son déplacement crépitait au centre de l’ovale cristallin. Un tel spectacle ne lui laissait plus qu’un arrière-goût de stupeur, elle était habituée à la profusion sibylline des lieux : parfois, elle appréciait ressentir les effluves de Nihil courir ses membres et s’évader dans la nature. La Frontière regorgeait de cette force mystique, l’âme du monde, nécessaire à la pratique de la sorcellerie. Elle-même tentait d’en user, mais sans ses sœurs, ses capacités se limitaient à l’utilisation malingre de son don pour la télékinésie. Lancer un enchantement ? Une rêverie supplémentaire dans la longue liste qu’accumulait son existence. Nathaniel tentait tant bien que mal de lui inculquer un savoir maladroit… quand il n’était pas accoudé au comptoir du Trou au Loup à vider les bouteilles de whisky.
Elle erra dans la ruelle, lassée de ces grandes maisons de pierre à la noblesse apparente, de ces parterres de fleurs agglutinés contre les façades rocailleuses, de ces poutres sculptées et ces flâneurs cachés sous des ombrelles dressées vers la voûte céleste. Elle emprunta l’allée principale, pavée d’un rouge cendré et fit face au manoir de l’Hétia, planqué derrière les grilles de fer forgé. Des Aguerries, sorcières redoutables au service de la régence, lui ouvrirent le portail en silence, droite dans leur manteau cintré aux couleurs du domaine. Une fleur de Lys blanche se détachait sur le velours bleuté du vêtement ; une fioriture de mauvais goût aux yeux d’Eko, bien heureuse d’en rester à la mode du visible envers et contre tout.
Eko pénétra sous une arcade fleurie aux senteurs mêlées. Le parfum entêtant flottait tout le long du chemin, échappé des corolles ouvertes aux pétales chatoyants. Les ronces s’entremêlaient aux lierres et fougères, majestueuse barrière végétale aux allures dangereuses. Les plantes semblaient douées d’une vie propre, serpentaient autour des colonnes marmoréennes à mesure qu’elle s’avançait, prêtes à lui agripper les mollets au moindre mouvement brusque. Lorsqu’elle s’échappa du tunnel végétal, deux statues dressées de chaque côté du chemin lui barrèrent la route de leurs lances croisées. Les silhouettes rocailleuses pivotèrent lentement vers l’intéressée ; excédée, Eko croisa les bras et tapota du pied. Ce cérémoniel pompeux ne manquait jamais de la rendre irascible, ses lèvres charnues déformées en une mimique agacée.

— Déclinez votre identité et l’objet de votre visite, somma une statue.
— La Reine d’Angleterre. Je viens voir la matrone.
— Mensonge. Enoncez votre identité et l’objet de votre visite.

L’ordre tenait plus de la menace, une promesse implicite de représailles douloureuses.

— Eko Arceus. Sur ordre de la tortio… De l’Hétia Nara Lys’ Ordali. Bon je dois la voir, je peux passer maintenant ?

Les armes s’écartèrent aussitôt, leurs maîtresses à nouveau dans l’immobilité parfaite. L’Hétia attendait elle-même au pied de la fontaine, ses jambes fines croisées sous une tunique blanche, une main badinant l’eau d’une concentration perdue. Ses cheveux roux, noués avec sévérité, dégageaient une figure rigide, les lippes pincées. Quelques ridules bourgeonnaient sous ses immenses yeux verts aux longs cils épais, un trait doré posé sur ses paupières mi-closes. Elle chantonnait au rythme du clapotis de la source, plongée dans sa contemplation de la surface troublée.

— Vous auriez pu dire quelque chose, non ? attaqua Eko avec impatience.
— Bien le bonjour, Miss Arceus. Quel beau temps, vous ne trouvez pas ? Je remarque que vous êtes en retard…
— Ouais, ouais, la faute à vos sbires rigides. Vous voulez quoi ?

Si l’offense piqua la chef du Clan, elle n’en montra aucun signe. Elle se contenta d’un sourire amusé et répondit :

— Une tasse de thé nous ferait le plus grand bien. Suivez-moi, nous avons à discuter.

Le silence s’installa entre elles, accompagnant la déambulation à travers le jardin aux somptueuses nuances ; les boulots s’amoncelaient en un petit bois aéré, les branches entrelacées aux feuilles émeraude, délimitant une terrasse ombragée ornée d’une table ronde apprêtée pour la dégustation. Un monceau de pâtisserie en couvrait le centre ; choux et biscuits se côtoyaient en une pyramide sucrée.

— Installez-vous, la somma Nara, une main tendue vers l’un des sièges.

Des volières rondes pleuvaient des ramures sinueuses, habitées de créatures fabuleuses aux chants mélodieux. Dans l’une nageait un poisson de nuage, aux nageoires voilées et vibrantes, habillé d’écailles luminescentes. Derrière les barreaux d’une autre se nichait un fragile geai au plumage flamboyant. Eko s’exécuta alors et prit place face à l’Hétia qui servait le liquide ambré dans des coupes de porcelaines.

— C’est… pas mal, murmura la jeune sorcière soudain mal à l’aise dans ce décor idyllique. Un peu prout-prout par contre.
— Ravie que ça vous plaise. Un peu de sucre ?
— Ça fait pisser ce truc-là, non ?
— Le thé ?
— Ouais...

Nara haussa les épaules, sensuelle.

— Disons que c’est diurétique…
— Diu… quoi ? Non rien. Vous voulez quoi ?
— Prenez une pâtisserie, Miss Arceus.
— Pas faim. Alors ?

L’Hétia soupira, reposa la théière avec soin, et planta ses prunelles olivâtres dans celles de l’impatiente.

— Vous n’êtes pas sans savoir que le Conseil des Hétias s’est réuni il y a peu…
— Nan, je savais pas.
— Maintenant que vous êtes au fait de cela, sachez que sa raison était de…
— Parler peut-être ?
— En quelque sorte.
— Et en quoi ça me regarde ?
— J’y viens, objecta la rousse en portant la tasse à ses lèvres. Vous vivez au soin du Clan depuis six mois maintenant, et la situation avec vos sœurs n’a pas évolué…
— J’y peux quoi ?
— Nous sommes sur le point de sauver Ade des griffes de l’Unam Sanctam. La disparition de Venice reste en revanche un mystère... Nous supposons l’œuvre d’un fanatique qui l’aurait capturé, dit-elle hésitant à poursuivre son plaidoyer. Nous devons nous résoudre à la considérer morte !

La révélation lui laissa un goût amer au fond de la gorge, asséchant sa langue au point que les mots s’écorchèrent sans même sortir de sa bouche. Eko n’avait cessé de croire que Venice était en vie, quelque part. Ses propres recherches sans l’ombre d’un indice l’avaient contrainte à abandonner, quelques temps plus tôt.

— Elle n’est pas morte ! contra Eko avec fougue. Qui nous dit que c’est pas l’Ordre le responsable ?
— L’Unam Sanctam a, par tous les moyens, tenté de mettre la main sur les Sœurs de l’Equilibre pour des raisons qui nous sont encore inconnues. Il est impossible alors qu’ils soient responsables de la disparition de votre puînée, miss !
— Je refuse de la croire morte…
— C’est ainsi. Il est temps pour moi de vous avertir de quelques … points vous concernant. La réunion du Conseil avait pour instruction d’étudier votre situation. Vous vivez parmi nous, à mes frais, depuis bien longtemps désormais et…
— Wo wo wo, deux minutes. J’ai jamais rien demandé moi. On m’a tout offert, limite forcé.
— Personne ne vous a mis le couteau sous la gorge, Miss. Toujours est-il que le clan de l’Ekarel’Mar réclame votre allégeance.

Elle se vit lui mettre une gifle, laisser libre cours à sa haine ressentie et écraser ses phalanges sur sa joue blanche et tentante…. mais se retint, les poings serrés sous la table.

— Mais vous êtes complètement cinglés. Mon allégeance ? Et baisser mon froc aussi, ça vous irait ? Allez vous faire foutre.
— L’Ekarel’Mar vénère la Déesse Ekarya. Vous en êtes l’avatar, si je ne m’abuse…
— Et vous ? Vous êtes quoi ? L’avatar des déglingués ?
— A contrario, le Lysel’Mar vénère les Trois Déesses sans aucune distinction. L’Ekarel Mar’ a toutes les raisons de réclamer votre présence en leur sein…
— Sinon ? On me tue ? Vous avez trop besoin de moi…
— Pour continuer à jouir de votre… liberté… le conseil est tombé d’accord pour dire qu’il faudra payer votre dû. Si vous acceptez notre demande, vous pourrez continuer à vivre comme… bon vous semble, où il vous siéra.

Eko fronça les sourcils. Son vis-à-vis restait impassible, toujours enrobé de sa suffisance naturelle. Elle sentait ses propres joues se farder de rouge, s’enflammer d’une fébrilité difficilement contenue.

— Les trois grandes familles royales ne suivent plus les préceptes de nos clans. Elles se sont unies sous une même bannière, guidées par une seule et unique voix : un druide du nom de Adam de Faÿ, se prétendant l’héritier légitime d’Eleb la Rouge…

La sorcière commençait à entrevoir le piège, à saisir les tenants de l’histoire. Sous ses airs de pimbêche prétentieuse, sous le couvert de cette femme douce attachée à sa tasse de thé, se cachait une habile manipulatrice au verbe bien placé.

— Pour jouir de votre liberté, Eko, dit-elle en insistant sur son prénom. Il faudra assassiner monsieur de Faÿ !


~O~



La première chose que Nathaniel fit en ouvrant les yeux fut de calmer son esprit à coups de musiques jazz. Sa condition de gardien l’obligeait à être en contact avec les égarés – esprits n’ayant pas réussi à rejoindre les limbes – qui lui murmuraient à l’oreille à longueur de temps. Nathaniel oubliait leur présence intrusive en chantonnant ses airs favoris. De temps à autres, des prédictions claires se dégageaient de ce capharnaüm vocal, prédictions qu’il se devait d’écouter pour guider au mieux les Sœurs. Ou plutôt la seule Sœur apte à l’écouter.
Eko était une idiote. Une gamine capricieuse qui ne pensait qu’à s’amuser et… non en réalité, il avait passé la nuit à ruminer pour s’avouer jaloux des agissements de la sorcière. Pourquoi allait-elle s’amuser sans lui ? Bon vivant, bon buveur, bon joueur, baroudeur et escroqueur, il avait tout pour plaire dans une soirée de débauche, et encore plus lorsqu’il y avait bagarre. Mais non, mademoiselle Arceus avait jugé bon de s’accouder seule au bar. Regrettait-il de s’être énervé ? Non, Eko méritait ses réprimandes et Nathaniel éprouvait un certain plaisir à se défouler sur elle après ses journées passées à mentir auprès de son aînée.
Il fixait le plafond les sourcils froncés, abandonné à ses réflexions matinales. Il ne supportait tout simplement plus la situation, à jongler entre le caractère embrasé d’Eko et la comédie jouée auprès de Ade pour son propre bien. Bientôt, il devrait se lever, s’habiller avec morosité et passer la veste du tristement fade coéquipier d’une traîtresse à son sang.
Ade Arceus officiait pour l’Unam Sanctam, un ordre religieux aux ambitions particulièrement sanglante ; manipulée avec beaucoup de subtilité, la pauvre croyait en des souvenirs factices implantés dans sa mémoire, qui semaient en elle les graines de l’hérésie. L’ainée se persuadait avoir suivi des études dans le domaine de la finance, épousé une carrière prolifique jusqu’à une fausse tragédie : la perte de ses parents dans une attaque ésotérique. Depuis, elle se figurait avoir rejoint l’Ordre en compagnie de ses sœurs pour venger la mort de ses ascendants. Quel ramassis de conneries.
Le même sort avait été réservé à Eko et Venice ; seule la cadette, protégée par un sortilège tatoué sur ses tempes, avait résisté au lavage de cerveau. Un mois auparavant, Nathaniel avait réussi à infiltrer l’Ordre grâce à quelques sortilèges concoctés par l’Hétia pour qui il jouait le rôle d’agent double. Il avait réussi à se hisser au rang de Chasseur et devenir le coéquipier de la tristement célèbre aînée des Arceus. Il s’accrochait à l’idée que la raison éclorait à nouveau en elle et pourtant, rien n’y faisait.
Il attendrait. Par devoir, certes, pour remplir sa mission de gardien du savoir des Sœurs de l’Equilibre, l’Ogham des sorcières. Mais surtout par… Non. Il chassa cette pensée douloureuse et se frotta le front d’un geste contrarié : réfléchir dès le matin ne lui réussissait pas.

Coincé dans son costume gris, la chemise blanche repassée avec soin, le blazer fermé à juste hauteur, il descendit les quelques marches restantes en ajustant les manches de sa veste. La fumerolle soufflée par les braises orangées de l’âtre tournoyait vers le tuyé ouvert sur le plafond ; des herbes diverses pendaient à une rampe métallique, séchées par les émanations de fumées blanchâtres. Si au moins Eko se donnait la peine de tenter l’art de la potion, réfléchit-il d’un coup d’œil vers le millepertuis et le genévrier. Si la situation avait été inversée, si Ade avait été à la place d’Eko, aurait-elle été plus réceptive ? Mais mieux valait avoir la furie dans son camp que de se battre contre elle.
Il déposa la cafetière en cuivre sur le feu du fourneau, et remplit le réservoir de grain moulu. Du moka corsé lui serait nécessaire pour affronter la journée qui s’annonçait.
Ses lèvres rencontrèrent enfin le goût amer et bienfaiteur de sa boisson chaude mais quelques coups à la porte achevèrent de lui donner une migraine pressentie depuis son réveil. S’il visait juste, les attardés de la Rose Noire, le groupe de mercenaire formé par Eko – chacun son délire après tout, murmura-t-il en posant sa tasse - attendaient derrière le battant avec un sourire goguenard sur la bouche.

— Hello hello, ami du matin, caqueta Robin en s’engouffrant à l’intérieur.

Les autres suivirent.

— Allez-y, faites comme chez vous… Y a du café aussi si vous…

Inutile de continuer, la cafetière vidait déjà ses dernières gouttes dans les tasses disposées sur la table massive. Les deux hommes – le gros, dont il se souvenait difficilement du nom, et le vieux – s’installèrent sur le banc. Anja, quant à elle, lui adressa une œillade assassine et s’enfonça dans le sofa.

— Elle est pas là, Eko ? demanda Robin qui sautillait d’un pied à l’autre, le nez perdu dans sa tasse.
— Tu devrais peut-être pas boire ça, commença Nathaniel. Eko décuve !
— Cela m’aurait étonnée, éructa la boudeuse de son accent français prononcé.
— Pensez à lui faire couler un bain, dit-il après lecture de sa montre à gousset. Pas de mission pour elle aujourd’hui. Sur ce…
— Tu pars déjà ? siffla Robin entre deux goulées. Mais on vient à peine…
— Longue journée, coupa court l’Ogham d’un signe négatif de la main. Dites à l’alcoolique que je ne rentre pas ce soir.
— Bonne journée ensoleillée, mon cher ami, lança Gareth d’un rictus ridé. N’oubliez pas de bien lacer vos chaussures, la marche n’en sera que meilleure !

Réussir à se dépêtrer de ces quatre tarés était un exercice quotidien qui résultait, en règle générale, d’un miracle. Il en venait à pester tout le chemin vers la Faille, centré sur l’exaspération intense que lui procurait une rencontre avec le groupe de sa protégée.
Arrivé à l’arche de passage, il sortit le camée noir de sa poche, gravé à l’effigie de l’Hétia actuel. Un laissez-passer ensorcelé indispensable pour traverser, d’un côté comme de l’autre, la Faille. La distorsion dans le tissu de la réalité vibrait au-dessus du vide de la falaise, limite naturelle de la ville, parfois parcourue de quelques éclairs orangés. L’aguerrie en poste valida sa demande ; il ignora la sensation de vertige au moment où il posa son pied dans le vide du fossé et s’élança à travers le portail dimensionnel.


L’encensoir suspendu aux trois chaînettes se balançait au rythme de la lente marche de l’enfant de chœur. Les effluves de résine embaumaient les allées bondées, piquaient les narines et s’incrustaient aux vêtements ; l’odeur entêtante révulsa son estomac. Il rabroua la nausée d’un raclement de gorge et toussota quelque peu en tapant sa poitrine du poing. Le cérémoniel religieux ruinait son humeur à mesure que l’homme d’église se perdait en litanie monotone.
Ade se tenait à sa droite, fière dans son tailleur noir, ses longs cheveux bruns tombant en cascade sur ses épaules raides. Elle le fixa en coin à mesure qu’il crachait ses poumons, les paupières plissées.

— Un peu de sérieux Larry, trancha-t-elle d’un murmure. Tenez-vous droit !

Il s’exécuta et s’excusa d’un souffle. La jeune femme tripotait un chapelet entre ses doigts fins ; par les Déesses, s’il pouvait le lui arracher ! Il inspira un coup, ferma les yeux et se concentra à nouveau. Il jouait volontairement les naïfs maladroits à ses côtés, rôle taillé sur mesure pour parfaire sa fausse identité. Aux yeux de Ade, il apparaissait comme un gringalet grisonnant et bégayant.

— Pouvons-nous accepter qu’une femme puisse voler dans les airs ? Puisse user de maléfices de Satan ? Manipuler les esprits ? Kidnapper nos enfants ? Violer vos demeures ? Ce pouvoir-là n’est pas un don de Dieu. Ce pouvoir-là n’est pas un pouvoir chrétien !

Le refrain de chaque messe. Une propagande efficace pour les fidèles de l’Eglise, nombreux sous les voutes dorées de la cathédrale Saint-Louis.

— Dès que Joram aperçut Jéhu, il dit : Est-ce la paix, Jéhu ? Celui-ci répondit : peut-il être question de paix alors que continuent les débauches et les innombrables sorcelleries de ta mère Jézabel ?

Ade acquiesçait en silence, inclinant la tête vers le bas à mesure que l’archevêque distribuait sa « vérité » quotidienne. Ce discours agaçait Nathaniel ; il leva les yeux au ciel, ennuyé par les paroles creuses déblatérées.

— Mais avant d’aller en paix, célébrons Notre Seigneur en prière. Prenons le temps de prier ensemble, à la gloire de Dieu.
— Amen, répondit l’assemblée d’une seule et même voix pour sombrer dans la tranquillité de la prière.

Il prit sur lui pour ne pas laisser échapper la moquerie qui l’habitait.

— L’instant solennel que nous partageons guide notre communauté vers une existence paisible. Dieu nous aime, pose ses mains bienveillantes sur nos épaules lorsque nous croisons les mains pour nous adresser à lui. Aujourd’hui, il compte nous prouver sa miséricorde par le baptême d’un enfant du démon. Elle affirme son innocence, croire en notre Sauveur. Accordons-lui l’onction.

L’attention de Nathaniel se vissa sur le spectacle tragique joué au centre de l’allée menant au chœur de l’église : une femme remontait vers le prêtre, escortée par deux hommes en robe de bure. Le visage grave de la captive trahissait sa peur, des cernes creusaient ses orbites et accentuaient son teint cadavérique. Nathaniel reconnut la prétendue sorcière, dernière victime de la chasse organisée par Ade en personne. Cette dernière restait stoïque, l’œil planté sur la nuque du fidèle devant eux. Souffrait-elle d’un quelconque sentiment de culpabilité ? De quelques scrupules lui chatouillant l’estomac ? Il avait beau la dévisager, ausculter les traits fins de cette effigie prétentieuse, aucun trouble ne venait perturber son calme.

— Approchez mon enfant !

La soumise s’agenouilla au pied du prêcheur, fébrile et silencieuse, ses cheveux gras plaqué sur son front moite. Elle puait la torture, le supplice, petite chose conquise par les mains d’un Dieu cruel. L’Ogham mit ses mains dans les poches, et pinça sa cuisse pour y déverser sa frustration. Le chef de la cathédrale leva une coupe et continua son laïus :

— Buvez, ceci est mon sang, le sang de l'alliance, qui va être répandu pour une multitude, dit Jésus à ses fidèles. Alors buvez mon enfant, buvez le sang du Christ !

Il porta le calice aux lèvres tremblantes de la sorcières ; elle but avec difficulté, manquant de s’étouffer à plusieurs reprises. Le prêtre maintenant le calice à bonne hauteur, pour la forcer à ingurgiter la totalité du liquide.
L’effet fut immédiat, horrible et insoutenable ; le cri de la femme se répandit en écho sur les murs du lieu sacré. Sa peau se craquelait, les fissures scarifiaient son corps, déversant un flot de sable rougeâtre qui ne pouvait qu’être le sang de la pauvre femme. Peu à peu, ses extrémités tombèrent en poussières, et lorsqu’un dernier râle quitta sa gorge, les vêtements s’effondrèrent au sol dans un nuage de cendre. La mort imposa son aphasie face au tableau exhibé sous la nef : le prêtre pointa la dépouille de son index, accusateur.

— Une enfant du démon, clama-t-il alors de toute sa splendeur religieuse. Allez en paix, mes frères, mes sœurs. Que Dieu vous bénisse !

Nathaniel se laissa aller dans le flot des fidèles, contrarié par cette condamnation barbare contre laquelle aucune voix ne s’était élèvée pour protester. Il suivait la troupe, absent, et s’arrêta sur le parvis. Le soleil heurta sa rétine, l’éblouissant de sa clarté chaude de fin de matinée ; les paroissiens se dispersèrent sur le trottoir, disparaissaient dans les wagons de tramway ou empruntaient les ruelles étroites vers le centre du vieux quartier. Face à lui, de l’autre côté de la rue pavée, se dressaient les locaux de l’Unam Sanctam.
L’Ordre s’était établi dans une cathédrale gothique, qui dominait le Carré Français de toute sa splendeur médiévale. Les arcs boutants se croisaient et fuyaient, soutenant la grande nef de leurs bras de granit ; les tours pointues trouaient le ciel immaculé de cette fin de septembre, rivalisant de hauteur avec les trois clochers de la cathédrale Saint-Louis. Cette débauche de lieux saints n’avait pour d’autre but que d’imposer la suprématie catholique sur la ville, d’asseoir un pouvoir grandissant et de rappeler à tous que Dieu « veillait » sur eux.
Un immense parc entourait le siège de l’Ordre, habillé d’une végétation stricte, où certains pratiquants flânaient après l’office. D’autres encore s’arrêtaient au mur des lamentations à prier les disparus, victimes présumées de crimes ésotériques, les photos placardées formaient un patchwork grotesque illuminé par les chandelles allumées en leur nom.
Le tramway fusa devant eux, le son de cloche caractéristique de son passage accompagnant sa fuite rouge et dorée. Côte à côté, Nathaniel et Ade attendirent que le transport en commun s’éloigne et traversèrent la ligne de rail en direction de l’Unam Sanctam. La conversation ne venait pas, glacée par le désintérêt manifeste de sa coéquipière. Perchée sur ses hauts talons, sa veste cintrée sous sa poitrine, elle marchait avec assurance, ne dissimulant rien de son autorité charismatique.

— C’était…
— Une belle cérémonie, en effet, abrégea-t-elle en grimpant les marches menant au parc.

Nathaniel haussa les épaules, contrit. Il claqua un moustique sur sa nuque, évacuant par là même sa frustration. La chaleur moite de la Nouvelle Orléans et la proximité du Mississipi attiraient les insectes en abondance. Son front se perlait peu à peu, il pouvait sentir la sueur dégouliner le long de sa colonne vertébrale et tremper le dos de sa chemise camouflée sous les épaisseurs de son costume.

— Foutu portable, dit-elle en secouant l’appareil attrapé à sa ceinture. Ça ne marche jamais quand on en a besoin. Tenez, tentez de faire quelque chose, je crois que l’on a eu un appel.

L’écran du mobile grésillait encore lorsqu’il le récupéra. Ne comprenait-elle donc pas que les interférences provenaient d’elle et non d’un dysfonctionnement de la technologie ? Il fit mine de tapoter la vieille machine toujours opérationnelle, et fixa le rectangle lumineux rallumé. Un message écrit clignotait de sa petite enveloppe pixellisée.

— Alors ? gronda Ade avec impatience.
— Un SMS. C’est le chef. Meurtre ésotérique confirmé par les Oracles.
— Où ?
— Au New Orleans City Park, sur Harrison Avenue
— Je conduis, trancha-t-elle en revenant sur ses pas. On se dépêche.

Le trajet lui parut d’une longueur interminable : Ade se concentrait sur la route, ne répondant à ses interrogations que par onomatopées ou grognements crispés.
Les bâtiments bigarrés de la vieille ville se succédaient, tâches de couleurs floues dans la conduite effrénée. Il n’avait pas le temps de s’attarder sur les balcons carrés en fer forgé entourant les immeubles ou encore les jardinières fournies pendues aux anciennes balustrades : Ade fonçait à vive allure.
Le moteur de la Plymouth 1956 ronronnait à chaque coup d’accélérateur et répondait avec docilité à ses rares demandes de freinage ; l’Ordre avait tout prévu pour contrôler la sorcière : une vieille voiture ne souffrant d’aucune interférence avec les ondes que la jeune femme dégageait. Parfait pour endormir sa vigilance.
Ils quittèrent le Whisher Boulevard et bifurquèrent sur Harrison Avenue, pénétrant dans le parc par la même occasion ; les gyrophares achevèrent de les conduire à destination. Nathaniel se détendit quelque peu au moment où il claqua la portière derrière lui, s’extrayant de cette tension palpable et incommodante au profit de la touffeur saisonnière.
Une rubalise jaune délimitait la zone ; les flics s’activaient tout autour, pliés dans les herbes hautes pour y repérer un indice utilisable, ou déposant des encoches numérotées auprès d’éléments à l’apparence douteuse.
Un inspecteur vint à leur rencontre, calepin en main, visiblement soucieux et se gratta le menton au moment où Ade lui montra ses papiers l’affiliant à l’Ordre. Le quinquagénaire à la chevelure grisonnante avait un regard fuyant qui trahissait sa gêne.

— Vous êtes la brigade du surnaturel ? On vous attendait, annonça-t-il en haussant les sourcils. Madame, je vous préviens, c’est pas beau à voir…

Il soupira et guida les deux coéquipiers vers la scène du crime ; ils dépassèrent le ruban de protection, contournèrent un bosquet sauvage aux feuilles desséchées et s’immobilisèrent sur les rives d’un bras d’eau croupissante. Allongé dans la boue, le cou tordu en un angle incertain, le cadavre d’une femme les accueillit les bras en croix, la bouche entrouverte. Une nuée d’insectes s’envolait à chaque mouvement du légiste autour de la carcasse blanchâtre.

— Vous reconnaissez cette femme, madame Arceus ?

Elle se pencha vers le corps amoché, impassible. Nathaniel nota les trous sanguinolents dans les paumes bleutées, les marques de strangulation au dessus de son buste dénudé et les écorchures légères à la base de son crâne.

— Ni d’Adam, ni d’Eve souffla Ade avant de s’adresser à son coéquipier. Même mode opératoire que les huit premiers meurtres. Elle n’est pas morte ici, je me trompe ?
— C’est ce qu’a dit le légiste...
— Savez-vous si la victime possédait un casier judiciaire ?
— Nous n’avons pas encore pu l’identifier. Il y a autre chose cependant…

Le stylo entre les doigts, il pointa un arbre tortueux aux racines plongées dans l’eau brunâtre ; son tronc entier était couvert de polaroids vacillant sous la brise légère. Alors qu’il s’approchait, un nœud se forma dans l’estomac de Nathaniel, une crainte soudaine et inconsidérée. Un mauvais pressentiment.
Chaque photo représentait la même femme aux longs cheveux marron ; la position du corps mimait une crucifixion. Sa tête reposait sur le côté, les yeux ouverts et larmoyants ; personne ne pouvait dire si elle était vivante ou morte. Sur sa poitrine nue était tracé en lettres de sang, un message à l’attention de Ade :

Qui sera la prochaine ?

Eko ? ou toi Ade ?


— C’est Venice, murmura Ade d’un souffle rauque.
  
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